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  Sujet: Projet Forum Code Lyoko 2018 : Appel aux bénévoles  
Kerry

Réponses: 49
Vus: 4087

MessageForum: Blabla de la communauté   Posté le: Dim 20 Mai 2018 17:22   Sujet: Projet Forum Code Lyoko 2018 : Appel aux bénévoles
Bonjour à tous.

Je passe juste ici pour relever quelque chose de particulièrement ironique, au vu du contexte. Pas mal de personnes, et elles ne sont pas toutes regroupées sur ce topic d’ailleurs, crient à l’obsolescence du forum depuis un moment déjà et tentent tant bien que mal de faire passer ce site pour un « désert du net ». Eh bien, avec toutes les réactions émanant de personnes bien différentes (staff-récurrent-ancien-revenant-membre fraîchement débarqué-e comme moi), la preuve en est qu’un nombre non négligeable de personnes affectionnent cet Eden d’informations et créations.
Même si certains ne se sont visiblement manifestés que pour l’occasion (et peut-être y en aura-t-il d’autres), vous voilà bien obligé de constater qu’un nombre non négligeable de personnes rôdent encore quotidiennement, assez pour réagir intensément à un discours qui se dit « non polémique » mais qui semble pourtant l’être par la vigueur de ses propos.

Réaction logique d’adeptes à l’intouchable culte staffien ? Voilà ce que je constate surtout, moi, de mon regard de petite nouvelle (qui apporte pourtant du contenu au forum, oui oui tu vois ça existe même après toutes ces années). Je crois qu’il est préférable de garder tes distances pour l’instant. Peut-être que le temps aidant ça ira un peu mieux, même si j’en doute fortement. C’est assez dommage mais on ne va pas se voiler la face, je pense qu’on le sait tous les deux que ce que tu as pu vivre t’aveugle. Il n’y a en fait pas pas d’excuses à sortir. Cl.fr n’a pas su être celui que tu attendais mais en tout cas il me, ou plutôt, il nous convient.

Avec Shaka, on dirait un peu deux ex, de vieilles connaissances, chacun renchérit et ça n’a pas donné un beau résultat. Je m’en veux d’avoir été en partie responsable du gâchis de ta détermination sans faille, amitié pour ce forum qui, par ailleurs, était très belle, sincère et pleine de complicité (vous sentez l’ironie encore une fois ?). Mais quand on mêle à tout ça l’amour d’une croisade virtuelle passée, un amour torturé entre douleurs du passé, non-dits, rancœurs et incertitudes du futur, on perd vite les pédales. Tout ça pour te dire que, quoi que j’ai pu dire, quoi que je dirai encore (dans des endroits plus fictionnels, là je suis dans une phase lucide donc profitons-en), je suis certainement plus désolée que toi de la tournure que prend cette discussion, car tu ne pouvais t’attendre qu’à une issue pareille avec l’emploi de termes si virulents. Si cl.fr étais dans une période de faiblesse, tu aurais forcément été celui qui maintient le cap, qui renouvelle le site chaque année avec des innovations toujours plus folles, je te crois sans peine. Mais échec ... ou du moins tu n’as pas eu l’opportunité d’exposer à tous ton talent de webmaster et admin sur le long terme et j’en suis navrée, profondément navrée.

Alors voilà, il est temps de prendre un peu de recul sur les choses (peut être plus pour toi je dirais, car c’est toi qui a le plus « souffert » de ce débat, il t’appartient légitiment de m’envoyer chier, au même titre que les autres vu que tu le fais si bien), de prendre nos distances et de voir ce que le sort nous réservera. En tout cas ce fut cinq beaux jours à tes côtés, tu risques de me manquer tout de même ... bon courage pour la tâche qui t’attend et, tu sais, pour affronter ce dont tu n’es pas encore prêt...

Bref, ce sera mon unique message sur ce topic mais merci.
Merci d’avoir démontré, comme d’autres avant toi, que ce bon vieux forum bleu marine n’est pas aussi abandonné qu’on ne le prétend.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

Réponses: 13
Vus: 2127

MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Jeu 17 Mai 2018 19:09   Sujet: [Fanfic] Human
Certaines choses nous surprennent, comme celle-ci. En effet, nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou s’enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n’ignorait que le jeune homme taciturne venait d’Europe et qu’il avait pour objectif d’atteindre un des villages infinis qui se situent en amont, sur le flanc violent de la montagne, là où les regards se perdent aisément à l’horizon, ironique pour ces habitants du pays du soleil levant. Ce qu’il y a de certain c’est que l’homme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu’à l’enceinte circulaire surmontée d’un tigre ou d’un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profané par la Aokigahara (青木ヶ原), une sphère boisée de 35 km2 qui s'étend à la base du mont Fuji, forêt dont les dieux ne reçoivent pas les honneurs des hommes.

En plein songe nocturne, ses rêves étaient plutôt chaotiques ; peu après ils furent de nature dialectique. L’étranger se rêvait au centre d’un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées d’élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. L’homme leur dictait des leçons d’anatomie, de cosmographie, de magie ; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s’ils devinaient l’importance de cet examen qui rachèterait l’un d’eux de sa condition de vaine apparence et l’interpolerait dans un monde réel. L’homme considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs impalpables, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritât de participer à l’univers. Il essaya de se rendormir, avant l’aube, de contrôler ses pensées qui tourbillonnaient bien vite en songes qu’il essayait en vain de contrôler. Il comprit que l’entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont se composent les rêves est la plus ardue à laquelle puisse s’attaquer un homme, même s’il pénètre toutes les énigmes de l’ordre supérieur et inférieur : bien plus ardue que de tisser une corde de sable ou de monnayer le vent sans face. Il comprit qu’un échec initial était inévitable.

Après ce long trajet, il n’était plus adolescent, non, il avait définitivement atteint le fameux âge de la maturité. Tout commençait à se recouper, il était grand temps. Après un bref soupir, il s’allongea contre le piédestal, renonçant quelques secondes à son sommeil. Il constata sans étonnement que ses blessures s’étaient cicatrisées ; il ferma ses yeux pâles et s’endormit à nouveau, non par faiblesse de la chair mais par décision de la volonté. Il savait que ce temple était le lieu requis pour son invincible dessein ; il savait que les arbres incessants n’avaient pas réussi à étrangler, en aval, les ruines d’un autre temple propice, aux dieux incendiés et morts également ; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit, il fut réveillé par le cri inconsolable d’un oiseau. Des traces de pieds nus, des figues et une cruche l’avertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa blancheur immaculée. Il sentit le froid de la peur et chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles inconnues. William Dunbar devait se camoufler. Du moins, jusqu’au moment où il mettrait enfin la main sur cette foutue Yumi Ishiyama. Et pour cela, il avait d’abord fallu mourir. Officiellement, du moins.


Chapitre 9 : Aux sombres héros de l'amer


Hervé Pichon resserre son manteau contre lui et remonte le col pour tenter de lutter contre le froid qui fait rage depuis plusieurs semaines déjà. Il tente de rester debout malgré le sol verglacé, il regarde à gauche, à droite et s’engage prudemment sur la chaussée. Plus loin, une voiture patine lamentablement. Après une avancée lente, progressive, chaque pas étant une victoire, il atteint enfin le trottoir opposé et cherche une enseigne lumineuse, qui se balance, retenue par on ne sait quel miracle, et dont les néons clignotent comme s’ils allaient s’éteindre à tout instant. Tandis qu’il se repère, Hervé est bousculé par des petits lutins, les bras chargés de cadeaux, pressés de rentrer chez eux pour mettre les précieux paquets colorés sous le sapin. Pestant contre eux, il se dirige vers le bar où lui a donné rendez-vous Maurice.

Il ouvre la porte de Chez Gérard et sent une bouffée d’air chaud le frapper au visage, même si cela ne le réconfortera pas. La joie pour les cœurs qui ont longtemps souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le soleil ; cœur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Le bar est très sombre et seul le cuir rouge des banquettes ressort parmi les boiseries. Derrière son bar en acajou, le tenancier de l’établissement fixe Hervé de son regard perçant. Tout en essuyant des verres, Gérard lui fait bien comprendre qu’il n’est pas le bienvenu ici, avec son foulard en cachemire, son long manteau camel et son pantalon brique. Lui, le cliché même de l’intellectuel en tenue plus que classique, qui se retrouve soudain face à des motards bardés de tatouages, portant de grosses vestes de cuir noir et s’exprimant fort, il détonne un peu. Néanmoins, c’était trop évident : le danger ne pouvait pas venir de là. Car on n'a justement pas besoin de connaître le danger pour le craindre; il y a même une chose à remarquer, c'est que ce sont justement les dangers inconnus qui inspirent les plus grandes terreurs.
Hervé repère Maurice, assis au fond du café, face au mur. D’autres personnes isolées sont attablées dans le bar. Slalomant entre les différentes tables, il arrive à la hauteur de son ami et remarque une tasse devant lui. Il s’exclame : « Tu n’aimes pas le café pourtant ! » Maurice se retourne, sourit en le voyant et se lève pour le saluer.
— Il faut bien consommer. Et puis, tu es en retard, dit-il d’un ton sec.
— Oh oui, et j’en suis désolé. Mais avec ce temps, les bus et métros sont à moitié paralysés. Et puis les gens sont excités par les fêtes qui approchent. Ils courent partout pour faire leurs achats. Bref, c’est le chaos sur les routes, comme tous les ans à cette période.
— Oh !
— Par contre, on n’entend plus rien de toute cette agitation ici, c’est incroyable !
— Oui, le bâtiment est assez bien isolé, c’est pourquoi je viens ici… Enfin ! On n’entend plus ni les bruits de voitures, ni les bruits des commerçants, ni…
— Si on fait abstraction des motards ! s’exclama Hervé, avec une pointe de dégoût et presque de mépris dans la voix.
— C’est vrai qu’ils peuvent être très bruyants quand ils veulent mais je me mets dans le fond de la salle où je peux presque m’isoler et ne plus les entendre. Et puis, ils ont l’air impressionnants comme ça mais ils sont très gentils, en réalité, ce sont de gros nounours au grand cœur.
— Arrête de leur lécher le cul Maurice, tu vas finir par avoir la langue pleine de merde… Enfin au moins ici, le patron ne diffuse pas ces éternelles musiques de Noël qui passent partout. Moi je n’aime pas cette fête tragique, alors entendre en boucle ce genre de choses dès que je sors dans la rue, très peu pour moi…
— Noël, une fête tragique ?? Mais enfin, qu’entends-tu par-là ?
— Un Noël m’a privé de mon enfance.
L’animal en moi léchait les babines de ma mémoire, me forçant presque à oublier, mais malheureusement c’était tout simplement impossible.

« J’avais dix ans et depuis, je n’aime plus Noël.
Nous passions toutes nos fêtes de fin d’année chez nos grands-parents, à la côte belge. Ils avaient une grande maison, près de la plage, qui pouvait accueillir toute notre famille : mes frères et sœurs, mes parents, mes oncles et tantes, mes cousins et cousines et même, un peu plus tard, les enfants et les conjoints de ceux-ci. J’étais dans les plus jeunes.

Nous nous levions tôt le 24 décembre, préparions nos valises pour une semaine et prenions le train pour la mer. La famille entière arrivait pour le réveillon, au goutte-à-goutte. On se retrouvait alors que l’on ne s’était plus vu depuis longtemps, les adultes commençaient à raconter ce qu’il s’était passé durant l’année. Mes cousins et moi, nous allions jouer à l’extérieur pour éviter de gêner nos mamans dans les préparatifs. La maison ressemblait à une ruche et mieux valait ne pas traîner dans le chemin !

Le 24 décembre au soir, nous allions bien sûr à la messe mais il était difficile de nous faire tenir en place tant nous étions excités. La veillée nous semblait interminable, surtout pour des enfants de notre âge. Cependant, elle était aussi l’occasion de retrouver les autres enfants de la paroisse, qui étaient devenus nos amis au fil des ans. On se jetait des coups d’œil complices et on piétinait d’impatience pour pouvoir enfin sortir et commencer une bataille de boules de neige tous ensemble. Souvent, nos oncles se joignaient à nous, afin de nous « surveiller » comme ils disaient. Bien sûr, c’était surtout pour gratter un peu (beaucoup) de vin chaud à la sortie.
Le jour de Noël, les femmes préparaient la traditionnelle dinde farcie et la bûche. Après nous être levés tôt pour jouer et profiter de l’hiver, nous revenions, couverts de neige, pour déguster ce repas.

Nous restions tous la semaine suivante, jusque Nouvel An pour profiter de la joie de se retrouver, de fêter, de se disputer, inévitable avec tant de personnes en cohabitation forcée, de s’aimer paraît-il.
Pendant toute la semaine, les plus petits jouaient dehors avec les enfants du voisinage et faisaient des blagues aux passants… Le soir, les oncles partageaient des plaisanteries douteuses alors que les cousins les plus âgés racontaient des histoires à faire peur quand nous étions dans nos chambres, toutes lumières éteintes.
Nous buvions des litres et des litres de chocolat chaud pendant que les adultes, eux, buvaient du vin chaud. Parfois, avec la complicité de nos oncles, nous arrivions à en prendre quelques verres, qu’on buvait en cachette. Nous fêtions encore ensemble le passage à l’an neuf et le lendemain, les oncles et certains des cousins les plus âgés allaient se baigner dans la mer parce qu’ils prétendaient que ça portait chance pour l’année à venir. Je n’ai jamais eu l’occasion de participer à cette tradition familiale.

Cette année-là, il y avait de nouvelles têtes à l’église pour la messe, un couple avec leur fille que tout le monde avait remarqués. En effet, on se connaissait tous dans la petite ville où nous étions, chaque changement avait donc son importance. La petite fille avait environ mon âge et je n’ai pas arrêté de la regarder pendant toute la messe. Elle n’était pas très grande, brune avec de magnifiques yeux bleus et un superbe long manteau rouge. Elle s’est tournée une fois vers moi et j’ai cru fondre comme la neige au dehors. Elle illuminait à elle seule l’église entière et la réchauffait par la même occasion ; à un moment, elle m’observa avec attention…
— Avance Nichon, au lieu de regarder les filles ! me chuchota un des cousins.
Nichon étant le surnom débile que ma famille côté maternel m’avait gentiment octroyé…
Bref je m’égare. Suite à la remarque, j’ai alors réalisé que j’étais planté en plein milieu du chemin, que je devais m’engager dans la file pour aller à l’eucharistie et par conséquent, que tout le monde attendait que j’avance. Jusqu’à la fin de la messe, mes cousins, très jouettes, se moquèrent de moi en imitant mon air béat.
C’était le grand événement du repas de fête, le petit Hervé qui était tombé amoureux.
À l’époque, je ne comprenais pas exactement ce que ça voulait dire mais avec le recul, je pense que c’était bien ce qu’il s’était passé.

C’est au cours du repas de Noël que ma grand-mère nous apprit que ces nouveaux arrivants étaient de la famille de nos voisins, leur fils venait enfin les voir pour les fêtes. Plus tard, dans l’après-midi, je me suis alors éclipsé pendant que les autres jouaient au football et je me suis posté à proximité de sa maison. Par la fenêtre, je la voyais lire, dans son salon, assise sur le bord de sa chaise, le dos bien droit.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là à la contempler. Sûrement un long moment car subitement, j’ai entendu ma mère et mes cousins crier mon nom au loin.
Je me suis rendu compte alors que j’avais froid et je suis retourné vers la maison. Quand elle m’a vu, ma mère m’a regardé avec des yeux horrifiés. Apparemment, j’étais tout bleu. Elle a compris rapidement où j’avais été et une lueur s’est allumée dans son regard de mère : « Si tu veux, demain, on peut aller sonner chez eux pour l’inviter à passer du temps avec vous. Ce sera mieux que de rester comme un piquet devant chez elle et risquer de mourir de froid, dit-elle avec un clin d’œil. Ça te ferait plaisir ? »
Elle comprit à mon regard plein d’étoiles que c’était le plus beau cadeau de Noël qu’elle pouvait me faire.
Quand je suis rentré à la maison, une fois l’inquiétude retombée, on s’est gentiment moqué de moi pendant la soirée, tout le monde trouvait ça mignon. Enfin, presque, certaines de mes tantes chuchotaient entre elles que je ne devais quand même pas être tout à fait normal d’avoir risqué de mourir, par ce froid, pauvres parents tout de même.

Le lendemain, j’étais réveillé tôt, je peux même dire que je n’avais presque pas dormi de la nuit, tellement j’appréhendais cette rencontre qui allait se faire. Dans la matinée, maman et moi sommes donc allés sonner chez nos voisins. Un homme d’une quarantaine d’années, pull de laine coloré et pipe à la bouche, est venu nous ouvrir.
— Bonjour, dit-il d’un ton aussi glacial que l’air ambiant.
— Bonjour, répondit ma mère en tentant tant bien que mal de masquer le pli moqueur qui commençait à se former sur ses lèvres. Je suis une des filles de vos voisins et voici Hervé, mon fils. À la veillée de Noël, nous avons remarqué que vous aviez une fille, qui paraît avoir environ l’âge d’Hervé et de certains de ses cousins et cousines. C’est pourquoi, si votre fille le désire, elle est cordialement invitée à venir à la maison pour jouer avec les autres enfants.
Son père avait un air sérieux et je me suis dit qu’il n’accepterait pas la proposition de ma mère. Son visage était mangé d’une barbe drue et piquante qu’il grattait sans vergogne, augmentant mon angoisse naturelle. Après avoir tiré une bouffée sur sa pipe, il est rentré dans le salon et est allé chercher sa fille.
— Élisabeth, les voisins sont venus t’inviter à passer du temps avec les enfants de leur famille, serais-tu intéressée par cette proposition ? dit-il sur un ton qui l’enjoignait à rester lire son livre, bien au chaud dans sa belle maison bourgeoise.
Elle m’a alors longtemps regardé et j’ai soudain eu très chaud alors qu’une tempête se préparait et qu’un vent glacé montait depuis la mer. Je ne savais pas où me mettre, ni quoi penser, je commençais à me dire que c’était une très mauvaise idée et j’avais soudain envie de rentrer chez moi, me terrer au fond de mon lit.
— C’est d’accord, répondit Élisabeth d’un ton neutre au possible.
Et elle retourna à l’intérieur.
J’ai souri bêtement à cette annonce et son papa a froncé les sourcils ; visiblement, ce n’était pas la réponse qu’il attendait mais il ne pouvait plus refuser. Elle réapparut alors, vêtue de son beau manteau rouge.
— Puis-je y aller maintenant père ?
— Oui, bien sûr Sissi, sois rentrée pour 13h, dit son père sur un ton sec, sa désapprobation se lisant très clairement sur son visage.
Elle sortit, lui rentra, et, de manière délibérée ou non, il claqua la porte derrière lui.

Nous sommes rentrés d’un pas vif vers notre grande bâtisse mais elle marchait d’un pas léger telle une libellule volant au-dessus d’un étang givré. Nous sommes rentrés dans le vestibule, nous nous sommes secoués pour enlever la neige de nos vêtements et je l’ai conduite vers les quartiers des enfants.
— Ton papa, il n’a pas l’air très commode, dis-je pour engager la conversation.
— Il veut me garder à la maison, afin que je devienne une petite fille convenable comme il faut. C’est pourquoi je reste à la maison à étudier, à tricoter, à observer maman cuisiner… Il est très protecteur envers moi depuis que mon grand frère est mort.
— Oh, je suis désolé…
— Mes parents disent que c’est mieux qu’il soit parti, il souffrait trop ici.
— C’est ce que tu faisais hier quand tu étais au salon ? Tu étudiais ?
— Oh, c’était toi que j’ai vu par la fenêtre alors ? Oui, j’étudiais les bonnes manières, ce livre était mon cadeau de Noël. Mais je n’étais pas concentrée parce que tes cousins et toi, faisiez beaucoup de bruit pendant que vous jouiez, je rêvais à ce que vous pouviez bien faire…
— Hier ? On a fait un bonhomme de neige et puis, on a joué au foot.
— Ça devait être très gai… Tu dois beaucoup t’amuser avec tes cousins !
— Toi aussi, tu vas beaucoup t’amuser, viens, ils sont juste derrière cette porte !

Quand je suis entrée avec Élisabeth dans la salle de jeux, tout le monde s’est tu ; puis, les plus âgés ont souri ou ont sifflé, certains ont même applaudi. Ils ne pensaient pas encore au mal qu’ils allaient lui faire.
Je suis allé avec elle près de ceux de mon âge qui jouaient à un jeu de société. Quand ils ont eu fini leur partie, nous nous sommes joints à eux et nous avons joué jusqu’à ce que ma maman vienne rappeler l’heure à Élisabeth.
En effet, il était 13h et ma maman ne voulait pas d’ennuis avec son papa, dans l’espoir qu’elle puisse revenir les jours suivants. Elle est repartie le sourire aux lèvres et de son pas toujours aussi léger. Nous nous étions aussi bien amusés, je pense que c’était la première fois pour elle, d’autant plus qu’elle m’avoua être fille unique, enfin depuis le décès, et avoir très peu de contacts avec ses propres cousins.
J’étais également très content et après son départ, j’étais un des enfants les plus heureux de la planète. Je suis resté rêveur tout l’après-midi, à ressasser le souvenir de cette merveilleuse matinée.

Le lendemain après-midi, Élisabeth et son père sont venus sonner à notre porte ; heureusement, c’est ma mère qui leur a ouvert.
— Bonjour, quand Élisabeth est revenue hier, elle était très heureuse et s’était beaucoup amusée avec vos neveux et nièces. Après y avoir songé toute la nuit, je pense qu’il est judicieux qu’elle passe un peu de temps avec les enfants de son âge…
— Qu’elle vienne ! a répondu ma maman. Elle sera toujours la bienvenue ici !

C’est comme ça qu’Élisabeth passa le reste des vacances avec nous. Pendant quelques jours, elle est venue au matin, repartait pour dîner et revenait l’après-midi. On faisait toutes sortes de jeux, d’intérieur, comme d’extérieur.

Le Jour de l’An, comme il avait neigé toute la nuit, nous l’avions conviée à faire une grande bataille de boules de neige, avec tous mes cousins, avant que les grands ne se baignent dans la mer. J’avais un mauvais pressentiment, mais voir les étoiles dans les yeux d’Élisabeth à l’annonce de la bataille m’a convaincu de participer. C’était pour elle un moment enchanté, une parenthèse dans sa vie bien réglée.
Nous avions fait des équipes équilibrées, des plus grands avec des plus petits ; chacun des groupes avait sa stratégie. Par exemple, nous avions fait un mur de défense pour avoir le temps de faire nos boules de neige.
Élisabeth était dans l’autre équipe, elle s’amusait comme un jeune chiot, je n’oublierais jamais son sourire… Au loin, on entendait l’effervescence d’un premier janvier, les « bonne année ! », criés d’un trottoir à l’autre, quelques klaxons des voitures dont les chauffeurs téméraires saluent leurs proches… Certains voisins se sont ajoutés, certains de mes grands cousins étaient encore un peu pompettes de la veille et tombaient très souvent, c’était très drôle.

Élisabeth me prenait visiblement beaucoup pour cible, elle courait partout, était redoutablement efficace, mais n’avait pas beaucoup de neige sur le corps. Alors que plusieurs de mes cousins la prenaient en chasse pour la couvrir de neige, elle reculait, reculait, sans voir qu’une voiture, en perte d’adhérence, fonçait à vive allure sur elle.

— Je ne suis plus jamais retourné chez mes grands-parents à la côte belge, dit Hervé, en buvant la dernière gorgée de son café froid.
Ce Noël hante encore mes nuits, je revis ce moment inéluctable auquel j’ai assisté presque au ralenti, ce moment où j’ai vu la voiture descendre la rue, où j’ai vu Élisabeth glisser et où j’ai compris qu’elle ne pourrait pas se relever à temps…
Pichon se rendit compte qu’il parlait un peu fort et que quelques clients s’étaient retournés sur lui. Gérard, le patron, passa prendre la commande et déposa un petit pot de cacahuètes.
— Je revois souvent son sang qui s’écoule sur la neige immaculée, ce sang dont la couleur se confondait avec son manteau rouge…
— Qu’ont fait tes parents ? demanda Maurice dans un murmure.
— Ils ont appelé les secours mais les communications téléphoniques étaient mauvaises au vu des circonstances météorologiques et les routes peu praticables. De toute façon, il n’y avait plus rien à faire.
Je suis resté dans une sorte de léthargie pendant longtemps, je ne me souviens plus de l’enterrement, on m’a raconté que j’étais comme un automate. Plus personne n’avait envie de rire à ce moment-là…
Mes cousins n’ont pas nagé dans la Mer du Nord cette année-là, ni même les suivantes d’ailleurs, nous n’avions plus le cœur à nous réunir chez nos grands-parents après ce dramatique accident.
Je me reverrai toujours me précipitant sur son corps, la secouant dans tous les sens avant de la blottir contre moi, son souffle chaud diminuant petit à petit. Je ne voulais tout simplement pas croire à l’évidence.
L’homme de la table d’à-côté, qui n’avait visiblement perdu aucune miette du récit d’Hervé, posa sa pipe sur la table et prit soudain la parole.
— Le pire, c’est d’avoir vu son regard de biche surprise dans les phares de la voiture, la reconnaître, ne rien savoir faire et entendre le bruit de son corps sur le pare-chocs.
L’homme releva la tête après cette révélation et, bien qu’il ait vieilli, Hervé reconnut immédiatement Jean-Pierre… le père d’Élisabeth.

Pourtant, malgré tous les signes, malgré ce témoignage supplémentaire, Hervé Pichon s’accrochait à son pressentiment premier. Sissi Delmas n’était pas vraiment morte dans cette ambulance. Elle est là, quelque part...
Il faut juste trouver où.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

Réponses: 13
Vus: 2127

MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Dim 06 Mai 2018 20:35   Sujet: [Fanfic] Human
Bonsoir à tous !
Je remercie énormément Icer d'avoir pris le temps de passer dans le coin. Timing idéal en tout cas car tu m'as débloquée le soir même de mon retour à la civilisation Internet !
Du coup, je n'oublie pas Ikorih et Silius Italicus, vos mp seront bientôt là, aussi vite que possible du moins Rolling Eyes
Pour te répondre Icer, je suis d'abord flattée par l'intérêt que tu sembles porter envers ma modeste fiction. C'est vrai que j'ai réfléchi longtemps à cette histoire bougrement tordue et j'espère que je serai à la hauteur de vos attentes !


Icer dans son précédent commentaire a écrit:
Centre d'intérêt propre oblige, ma séquence préférée reste pour le moment celle avec le petit Ulrich... mais les autres étaient bien aussi Razz


J'ai une bonne nouvelle pour toi, aujourd'hui il n'y a qu'un chapitre, un poil plus long que les habituels je vous rassure, et il est dédié à cette situation albanaise que tu sembles apprécier... Pour ce qui est du moment où tout va se recouper, je peux t'assurer que ça arrive, même si ce n'est pas encore pour les épisodes immédiats. Néanmoins, cela viendra, patience est le maître mot car je ne vais certainement pas brûler les étapes ^^ Et je n'éterniserai pas le bazar inutilement non plus donc ça sera là bientôt si je maintiens mon rythme de publication Wink
Merci à tous ceux qui me lisent et mention spéciale à tous ceux qui publient aussi ici, il y a plein de belles choses à lire et j’affûte mes futurs commentaires !
Bonne soirée Smile



Chapitre 8 : Noble est la tradition


A l'anniversaire de ses 14 ans, la situation économique du pays s'empira, il devenait difficile de se fournir en aliments de base, et en outre la paranoïa du dictateur prenait des proportions délirantes multipliant les condamnations arbitraires. Adolescent ambitieux et impétueux, Stern devenait aussi ce qu'il y a de pire dans un régime collectif, c'est-à-dire solitaire, il ne se rendait plus à aucun rassemblement de quartier, ni ne participait davantage aux activités scolaires de groupe. Ces défauts de caractère lui avaient valu d'être taxé à plusieurs reprises d'individualiste et Ulrich qui n'avait aucunement l'intention de se modifier ou de faire son autocritique se savait menacé. Le jour où il reçut un étrange œil par courrier anonyme, il sut qu'il devait fuir l'Albanie. Au plus vite. L'oubli de certains souvenirs n'est-elle pas la clé pour un esprit sain ?

Le contenu de ce colis était drastiquement simple : le dessin griffonné à la va-vite de ce qui semblait être un œil avec, en bas, l'inscription minuscule "92330 Sceaux, Hauts-de-Seine, France" qui intrigua Stern et qui ne renforça que plus son attrait pour l'Hexagone qu'il tentait d’entretenir depuis l'enfance.

Il devait fuir l'Albanie pour l'Europe Centrale, c'était un fait, et il confia tout naturellement son plan à monsieur Kroçi, le seul adulte en dehors de la sphère familiale à qui il faisait confiance. Le maître-horloger Anton Kroçi, âgé de soixante ans, gardait l'apparence d'un jeune homme et mis à part quelques maux de dos, il respirait la santé. Fils et petit-fils de bijoutier, il avait très jeune intégré l'atelier familial et hérité d'un savoir-faire d'une grande richesse datant de l'invasion ottomane. Les années de sa jeunesse avaient également été enrichies de nombreux voyages à travers l'Europe et les grandes villes d'Amérique des années 30, mais à l'arrivée des communistes au pouvoir, sa bijouterie ainsi que tout ce qu'elle contenait avait été confisqués en même temps que la liberté de voyager. Son esprit fin et diplomate lui avait heureusement permis d'exercer encore son métier pour lequel il bénéficiait d'un salaire mensuel de sept milles anciens lek, ce qui était relativement élevé pour ces temps où un ministre en gagnait dix milles. Il se remémorait souvent les pays visités et en décrivait inlassablement les paysages, les sites historiques, l'architecture, les modes de vie et les comportements à son petit apprenti.

— Hum, je comprends petit, déclara Anton après que son élève lui ait fait part de son projet d'évasion, mais tu sais, c’est pas si mal ici… On pense toujours que c’est mieux ailleurs mais je peux t’assurer que ce n’est pas le cas. Toi qui t’imagines si bien tant de choses, qu’attends-tu pour t’imaginer que tu es heureux ? Enfin, laissons ces considérations spirituelles de côté vu que je suppose que tu ne changeras pas d’avis…
— Votre clairvoyance est toujours intacte malgré le poids des années, je dois le reconnaître.
— Comment comptes-tu t'y prendre ? demanda inquiet monsieur Kroçi. Les frontières sont cernées de fils électrifiés, de policiers armés… et ils n’hésiteront pas une seule seconde à t’abattre comme un chien, causant ainsi l’opprobre sur tous tes proches.
— Je voudrais m'échapper via le lac de Pogradec et atteindre la Yougoslavie, j'ai une des sœurs de mon père qui vit à Skopje chez qui je pourrais me réfugier. Il me faudrait trouver le moyen d'obtenir le laisser-passer pour me rendre à Pogradec cet été ainsi qu'un gros pneu de camion, expliqua posément Ulrich, les yeux brouillés par la cavale qu’il s’apprêtait à entreprendre.
— Je dois te mettre en garde que beaucoup ont tenté la même aventure et se sont retrouvés noyés au fond du lac. Mais je vais t'aider petit, tu es comme mon fils et mon seul souhait est que tu atterrisses dans des contrées modernes où tes talents pourront s'épanouir. Laisse-moi un peu de temps et tiens-toi tranquille d'ici-là.

Le 20 juillet 1985, trois mois après le décès du sinistre dictateur Enver Hoxha, Anton Kroçi emmenait son protégé en vacances à Pogradec à bord d'un camion dont le chauffeur était un vieil ami et avec qui il avait déjà négocié le prix d'un de ses pneus. Le soir-même Ulrich faisait d'émouvants adieux à son protecteur et rejoignait la grotte sur la plage dans laquelle le pneu, qui allait servir d'embarcation de fortune, avait été soigneusement engouffré. Il embarqua avec un pain et une partie des pièces d'or que monsieur Kroçi avait réussi à protéger depuis quarante ans des fréquentes fouilles policières et qu'il lui avait offertes. La nuit était sombre, le lac paisible, et Ulrich ramait sans bruit en repensant aux dernières paroles échangées avec sa grand-mère.
— Je vais partir grand-mère... demain, avoua le jeune garçon en se tortillant sur place, suite à l’angoisse que provoque une telle révélation, bien qu’il aurait voulu avoir l’air plus assuré. Je n'ai rien dit à mami (N.d.A., il s‘agit de la maman en Albanie), je ne veux pas qu'elle ait à mentir quand la police viendra la questionner. Toi je sais que tu resteras impassible. Ceci est une lettre à son intention, prends aussi ces pièces d'or et utilise-les pour tout ce dont vous aurez besoin.
— Pars, mais souviens-toi que l'Albanie est ta patrie, un jour il te faudra revenir. L'homme, comme l'arbre, se dessèche loin de ses racines, répondit posément Sevim Stern avant de caresser les cheveux de son petit-fils et de lui prodiguer ses derniers conseils, la voix enrouée de larmes. Ne prends pas froid, ne reste jamais le ventre vide et ne casse pas ton cœur mon fils. Une dernière chose, promets-moi de venger ton père, je ne trouverais pas le repos tant que les Shaqiri n'auront pas payé le prix du sang.
— Oui grand-mère, répondit solennellement Ulrich, conscient qu'il ne la reverrait plus.
Ulrich interrompit le cours de ses pensées en distinguant sur la gauche le monastère orthodoxe dont lui avait parlé Anton Kroçi, il approchait. Dans peu de temps il accosterait sur la plage de la charmante ville balnéaire de Struga, en Macédoine, une des sept républiques de Yougoslavie.

Trois heures de route plus tard, Ulrich avait rejoint la capitale Skopje.

Sa tante, Servet Ademi, habitait au rez-de-chaussée d'une petite maison blanche très ancienne, aux poutres noires apparentes et dans laquelle on s'engageait par une étroite porte en bois non traité, au sein du quartier Carshia e Vjeter (vieux marché), situé sur la rive Est du fleuve Vardar. Ce grand fleuve divisait la ville, via un large pont de vieilles pierres, entre la communauté albanaise, concentrée au milieu des constructions vétustes d'origine ottomane et la communauté macédonienne, établie dans les immeubles modernes, hautes tours en béton gris, bâtis dans les années soixante-dix.

Servet Ademi, âgée de trente-huit ans, menait une vie solitaire, minutée d'habitudes de vieille fille. Tous les matins, après avoir ordonné son appartement-une-chambre et après avoir revêtu l'une des deux tenues qui constituait la somme de sa garde-robe, elle marchait d'un pas décidé à exactement sept heures en direction de Bit Pazar (le marché de la vieille ville) où elle se procurait le nécessaire à son alimentation du jour. Si elle manquait de tomates, elle mettait un point d'honneur à visiter tous les vendeurs de fruits et légumes afin de comparer les prix.
Non contente d'avoir déniché le plus raisonnable marchand, elle négociait encore impitoyablement une réduction, ce que le malheureux vendeur se voyait presque forcé de lui accorder s'il voulait encore avoir du temps pour d'autres clients. Servet réitérait cette technique d'achat pour tous ses besoins. Evidemment cela prenait un temps considérable mais “un dinar est un dinar, vaut mieux dans ma poche que dans celle d'un autre” répétait-elle. En outre, Servet disposait de tout son temps. Sans mari, sans enfant et sans travail, elle n'avait que les obligations qu'elle s'imposait. Elle bénéficiait d'une légère pension mensuelle, offerte en compensation de l'accident qui lui avait coûté l'usage de sa main droite huit ans auparavant alors qu'elle travaillait à l'imprimerie nationale.

L'arrivée surprise d'Ulrich la submergea d'émotions contrastées. Son cœur avait pratiquement cessé de battre à la vue du jeune homme sur le pas de sa porte.

— Bonsoir tante, je suis Ulrich, le fils de Elton Stern... ton sang coule dans mes veines aussi sûrement que le coq chante tous les matins et que le soleil se couche tous les soirs à l’ouest.
— Mais ce n'est pas possible, je dois rêver...tu es le fantôme d'Elton ! hurlait Servet, hystérique, en proie à une irrépressible envie de pleurer et de rire à la fois.
En effet, Ulrich copiait généreusement l'image de son défunt frère.
Des gens du Nord, il empruntait la stature haute et la corpulence élancée, le teint clair et les cheveux blond foncé pour un rendu brun, mais également la promesse de ce caractère fier et implacable si répandu parmi les natifs des montagnes albanaises. De la lignée des Stern, il exhibait la solide mâchoire carrée, le nez de boxeur, la large bouche aux lèvres charnues. Un ensemble de traits massifs atténués quelque peu par son jeune âge et ses doux yeux bleu marine. Ce genre de beauté naturelle qui a le privilège et le don d’attirer tous les cœurs.
Même le timbre de voix subtilement rauque imitait celui de son père. La femme à la carrure imposante poussa un soupir en pensant qu’Ulrich n’avait, au fond, jamais vu son vrai visage… seulement des photos et des reflets, ce qui n’était un pâle aperçu de la réelle vitrine de l’âme.

A peu près rassurée qu'il ne s'agissait pas d'un revenant, elle encadra le visage du garçon de ses deux mains, l'étreignit vigoureusement et finalement l'entraîna à l'intérieur de l'appartement.
— Ne pas savoir qui est son père, murmura-t-elle, c’est ça qui guérit de la peur de lui ressembler…
Ulrich nota furtivement le décor sommaire, n'émit bien entendu aucune remarque, s'installa sur la banquette recouverte d'une épaisse couverture en laine rouge et de coussins fatigués où sa tante lui faisait signe d'un tapotement impatient de se poser.
Avidement, Servet enchaînait les questions. Elle désirait le descriptif détaillé de la vie de sa mère, de la grand-mère adorée, de l'Albanie, du passé succinct d'Ulrich. Ce dernier, malgré l'épuisement du voyage, contait avec patience et abondance tout ce qui avait résumé son existence jusqu'à présent. Son récit était ponctué des grognements approbateurs de Servet mais également de ses anecdotes personnelles. Ainsi Ulrich apprit les circonstances dans lesquelles sa tante avait quitté l'Albanie.

— J'avais huit ans, commença à raconter Servet, mon père venait de s'éteindre, qu'il repose en paix, des suites d'une longue maladie. Mon grand frère, Elton, ton père, avait quatorze ans, il s'occupait déjà de toute la gestion de la ferme et des terres de nos ancêtres depuis des années pour le compte de la coopérative. Un homme, un vrai ! Heureusement pour notre mère, elle pouvait se reposer sur les épaules solides de son fils dans ces jours difficiles. En revanche, moi, je ne me remettais pas du décès de papa. Je pleurais, pleurais, pleurais... et surtout je refusais de me nourrir. Ma mère s'inquiétait mais elle n'avait pas la force de gérer à la fois sa peine et la mienne, c'est ainsi qu'elle accepta l'offre de sa sœur qui proposait de me changer les idées avec un petit séjour aux bains thermal de Diber, à la frontière côté Macédoine. Le séjour fût enchanteur...c'était mon premier voyage hors de notre ville, Shkoder. Seulement le jour où nous avons voulu repartir, les gardes frontières d'Albanie nous ont interdit l'entrée. L'Albanie avait fermé ses portes et pas même un oiseau ne pouvait y entrer ou en sortir...voilà trente ans que je suis privée de ma patrie et des miens, et que mon cœur saigne.

J'ai presque déjà le mal du pays... j'espère que je ne suis pas condamné à un exil de trente ans ! Et quelle malédiction fait que les pères de la famille disparaissent tous avant la maturité de leur progéniture ? Quand le jour viendra, j'espère voir mes enfants grandir, et mes petits-enfants... songeait Ulrich, les yeux clos, allongé sur la banquette, après que sa tante se soit enfin retirée dans sa chambre pour une nuit très écourtée.
Le lendemain, Servet s'était parfaitement remise des émotions de la rencontre avec son neveu, la réalité avait repris son droit et elle accueillait Ulrich à son réveil, l'esprit clair et cruellement prosaïque.

— Ulrich, mon neveu, tu connais ma joie à te connaître enfin mais, comme tu peux le constater, je ne suis qu'une femme seule et handicapée. J'ai des difficultés énormes à subvenir à mes simples besoins. Je ne peux t'offrir que cette banquette pour reposer tes yeux la nuit tombée mais rien de plus. Il te faudra trouver un moyen de subsistance au plus vite et contribuer à certaines tâches.
— Heuu oui tante, bien sûr tante, répondit Ulrich, la tête baissée, honteux d'être un encombrement dans la vie de Servet.
— Bon maintenant que nous sommes d'accord, voici ce que j'attends de toi : tu m'accompagneras les matins au marché, tu dois apprendre à négocier, rappelle-toi toujours qu'il n'y a pas de petit profit. Ma main droite a capitulé, elle n'est plus bonne à rien, tu vas la remplacer pour tous les petits travaux d'entretien et surtout ne pas oublier de me rouler mes cigarettes, en prenant bien soin de ne pas gaspiller le tabac, précisa Servet avant de conclure tout sourire : Je suis très heureuse de partager ta compagnie, mon neveu. Nous allons bien nous entendre. Maintenant, je vais préparer mon café, te cuisiner une omelette et toi, commence à me rouler une cigarette… termina Servet en se levant, satisfaite de cette mise au point.

Les années passaient et Ulrich se répétait : « Ça, ce n'est pas ma vie. Je fuis un tyran pour un autre tyran domestique, non ce n'est pas ma vie et un jour sera mon jour. J'en aurais fini avec les petites gens, les économies de bout de chandelles, les chaussures qui prennent l'eau et les patrons au-dessus de ma tête. J'en aurais fini également avec ce macédonien, il ne sait pas encore ce qui l'attend... On peut m'écraser, me mettre à terre, la pluie va tomber et je vais devenir boue, le soleil va briller et je vais devenir poussière puis le vent va souffler et là...ah là...de poussière, je vais me redresser comme une tornade, et tout détruire sur mon passage. Ahhh il ne sait pas ce qui l'attend. »

Malheureusement pour Stern, selon la tradition albanaise, les femmes et enfants jusqu’à leur majorité sont toujours considérés comme appartenant aux hommes de leur famille, quelles que soient leur classe sociale, leur origine ethnique ou leur communauté religieuse, bien que le choix de cette dernière soit particulièrement restreint dans cette partie du globe. Le propriétaire d’un bien, comme partout dans le monde cette fois, a le droit de décider du sort de ce dernier. Cela veut donc dire qu’un père peut offrir, échanger ou même vendre sa fille de huit ans à un homme de son choix, qui se fera un plaisir de la dépuceler. Celles qui l’ont vécu le savent, cela n’a rien de plaisant de se retrouver dans la couche d’un type qui fait le triple de son âge et de son poids. Cela fait mal, aussi. Mais exprimer le souhait de choisir son conjoint et d’épouser un partenaire vraiment désiré est considéré comme un défi grave, une injure à l’honneur de la famille.

Un tel comportement porte atteinte au responsable de la famille qui négocie le mariage, un enfant peut donc être abattu parce qu’on le soupçonne d’avoir souillé le clan familial avec ses désirs impurs. Ces meurtres sont largement approuvés par les locaux. En regardant ces assassinats à travers leurs yeux, il ne s’agit même pas de crimes puisqu’ils sont commis dans le respect de la tradition et puis, après tout, la victime l’a bien cherché. Ce qui valait pour le mariage chez les jeunes filles, il en était de même pour l’emploi des jeunes garçons. Le chef de clan liait le petit mâle avant même que ses boules ne soient descendues à un employeur qui en fera ce que bon lui semble, même si cela doit aller jusqu’à la mort du sujet en question. Crever en ayant sué reste une belle mort. Dans le cas d’Ulrich, ce n’était pas le clan maternel qui était en mesure de décider. Et du côté des proches du père… il ne restait plus aucun homme. C’était donc à l’irascible (mais si généreuse ?) tante Servet Ademi que son destin était confié, et celle-ci n’avait pas manqué de lui trouver un boulot… et par la même occasion, un patron à qui il devrait donner le respect éternel, et même sa vie s’il le fallait.

Ulrich travaillait chez un bijoutier turc, efendim (monsieur) Volkan Celik. Efendim Celik et son épouse Sevil Celik s'affichaient comme la vitrine ambulante de leur enseigne, sans retenue le couple étalait or, diamants et autres pierres précieuses sur toutes les parties pertinentes de leur anatomie. Chose certaine, le business de efendim Celik cartonnait. Homme rusé et habile, Volkan achetait dans sa boutique du bazar fermé d'Istanbul des bijoux aux particuliers à prix bas et les revendait, après une légère restauration, dans sa bijouterie de Skopje au prix du neuf. Il possédait un atelier dans son arrière-boutique qui s'occupait des réparations de montres, du sertissage de pierres manquantes, du polissage de bijoux anciens mais aussi de la vente sous le manteau d'articles rares dans cette ville à cette époque : bas nylon, cigarettes étrangères, rideaux en voile, jeans… Les connexions au plus haut niveau qu'entretenait généreusement Volkan Celik lui conférait un statut diplomatique officieux qui lui permettait aisément les sorties à l'Ouest ainsi que les entrées exemptes de fouilles.
Ulrich, en équipe avec un autre garçon sensiblement plus âgé, était en charge de l'atelier. Il approfondissait ses connaissances des montres grâce aux réparations et apprenait consciencieusement à identifier les pierres précieuses ainsi qu'à les différencier selon leur pureté quand il assistait son collègue dans le traitement des bijoux.
Avec les années, Ulrich avait vaincu la méfiance viscérale de son patron et, depuis peu, ce dernier lui confiait régulièrement la responsabilité de la fermeture du magasin, ce qui impliquait le décompte de l'inventaire, la comptabilité du jour, la mise sous clés des pièces de valeur et surtout l'acheminement du produit de la caisse au domicile d'efendim Celik.

— Ulrich, ce soir tu fermeras à nouveau seul. Je t'attends chez moi à 20h, et ne traîne pas en chemin ! hurlait Volkan Celik à la hâte.
— Tamam (d'accord, en turc) efendim Celik, répondit Stern immédiatement.

En ce mois de Novembre 1988, Ulrich, emmitouflé dans une veste cuir noir, le menton dissimulé sous une épaisse écharpe en laine, avançait prudemment dans les rues déjà enneigées de Skopje en direction de la maison de Volkan Celik. Il lui restait vingt minutes pour grimper la colline de l'élégant quartier Vodno et arriver à l'heure du rendez-vous. De rares lampadaires éclairaient le chemin, il s'approchait doucement d'une de ces boules lumineuses quand une voix l'interpella.

— Eh toi là, qui tu es ? Où tu vas comme ça ? aboyait agressivement en macédonien une voix d'homme.
Ulrich sursauta intérieurement, accéléra le pas sans se retourner et pressa sa main sur l'enveloppe contenant la recette du jour, coincée sous ses habits, entre son nombril et la taille de son pantalon.
Macédonien de merde, qu'est-ce qu'il me veut, c'est pas le moment...

— Tu es sourd, connard ? renchérit une seconde voix qui au même moment saisissait brutalement le bras d'Ulrich.
— Quoi ? Je suis pressé, j'ai pas le temps pour vos conneries, répondit Ulrich agacé, dans un macédonien imparfait.
— Albanskiiii, se moquèrent les deux hommes d'une trentaine d'années, vêtus d'uniformes de gardien défraîchis, qui avaient sans peine identifié d'où venait l'accent étranger de Stern.
— Il paraît que les femmes ont eu raison de votre peuple, qu’elles ont pris l’Albanais le plus viril qui soit, votre ancêtre à tous, et qu’elles ont réussi à en faire un mollasson efféminé en lui coupant méthodiquement les couilles. T’as rentré tes boules face à de vrais mâles petit Albanski ?
— Tu es perdu l'Albanais ? Qu'est-ce que tu caches ? insistait davantage le plus robuste des agresseurs s'apercevant qu'Ulrich pressait ses deux mains sur le bas de son ventre.
Les deux hommes le bousculèrent avant d'immobiliser ses bras violemment. Inexpérimenté en bagarre de rue, Ulrich tentait d'échapper à leur emprise, il se débattait, l'estomac noué par la peur et les poings serrés de rage mais ses adversaires le dominaient sans peine et l'assenaient de coups répétés.

— Goran, regarde ce qu'il transporte ce chien ! s'exclama l'un des deux attaquants en secouant des liasses de dinars et l'enveloppe arrachée du pantalon d'Ulrich.
— Cet argent n'est pas à moi et...
— Non, tu as raison Albanski, il est à nous ! interrompit joyeusement le duo.
— Vous allez me le payer avec le sang fils de... » ragea Ulrich avant d'être assommé d'un foudroyant coup de coude dans le nez, qui l'envoya à terre et fut suivi d'autres déchaînements de violence qui le laissèrent pour mort.
Les coups ne résolvent pourtant rien, ils ne font qu’attiser la haine. Entre ethnies, entre peuples…

Entre humains.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

Réponses: 13
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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Sam 28 Avr 2018 20:04   Sujet: [Fanfic] Human
Bonsoir à tous !
Je n'ai malheureusement pas le temps de répondre aux commentateurs aujourd'hui, pour cause de départ imminent. Eh oui, je suis à l'aéroport pour un voyage qui s'annonce dépourvu de connexion, du coup je me suis décidée à poster "en catastrophe" ces deux chapitres pour ne pas vous laisser sans nouvelle de moi trop longtemps. Néanmoins, je remercie chaleureusement Ikorih et Silius Italicus d'être passés sur cette mosaïque de destins, je vous promets de répondre avec précision en mp dès que possible.
Je suis désolée pour ce contre-temps, je me ferai pardonner promis.
En attendant, voici la suite ^^


Chapitre 6 : Destination ailleurs


Tu sais
Tu sais, ce soir j'ai vu tous les joyaux de la pop
J'ai même bu à outrances toute l’absinthe de tes potes
J'ai côtoyé de rares nymphes, pris des rails en avance
Dans des salles bien trop noires sans lueur d’élégance
D'avantage j'ai serré mes mâchoires lamentables
Et zélé des amants, des garçons de passage
Que j'ai tenté d'approcher mais que ma mascarade
A fait fuir lentement par sa froideur maussade
Alors j'ai rempli ma panse avec de vives urgences
Autant vives que ivres sur la piste de danse
J'ai ajusté mes pansements pour que mes saignements
Soient beaucoup moins apparents sur la piste d'argent
C'est la fête de trop !

Moi je l'ai faite, défaite et ça jusqu'au fiasco, c'est la fête de trop !
Regarde je luis de paillettes et me réduis au KO
Tu sais ce soir j'ai lu dans mon corps relâché
Le manuel torturé de cette danse exaltée, j'ai même
Glissé ma langue dans des bouches saliveuses
Dans de tout petits angles où l'on voit qu'les muqueuses, puis là
Je suis rentré bel et bien les mains nues
Avec cet air déjà vu et l'envie de surplus
J'ai rien trouvé d'précis excepté d'apparence
Exactement... même si, demain, tout recommence.


Aujourd’hui, vendredi 11 octobre, mon fils William, 20 ans, est mort. Si je m’adresse à vous, tous les jeunes et étudiants de France et d’ailleurs, c’est pour lancer un cri. Un grand cri de tristesse et d’indignation.

L’étudiant, qui étudiait le droit international, a été retrouvé grièvement blessé, vendredi matin, à proximité de la forêt de Chastepierre. Rentrant d’une soirée arrosée, il a été victime d’une chute de plusieurs mètres. Il est décédé à la clinique Saint-Louis à Sceaux des suites de ses blessures.

Ses parents ont publié samedi une lettre ouverte, « un cri lancé » à l’attention de la communauté estudiantine intitulé : « Il est grand temps de s’indigner contre l’excès d’alcool dans les soirées estudiantines ».

La lettre d’André et Sandrine Dunbar, le papa et la maman de William.

« Aujourd’hui vendredi 11 octobre 2013, mon fils William, 20 ans, est mort. Si je m’adresse à vous, tous les jeunes et étudiants de France et d’ailleurs, c’est pour lancer un grand cri. Un grand cri de tristesse et d’indignation. Une aventure, comme un malheur d’ailleurs, ne vient jamais seule. Je vous laisse imaginer ma tête quand Gus, son ami le plus cher, est venu m’annoncer en pleine nuit que je ne reverrai plus jamais mon fils.

William est mort en tombant d’un pont en pleine campagne, il a fait une chute de 6 mètres qui lui a été fatale. Pourquoi je m’indigne ? Pourquoi j’hurle ma douleur et m’adresse à vous, les étudiants ? Tout simplement car William avait fait la fête, avec ses potes, comme tous les étudiants en fait, surtout maintenant en période de fin des examens. William avait trop bu, comme tous les copains. Le binge-drinking, vous connaissez ? Les soirées beuveries dans les cercles étudiants et les soirées facultaires, ça vous dit quelque chose ? Les soirées « jusqu’à plus soif » quand les potes restés sobres essayent de vous convaincre de ne pas prendre la route et d’aller vous coucher ? Vous voyez ce que je veux dire ? Vous avez déjà vécu cela, par vous-même ou vos amis ?

Il est grand temps de s’indigner contre l’excès d’alcool dans les soirées estudiantines. L’alcool tue, la preuve. Alors oui, c’est vrai qu’il n’y a peut-être qu’un mort pour 100.000 bitures… C’est peu en fait me direz-vous, mais quand c’est un jeune de 20 ans et que c’est votre fils, cela vous paraît inacceptable, révoltant, injuste. William était un garçon formidable, gentil, honnête, studieux (il venait de rentrer en troisième année, avec une confortable moyenne), il aimait la vie, était heureux, bien dans sa peau. Il appréciait plus que tout les moments passés en pleine nature, avec pour seul ami son fusil qu’il n’utilisait non pas pour faire souffrir inutilement mais pour réguler la population animale. Il avait plein de copains et une charmante petite amie depuis deux ans. Tout avait commencé entre eux avec cette réplique, qui résonnera dans la tête de Justine jusqu’au bout : "Hey ce mec il veut me choper, mais je ne veux pas, on s'embrasse comme ça il se casse ??" Un baiser furtif, pour 24 mois de relations par après. Beaucoup diront que cela valait le coup.

Intérieur en désordre, impossible à ranger
L'espoir qui nous liait a fini par casser
En silence j'ai brûlé tes affaires excepté
Ca et là des cassettes que tu as oubliées

J'ai les mains qui tremblent
Ce n'est pas la drogue, ce sont les couleurs
De tes jolies robes que je n'oublie pas
J'ai les mains qui tremblent
Ce n'est pas l'alcool, ce sont les paillettes
De tes yeux de braises qui ne s'effacent pas

Extérieur Italie, décor abandonné
Syracuse se refuse et le port est fermé
Au milieu de la nuit, on se lève, on s'accuse
D'avoir cherché trop loin et de s'être égarés

J'ai les mains qui tremblent
Ce n'est pas la drogue, ce sont les couleurs
De tes jolies robes que je n'oublie pas


William n’avait pas de problèmes d’alcool, ce n’était pas un alcoolique. Non, il buvait dans les soirées d’unif, de la bière comme tout le monde. Car dans le milieu estudiantin, « si tu ne bois pas, t’es pas vraiment dans le coup, dans l’ambiance ». Les tournées de verres de boissons alcoolisées envahissent les tables, les pompes à bières débitent jusque tard dans la nuit… Alors que tous recherchent le meurtrier de ce pauvre chasseur, je peux au moins nommer les assassins de William : ils s’appellent Jack, Daniel's, Bacardi et Tequila. Cela pourrait presque être drôle, si sa tombe n’était pas déjà creusée.

Si je m’adresse à vous aujourd’hui, vous qui faites la fête dans les unifs et les écoles supérieures, vous qui avez 20 ans et qui vous croyez indestructibles, vous qui ce soir, demain, la semaine prochaine boirez chopes sur chopes pour « faire la fête », au point de ne plus tenir debout, indignez-vous et dites NON à l’alcool. Si vous ne le faites pas pour William que vous ne connaissiez pas, faites le pour vous, pour vos parents, pour vos amis.

Il y aura des ’morts-bourrés’ et des morts tout court.

Dans quelques jours ce sera le bicentenaire de notre petite ville. Et tout cela recommencera. Les beuveries, les dérapages, les excès en tous genres. Que veut-on ? D’autres étudiants morts ? Il y aura des « morts-bourrés » et peut-être aussi des morts tout court, des vrais. Toi ? Ton copain ? Ton frère ?

Toi, étudiant aujourd’hui, qui te prépares à bientôt faire la fête, mobilise-toi pour que cela cesse. Vous les jeunes avez aujourd’hui les réseaux sociaux pour vous mobiliser, vous avez la parole, pour vous indigner. Utilisez Facebook, Twitter et les autres pour réfléchir à la manière de consommer de l’alcool dans les soirées estudiantines. Et pas que là d’ailleurs : les clubs sportifs, les mouvements de jeunesse, les soirées en tous genres sont autant d’endroits où faire la fête rime trop souvent avec soulographie.
Vous êtes jeunes, c’est normal que vous vouliez faire la fête, mais pour William la fête est finie, à tout jamais.

Etudiant, si tu lis ce message, parles-en avec tes amis. Parents, si vous lisez ceci, parlez-en en famille avec vos enfants, tant qu’il est encore temps. Pour moi, c’est maintenant trop tard.

Jeunes de toutes origines, mobilisez-vous contre l’excès d’alcool dans les soirées. Parlez-en autour de vous, imaginez des divertissements et des sorties d’un genre nouveau, où la pompe à bière ne conditionne pas le succès de la soirée. Prévoyez un chauffeur sobre, laissez vos clés au vestiaire, et limitez l’alcool à tout prix, car vient tôt ou tard un moment où vous n’êtes plus vraiment maître de vous-mêmes.

Etudiants, indignez-vous de ce qui vient d’arriver à un chic type de 20 ans et mettez tout en oeuvre pour que cela ne vous arrive pas, ni à vos amis. Faites que William ne soit pas mort pour rien. Les souvenirs sont désormais l’ennemi mortel de mon repos... Je vous dirais bien de ne pas laisser votre enfant gâcher sa jeunesse comme tant d’autres avant lui mais, le plus souvent, il décidera pour vous.

Courage à toutes celles et ceux qui sont dans le même cas de figure.

André et Sandrine Dunbar, le papa et la maman de William. »


Chapitre 7 : Nulla certior custodia innocentia


On préfèrerait ne jamais se faire trahir par un proche, qu’il le soit sentimentalement ou géographiquement, comme les habitants d’un même quartier par exemple. Ici, le voisin en question était de petite taille, d’un roux flamboyant, avec de vilaines dents jaunes dans la bouche. Il portait un costume rayé de bonne qualité, du linge amidonné, des souliers vernis et un chapeau melon. Sa cravate était de couleur criarde. Le plus étonnant, pourtant, était la poche de son veston. Habituellement les hommes y mettent un mouchoir ou un stylo. De la sienne, dépassait un os de poule soigneusement rongé. A cause de lui, une famille allait être définitivement brisée aujourd’hui.

Le mois de mai offre à la Guadeloupe ses jours les plus parfaits et les plus heureux, du moins habituellement. Par une de ces journées-là, alors que les arbres ployaient sous les fleurs et les fruits, Amanda quitta Vieux-Fort pour le monde souterrain, la basse-terre d’où nul ne revient. Le ciel sans nuages, d’un bleu éclatant, présentait un contraste cruel avec la calamité qui se préparait. Une foule s’était assemblée pour assister à la scène, pour pleurer, pour agiter une dernière fois la main. Si l’école n’avait pas officiellement fermé ses portes à cause du départ d’une des deux institutrices, les salles de classe seraient en train de résonner du boucan enfantin habituel. Élèves comme professeurs les avaient désertées ; personne n’aurait manqué l’occasion de dire adieu à leur bien-aimée Miss Amanda.

L'enseignante était aimée à Vieux-Fort et dans les villages environnants. Son charisme, bienveillant et hypnotique, agissant aussi bien sur les enfants que sur les adultes, tous l’admiraient et la respectaient. Ce qui s’expliquait aisément : la vocation d’Amanda était d’enseigner, et elle communiquait son enthousiasme dévorant aux enfants.

« Il suffit d’aimer pour apprendre », tel était son éternel crédo. Elle n’avait pas inventé ces mots, mais les tenait du professeur, lui-même animé par un feu secret, qui lui avait ouvert la porte du savoir et de l’enseignement vingt ans plus tôt.

La veille de son départ irrémédiable, Amanda avait rempli un vase de fleurs printanières. Elle l’avait placé au centre de la table et le petit bouquet doré avait rempli la pièce de joie, ainsi fonctionnait sa magie. Le petit peuple pleurait, et il n’y avait pas que leur institutrice préférée qui ferait la traversée jusqu’au monde souterrain ce jour-là. Les élèves devaient également se séparer d’un de leurs camarades : le petit Claude, dont les parents avaient inventé chaque jour une ruse inédite pour dissimuler les symptômes du mal qui le rongeait. De mois en mois, ils avaient dû trouver un nouveau moyen de camoufler ses taches : troquer ses culottes courtes contre un pantalon, puis ses sandales ouvertes par d’épaisses bottines, ou encore lui interdire de se baigner dans la mer avec ses amis, par craintes que les plaques bleues sur son dos ne soient découvertes.

« Dis que tu as peur des vagues ! » lui conseillait sa mère, ce qui était bien sûr ridicule quand on connaissait un peu le côté intrépide de Claude. Et puis, tous les habitants de l’île apprenaient depuis leur plus jeune âge à apprécier la puissance grisante des flots, et les enfants attendaient avec impatience ces jours où les vents forcenés transformaient la mer d’huile en océan déchaîné. Il n’y avait que les poules mouillées pour avoir peur des rouleaux ! Pendant des mois, le garçon de sept ans avait vécu dans l’insupportable angoisse d'être découvert, convaincu au fond de son cœur qu’il était en sursis et finirait bien, un jour ou l’autre, par être démasqué. Par un frère, un ami, un voisin...

Un étranger ignorant les circonstances exceptionnelles d’un tel rassemblement populaire en ce matin de printemps aurait pu croire à un enterrement. La foule comptait près de cent personnes, pour l’essentiel des femmes et des enfants, plongés dans un silence aussi triste que pesant. Assemblés sur la place du village, ils formaient un immense corps muet qui respirait à l’unisson et attendait. Dans une ruelle adjacente, Amanda Delmas ouvrit la porte de sa maison pour la dernière fois. En découvrant le spectacle inhabituel d’un tel attroupement sur la place, son premier instinct fut de se réfugier à l’intérieur. Pourtant, ce n’était pas une option. Il fallait être forte. Jean-Pierre l’attendait déjà sur l’appontement, dans la barque où il avait déjà chargé ses affaires. Naïma et Sissi restèrent derrière la porte close. Les dernières minutes qu’Amanda passa en leur compagnie furent les plus déchirantes de sa vie. Elle ressentait le besoin de toucher ses filles, la chair de sa chair, de les étouffer sous ses baisers, de sentir leurs larmes brûlantes sur sa peau, d’apaiser leur corps tremblant. Mais Amanda ne pouvait rien faire de tout cela. Pas sans courir le risque de les exposer à la maladie. Leurs traits étaient déformés par le chagrin, leurs yeux gonflés au possible. Il n’y avait plus rien à dire. Presque plus rien à ressentir. Leur mère les quittait. C’était ainsi, personne ne pouvait rien y faire. Ce soir-là, Amanda ne rentrerait pas de bonne heure, légèrement courbée sous le poids des cahiers, un peu pâle à cause de la fatigue, mais rayonnant du bonheur d’être chez elle avec les siens.
Il n’y aurait jamais de retour.

La mère de famille aurait pu prédire en tous points le comportement de ses filles. Élisabeth, l’aînée, lunatique depuis toujours ne dissimulait jamais ses sentiments. Elle n’avait jamais autant démontré son incapacité à contrôler ses émotions que ce matin-là. Elle avait supplié sa mère, l’avait conjurée de rester, à grand renfort de cris courroucés et de cheveux arrachés. Naïma, en revanche, avait majoritairement pleuré en silence, puis à gros sanglots déchirants que l’on entendait depuis la rue. Elle était d’ordinaire plus calme et patiente que sa sœur, perdait ses moyens avec moins de facilité. Mais aujourd’hui était un jour particulier...

Amanda avait résolu de contenir l’éruption de détresse qui menaçait de la submerger, elle pourrait s’y livrer tout son soûl une fois qu’elle serait loin de Vieux-Fort. En attendant, elle devait conserver son sang froid, pour elles trois. Si elle cédait, elles seraient toutes perdues. Les filles resteraient à la maison : elles s’épargneraient ainsi la vision de la silhouette rapetissant de leur mère, image qui aurait risqué de se graver à tout jamais dans leur mémoire.

Amanda n'avait jamais surmonté épreuve plus difficile, encore moins devant un tel public. D'innombrables paires d'yeux inquisiteurs l'observaient. Elle savait qu'ils étaient venus lui dire au revoir, mais elle aurait tout donné pour se retrouver seule. Chaque visage dans la foule lui était familier, chacun appartenait à un être aimé.

— Au revoir, souffla-t-elle. Au revoir à tous.

Elle garda ses distances. Son ancienne inclination pour les embrassades était morte dix jours plus tôt, à l'instant fatidique où elle avait noté la présence de taches suspectes à l'arrière de sa jambe gauche. Elle n'avait eu aucun doute, surtout lorsqu'elle les avait comparées avec la photo du dépliant préventif distribué à la population. La terrible vérité lui était apparue aussitôt, sans qu'elle eût besoin de consulter un spécialiste...

Apercevant le sommet de la tête d'Amanda, Jean-Pierre sut que le moment qu'il appréhendait tant était arrivé. Prêt à partir, il regarda son épouse s'approcher, les bras serrés autour de son torse, la tête baissée. Il pensait que cette posture rigide lui permettrait de dompter ses émotions violentes et de les empêcher de jaillir malgré lui sous la forme d'un cri d'angoisse. Son don inné pour l'impassibilité fut renforcé par la retenue exemplaire de sa chère et tendre.

Au moment où Amanda atteignit le ponton, la foule conserva le silence. Les pleurs d'un enfant furent aussitôt étouffés par sa mère. Au premier écart, la foule endeuillée perdrait pied. Le contrôle, le formalisme s'envoleraient, et avec eux, la dignité de ces adieux. Si ces quelques mètres parurent infranchissables à Amanda, elle avait presque rejoint la plate-forme à présent, et elle se retourna pour jeter un ultime regard à l'assemblée. Bien que sa maison fut cachée, elle savait que les volets étaient restés clos, et que ses deux petites filles versaient des larmes dans le noir.

Soudain, une clameur déchirante se fit entendre. Les sanglots bruyants et bouleversants d'une femme, terrassée par la tristesse qu'Amanda s'efforçait de vaincre. Celle-ci se figea un instant. Ces sons semblaient faire écho à ses propres émotions, exprimer avec précision ce qu'elle ressentait à l'intérieur. Elle sut pourtant qu'elle n'en était pas l'auteur. Parcourue de remous, l'assistance détacha ses yeux d'Amanda pour regarder dans la direction opposée, à l'autre extrémité de la place, où se tenait un petit garçon que sa mère dissimulait presque entièrement en l'étreignant. Le sommet de son crâne atteignait à peine la poitrine de la femme qui était pliée sur lui, les bras serrés autour de son corps, refusant de le laisser partir.

— Mon fils, sanglota-t-elle, tu es tout ce qui me reste.

D'un ton autoritaire, le médecin tenta de la convaincre :
— Il est temps de laisser Claude partir. Xana attend, et tu sais ce qui arrivera si nous ne lui présentons pas nos offrandes...
Il écarta doucement les bras maternels pour libérer l'enfant. La mère désespérée prononça son nom une dernière fois, de façon presque inaudible :
— Claude...

Le garçon ne releva pas la tête, le regard rivé au sol.
— C'est l'heure, lui dit l'homme d'un ton ferme.

Et l'enfant suivit le médecin. Il se concentrait sur les godillots en cuir usé de l'adulte, n'ayant plus qu'à poser les pieds dans les empreintes laissées par ceux-ci dans la poussière. Ils rejoignirent Amanda rapidement, la séparation avec le médecin fut brève, un simple hochement de tête pour une éternité de tourments qui les attendait. Bien consciente du malaise, la mère de Naïma et Sissi reporta son attention sur le petit Claude : dorénavant la responsabilité de la vie de cet enfant lui incombait.

— Viens, l'encouragea-t-elle de sa voix douce, allons découvrir notre nouvelle maison.

Elle lui prit la main et l'aida à se positionner sur la trappe au logo aussi familier qu'effrayant, cet œil infâme qui ne tarderait pas à les avaler. La foula observa leurs derniers mouvements en silence. Il n'y avait pas de protocole pour cet événement, il fallait juste que les marqués arrivent à bon port. Néanmoins, tous se questionnaient. Fallait-il agiter la main ? Crier un au revoir ? Les visages blêmirent tandis que le gong raisonnait, les ventres se serrèrent, les cœurs s'alourdirent. Il n'y aurait pas de retour en arrière. Sans un dernier regard, Jean-Pierre abaissa le levier. Et ce fut le noir absolu pour les deux condamnés.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Mar 03 Avr 2018 11:54   Sujet: [Fanfic] Human
Bonjour à tous les deux, que des référents qui me commentent j'ai de la chance ! Merci pour les encouragements et les avertissements Ikorih, je n'ai pas la prétention de pouvoir déterminer avec précision le niveau de mon texte donc c'est pour ça que c'est vraiment utile pour moi d'avoir des avis extérieurs Wink Bien vu pour Aelita, je l'ai effectivement gardée pour la fin de cette première partie introductive ! Pour répondre à ta question sur la taille de ma fanfic, mon récit se divise actuellement en vingt-cinq chapitres mais c'est possible que j'en divise/regroupe quelques-uns en fonction de la limite de caractères. Merci pour ton PS, distraction dans la numérotation effectivement !
Et pour te répondre Icer, effectivement Ulrich est volontairement celui qui a le background le plus creusé pour cette fanfic, je me suis beaucoup renseignée sur l'Albanie pour le faire évoluer dans un cadre inédit vis-à-vis du DA.
Voilà, en espérant avoir répondu à toutes vos questions, n'hésitez pas si vous voulez plus de précisions sur un point précis j'y répondrai du moment que cela n'arrive pas dans la suite. Bonne semaine et Joyeuses Pâques !


Chapitre 4 : Mon avenir reste gris


Ça ne m’était pas arrivé souvent de me lever si tôt un samedi : le réveil affichait « 5:30 ». C’était la première fois que nous partions chasser seul avec Gus. L’excitation était plus forte que l’envie de se rendormir à tel point que je ne tardai pas à me lever. Je dévalai l’escalier et entrai dans la cuisine. Ma mère s’était levée, ne pouvant cacher son inquiétude de nous laisser seuls en forêt tout un week-end. Elle avait préparé le café et j’eus avalé mon déjeuner en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Nous aurions pu revenir dormir dans nos maisons respectives après la première journée de chasse mais avions plutôt opté pour une nuit à la belle étoile.

Ma mère faisait l’inventaire du contenu de mon sac à dos : un sac de couchage et un matelas, du pain, du fromage et des galettes, quelques conserves, deux gourdes, un briquet, une paire de jumelles et quelques pages de journal. Je remontai dans ma chambre pour enfiler ma tenue de chasse. J’avais fière allure, habillé tout de vert kaki et de brun, mon couteau à la ceinture. Dernier détail : la vieille Winchester 94 que m’a offert papy Alphonse pour mon dernier anniversaire. Je la décrochai du mur, ouvris le tiroir de ma table de nuit et en sortis une vieille boite avec, inscrit sur le dessus, « 30-30 Winchester ». Je remplis ma cartouchière de huit balles et la passai en bandoulière. Tandis que j’enfilais mes bottines dans le hall, ma mère énuméra ses recommandations :
— Respecte bien les zones que t’a montrées ton grand-père ainsi que le gibier que tu peux chasser et celui qui est sous interdiction. Pas d’imprudence et reste toujours avec Gus !

Je passai le seuil et parcourus les deux rues qui me séparait de la maison de Gus. A peine après avoir sonné, la porte s’ouvrit et nous partîmes vers notre destination : la forêt de Mozaive.
Nous n’avions que quelques kilomètres à parcourir et nous en profitions pour discuter de notre plan de chasse. C’est mon grand-père qui nous avait appris à chasser sans chiens, sans rabatteurs… Enfin, tout ce qui, selon lui, dénaturait la chasse. D’après lui, la traque est une communion entre l’homme et la nature. Il méprise ceux qui voient la chasse comme une atteinte au bien-être animal : la nature est ainsi faite, des prédateurs et des proies. Et puis, il est bien plus gratifiant de chasser que de se rendre à la boucherie.
— Que dirais-tu de traquer aujourd’hui et de tirer demain ? Ainsi la viande que l’on ramènera sera fraîche ? me questionna Gus.
— Faudrait encore ramener quelque chose ! Tu vises comme un pied ! me moquais-je.
— Ah ! Tu crois ça… Je te propose un pari : celui qui récolte le plus de points donne un gage à l’autre. Un point pour les sangliers, deux pour les biches, trois pour les lièvres et quatre pour les quigs, proposa-t-il.
Je lui serrai la main, j’allais le battre à plate couture. Les conditions étaient idéales : ciel dégagé, air frais mais pas froid. La visibilité serait optimale lorsque que la brume matinale sera dissipée.

Nous sommes arrivés à l’orée du bois, après avoir traversé la Some par la passerelle de Mozaive, vers sept heures. La marche nous avait ouvert l’appétit et nous nous accordâmes une galette chacun afin de calmer les ronronnements de nos estomacs.
L’aventure commençait enfin. Alors que nous nous enfoncions dans la forêt, Gus, meilleur traqueur que moi, distingua d’anciennes traces.
— Sans doute des sangliers, regarde. Elles font à peu près huit centimètres et on discerne les doigts latéraux. Elles ne sont pas toutes fraîches mais c’est tout ce qu’on a pour l’instant, conclut-il.
Nous marchâmes presque une demi-heure, suivant ces traces, les yeux fixés sur le sol, à la recherche de quelque indice. Nous ne marquâmes qu’une interruption pour charger nos fusils, dans l’éventualité où un animal curieux et imprudent ne se serait pas enfui à notre approche.
— Tu ne trouves pas que les traces deviennent plus nettes ? questionnais-je Gus.
— Il me semble aussi, nous sommes sur la bonne piste…

Malgré tous les kilomètres que nous avions parcourus, nous ne vîmes pas une seule bête tout au long de la journée. Le soir tombait assez tôt en juillet donc nous n’avions pas tardé à récolter des branches de tous les diamètres pour démarrer un feu.
— J’espère que tu n’as pas oublié le journal et le briquet, lui lançais-je.
— Eh ! On avait dit que c’était toi qui le prenais ! rétorqua-t-il effrayé.
Je sortis les fameux objets en rigolant et allumai le foyer. Nous déballâmes nos provisions et commençâmes à nous raconter quelques histoires effrayantes. Alors que je fixais les flammes, Gus sortit de sa poche un paquet blanc et rouge qu’il ouvrit et me tendit : c’était des cigarettes.
— J’ai jamais fumé, protestais-je.
— Allez, une, couillon, ça ne mord pas ! insista-t-il.
Et puis finalement, je me laissai convaincre et en allumai une. Je toussai à la première bouffée, ce qui provoqua un fou rire chez Gus. C’était agréable… un peu trop. On m’avait pourtant juré que la première taffe était toujours immonde. Bizarre. Reportant mon attention sur Gus, je vis qu’il semblait apprécier le moment lui aussi, loin des atroces quotas réclamés par notre gouvernement. Nous parlâmes encore quelques heures avant de nous taire et de laisser les bruits de la forêt nous bercer.

La lumière naturelle nous réveilla de bonne heure le lendemain matin. Une fois les sacs bouclés, nous reprîmes notre route. Les empreintes, toujours plus fraiches et nombreuses, nous tenaient en alerte. Contrairement à la veille, nous ne parlions plus et prenions garde de ne pas écraser de branches. Je profitais de l’ambiance forestière, de l’odeur des bois et du chant des oiseaux lorsque je heurtai Gus qui s’était immobilisé. Il sortit ses jumelles, se retourna et mima des oreilles de lièvre. Il mit son doigt sur sa bouche pour me demander de garder le silence, ce qui provoqua en moi un léger frissonnement, une sensation inhabituelle qui n’était pas très agréable. Gus déposa son sac à dos et mit son arme en joue. Il avança encore de quelques mètres, visa, retint sa respiration et le coup partit. Le lièvre, affolé par le bruit et les feuilles qui s’étaient envolées à proximité de lui, détala.
— T’es pas prêt de gagner ce concours mon vieux, le narguais-je.
— Oh ferme-la William ! Pour rappel, c’est toujours zéro partout, ragea-t-il.

Pendant plus d’une heure, il ne dit pas un mot. Nous ne marquâmes qu’une pause vers midi. Alors qu’il mangeait, je fis semblant de le viser et de tirer pour le chambrer. Il faisait toujours la moue, déçu d’avoir manqué sa cible. Lorsqu’il se leva, je découvris, à quelques dizaines de mètres derrière lui, un sanglier de taille moyenne. L’occasion était trop belle, je lui fis un geste pour qu’il se décale, visai la tête…La masse brune s’écroula. Je jubilais. Un à zéro ! Nous tirâmes ces cent kilos de viande et de poils le long d’un chemin où mon père pourrait venir l’emporter. Gus marchait devant, d’un pas décidé, c’était un compétiteur. Il ne se laisserait pas faire si facilement. La lumière déclinait déjà en cette fin d’après-midi.
— Ce n’est tout de même pas possible ! Où ils peuvent bien être ces putains d’animaux ! fulminait-il.
Nous arrivâmes le long d’un chemin sinueusement boueux et le suivirent. Malheureusement, un panneau nous arrêta : « zone de chasse interdite ».
— Suis-moi, on va en trouver du gibier ! insista-t-il.
— Je ne crois pas que c’est une bonne idée, on pourrait rentrer, non ? le dissuadais-je.
— Tu crois que je vais abandonner si facilement et perdre contre toi ? Tu te fourres le doigt dans l’œil…
Nous franchîmes l’écriteau et, après avoir parcouru quelques centaines de mètres, un ruisseau nous coupa la route. La luminosité devenait de plus en plus faible. Je vis Gus, immobile, le fusil à hauteur d’épaules… Pour la troisième fois aujourd’hui, les oiseaux s’envolèrent. Il me regarda, tout sourire.
— Tu ne gagneras pas ! Je crois que c’était un cerf, viens, allons voir. Deux à un, paradait-il.
— Non mais tu es fou ! Le bruit a sûrement alerté quelqu’un, on fout le camp. On n’a pas le droit d’être ici.
— Allez viens, sinon tu ne reconnaitras pas ta défaite.
— Mais si, tu as gagné, je prendrai le gage, promis !
Jamais je ne courus si vite, avec Gus exultant dans mon dos. Nous rejoignîmes le village de Mozaive en coupant à travers les champs. Exténués par ces deux jours en plein air, nous décidâmes de rentrer en stop.


Cela fait déjà trois jours que nous sommes revenus de la chasse. Mon gage consiste à raconter, lundi prochain, à l’école, comment j’ai « lamentablement perdu » le concours contre Gus, alias « le dieu de la chasse ».
Mais voilà que mon père entre dans le salon, allume le poste de télévision et dépose son journal sur la table basse. Je le lui dérobe pour prendre connaissance des résultats sportifs. Je le feuillette et soudain mon sang se glace :
« Un garde-chasse retrouvé mort dans une forêt de la commune de Brest-Sur-Some. Peine capitale réclamée pour les fugitifs. »


Chapitre 5 : Baba


— N’oublie pas de lui tenir la main tout au long du chemin. Il ne doit pas marcher le long de la chaussée. Fais attention à ce qu’il garde son bonnet. S’il pleut, tu peux aussi lui enfiler sa capuche… me répétait ma mère en fermant le manteau de mon petit frère.
— Mais oui, maman… Je l’ai déjà emmené à l’école.
Maman acquiesça distraitement. Je pouvais deviner qu’elle repassait dans sa tête sa liste de choses à me dire, alors que ce n’était pas la première fois que je devais le déposer à l’école. Mais cette fois-ci, maman culpabilisait. Papa et elle partaient à Brest une matinée entière (elle n’aimait pas s’absenter, effrayée à l’idée que Benjamin ait une crise et qu’elle soit trop loin pour accourir) à l’occasion d’une foire aux vins. Mes parents chérissaient depuis longtemps le projet d’ouvrir un restaurant ensemble. Ma mère étant chef et mon père œnologue, ils se disaient que leur duo professionnel pourrait être aussi bon et solide que ne l’était leur couple (c’est la vérité) et cette foire était l’occasion de traiter avec des particuliers pour « entrer dans le concret », comme ils le disaient souvent.
— Il est prêt… Je vérifie encore une fois son sac et je te le laisse.
Je la laissai sortir les collations étiquetées et les vêtements de rechange du petit sac à dos pour la troisième fois, les compter et les remettre avec un soupir. Ensuite, elle fit un dernier câlin à Benjamin et m’embrassa sur le front en me le confiant.
— Soyez prudents, et elle ajouta en me voyant lever les yeux au ciel : je sais que tu as l’habitude de l’accompagner, mais on ne sait jamais. Tu sais bien…
Elle ne finit pas sa phrase mais je savais pertinemment qu’elle sous-entendait « avec son autisme… ». Avec un sourire contrit, elle nous ouvrit la porte et nous laissa enfin prendre le chemin de l’école. D’habitude, elle nous conduisait, mais à pied, nous n’en avions pas pour plus d’un quart d’heure. Et quand il ne pleuvait pas (ce qui était rare à Catéron), la balade était plutôt agréable. Mon collège se situait à deux rues de l’école maternelle de Benjamin, ce n’était donc vraiment pas inconfortable pour moi. Le seul inconfort était causé par les regards désapprobateurs des gens quand Benjamin piquait une crise une fois que nous arrivions devant la grille de son école. Il avait l’impression qu’on l’abandonnait et le faisait savoir avec beaucoup de cris et de larmes. Il n’était pas rare que les passants pensent que j’étais sa mère (je paraissais avoir plus de quinze ans), ce qui les rendait encore plus virulents dans leur jugement : « Elle ne sait pas le gérer… elle est trop jeune… ».

Le trajet devenait vite interminable quand Benjamin n’était pas d’humeur loquace. J’essayais de lui parler, et je ne faisais face qu’à un mur de silence. Dès lors, il était difficile de savoir à quoi il songeait. On ne savait jamais, avec un petit garçon autiste. Il pouvait penser à des camions comme développer une angoisse croissante à propos des dalles du trottoir, qui finirait par le saisir à la gorge et le faire fondre en larmes. Ce qui-vive constant faisait désormais partie de ma vie, et je devais systématiquement envisager les pires situations pour ne pas me laisser déborder. Ce matin ne faisait pas exception à la règle : Benjamin était muet depuis qu’il s’était levé, comme s’il sentait que la journée allait être interminable et qu’il voulait économiser ses forces. Je ne le forçai pas. Le trajet se déroula donc dans le plus grand silence : de temps en temps, Benjamin produisait quelques bruits sans queue ni tête, mais ça ne valait pas la peine de lui demander d’expliquer.
— On y est, Baba. Tu me fais un petit bisou ?
Benjamin fixa un point derrière mon épaule et s’inclina légèrement pour que je le serre dans mes bras. Il les quitta ensuite sans mot dire, ce qui m’étonna Je m’assurai qu’il rentrait dans sa classe et me dirigeai ensuite vers mon propre établissement. Ma troisième heure de cours venait de commencer quand le proviseur fit irruption dans le local. Il prit mon professeur de biologie à part et celui-ci ne tarda pas à afficher la même expression dépitée que le proviseur. Ils se tournèrent ensuite vers la classe et me regardèrent droit dans les yeux.
— Mademoiselle Stones ? m’apostropha le proviseur. Vous pouvez prendre vos affaires et me suivre. Je vous dispense des cours pour le reste de la journée.

Beaucoup de visages incrédules se tournèrent dans ma direction mais je n’en savais pas plus qu’eux. J’obéis donc et traversai la classe, une vingtaine de regards fixés lourdement sur moi. Le proviseur ne voulut pas me dire le motif de sa visite jusqu’à ce que nous pénétrâmes dans son bureau, où deux policiers nous attendaient.
— Bonjour, Aelita, me dit le plus jeune des deux.
— Bonjour, soufflai-je en m’asseyant sur une chaise. Mon premier réflexe fut de penser à Benjamin : quelque chose lui était arrivé. Mais pourquoi la police intervenait-elle ? S’il s’était blessé, une ambulance l’aurait pris en charge ? Pourquoi ne s’étaient-ils pas tournés vers nos parents ? Quoiqu’ils étaient à Brest…
— Aelita, ce que je vais t’annoncer n’est ni facile à dire ni à entendre. Tes parents ont eu un accident de voiture sur l’autoroute.
Instant choc. Je pensais qu’on n’avait droit à ce discours que dans les films. Que ce n’étaient que des personnages fictifs qui étaient victimes d’un accident de la route, pas mes parents. Je manquais d’air. Immédiatement. J’étais comme déconnectée de ce corps qui ne pouvait pas être le mien.
— Ils arrivaient à Brest. Ils prenaient la bretelle pour quitter l’autoroute. À cause du brouillard, et de la route un peu verglacée, ton papa a perdu le contrôle de son véhicule dans un tournant assez serré. Ce cas d’accident est malheureusement fréquent : ton papa conduisait très bien, tu ne dois pas penser que c’est de sa faute. C’est la météo qui fait ça… Ils ont atterri sur le bas-côté. Le choc a été violent. Des secours sont vite arrivés, ont désincarcéré tes parents et les ont emmenés à l’hôpital de Brest. Malgré tous leurs efforts, tes parents n’ont pas pu être sauvés.
J’avais le souffle coupé. Je me concentrai sur un point fixe derrière l’inspecteur pour ne pas tomber de ma chaise.
— On a déjà fait les démarches adéquates, expliqua l’autre policier. Une assistante sociale t’attend à l’école de ton frère. Vous logerez dans une famille d’accueil dès ce soir.
Même si c’était on ne peut plus normal, j’étais dégoûtée de les entendre m’expliquer ce qui n’était à leurs yeux qu’une simple procédure.
Je venais de perdre mes parents.
Parents qui avaient perdu leurs propres parents, à cause d’un conflit de longue date (maman qui ne s’entendait pas avec ses parents, et qui est partie le jour de ses dix-huit ans) ou à cause de la vie (papa avait été élevé par sa mère, récemment décédée ; je l’avais très peu connue). J’allais me retrouver dans quelques heures entre quatre murs inconnus, et même si j’étais rassurée à l’idée d’avoir un toit, la réalité me rattrapa brusquement. J’étais orpheline. Je titubai jusqu’à l’école de Benjamin, escortée par les mêmes policiers. En entrant dans la classe, je trouvai mon petit frère sur les genoux de celle qui devait être l’assistance sociale en charge de notre dossier. Il avait sa tétine (qu’on ne lui donne qu’en cas d’extrême urgence, c’est-à-dire très souvent malgré les réticences de tous les médecins) et contemplait son doudou, que la femme faisait danser devant les yeux fatigués de Benjamin.
— Il sait ? murmurai-je au jeune policier, m’armant du peu de forces qui me restaient.
— Non. Nous ne sommes pas… compétents, répondit-il en ne prenant pas la peine de cacher sa gêne.
— Que ce soit à une gamine de quinze ans ou à un petit garçon autiste, délivrer le message ne fait pas intervenir des « compétences », lâchai-je en me dirigeant vers mon petit frère.
Je m’agenouillai devant lui et lui caressai les cheveux. Je devais être forte. Pour lui.
Pour eux.
— Salut, mon grand. Tu viens dans mes bras ?
Il devait sentir mon épuisement et avoir repéré mes yeux rougis par les larmes. Il fronça les sourcils et eut un mouvement de recul. Même si je comprenais la raison de son refus, je me sentis encore plus abandonnée.
— Il ressent votre peine, m’indiqua la femme.
— Le mot n’est pas assez puissant, répondis-je en me laissant tomber sur une petite chaise d’enfant.
— Je m’appelle Isabelle, me dit-elle en me tendant une de ses mains qui ne tenait pas Benjamin en équilibre.
Je serrai sa main mais ne pris pas la peine de lui donner mon prénom. Elle l’avait déjà appris.
— Quand va-t-on lui dire ? demandai-je, sentant les larmes rejaillir.
— Il faut le laisser poser la question. Il faut qu’il demande où sont son papa et sa maman ; on ne peut pas le brusquer et lui donner l’information sans qu’il ne comprenne d’où elle vient. Quand ce sera le cas, c’est-à-dire dans les heures à venir, il faudra lui dire que ses parents ne reviendront pas. Qu’on va en avoir de nouveaux, comme des jouets. L’image est horrible mais c’est notre seul espoir pour qu’il se détache de la réalité et de ses sentiments.

Benjamin ne réagissait pas, trop absorbé par ses pensées. Je ne sais même pas comment, en rentrant chez nous, j’arrivai à ne rien oublier. Je devais préparer non seulement ma valise, mais aussi celle de Benjamin – et la sienne serait encore plus remplie. Je pris quelques vêtements et mes affaires de cours, et j’emportai bien sûr un cadre avec une photo de ma famille. Pour Benjamin, je dus penser aux vêtements, aux vêtements de rechange, aux affaires d’éveil avec lesquelles il doit jouer tous les soirs… Je me rendais compte à quel point je me sentais déjà débordée par ce petit être. Isabelle nous conduisit ensuite chez notre famille d’accueil pour les prochains jours, le temps d’en trouver une plus adaptée à un enfant autiste. D’après ce que j’appris sur le chemin, René et Diane étaient très gentils (évidemment) et avaient quelques animaux. Benjamin ne broncha pas du trajet, se contentant de regarder par la fenêtre, sa tétine toujours en bouche. Quand nous arrivâmes, il sembla plus loquace ; il produisit quelques sons et je reconnus quelque chose qui ressemblait à « maison », ce qui me fendit le cœur. René et Diane nous attendaient sur le perron, emmitouflés dans des pulls à capuche. Je portai Benjamin jusqu’à l’entrée et essayai de lui expliquer pourquoi nous étions ici, sans entrer dans les détails.
— Baba, voilà René et Diane, dis-je lentement en les désignant du doigt. On va faire dodo chez eux. C’est comme papa et maman, et il paraît qu’il y a des lapins. Tu adores les lapins, hein ?

Je vis nos parents temporaires s’attendrir. Ils n’étaient pas avares de sourires ni de caresses : Benjamin semblait tendu, mais, à ma grande joie, il ne hurla pas (je m’étais attendue au pire). Il accepta même de suivre René alors que les inconnus le paniquaient. Diane et Isabelle lui emboîtèrent le pas et je les suivis quelques secondes plus tard. J’observai Benjamin prendre un petit lapereau dans ses mains avec mille précautions, lui qui en manquait d’habitude. Cet élan d’amour envers ce petit animal me fit à nouveau verser quelques larmes, qui furent rapidement essuyées par Diane et Isabelle. Elles attendirent que je me calme pour me parler.
— Quatre ans, alors ? vérifia Diane.
— Oui, reniflai-je.
— Quand a-t-il été diagnostiqué autiste ?
Sa question me parut aussi brutale que normale ; après tout, il était normal qu’elle se renseigne. Et je pense aussi qu’elle voulait m’occuper l’esprit et m’empêcher de penser à mes parents.
— Il avait trois ans. Il venait d’entrer en maternelle et mes parents, tout comme sa maîtresse, s’inquiétaient de ne jamais l’entendre. Il avait toujours l’air perdu. Mes parents l’avaient déjà constaté, pareil pour son entêtement à ne pas parler, mais ils pensaient comme certains docteurs qu’un retard de langage n’était pas plus préoccupant que ça. Sous la pression de sa maîtresse, mes parents ont fait passer à Benjamin une série de tests et le diagnostic est tombé. Ca expliquait ses longs silences, sa difficulté à assembler des phrases, son inintérêt pour les autres…

Je poussai un long soupir. La vie était tellement une affaire de nerfs, de cellules lentement élaborées dans lesquels la pensée n’a de cesse de se cacher et où la passion tire ses cartes une par une.
— Ça n’a vraiment pas été facile pour mes parents. Ils accueillaient déjà un autre enfant onze ans après m’avoir accueillie moi ; le défi était de taille. Sans vouloir être cruelle, ils ont hésité à le garder puisque c’était un accident. Mais ils ont vite abandonné l’idée, espérant que ce bébé serait aussi facile que moi. Malheureusement, ils n’ont pas eu cette chance. Mais ils n’ont jamais émis la moindre once de regret. Ils n’ont jamais manqué de patience.
— Et toi, comment tu as vécu cette naissance ? Et cette annonce ? me demanda Isabelle.
— Dans un premier temps, je me suis sentie dans tous mes états. Je n’allais plus être la princesse de la maison ; j’allais laisser ma place à quelqu’un d’autre. Et puis, onze ans d’écart… Je ne savais pas quelle relation nous allions développer. Et je n’ai jamais eu de réponse à ma question. À l’annonce de son handicap, je me suis sentie encore plus perdue, je ne savais pas comment me positionner par rapport à lui. Je savais que je ne devais pas me montrer trop maternelle pour qu’il ne confonde pas le rôle d’une maman et d’une sœur.
— Et maintenant, tu vas devoir jouer les deux, murmura Diane d'un air grave.
Je ne dormis pas cette nuit-là. J’étais dans la même chambre de Benjamin et je surveillais constamment son souffle. Si je sentais les larmes monter, je faisais de mon mieux pour être la plus discrète possible. Je n’arrivai cependant pas à m’expliquer pourquoi Benjamin ne posait aucune question sur nos parents – même si, quelque part, ça me rassurait de reporter le sujet à plus tard. Je savais que les autistes pouvaient ne montrer aucune émotion ; mais la journée de Benjamin avait été perturbée du début à la fin, et il n’avait pas piqué de crise à cause du changement. Pourtant, le pire était à venir.

Quelques jours passèrent et l’enterrement fut inévitable. La veille, Diane me conseilla d’expliquer à Benjamin (ou plutôt m’y obligea) où nous allions nous rendre le lendemain et pourquoi. Mais, trop absorbé par ses cubes en mousse, je n’obtins pas la moindre réaction de sa part. Toujours rien pendant la cérémonie. Les choses se corsèrent à la sortie de l’église. Je serrais les mains de toutes les personnes présentes lorsque je perdis Benjamin de vue. Et je sus rapidement où il était. J’entendis des coups de klaxon. Benjamin avait migré sur la route qui longeait l’église et observait, fasciné, les voitures qui fonçaient vers lui et ne pilaient qu’au dernier moment. Mon sang ne fit qu’un tour mais Diane, qui fumait sur le bas-côté, fut plus rapide. Elle se jeta sur la route et attrapa Benjamin, qui hurla à la seconde où elle posa la main sur lui. Elle me le ramena et nous le grondâmes le plus sérieusement possible pour qu’il comprenne. Mais nous ne savions pas ce qui se passait dans sa tête. Nous ne savions pas s’il nous écoutait ou même s’il nous entendait. Je lui tins fermement l’épaule.
Plusieurs heures plus tard, René offrit de prendre le relais et je lui confiai Benjamin, non sans une certaine appréhension. Il allait le reconduire à la maison et lui montrer un dessin animé. J’en profitai pour m’asseoir près de Diane et Isabelle afin de souffler un peu. Jusqu’à l’appel de René. Tout était allé très vite. René avait installé Benjamin devant la télévision et s’était éclipsé à la cuisine pour aller lui chercher un verre de jus de fruits. Il avait remarqué que Benjamin gigotait beaucoup mais ne s’en formalisa pas, jusqu’à ce que mon petit frère donne un coup dans la table basse, et renverse (sans le faire exprès ?) le verre posé dans un équilibre précaire. Celui-ci s’était brisé contre le carrelage et René s’était hâté d’aller dans la buanderie chercher de quoi ramasser les débris de verre, en se maudissant de ne pas avoir pensé à lui donner un gobelet en plastique. Il ne s’était absenté que quelques dizaines de secondes (impossible de trouver le balais) mais cela avait suffi à Benjamin pour se munir d’un morceau bien acéré et « jouer avec », ou bien s’en servir réellement.
Les enfants autistes ont tendance à assimiler la fonction d’un certain objet à un autre ; par exemple, quand il avait dû apprendre à écrire, il utilisait d’abord une paille, dont la forme lui rappelait celle du crayon. Or, une paille sert à boire. En ce cas présent, Benjamin n’avait pas compris qu’une fois cassé, le verre ne servait plus à boire. Il porta néanmoins le débris à sa bouche et se griffa les joues. Intrigué par la douleur que ça avait suscité, il s’était tailladé la main et le poignet gauche. René était arrivé suffisamment tôt pour empêcher des dégâts supplémentaires, avait enveloppé les blessures dans de la gaze et avait foncé à l’hôpital, où nous l’avions rejoint au pas de course. Benjamin s’en sortit avec quelques points de suture et, surtout, son deuxième gros sermon de la journée.
Pendant qu’il jouait dans une pièce voisine avec Isabelle, Diane et René, je discutai à sa demande avec le docteur Demarey. C’était le pédiatre en charge de Benjamin et il était très inquiet. Il me présenta d’abord ses plus sincères condoléances mais il ne tourna pas autour du pot : il aborda rapidement le sujet de mon petit frère.
— Comment va-t-il depuis l’accident ?
— Je ne sais pas vous dire. Il ne parle pas, il ne montre rien. Je ne sais même pas s’il réalise que papa et maman ne sont plus là. Il comprendra peut-être plus tard. J’ai lu le témoignage d’une autiste qui confiait ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, mais je ne pense même pas que Benjamin sait ce qu’on « se doit de faire » à l’église. Même pendant mon discours d’adieu, il regardait dans le vide en se balançant doucement sur sa chaise.
— Il comprendra avec le temps. Et je pense que le processus s’enclenche ; il ne s’était jamais mutilé avant. Il expérimente, pour le dire très simplement, l’idée de souffrance. Il s’est peut-être dit que se griffer à la bouche lui faisait mal, et…

Le médecin s’interrompit, sentant que son hypothèse d’automutilation expérimentale ne tiendrait pas la route.
— Toujours est-il qu’il s’est blessé volontairement, et notamment aux poignets. Bien qu’il ignore tout des suicides et des veines logées dans l’avant-bras, sans surveillance, les choses auraient pu rapidement dégénérer.
— Je sais.
Je l’écoutais attentivement. Même si je ne me sentais absolument pas coupable puisque j’avais laissé mon petit frère aux mains d’un adulte, je ne pouvais pas m’empêcher de me croire fautive.
— Isabelle m’a dit qu’elle vous cherchait activement une autre famille d’accueil, prête à vous accueillir sur le long terme…
— Oui, René et Diane sont fréquemment amenés à se déplacer pour leur travail – ils travaillent pour une compagnie aérienne – et c’est pour cette raison qu’ils n’accueillent les enfants que très temporairement. Ils se disent « parents roue de secours ».
— C’est ça. Après l’accident de cette après-midi, te sens-tu d’attaque pour continuer à vivre avec ton frère ?
— Comment ça ? demandai—je d’une voix étranglée par la stupéfaction.
— Imagine que ce genre d’accident se reproduise. Tu seras toujours celle vers qui on se tournera dès que Benjamin aura fait une bêtise, tu devras toujours avoir réponse aux questions « Pourquoi ? », « Comment ? », « Depuis quand ? »… À quinze ans, on pense à d’autres choses. C’est pourquoi tu as réellement la possibilité de choisir d’aller vivre dans une autre famille.
— Vous me parlez d’abandonner mon petit frère, mon petit frère qui aurait pu être mort deux fois aujourd’hui. C’est encore un bébé dans sa tête ! Je suis la seule personne qu’il lui reste !
Les larmes débordèrent tandis que je continuai mon argumentation.
— Je ne pourrais jamais le laisser seul. Même si des fois il me donne l’impression que je n’existe pas, il a besoin de moi. C’est à moi de répondre aux « Pourquoi ? », aux « Comment ? » et aux « Depuis quand ? ». Je suis sa sœur. Par le sang.
— Je sais, Aelita, me dit doucement le docteur. Je sais. Je voulais juste être certain que tu étais consciente des possibilités qui t’étaient offertes.
— Et je ne les considérerai jamais. Mettez-vous bien ça en tête.

Nous restâmes encore une semaine chez René et Diane. Ils n’avaient pas l’habitude d’héberger des enfants aussi longtemps, mais aucune famille apte et désireuse de nous accueillir ne s’était encore manifestée, même si Isabelle remuait ciel et terre. Finalement, elle vint nous chercher un vendredi après les cours pour nous conduire dans une nouvelle famille. René et Diane étaient dévastés, ce qui m’a étonnée – habitués à recevoir des enfants brièvement, n’étaient-ils pas censés « ne plus rien ressentir » à la fin ? Je fis part de mon étonnement à Isabelle.
— Oh, tu sais… vous étiez charmants…
Je me mis à réfléchir. Benjamin avait failli se faire écraser, s’était mutilé, avait détruit un nombre incalculable de choses dans la maison et avait vomi dans leurs plantes… — Pas spécialement, rétorquai-je. Pas plus que d’autres enfants, j’en suis sûre.
Benjamin avait fini par comprendre que papa et maman étaient morts. Son mutisme avait cédé la place à une tristesse immense qui se manifestait sous la forme de crises de colère inimaginables, qui se terminaient toujours par un torrent de larmes et des appels à l’aide destinés à ses parents.
— Je te jure que si, affirma Isabelle d’un air mal assuré.
Je jetai un coup d’œil à Benjamin, à l’arrière. Cramponné à son siège, il fixait la route d’un air inquiet. Depuis qu’il avait compris que ses parents étaient morts dans une auto, il était persuadé que ça pouvait nous arriver aussi à chaque fois qu’on roulait. Je sentais qu’Isabelle ne me disait pas tout.
— Je ne verrai plus jamais ce couple. S’il y a une raison à ton malaise, je pense que tu peux me le dire…
— D’accord, je… Aelita… Est-ce qu’on t’a déjà parlé du vrai métier de ton père ?
  Sujet: [One-shot] Ravages  
Kerry

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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Mar 27 Mar 2018 12:50   Sujet: [One-shot] Ravages
Spoiler


Ravages


Samantha partit dans un nouvel éclat de rire simulé, avant de quitter son interlocuteur qui ne lui offrirait certainement pas le job. Il y avait dans la voix de la jeune black la joie d’un oiseau en cage. Ses yeux en reflétèrent la mélodie et brillèrent à son diapason. Puis ils se fermèrent un instant comme pour cacher leur secret, cet ignoble sentiment d’amour qui la dévorait. Lorsqu’ils se rouvrirent, un voile rêveur les recouvrait. Pour l’heure, elle avait d’autres sujets de préoccupation que son orientation professionnelle. Tant pis si elle n’avait pas ce boulot ! Elle devait prendre une décision au sujet d’Odd. Tout le temps qu’ils s’étaient prélassés, en cette fin d’été, sur une île grecque, les limites de leur liaison autrefois prometteuse lui étaient peu à peu apparues. Si leur histoire avait réussi à fleurir au sein du microcosme étouffant de l’université, elle s’était flétrie au contact du monde extérieur et, au bout de six ans, ne ressemblait plus qu’à une bouture chétive qui n’aurait pas pris une fois passée de la serre au jardin. Odd était bel homme. C’était un fait. Mais ce physique avantageux irritait souvent Sam plus que tout : il ne faisait que souligner l’arrogance et l’assurance, parfois enviable, d’Odd. Ils formaient un couple bien assorti, au sens où les opposés s’attirent. Sam avec sa peau, ses yeux et ses cheveux foncés, Odd avec sa blondeur et son regard bleuté presque aryens. Parfois, cependant, elle avait le sentiment que sa nature, plus sauvage, était comme assourdie par la soif d’aventures improvisées d’Odd et elle savait que ce n’était pas la vie qu’elle voulait ; même mesurée, la spontanéité à laquelle Sam aspirait tant semblait insupportable aux yeux d’Odd. Il devait y avoir un élément sérieux dans tout couple pour gérer les tracas du quotidien, et le blond voulait que ce soit elle.

Nombre des autres qualités de l'éternel beau gosse, considérées par la plupart comme des atouts, avaient commencé à exaspérer Samantha. Une assurance tenace d’abord, conséquence logique d’une foi inébranlable en l’avenir, et ce depuis la naissance. Odd avait la garantie d’un quotidien dépourvu de stress puisqu’il était incapable d’en ressentir, et son existence suivrait ainsi l’évolution de sa carrière et des déménagements imposés selon son envie du moment. Sam n’avait qu’une conviction : leur incompatibilité irait croissant. Au fil des vacances, elle avait consacré de plus en plus de temps à se représenter son futur, et Odd n’y occupait pas la moindre place. Dans les domaines les plus triviaux, même, ils ne s’accordaient pas. Si le tube de dentifrice était pressé au mauvais endroit, Sam était forcément coupable. Face au laisser-aller dont elle faisait preuve, la réaction d’Odd était symptomatique de son approche de la vie en général : pour Sam, la méticulosité qu’il exigeait d’elle trahissait un besoin de contrôle insupportable. Il était monstrueusement cool par moments, une bête de sexe en permanence mais il ne supportait pas l’idée qu’elle puisse vivre des instants de son côté, ne fût-ce qu’une virée shopping entre amies. Lui qui avait été infidèle toute sa jeunesse, sa plus grande phobie était certainement de finir cocu. Odd ne voulait pas connaitre ce mal atroce qu’il avait pu faire subir à de si splendides créatures. Du coup, il lui imposait un certain ordre, une certaine rigueur dans l’horaire qu’elle ne supportait plus. Son tempérament de garçon manqué reprenait le dessus, elle ne voulait pas être cette stupide femme au foyer impotente qui ferme sa gueule et écarte les cuisses.

Sam songeait d’ailleurs souvent qu’elle se sentait davantage chez elle dans le bureau sombre et désordonné de son père plutôt que dans la chambre à coucher de ses parents, domaine maternel par excellence, aux tons pastel et dépouillé, qui lui arrachait des frissons. Rien n’avait jamais résisté à Odd. Les fées s’étaient penchées sur son berceau : sans le moindre effort, après la phase Kadic quand il avait bougé dans cette école artistique, il avait obtenu les meilleures notes et remporté toutes les compétitions sportives, année après année. Le parfait délégué de classe. Les dommages seraient terribles si la bulle dans laquelle il vivait explosait. Il avait été élevé dans la croyance que le monde était son écrin, mais Sam commençait à comprendre qu’elle ne supporterait pas d’y être enfermée avec lui. Elle se sentait incapable de renoncer à son indépendance pour faire partie de la vie d’Odd, quand bien même tout semblait la pousser à ce sacrifice. Une location légèrement miteuse à Sceaux contre un appartement coquet en plein centre de Paris : avait-elle perdu la tête en refusant ? Fallait pas croire, elle était courtisée par d’autres aussi !
Odd espérait qu’elle s’installerait enfin chez lui à l’automne, mais un tas de questions la taraudaient : quel intérêt de vivre avec lui s’ils n’étaient pas sûrs de finir leur vie ensemble ? Et voulait-elle seulement qu’il soit le père de ses enfants ? Tels étaient les doutes qui planaient sur elle depuis des semaines, voire des mois à présent, depuis leur mariage en réalité, et il faudrait bientôt qu’elle ait le courage de prendre les décisions qui s’imposaient.
L’engagement qu’elle avait réclamé s’était retourné contre elle, si seulement il avait dit « Non » lors de cette putain de cérémonie !

Ces dernières semaines, Odd était si absorbé par l’organisation de leurs vacances qu’il semblait à peine remarquer que Sam se murait, de jour en jour, dans un silence plus profond. Ce séjour différait en tout de son voyage d’étudiante dans les îles grecques, à l’époque où ses amis et elle étaient des esprits libres qui laissaient la fantaisie guider leurs pas à travers les longues journées ensoleillées : ils remettaient à une pièce de vingt drachmes la décision de s’arrêter dans tel bar, de se faire rôtir sur telle plage, de rester ou non sur telle île. Là où le vent détachait quelques fleurs des arbustes et où les lourdes grappes de lilas se balançaient dans l’air languide. Les cigales stridulaient près du mur fissuré, et, comme un fil bleu, passait une longue et mince libellule dont on entendait frémir les brunes ailes de gaze. Samantha avait du mal à croire que la vie avait pu être aussi insouciante. Son séjour avec Odd était une source constante de conflits, de disputes et de remises en question : une lutte qui avait commencé bien avant qu’elle eût mis le pied sur le sol crétois.
« Comment pouvais-je, à vingt-huit ans, avoir aussi peu de certitudes sur mon avenir ? s’était-elle demandé en préparant sa valise pour ce voyage. Me voilà dans un appartement qui ne m’appartient pas, à la veille de quitter pour les vacances un travail que je n’aime pas, avec un homme qui m’insupporte de jour en jour. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? »
À l’âge de Sam, sa mère, Djeneba, était mariée depuis plusieurs années et avait déjà deux enfants. Quelles circonstances l’avaient donc amenée à acquérir une telle maturité aussi jeune ? Comment avait-elle pu être aussi installée dans la vie alors que Sam se sentait encore enfant ? Si seulement elle en avait su davantage sur la façon dont sa mère avait abordé l’existence, cela aurait pu l’aider à prendre ses propres décisions. Malgré cette relation qui allait en se dégradant, elle ne pouvait s'empêcher de songer à cette phrase d'Odd embuée d'alcool, la seule déclaration censée qu'il avait prononcée en des années de relation :
« Tu sais Sam, la plupart des gens meurent d'une sorte de bon sens contagieux pour s'apercevoir trop tard que les seules choses que l'on ne regrette jamais... ce sont les erreurs. »

En une fraction de seconde, la jeune fille sortit du songe que l’iode pharmaceutique avait provoqué. Elle était étendue sur un lit d’hôpital, un tas de voyants lumineux autour d’elle. Elle sut alors ce qu’elle devait faire. Comme un robot, d’une voix mécanique au possible, elle prononça :
— Rouge.
Samantha Knight se sentait de plus en plus mal à l’aise. L’expérience ne présentait aucun danger mais l’idée qu’on puisse lire à cet instant dans son cerveau la troublait en profondeur.
— Bleu.
Elle était allongée sur une table en inox, au centre d’une salle plongée dans la pénombre, sa tête insérée dans l’orifice central d’une machine blanche et circulaire. Juste au-dessus de son visage, était fixé un miroir incliné, sur lequel étaient projetés des petits carrés. Elle devait simplement reconnaître à voix haute les couleurs qui apparaissaient.
— Jaune.
Une perfusion s’écoulait lentement dans son bras gauche. Le Docteur Jérémie Belpois lui avait brièvement expliqué qu’il s’agissait d’un traceur dilué, permettant de localiser les afflux de sang dans son cerveau. Elle avait confiance en cet homme, bien qu'elle détestait cet endroit. Jérémie dégageait cette sérénité de ceux, rares, qui ont mené avec éthique et intégrité des combats plus grands qu'eux, au service des autres. D’autres couleurs défilèrent. Vert. Orange. Rose... Puis le miroir s’éteignit. Sam demeurait immobile, les bras le long du corps, comme dans un sarcophage. Elle distinguait, à quelques mètres sur sa gauche, la clarté vague, aquatique, de la cabine vitrée où se tenaient les ombres de Jérémie Belpois et Odd, son mari. Elle ne les voyait pas clairement à cause de l'épaisseur de la vitre, elle apercevait juste leur silhouette respective. Sam imaginait les deux hommes face aux écrans d’observation, scrutant l’activité de ses neurones.
Elle se sentait épiée, pillée, comme violée dans son intimité la plus secrète. La voix de Belpois retentit dans l’écouteur fixé à son oreille :
— Très bien, Sam. Maintenant, les carrés vont s’animer. Tu décriras simplement leurs mouvements. En utilisant un seul mot chaque fois : droite, gauche, haut, bas...
Les figures géométriques se déplacèrent aussitôt, formant une mosaïque bigarrée, fluide et souple comme un banc de poissons minuscules.
Elle prononça dans le micro relié à son oreillette :
— Droite.
Les carrés remontèrent vers le bord supérieur du cadre.
— Haut.

L’exercice dura plusieurs minutes. Elle parlait d’une voix lente, monocorde, se sentant gagnée par la torpeur ; la chaleur du miroir renforçait encore son engourdissement. Elle n’allait pas tarder à sombrer dans le sommeil.
— Pas mal, admit Belpois. Odd semble avoir accumulé trop de souvenirs au fil des années comme s'il avait eu deux vies... mais toi, c'est ta faculté de reconnaissance visuelle qui te pose problème. Comme si les zones d'identification cérébrale ne s'activaient plus au contact de la vision d'un être connu, c'est sans doute dû à ta chute en skate. On t'avait pourtant dit que ce n'était plus très raisonnable à ton âge... Bon, je vais te soumettre cette fois une histoire, racontée de plusieurs manières. Tu écoutes chacune des versions très attentivement.
— Qu’est-ce que je dois dire ?
— Pas un mot. Tu te contentes d’écouter.
Après quelques secondes, une voix féminine retentit dans l’écouteur. Le discours était prononcé dans une langue étrangère ; des consonances asiatiques peut-être, ou orientales. Bref silence. L’histoire recommença, en français. Mais la syntaxe n’était pas respectée : verbes à l’infinitif, articles non accordés, liaisons non appliquées...
Sam tenta de décrypter ce langage bancal mais une autre version débutait déjà. Des mots absurdes se glissaient maintenant dans les phrases... Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Le silence emplit tout à coup ses tympans, l’enfonçant davantage dans l’obscurité du cylindre. Le médecin reprit, après un temps :
— Test suivant. A chaque nom de pays, tu me donnes sa capitale.
Sam voulut acquiescer mais le premier nom sonna à son oreille :
— Suède.
Elle prononça sans réfléchir :
— Stockholm.
— Venezuela, prononça le médecin d’un ton neutre au possible.
— Caracas.
— Nouvelle-Zélande.
— Auckland. Non : Wellington.
— Sénégal.
— Dakar.

Chaque capitale lui venait naturellement à l’esprit. Ses réponses tenaient du réflexe, mais elle était heureuse de ces résultats ; sa mémoire n’était donc pas totalement perdue. Qu’est-ce que Belpois et Odd voyaient sur les écrans ? Quelles zones étaient en train de s’activer dans son cerveau ?
— Dernier test, avertit le neurologue. Des visages vont apparaître. Tu les identifies à voix haute, le plus rapidement possible.
Elle avait lu quelque part qu’un simple signe – un mot, un geste, un détail visuel – déclenchait le mécanisme de la phobie ; ce que les psychiatres appellent le signal de l’angoisse. Signal : le terme était parfait. Dans son cas, le seul mot « visage » suffisait à provoquer le malaise. Aussitôt, elle étouffait, son estomac devenait lourd, ses membres s’ankylosaient – et ce galet brûlant dans sa gorge... Un portrait de femme, en noir et blanc, apparut sur le miroir. Boucles blondes, lèvres boudeuses, grain de beauté au-dessus de la bouche.
Facile :
— Marilyn Monroe.
Une gravure succéda à la photographie. Regard sombre, mâchoires carrées, cheveux ondulés :
— Beethoven.
Un visage rond, lisse comme une bonbonnière, fendu de deux yeux bridés.
— Mao Tsé-toung.
Sam était surprise de les reconnaître aussi facilement.
D’autres suivirent : Michael Jackson, la Joconde, Albert Einstein... Elle avait l’impression de contempler les projections brillantes d’une lanterne magique. Elle répondait sans hésitation. Son trouble reculait déjà. Mais soudain, un portrait la tint en échec ; un homme d’une soixantaine d’années, à l’expression encore juvénile, aux yeux proéminents. La blondeur de ses cheveux et de ses sourcils renforçait son air indécis d’adolescent. La peur la traversa, comme une onde électrique ; une douleur pesa sur son torse. Ces traits éveillaient en elle une réminiscence mais qui n’appelait aucun nom, aucun souvenir précis. Sa mémoire était un tunnel noir. Où avait-elle déjà vu cette tête ? Un acteur ? Un chanteur ? Une connaissance lointaine ? L’image céda la place à une figure tout en longueur, surmontée de lunettes rondes. Elle prononça, la bouche sèche :
— John Lennon.
Che Guevara apparut, mais Sam articula :
— Jérémie, attends.
Le carrousel continua. Un autoportrait de Van Gogh, aux couleurs acidulées, scintilla. Sam saisit la hampe du micro :
— Jérémie, s’il te plaît ! Stop !
L’image s’éternisa. Sam sentait les couleurs et la chaleur se réfracter sur sa peau.
Après une pause, Belpois demanda :
— Quoi ?
— Celui que je n’ai pas reconnu : qui était-ce ?
Pas de réponse. Les yeux vairons de David Bowie vibrèrent sur le miroir orienté. Elle se redressa et dit plus fort :
— Jérémie, je t’ai posé une question ! s’énerva Sam en accentuant chaque syllabe. Qui-é-tait-ce ?
La glace s’éteignit. En une seconde, ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Elle capta son reflet dans le rectangle oblique : livide, osseux. Le visage d’une morte.
Enfin, le médecin répondit :
— C’était Odd, Sam. Odd Della Robbia, ton mari.
En observant son reflet et en gardant en mémoire la photo du vieux blond, elle comprit.
Ils n'avaient plus la vingtaine, mais quarante ans de plus.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

Réponses: 13
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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Ven 09 Fév 2018 18:16   Sujet: [Fanfic] Human
Bonjour Zéphyr, un grand merci pour ton commentaire encourageant !
J'ai corrigé au mieux, c'est gentil d'avoir pris le temps de rédiger les remarques stylistiques comme tu l'as fait. Sincèrement désolée, je serai plus longue dans mes réponses les prochaine fois mais je tenais à poster ceci avant de partir en vacances...
Aujourd'hui, place à deux autres Lyoko-guerriers plongés dans leur « nouvelle vie » respective, assez différente de celle d'Ulrich.
Bonne lecture Mr. Green


Chapitre 2 : 犯罪


J’entends les cris d’Atsuko retentir dans mes oreilles depuis plus de douze minutes, elle est dans son parc, au pied du sapin de Noël. Elle tire sur les boules rouges en verre, et en éjecte une qui va s’exploser sur le sol. Le bruit la fait sursauter et elle se met à hurler de plus belle. Je décide d’aller regarder ce qu’elle fait et abandonne mon livre dans le bureau de Sachio. Atsuko me regarde avec sa petite moue adorable, elle s’est enfin calmée en me voyant apparaître. Elle sait qu’une explosion n’est jamais bon signe et essaie de m’attendrir en me tendant ses petites mains, je la prends dans mes bras et m’installe avec elle près du feu ouvert.
Après quelques minutes paisibles, Sachio déboule en trombe dans le salon. Il marche sur un bout de verre et se met à hurler. Il est trempé de la tête aux pieds à cause des chutes de neige, et ressemble à un ours avec son manteau en peau. Il rentre dans son bureau en expulsant de la neige partout et me lance mon livre en pleine tête en s’apercevant que je suis rentrée dans sa « pièce secrète ». Je monte sans prendre la peine de lui répondre et mets Atsuko au lit, elle me regarde avec ses grands yeux écarquillés et je crois percevoir un sourire rassurant sur son petit visage.
En redescendant je suis confrontée à mon mari qui me regarde fixement, son visage transpire la haine. J’ai l’habitude de me déplacer discrètement, d’éviter son regard et de ne plus répondre à aucun de ses reproches. Les « Ta gueule Yumi » ou « Tu fais chier sale pute » resteront sans écho.
Depuis qu’Atsuko est née la situation s’envenime de jour en jour, la petite rend Sachio très nerveux. Il ne supporte pas ses cris, il ne la prend jamais dans ses bras et la regarde à peine. Parfois j’ai peur qu’il lui fasse du mal et qu’il la traite comme il me traite. Paroles violentes, regards noirs, et coups qui partent trop vite, trop forts.
Sachio est le cliché parfait de l’homme violent qui terrorise sa femme. Je le vois comme une sorte de monstre, aux grandes pattes velues qui tricotent la corde du pendu, son regard est noir et injecté de sang. Moi, je suis devenue le cliché parfait de la femme fragile qui n’ose pas parler des violences, j’évolue de pièce en pièce en essayant de me fondre dans le décor. Les sorties entre amis, où l’on a droit à des conversations spontanées et à des rires sincères, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Je reste prostrée, seule, à méditer ma vengeance. Depuis quelques jours, je fais des rêves dans lesquels je me débarrasse de Sachio : je le tue d’une balle dans le dos, l’emballe comme un sushi dans un tapis et lance son cadavre dans la fosse septique de ma voisine. Mais tout cela me semble bien trop scénarisé. Peut-on se débarrasser d’un mari qui bat sa femme et terroriste son enfant ? Cette question me trotte dans la tête tous les soirs, je n’en dors plus. Sa présence à côté de moi me terrorise, il m’empêche de vivre, de respirer. Que va devenir Atsuko si je ne suis pas la pour la protéger ?

Vers six heures, comme d’habitude, j’entend Sachio se lever pour aller travailler. Comme toujours, il passera sa matinée à bosser « comme un dingue » dans l’entreprise familiale pour satisfaire sa petite fierté personnelle. Ensuite, après avoir sauté le repas de midi et ma belle-sœur, il se dirigera vers la salle de sport où il tentera en vain de chasser ces cafards qui lui rongent sans cesse l’esprit, son père ne voulant plus le voir de près ou de loin au bureau une fois passé 13h. Tu parles d’une vie compliquée…
En sortant de la chambre, il me recouvre le visage d’une couverture, il pense surement que je suis dans un profond sommeil et espère que je vais finir par mourir étouffée… Je ne vois pas d’autre explication plausible en tout cas. Je me lève et réveille Atsuko en lui caressant doucement la joue marquée par un pli dans le drap. Ce matin, j’ai décidé d’aller la conduire à la crèche… ce que je ne fais pas tous les jours, elle reste souvent avec moi. Je suis devenue très protectrice avec elle depuis que Sachio me fait vivre un enfer.
En rentrant à la maison, j’allume la télévision et me prépare à manger. Le téléphone se met à sonner dans le bureau de Sachio, je rentre dans la pièce mais la sonnerie s’interrompt avant que je n’arrive.
En repartant vers la cuisine j’aperçois une petite pile de papiers glissée entre le mur et sa commode. Je les saisis et lis dans l’angle droit de la première feuille « cabinet d’assurance » je suis intriguée car les papiers sont à mon nom et vais m’asseoir à son bureau. Le contenu de ce que je lis me fait froid dans le dos. Au début de ma grossesse j’avais contracté une assurance vie en cas d’accident.
Cet abruti avait probablement décidé de ressortir ces documents pour analyser les clauses du contrat. Il s’imaginait peut-être qu’il arriverait à me tuer un beau matin et que je me laisserais faire. Une haine intense commence à monter en moi et je ressens sans peine toutes mes émotions refoulées rejaillir.

Dans le hall d’entrée empli d’une lumière tamisée, il y avait une photo de Sachio et moi au début de notre histoire, à cette époque il avait tout de l’homme parfait, mais son côté sombre avait rapidement pris le dessus. Pourquoi cet homme mériterait-il de vivre un jour de plus, sincèrement ? Il vole notre vie, nous emprisonne dans notre peur. Mais ai-je assez de force pour le tuer? Les gens pensent que la mort survient aussi facilement que dans les films. Un coup de couteau dans le dos et le crime parfait est exécuté. Evidemment tout cela est faux, le sang gicle dans tous les sens, des litres se déversent à terre et c’est un carnage, une pataugeoire géante.
Je monte dans ma voiture, mets la musique à fond et roule sans destination. La vitesse me permet de me retrouver seule avec moi-même, elle me permet de réfléchir, de pleurer et crier sans honte. Si je le tue, il ne faut en aucun cas que l’on puisse remonter jusqu’à moi, je ne peux pas imaginer que ma fille grandisse sans parents. Heureusement je n’ai jamais parlé à personne du fait que Sachio me maltraitait, il a toujours fait en sorte de me frapper à des endroits invisibles. Le courage je l’ai, cette envie de l’éliminer a augmenté au fil des mois. Mais la question la plus présente est : comment faire ?
Un crime ça ne s’organise pas comme ça, aucune empreinte retrouvée ne veut pas dire qu’on ne va pas être suspecté. Les inspecteurs essayent toujours de faire porter le chapeau à un proche. Il faut penser à tout. J’imagine alors un plan d’attaque. Quelque chose de rapide, pas trop de dégâts et simple. Je n’ai aucune envie de devoir laver son sang coagulé pendant trois heures.
La première idée qui me vient en tête est somme toute classique : lorsqu’il dort paisiblement, je pointe un fusil sur sa tempe et je tire ! Mais après quelques instants de réflexion, l’explosion risque de projeter du sang à travers toute la pièce, le bruit pourrait alerter les voisins.
Autre moyen, je me la joue Dexter Morgan et emballe toute la pièce de cellophane pour sandwich. Mais que faire du corps ? Je ne pourrais certainement pas le lester au fond de l’océan, j’habite en pleine campagne.
Plan C, je fais mine d’avoir retrouvé tout mon amour et ma tendresse et lui propose une balade champêtre. Arrivés là-bas je l’abats d’une balle dans le dos et coupe sa main pour mettre la police sur une fausse route comme dans les crimes organisés par les cartels de drogue. Pas si facile de planifier un meurtre… Toutes ces tergiversations m’empêchent de prendre une décision.

En rentrant à la maison, je gare ma voiture dans le garage. Sachio conserve toujours des bidons d’essence en cas de panne. Le garage est encombré par des tonnes d’outils, de vieux souvenirs empilés dans des cartons. Une pointe de remord me traverse néanmoins l’espace d’un instant, mérite-il vraiment cela ?
Mais la frénésie du moment me fait oublier rapidement cette question, je dois le faire. Je retourne la cave pour essayer de trouver un bidon.
Je remonte ensuite les escaliers et réfléchis aux endroits où placer l’essence. Il est presque seize heures, je monte dans la voiture et appelle ma mère pour lui déposer Atsuko pour la nuit. Elle habite à trente minutes de chez moi, je peux être chez elle en vingt minutes si je vais vite. Mon alibi est tout trouvé, je ne pouvais pas avoir mis le feu à la maison puisque j’étais sur la route. Le souci est mon téléphone, la géolocalisation peut me griller. Je décide donc de l’oublier volontairement chez ma mère.
Je vais dans un magasin de bricolage qui est à cinq minutes de la maison mais en sortant de la voiture… je crois voir le break de Sachio. Je regarde plus attentivement mais la voiture a déjà disparu. Le stress me fait toujours perdre mes moyens et ce n’est sûrement pas le moment de paniquer. Je dois aller acheter de quoi allumer le feu. Je passe dans les allées du magasin et un gros monsieur, vêtu de son plus beau pull de noël m’interrompt dans mes recherches :
— B’jour madame, vous avez b’soin d’aide ?
Je le contourne et tente en vain de m’en aller mais cet imbécile me barre le passage, je lui fais mon sourire le plus crispé et rejette à l'aide d'un regard méprisant sa proposition. Il faut que je fasse vite pour préparer le terrain et arriver avant Sachio. En allant à la caisse, un papy boiteux attend qu’on lui remplace un article, la chaleur me monte aux joues et je suis prête à exploser s’il n’accélère pas la cadence. Une caissière en voyant la file s’allonger derrière moi décide d’ouvrir une autre caisse où je paye en liquide pour ne laisser aucune trace de mon passage.
Je mets mes courses dans le coffre et fonce vers la maison. En montant dans la voiture un signal lumineux accompagné d’une vibration me fait sursauter « 17:02 ». Pour rentrer chez moi je dois passer par plusieurs routes de campagnes sinueuses.
Le soleil a disparu depuis quelques minutes et fait désormais place à la nuit noire. Sachio est très ponctuel et rentre toujours à dix-sept heures dix. J’ai trois minutes d’avance sur lui théoriquement.
J’arrive sur la dernière route qui donne un accès direct à la maison et aperçois des phares blancs dans mon rétroviseur. Cette voiture se rapproche de plus en plus vite.
Les phares sont semblables à ceux de Sachio. Et si j’avais laissé un indice derrière moi et qu’il avait compris mon plan ?
Il faut absolument que j’arrête de paniquer. Mais en regardant à nouveau j’aperçois que le break n’est plus qu’à quelques mètres de moi et je reconnais clairement la voiture de mon mari. J’essaie d’accélérer mais il me rattrape. La pédale de l’accélérateur touche le plancher et il m’est désormais impossible d’aller plus vite. Le sol est glissant et ma voiture dérape à chaque virage.
Mon cœur bat à toute allure mais le bruit est vite interrompu par un BANG percutant... Il n’en fallait pas plus pour que je perde le contrôle de ma bagnole.
Je sens qu’elle part dans le bas-côté mais à mon étonnement l’impact n’est pas si violent.
Je descends rapidement du véhicule qui commence à prendre feu. Je vais m’asseoir sur le bord de la route car mes jambes ne soutiennent plus mon corps à cause du choc.
J’entends des voitures s’arrêter et ensuite une ambulance arriver.
Ce n'est plus moi qui vit l'accident, c'est un double détaché qui semble narrer chaque étape de sa voix morne... il faut pourtant que je me reprenne en main.

Les pompiers s’agitent dans tous les sens, un homme passe près de moi et il se met aussitôt à décrire la scène dans son talkie-walkie :
— Un homme dans la trentaine mort, l’autre victime de sexe féminin semble aller bien, j’ai besoin de renfort.
Un petit rictus sadique me vient aux lèvres.
T’y crois pas, ce connard a bel et bien essayé de me tuer...


Chapitre 3 : Naufrage d'un Seigneur


Chaque mercredi du mois de février, je dois, de façon assidue, me rendre au catéchisme. Je ne nie absolument pas que cette activité pieuse est pour moi d’une lourdeur sans nom. Lorsque je me plains ou que j’ose dire à ma mère que je ne veux pas m’y rendre « parce que le mercredi, c’est un des seuls jours où j’ai presque pas école », elle me sort inévitablement sa rengaine assassine sur un ton des plus détachés :
— Tu fais comme tu veux, Line, mais tu t’es engagée. Et je préfère que tu fasses quelque chose à fond plutôt qu’en dilettante.
Puis, après un long silence bien étudié, elle ajoute :
— Mais tu fais ce que tu veux bien sûr.

Cette dernière phrase, qui feint de m’attribuer un libre-arbitre, n’est qu’une façon détournée de me responsabiliser et, par conséquent, de faire peser sur mes épaules la grande faute qu’est de délaisser cette saine et sainte activité. Mais ce mercredi, je n’ai pas même esquissé une tentative de négociation. Non pas que j’aie « compris la leçon », mais je ne suis pas d’humeur à recevoir une énième réprimande de ma mère. Cela faisait en effet quelques jours qu’elle était à cran : elle mangeait peu (mais me forçait à finir mon assiette – allez comprendre !), les histoires du soir étaient réduites à leur plus simple expression et il en allait de même pour les bisous/mots doux auxquels mon père et moi étions accoutumés. Mais je crois que ce qui m’a le plus interpellée, ça a été de ne plus la voir prendre mon père dans ses bras alors que c’était si naturel pour elle.
C’est donc aussi pour éviter de la contrarier que je me suis pliée à mon activité hebdomadaire. Elle n’eut pas besoin de me hurler depuis le hall d’entrée qu’il était plus que temps de partir, j’y étais déjà, habillée, peignée et emmitouflée dans mon écharpe, mon si précieux missel sous le bras. Elle en resta bouche-bée !

Alors que nous descendions la rue en pente qui menait à la rue de l’église, où – surprise – l’église d’Arromanches-les-Bains se trouvait, ma mère me tenait la main. Je considère tout d'abord ce geste comme une première victoire face à son humeur morose. Mais elle ne m’adresse pas la parole pour autant, sauf pour me dire que j’aurais dû mettre des gants par ce froid. Son pragmatisme m’a toujours déconcertée… Une fois à la porte de l’église, elle m’embrasse sur le front et me glisse à l’oreille :
— On se voit à quatre heures !
Et j’entre dans le lieu saint, perplexe et troublée par le mutisme de ma mère.

Lors du cours, je reste préoccupée par le comportement de ma mère et n’écoute pas Monsieur Gérard, ce bon vieux prêtre à l’haleine fétide et à la transpiration abondante. Il a en effet pour habitude de s’adresser à nous en se plaçant le plus près possible de nos narines. Cherche-t-il à ce que ses belles paroles soient absorbées plus rapidement par les voies respiratoires ? Après cet insert mental sur les problèmes d’hygiène de notre précepteur religieux, je suis happée hors de mes pensées par une succession de cris. Je « reviens » alors à moi et comprends que ce n’est que la tentative ratée des autres futurs communiants de chanter. Par principe, je me joins à eux. Mais aussi car je souhaite me débarrasser des idées noires qui m’assaillent et me terrorisent. La fin du chant marqua la fin du « cours ». Je m’en étonne car il n’est que quatorze heures et cela ne correspond pas à l’horaire qui m’a été annoncé.

Je sors comme les autres. Je ne veux pas qu’ils pensent que ma maman ait pu m’oublier, elle s’est juste trompée d’heure après tout, rien de grave. Une fois mes camarades partis, j’hésite à rentrer dans l’église, je ne désire pas, mais alors pas du tout me retrouver nez-à-nez avec le prêtre. C’est bien le genre de personnage qui vous tient la jambe pendant des lustres afin de mieux vous cerner et de créer des liens avec vous. Et cela m’insupporterait.
Je me poste sur le parvis et tout en guettant si ma mère n’arrive pas catastrophée à l’idée de s’être trompée d’heure, je grommelle quant au fait de ne pas avoir de portable. En y pensant bien, cet événement pourrait peut-être servir à une future plaidoirie en faveur du fameux cellulaire, il faut toujours tirer parti des ennuis après tout.
Mais voilà qu’il commence à bruiner, cette bruine a tôt fait de tourner à l’averse. Me revient en mémoire, à la façon d’un voile qu’on ôte d’une pile de vieilleries, l’existence de mon grand-père maternel. Ce dernier habite à quelques mètres à peine de l’église, dans la rue Maurice Lithare. Je ne me suis pas rendue chez lui depuis trois ans au moins, et sans me poser de questions. Mais avec le recul, je sais que si je ne réclamais pas de visites chez « papy », c’est qu’elles me pesaient. Sa maison était sombre et dépourvue de jouets, elle était inintéressante, tout comme sa compagnie. Je trouve ça dur de parler ainsi des quelques souvenirs que j’ai avec lui, mais ce sont les seuls sentiments qui persistent en ce qui concerne sa personne. Les réflexions d’un enfant sont vraiment sans pitié.

Sur un coup de tête, je quitte l’église au pas de course. Je fonce dans les diverses ruelles qui aboutissent à son domicile. Je me rappelle parfaitement de son adresse, c’est si limpide que cela m’impressionne. Si je cours, ce n’est pas seulement pour éviter d’être trop longtemps sous la pluie, c’est aussi car ces rues sont mal fréquentées d’après maman. C’est au départ d’anecdotes comme celle-ci que mon imagination se met à galoper. Les scènes sombres s’enchainent, fluides et cohérentes. Tout va crescendo dans ma tête comme dans mon corps. Et le rythme de ma course s’accélère.
Guidée par je ne sais quelle boussole intérieure, je me retrouve face à la demeure de mon aïeul. Je sonne ? Oui, je sonne, je martèle sa porte, tant j’ai froid, tant j’ai eu peur. Cet état d’affolement est peut-être infondé, mais je n’en suis pas moins haletante et des larmes qui se confondent avec les gouttes de pluie coulent sur mes joues.
Un pas lourd se rapproche de la porte, lentement. Quand la porte s’ouvre - je parlerais plutôt d’un entrebâillement - un visage dont l’ovale a été accentué par des rides tombantes se présente à moi.
— Que puis-je faire pour vous, mademoiselle ? me demande-t-il.
— Je suis Line, dis-je, de ma voix aiguë de petite fille.
Ses yeux mi-clos à cause de ses paupières tombantes s’écarquillent. Il ouvre grand la porte et me laisse passer sans dire un mot.
Il m’invite à m’asseoir dans le fauteuil de son salon, je m’exécute. Puis à lui de se placer face à moi. Il me dévisage longuement avant de me demander mon nom.
— Line, je vous l’ai déjà dit, vous savez.

Un long silence s’en suit. J’en profite pour observer son environnement ; il est rempli de cadres photos et de post-it de diverses couleurs. Je cherche une photo à mon effigie et en repère une presque par miracle dans ce capharnaüm. Je la lui montre en lui expliquant bien que c’est normal qu’il ne me reconnaisse pas après toutes ces années, qu’en trois ans, j’ai eu le temps de changer et de « pousser » comme dit maman.
Ces mots semblent lui avoir donné un coup de fouet.
— Où est ta mère ? Je ne comprends pas ce que tu fais là, me dit-il avec un peu d’animosité dans la voix. Il continue ensuite d’un ton radouci mais inquiet :
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je lui narre alors ma course folle jusque chez lui, le retard de maman et mon incapacité à la prévenir, n’ayant pas de téléphone portable. Il n’a pas l’air de comprendre à en juger par ses yeux ahuris qui me fixent. Je réitère mon récit en me rapprochant de lui, pour qu’il le saisisse bien, à son âge, il est peut-être déjà sourd.
Il pointe du doigt le téléphone fixe. Heureusement que j’ai dû apprendre par cœur le numéro de portable de maman en cas d’urgence. Je le compose et elle décroche.
Je lui reproche son retard et lui indique l’endroit où je me trouve. Puis je m’arrête. Qu’est-ce que je fais là ? Je ne connais pas cet homme, du moins je ne le connais plus, et lui-même semble n’avoir aucune prise sur la situation. Situation qui n’a ni queue ni tête, c’est ce que murmure ma mère (comme pour elle-même) au bout du fil. Je lui demande juste de venir me chercher au plus vite avant de raccrocher.
« Papy » me regarde attentivement en comparant avec la photo du cadre. Et me fait signe de venir me poser sur ses genoux. Je trouve ça très incongru, mais j’accepte. Il me caresse les cheveux en m’appelant « ma poule ». Il m’effraie et m’attendrit. Il s’apprête à parler :
— Dis-moi…euh…
— Line, je m’appelle Line.
— Merci…que fais-tu ici après tout ce temps ?
Epuisée de répéter incessamment la même chose, je lui dis juste que je voulais le voir. Il a l’air satisfait et me propose quelque chose de chaud à boire en attendant que quelqu’un vienne me chercher…
Alors que je sirote ce qui ressemble à un café froid, ma mère passe sa tête par la baie-vitrée, je me précipite pour lui ouvrir et quitter cet endroit que je pensais de prime abord réconfortant. Elle est fâchée, je le sens, je le vois. Elle va à la rencontre de « papy » et le remercie de m’avoir accueillie le temps qu’elle arrive. Et nous le quittons après qu’ils se soient échangés une poignée de mains et que je l’aie embrassé sur sa joue recouverte d’une barbe piquante de quelques jours.
Une fois que nous nous retrouvons seules, ma mère m’annonce que je ne reverrai plus jamais mon grand-père. Sonnée, je reste muette. Elle poursuit et clôt la discussion :
— Papy Jérémie ne se souviendra plus jamais de toi, bientôt plus de moi bien que je me rende chez lui chaque jour. Il a l’Alzheimer, Line. Je ne veux pas que tu assistes à ce spectacle. Oublie-le, avant qu’il ne t’oublie.
Je ne pus qu'acquiescer, mes larmes se mêlant une nouvelle fois à la pluie qui ruisselait sur mon visage.
  Sujet: [Fanfic] Human  
Kerry

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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Mer 31 Jan 2018 19:04   Sujet: [Fanfic] Human
¡ Hola !

Déjà un mois que je suis inscrite et je n'ai pas encore beaucoup participé à la vie active de la section, vous m'en voyez profondément désolée. Pour me rattraper, voici le début de ma première fanfiction sur le forum. J'ai cru comprendre qu'il est de coutume de présenter le récit donc je vous ai concocté un (mini) résumé pour ceux qui aiment savoir à quelle sauce ils vont être mangés, même si le pitch ci-dessous reste volontairement succinct ^^

Dernière indication avant de vous laisser en compagnie du Résumé, la première partie de ce récit a été rédigée durant l'été 2014. Les premiers chapitres sont plutôt courts donc je vais les poster en duo. Beaucoup de recherches ont été effectuées pour coller au plus près des contextes socio-politiques propres aux différentes époques et aux divers lieux abordés au cours de l'intrigue... Ceux qui aiment l'Histoire et les références culturelles parfois très éloignées de notre monde francophone vont être servis Razz
Le lien avec l'animé sera ténu mais bien présent, il prendra de l'ampleur au fur et à mesure mais j'ai surtout voulu mettre en place un cadre étranger solide et crédible pour ce début. Place au spoil x)


Spoiler


— Il n'est pas aisé de trouver de réels appuis tangibles après un deuil. Les gens sont présents mais peu patients, pas forcément parce qu'ils ne veulent pas, mais parce qu'ils ne se rendent pas compte que certaines choses prennent du temps, ou parce qu'ils veulent voir que ça va mieux, ne savent pas forcément comment réagir, comment soutenir au fil du temps. Et puis aussi, dur mais vrai, chacun a sa vie, ses soucis, son quotidien à gérer, et c'est compliqué d'y ajouter un soutien pour les autres régulièrement. Dès lors, je pense qu'il y a plusieurs choses que tu peux faire : soit tu peux aller vers eux, de ma propre expérience, j'ai appris que beaucoup peuvent être présents lorsqu'on fait le pas vers eux, même s'ils sont silencieux le reste du temps (notamment pour les raisons évoquées plus haut). Soit tu peux demander de l'aide à quelqu'un de professionnel dans ce domaine, qui t'aidera à surmonter cette épreuve qui reste, quoi qu'il arrive, encore et toujours une épreuve du quotidien, car trois mois pour se remettre de ce genre d'événement c'est très court, un deuil peut durer longtemps (et ça j'en sais quelque chose, alors je compatis et je te rappelle de ne pas trop t'en demander car tu fais du mieux que tu peux, alors sois patiente avec toi-même aussi). Soit tu peux te tourner vers celles et ceux qui vivent le même genre de choses que toi, que ce soit ta famille ou via des groupes de soutien (même en ligne), car parler à des personnes qui vivent ou ont vécu pareille situation, ça aide à se rendre compte qu'ensemble on est plus forts, que nous ne sommes pas tout seuls dans la douleur, et aussi et surtout : qu'il est possible de s'en sortir.
Tu peux bien sûr utiliser les différentes façons de faire, ensemble, l'une après l'autre, etc, selon tes besoins.
En tout cas n'oublie pas que tu es plus forte que tu ne le crois, et d'une manière ou d'une autre, tu arriveras à traverser cette épreuve, même si ça met du temps, et jamais tu n'oublieras non, mais tu arriveras à accepter, à vivre avec, et même à être heureuse à nouveau !
Je t'envoie plein de force et plein de soutien ! "The carousel never stops turning" même si parfois ça nous brise de voir le monde continuer à tourner, c'est aussi pour nous rappeler que nous aussi, on doit continuer à avancer, même si c'est en rampant...
— Tu n'as toujours pas compris que personne n'est mort dans cette histoire. Ils ont tous disparus, toute une bande d'amis évaporée et introuvable. En laissant tout derrière eux, sans le moindre indice, le moindre signe qui aurait pu traduire un départ prématuré. Et là, je te jure bien que si c'est encore une mauvaise blague d'Odd... ce n'est même plus la peine qu'il rentre à la maison.
— Ton mec est censé mouiller ta culotte Sam, pas tes yeux. N'oublie jamais cela.



Prologue : La Traque


La voix de Odd résonnait dans la salle de bains, planant à travers les dernières vapeurs, rejoignant l’air humide du dehors, par le vasistas ouvert. Ses appels se déployaient dans la cour de l’immeuble, poursuivant Sam jusque sur la corniche qu’elle venait d’atteindre.
— Samantha ?
La trentenaire se déplaçait latéralement, dos au mur, en équilibre sur le parapet. Le froid de la pierre lui collait aux omoplates ; la pluie ruisselait sur son visage, le vent plaquait ses cheveux trempés sur ses yeux. Elle évitait de regarder la cour, à vingt mètres sous ses pieds, et maintenait son regard droit devant elle, se concentrant sur la paroi de l’immeuble opposé.
— OUVRE-MOI !
Elle entendit la porte de la salle de bains craquer. Une seconde plus tard, Odd s’encadrait dans la lucarne par laquelle elle avait fui – ses traits étaient décomposés, ses yeux injectés. A la même seconde, elle atteignit le claustra qui délimitait le balcon. Elle attrapa la bordure de pierre, l’enjamba en un seul mouvement, et retomba de l’autre côté, à genoux, sentant claquer le kimono noir qu’elle avait enfilé sur sa robe.
— SAM ! REVIENS !

A travers les colonnes de la balustrade, elle aperçut son mari qui la cherchait du regard. Elle se releva, courut le long de la terrasse, contourna la cloison suivante et se plaqua au mur, afin d’attaquer la nouvelle corniche. A partir de cet instant, tout devint fou. Entre les mains d'Odd, un émetteur VHP se matérialisa. Il hurla d’une voix paniquée :
— Appel à toutes les unités : elle est en fuite. Je répète : elle est en train de se tirer !
Quelques secondes plus tard, deux hommes surgirent dans la cour. Ils étaient en civil mais portaient des brassards rouges de la police. Ils braquaient dans sa direction des fusils de guerre. Presque aussitôt, une fenêtre de vitrail s’ouvrit, dans l’immeuble qui lui faisait face, au troisième étage. Un homme apparut, les deux bras tendus sur un pistolet chromé. Il lança plusieurs coups d’œil avant de la repérer, cible parfaite dans sa ligne de mire. Un nouveau galop retentit en bas. Trois hommes venaient de rejoindre les deux premiers. Parmi eux, il y avait Léonard, le chauffeur. Ils serraient tous les mêmes fusils mitrailleurs au chargeur courbe. Elle ferma les yeux et ouvrit les bras pour assurer son équilibre. Un grand silence l’habitait, qui anéantissait toute pensée et lui apportait une sérénité étrange. Elle continua d’avancer, paupières closes, bras écartés.

Elle entendait Odd qui hurlait encore :
— Ne tirez pas ! Bon Dieu : il nous la faut vivante !

Elle rouvrit les yeux. Avec une distance incompréhensible, elle admira la symétrie parfaite du ballet. A droite, Odd, une lueur étrange, presque mobile dans les pupilles, criant dans sa radio, tendant son index vers sa proie. En face, le tireur immobile, les poings verrouillés sur son pistolet – elle discernait maintenant son micro fixé près des lèvres. En bas, les cinq hommes en position de tir, le visage levé, le geste arrêté. Et au beau milieu de cette armée : elle. Forme de craie drapée de noir, dans la position du Christ. Elle sentit la courbe d’une gouttière. Elle se cambra, glissa sa main de l’autre côté, puis se coula au-dessus de l’obstacle. Quelques mètres plus loin, une fenêtre l’arrêta. Elle se remémora la configuration de l’immeuble : cette fenêtre s’ouvrait sur l’escalier de service. Elle releva son coude et le rabattit violemment en arrière. La vitre résista. Elle reprit son élan, balança de nouveau son bras, de toutes ses forces. Le verre éclata. Elle poussa sur ses pieds et bascula en arrière. Le châssis céda sous la pression.
Le cri d'Odd l’accompagna dans sa chute :
— NE TIREZ PAS !

Il y eut un suspens d’éternité, puis elle rebondit sur une surface dure. Une flamme noire traversa son corps. Des chocs l’assaillirent. Dos, bras, talons claquèrent sur des arêtes dures alors que la douleur explosait en mille résonances dans ses membres. Elle roula sur elle-même. Ses jambes passèrent au-dessus de sa tête. Son menton s’écrasa sur sa cage thoracique et lui brisa le souffle. Puis ce fut le néant. Le goût de la poussière, d’abord. Celui du sang, ensuite. Sam reprenait conscience. Elle se tenait recroquevillée, en chien de fusil, au bas d’un escalier. Levant les yeux, elle aperçut un plafond gris, un globe de lumière jaune. Elle se trouvait bien là où elle l’espérait : l’escalier de service.
Elle attrapa la rampe et se remit debout. A priori, elle n’avait rien de cassé. Elle découvrit seulement une entaille le long de son bras droit – un morceau de verre avait déchiré le tissu et s’était enfoncé près de l’épaule. Elle était aussi blessée à la gencive, sa bouche était emplie de sang, mais ses dents semblaient en place. Elle extirpa lentement le tesson, puis, d’un geste sec, déchira le bas de son kimono et se fabriqua une sorte de garrot-pansement. Elle rassemblait déjà ses pensées. Elle avait dévalé un étage sur le dos, ce palier était donc celui du second. Ses poursuivants n’allaient pas tarder à surgir du rez-de-chaussée. Elle gravit les marches quatre à quatre, dépassant son propre étage, puis les quatrième et cinquième.

La voix du blondinet explosa soudain dans la spirale de l’escalier :
— Magnez-vous ! Elle va rejoindre l’autre immeuble par les chambres de bonnes !
Elle accéléra et atteignit le septième, remerciant mentalement Odd pour l’information. Elle plongea dans le couloir des chambres de service et courut, croisant des portes, des verrières, des lavabos, puis, enfin, un autre escalier. Elle s’y précipita, franchit de nouveau plusieurs paliers quand, en un flash, elle comprit le piège. Ses poursuivants communiquaient par radio. Ils allaient l’attendre en bas de cet immeuble, pendant que d’autres surgiraient dans son dos. Au même instant, elle perçut le bruit d’un aspirateur, sur sa gauche. Elle ne savait plus à quel étage elle se trouvait mais c’était sans importance : cette porte s’ouvrait sur un appartement, qui donnerait lui-même accès à un nouvel escalier. Elle frappa contre la paroi de toutes ses forces. Elle ne sentait rien. Ni les coups dans sa main, ni les battements dans sa cage thoracique. Elle frappa encore. Une cavalcade résonnait déjà au-dessus d’elle, se rapprochant à grande vitesse. Il lui semblait aussi percevoir d’autres pas, en bas, qui montaient.

Elle se rua de nouveau sur la porte, lançant ses poings comme des masses, hurlant des appels au secours. Enfin, on ouvrit. Une petite femme en blouse rose apparut dans l’entrebâillement. Sam la poussa de l’épaule puis referma la paroi blindée. Elle tourna deux fois la clé dans la serrure et la fourra dans sa poche. Elle pivota et découvrit une vaste cuisine, à la blancheur immaculée. Stupéfaite, la femme de ménage se cramponnait à son balai. Sam lui cria près du visage :
— Vous ne devez plus ouvrir, vous comprenez ?
Elle lui attrapa les épaules et répéta :
— Plus ouvrir, tu piges ?
On cognait déjà, de l’autre côté.
— Police ! ouvrez !

Sam s’enfuit à travers l’appartement. Elle remonta un couloir, dépassa plusieurs chambres. Elle mit quelques secondes à comprendre que cet appartement était agencé comme le sien. Elle vira à droite pour trouver le salon. Des grands tableaux, des meubles en bois rouge, des tapis orientaux, des canapés plus larges que des matelas. Elle devait encore tourner à gauche pour rejoindre le vestibule. Elle s’élança, se prit les pieds dans un chien – un gros caramel placide – puis tomba sur une femme en peignoir, une serviette éponge sur la tête.
— Qui... qui êtes-vous ? hurla-t-elle, en tenant son turban comme une jarre précieuse.
Sam faillit éclater de rire – ce n’était pas la question à lui poser aujourd’hui, elle qui n'était même pas certaine de l'identité de son amour de toujours. Elle la bouscula, atteignit l’entrée, ouvrit la porte. Elle allait sortir quand elle vit des clés et un bipeur sur une desserte d’acajou : le parking.

Ces immeubles accédaient tous au même parc souterrain. Elle attrapa la télécommande et plongea dans l’escalier tapissé de velours pourpre. Elle pouvait les avoir – elle le sentait. Elle descendit directement au sous-sol. Son torse lui cuisait. Sa gorge happait l’air par brèves aspirations. Mais son plan s’ordonnait dans sa tête. La souricière des flics allait se refermer au rez-de-chaussée. Pendant ce temps, elle sortirait par la rampe du parking. Cette issue s’ouvrait de l’autre côté du bloc, rue Daru. Il y avait fort à parier qu’ils n’avaient pas encore pensé à cette sortie... Une fois dans le parking, elle courut à travers l’espace de béton, sans allumer, en direction de la porte basculante. Elle braquait son bipeur quand la paroi s’ouvrit d’elle-même. Quatre hommes armés dévalaient la pente. Elle avait sous-estimé l’ennemi. Elle n’eut que le temps de se planquer derrière une voiture, les deux mains sur le sol. Elle les vit passer, sentit dans sa chair la vibration de leurs semelles lourdes, et faillit éclater en sanglots. Les hommes furetaient entre les voitures, balayant le sol de leurs lampes torches. Elle s’écrasa contre le mur et prit conscience que son bras était poisseux de sang. Le garrot s’était dénoué. Elle le resserra en tirant le tissu avec ses dents alors que ses pensées couraient encore, en quête d’une inspiration qui serait si bienvenue en cette période de crise.

Les poursuivants s’éloignaient lentement, fouillant, inspectant, scrutant chaque parcelle du périmètre. Mais ils allaient revenir sur leurs pas et finir par la découvrir. Elle lança encore un regard circulaire et aperçut, à quelques mètres sur la droite, une porte grise. Si ses souvenirs étaient exacts, cette issue débouchait sur un immeuble qui donnait également sur la rue Daru. Sans plus réfléchir, elle se faufila entre le mur et les parechocs, atteignit la porte et l’entrouvrit juste assez pour s’y glisser. Quelques secondes plus tard, elle jaillissait dans un hall clair et moderne : personne. Elle vola au-dessus des marches et bondit dehors. Elle s’élançait sur la chaussée, savourant le contact de la pluie, quand un hurlement de freins la stoppa net. Une voiture venait de piler à quelques centimètres d’elle, frôlant son kimono. Elle recula, cassée, apeurée. L’automobiliste baissa sa vitre et gueula :
— Ho, cocotte ! Faut regarder quand tu traverses !
Sam ne prêta aucune attention à lui. Elle jetait de brefs coups d’œil de droite à gauche, à l’affût de nouveaux flics. Il lui semblait que l’air était saturé d’électricité, de tension, comme lorsqu’un orage menace. Et l’orage, c’était elle. Le conducteur la dépassa avec lenteur.
— Faut te faire soigner, ma grande !
— Casse-toi.
L’homme freina.
— Quoi ?
Sam le menaça de son index rougi de sang :
— Tire-toi, je te dis !

L’autre hésita, un tremblement passa sur ses lèvres. Il semblait deviner que quelque chose ne cadrait pas, que la situation dépassait la simple altercation de rue. Il haussa les épaules et accéléra. Une nouvelle idée. Elle s’enfuit à toutes jambes vers l’église orthodoxe de Paris, située quelques numéros plus haut. Samantha longea la grille, traversa une cour de gravier et grimpa les marches qui menaient au portail. Elle poussa une vieille porte de bois verni et se jeta dans les ténèbres. La nef lui parut plongée dans le noir absolu mais en réalité, c’étaient les palpitations de ses tempes qui obscurcissaient sa vision. Peu à peu, elle discerna des ors brunis, des icônes roussâtres, des dos de chaise cuivrés qui ressemblaient à autant de flammes lasses. Elle avança avec retenue et repéra d’autres éclats atténués, tout en discrétion. Chaque objet se disputait ici les quelques gouttes de lumière distillées par les vitraux, les cierges, les lustres de fer forgé. Même les personnages des fresques paraissaient vouloir s’arracher à leurs ténèbres pour boire quelque clarté.

L’espace tout entier était nimbé d’une lumière d’argent ; un clair-obscur moiré, où une sourde lutte s’était engagée entre la lumière et la nuit. Sam reprenait son souffle. Une brûlure consumait sa poitrine. Sa chair et ses vêtements étaient trempés de sueur. Elle s’arrêta, s’appuya contre une colonne et savoura la fraîcheur de la pierre. Bientôt, les pulsations de son cœur s’apaisèrent. Chaque détail ici lui semblait posséder des vertus apaisantes : les cierges qui vacillaient sur leurs chandeliers, les visages du Christ, longs et fondus comme des pains de cire, les lampes mordorées, suspendues à la manière de fruits lunaires.
Cette fois, c'était sûr et certain : l'homme qui venait de refaire surface dans sa vie après plus d'un an d'absence n'était pas son véritable mari. Mais alors, où se planquait Odd ? Et qui était ce double machiavélique ? Sam cracha un halo rouge par terre, par dépit.
Tant de questions... et si peu de réponses.


Chapitre 1 : Innocence


Ulrich entendit le claquement de la porte d'entrée et réfléchit aux propos des gamines de la voisine. « Stupide nationalité américaine », il faut vraiment n'avoir jamais connu de problèmes d'immigration pour dire ça. Mais qu'ont-elles connu des duretés de la vie ? Elles n'ont jamais eu faim, ou froid, ou peur, elles n'ont jamais eu à survivre en milieu hostile, et surtout elles ont toujours été libres, libres de leurs mouvements, libres de leurs paroles, libres de leurs actes... Tant mieux, j'ai longtemps rêvé de tout ça alors que je n'avais que la liberté de penser, et très bas. Aujourd'hui j'ai gagné toutes les libertés, mais au prix de quelles souffrances...

Ulrich Stern était né en 1970, à Shkoder, dans le nord de l'Albanie communiste du dictateur Enver Hoxha. Orphelin de père depuis l'âge de deux ans, il habitait avec sa mère et sa grand-mère paternelle dans un appartement de deux pièces avec cuisine, point d'eau et balcon, rue de Durres, à Tirana, le salon lui servait à la nuit tombée de chambre à coucher et la seconde pièce abritait les lits jumeaux des deux femmes. La vie sous le régime communiste le plus strict avec celui de Mao Tse Tung n'était pas des plus drôles, cela se résumait dans les grandes lignes à rationnement, censure, contrôle et réprimandes plus ou moins sévères, mais Ulrich grandissait parfaitement heureux au centre de l'affection familiale et parmi ses camarades de classe ou du quartier avec lesquels les activités allaient du simple jeu de ballon dans le parc Rinia, à une sortie cinéma et aux travaux volontaires agricoles du dimanche. Sa mère, Joniada Stern, malgré un diplôme en électricité, travaillait le jour comme femme de ménage à l'hôtel Dajti, et le soir excellente couturière elle assemblait des habits pour les femmes du quartier en échange de vivres afin que son unique enfant et la mère de son défunt mari atteinte du diabète ne manquent de rien. Ulrich veillait tous les soirs aux côtés de sa jeune mère, alors qu'elle s'abîmait les yeux sur ses ouvrages de couture il l'aidait à passer un fil dans le chas d'une aiguille, il lui apportait son thé, lui massait les épaules, lui faisait la lecture alors qu'elle répétait sans cesse :
— L'amour est un chien de l'enfer, ne te marie jamais mon fils. Un seul oiseau en cage et c'est la liberté qui se retrouve en deuil.

A neuf ans à peine, Ulrich se sentait déjà la responsabilité de l'homme de la famille et délestait sa mère au maximum des tâches que son jeune âge lui permettait d'accomplir. Il partait tous les matins à 6h acheter à la coopérative 400gr de pain noir, deux litres de lait et quatre oeufs, il se chargeait de frotter le linge au savon non-raffiné dans l'eau froide puis de l'étendre sur le balcon, il s'occupait d'alimenter le feu dans le poêle du salon et il injectait trois fois par jour l'insuline dans les pieds de sa grand-mère qu'il écoutait patiemment lui enseigner les traditions albanaises du nord, et de Shkoder plus particulièrement. Cette dernière prenait soin de parler des temps anciens quand sa belle-fille s'absentait afin d'éviter d'inutiles débats idéologiques. Joniada Stern, la mère d'Ulrich, adhérait aux idées communistes et vantait les progrès que l'Albanie connaissait grâce au leader Enver Hoxha, elle mettait l'accent sur les routes bitumées, l'éducation pour tous, la santé gratuite, l'électrification du pays, la modernisation des outils agraires, l'abolition de la vendetta qui lui avait enlevé son mari et surtout l'égalité des sexes qui lui permettait d'être maître de sa vie au même titre que les hommes.
Madame Stern senior, la grand-mère Sevim, issue d'une grande famille terrienne, tout comme son feu mari, n'acceptait pas que son patrimoine soit aux mains de ses anciens serviteurs, que ses déplacements vers Shkoder soit soumis à permission, qu'il n'y ait plus de place de marché où négocier une variété de produits, que les articles de marques étrangères ne s'importent plus, que les 250gr de café mensuel par famille ne lui permettent qu'une petite tasse quotidienne de ce doux breuvage et que l'Etat ou simplement les voisins puissent espionner ses faits et gestes jusque dans sa propre maison et y trouver motif à critique publique ou pire. Elle observait sa belle-fille progressiste et se disait Les droits de la femme, mais qu'est-ce qu'elles y gagnent ces femmes communistes ? Travailler, assister aux réunions du parti, s'occuper des enfants, tenir la maison, et puisqu'elles sont égales de l'homme, même le service militaire et les travaux physiques lourds leur sont imposés... tsss ce ne sont plus des femmes, et ce ne seront jamais des hommes. Ah mon fils ces communistes, socialistes, léninistes, marxistes, ou je ne sais trop quels fous ne m'empêcheront pas de venger son sang. Le « kanun » (code d'honneur du 15ème siècle de Lek Dukagjin) a toujours été la loi des Albanais et ainsi toujours sera.

Tous les jours de la semaine, à 7h30, l'heure où les oiseaux chantent encore quand le temps est beau, Ulrich descendait les trois volées d'escaliers en béton brut de son immeuble rose délavé pour se rendre à l'école primaire « 28 Nentor ». Le gamin mettait toujours un slip propre, ça serait trop bête de se faire choper par une voiture et d'être emmené avec un caleçon souillé chez le médecin du quartier selon les dires de sa mère. Après avoir quitté le domicile donc, il parcourait la rue de Durres, traversait la place Skanderbeg en saluant au passage le héros national albanais Gjergj Kastriot Skanderbeg ainsi que le buste du leader du Parti Enver Hoxha, tournait à gauche après l'imposant Palais de la Culture et passait devant les fresques colorées aux motifs uniques de la mosquée Et'hem Bej, fermée aux fidèles depuis l'interdiction des cultes religieux cinq ans avant sa naissance. Entré dans la rue 28 Nentor, il accélérait le pas et quelques mètres plus loin, se plantait, émerveillé, devant la vitrine d'un des meilleurs réparateurs de montres de la ville, Anton Kroçi. Il détaillait longuement les montres alignées sur la table de travail : le bracelet, le fermoir, le cadran, le mécanisme et l'harmonie de la création. Symbiose parfaite entre l'artiste et l'œuvre.
Il s'emparait ensuite d'un crayon, dessinait sur un cahier de brouillon les modèles qui lui plaisaient et y retouchait l'un ou l'autre détail qu'il consignait dans la partie du cahier nommée « versions améliorées ». Il s'attardait de longues dizaines de minutes à étudier les gestes minutieux du vieux spécialiste horloger originaire de Kruje, avant de courir rejoindre le rang de sa classe.

Un jour de la même année, le vieux monsieur Kroçi lui fit signe d'entrer d'un mouvement de main explicite sans lever les yeux de sa loupe.
— Alors petit, tu veux voir un chef-d'oeuvre ? demanda monsieur Kroçi à Ulrich qui hochait déjà la tête.
— Approche, regarde, ceci est une montre Rolex, une Oyster, une révolution dans le monde de l'horlogerie, cette merveille de la technologie a mis à la retraite toutes les montres gousset. Regarde le remontage automatique à rotor perpétuel, et là le spiral bleu qui donne à ce bijou sa précision et son prestige, le boitier hermétique, la lunette anti-corrosive...
— Et ça c'est de l'or ? interrompit Ulrich.
— Oui, c'est un bracelet en or jaune et en or blanc, expliqua monsieur Kroçi. « D'où es-tu petit ? » interrogea-t-il ensuite.
— Je suis de Shkodra, mais on habite à Tirana depuis la mort de mon père, répondit tranquillement Ulrich.
— Et bien voilà qui nous fait deux points communs petit, je suis originaire du nord également et comme toi j'aime les belles pièces d'orfèvrerie depuis mon enfance. L'être vulgaire ne se connaît lui-même qu'à travers le jugement d'autrui, c'est autrui qui lui donne son nom, ce nom sous lequel il vit et meurt comme un navire sous un pavillon étranger, commenta monsieur Kroçi avec un sourire.

Un silence. Cette échoppe bouge, se dit Stern, elle vit, un peu fragilisée mais c'est du solide. Quoique c'est normal dans ces vieilles demeures, c'est le côté obscur de leur charme... Le jeune garçon reporta son attention sur les éclats de brillance qui émanaient de tous les coins du magasin.

— Comment devient-on réparateur de montres ? s'enquit Ulrich les yeux brillants posés sur la Rolex.
— Oh, je répare des montres parce que je suis privé des matières premières pour réaliser des bijoux, mais ma profession est horloger-bijoutier. A l'époque j'ai réalisé de magnifiques parures, notamment pour la femme du roi Zog, et aujourd'hui il m'arrive encore de créer des modèles pour des jeunes mariés ou quelques personnalités du Parti, mais c'est rare... Alors pour devenir réparateur de montres, il faut que tu apprennes le métier d'horloger, répondit monsieur Kroçi. Waldo est le meilleur dans la profession, je te le présenterai un jour, c'est promis...
— Moi je veux aussi créer des montres et des parures. A quelle école dois-je demander l'autorisation d'être enregistré ? s'empressa de questionner Ulrich.
— Il n'y a pas d'école pour ça petit, c'est un savoir-faire qui se transmet en famille. Mais comme je n'ai pas de fils je peux t'instruire si tu veux, et dans quelques années si tu es consciencieux, rigoureux et surtout minutieux, tu pourras concrétiser tes propres dessins que je te vois gribouiller tous les matins, proposa monsieur Kroçi et face au visage illuminé d'Ulrich il précisa : « Attention il te faudra être sérieux et discret, ce que tu verras ou que tu feras ne devra jamais sortir des portes de cet atelier, compris petit ? Tu me donnes ta « besa » (parole dont il est impossible de se délier, au risque de sa vie) ? »

Ulrich donna sa « besa », n'ignorant rien du poids de cette parole donnée grâce aux cours privés de sa grand-mère, et commença dès le lendemain après-midi sa longue formation aux côtés de monsieur Kroçi.
Anton Kroçi, âgé de 60 ans, gardait l'apparence d'un jeune homme et mis à part quelques maux de dos, il respirait la santé. Fils et petit-fils de bijoutier, il avait très jeune intégré l'atelier familial et hérité d'un savoir-faire d'une grande richesse datant de l'invasion ottomane. Les années de sa jeunesse avaient également été enrichies de nombreux voyages à travers l'Europe et les grandes villes d'Amérique des années 30, mais à l'arrivée des communistes au pouvoir, sa bijouterie ainsi que tout ce qu'elle contenait avait été confisqués en même temps que la liberté de voyager. Son esprit fin et diplomate lui avait heureusement permis d'exercer encore son métier pour lequel il bénéficiait d'un salaire mensuel de sept milles anciens lek, ce qui était relativement élevé pour ces temps où un ministre en gagnait dix milles. Il se remémorait souvent les pays visités et en décrivait inlassablement les paysages, les sites historiques, l'architecture, les modes de vie et les comportements à son petit apprenti. Ulrich grandissait, et rêvait de ces ailleurs enchanteurs tout en réalisant des pièces d'orfèvrerie dont l'originalité faisait la fierté de son maître ainsi que l'émerveillement des commanditaires.

A l'anniversaire de ses 14 ans, la situation économique du pays s'empira, il devenait difficile de se fournir en aliments de base, et en outre la paranoïa du dictateur prenait des proportions délirantes multipliant les condamnations arbitraires. Adolescent ambitieux et impétueux, Stern devenait aussi ce qu'il y a de pire dans un régime collectif, c'est-à-dire solitaire, il ne se rendait plus à aucun rassemblement de quartier, ni ne participait davantage aux activités scolaires de groupe. Ces défauts de caractère lui avaient valu d'être taxé à plusieurs reprises d'individualiste et Ulrich qui n'avait aucunement l'intention de se modifier ou de faire son autocritique se savait menacé. Le jour où il reçut un étrange œil par courrier anonyme, il sut qu'il devait fuir l'Albanie. Au plus vite. L'oubli de certains souvenirs n'est-elle pas la clé pour un esprit sain ?
  Sujet: [One-shot] Le petit chien est mort  
Kerry

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MessageForum: Fanfictions Code Lyoko   Posté le: Mer 27 Déc 2017 23:53   Sujet: [One-shot] Le petit chien est mort
Mushimushi !
Vous allez sûrement me trouver gonflée de poster le lendemain de mon inscription mais bon, rien d'autre à faire ce soir et j'ai ce court texte depuis un moment sur mon ordi, je me suis dit que ça pouvait être intéressant de le partager avec vous ! C'est du Odd-Sam, comme presque tous mes écrits sur CL d'ailleurs, mais pourtant je ne définirais pas ce récit comme de la romance pure et dure, c'est plus que ça. Pour les adeptes d'amour chamallow, il faudra aller voir mes autres textes (qui ne sont pas sur le forum pour le moment mais qui sait ? Mr. Green). J'espère juste que ce n'est pas trop mal écrit, que vous aurez la patience d'arriver au bout de mes phrases à rallonge et que vous apprécierez un minimum mon style... d'éternelle ado.
Précision utile, une double lecture est toujours possible avec moi Rolling Eyes
Enjoy ^^


Le petit chien est mort


C'était les meilleures vacances au monde. Ce horse-trip dans les vastes steppes mongoles, quelle idée loufoque, il n'y avait que Sam pour venir avec un projet pareil. Depuis maintenant trois jours, les fiancés se retrouvent chaque matin en plein paysage inédit. Les chevaux hennissent, manifestent qu'ils sont heureux, eux. Odd a trouvé un lien avec son cheval – qu'il a rebaptisé Kiwi –, comme si ce dernier était devenu plus qu'un cheval, presque un chien, c'est-à-dire un être vivant avec lequel on peut échanger, partager au-delà de son animalité, simplement parce qu'on a en commun le froid, la faim, l'épuisement.

« Tu sais que ce n'est pas une bonne idée de l'appeler Kiwi si ton clebs te manque autant » avait pourtant prévenu Sam. Mais quand Odd a une "zine en tête" comme il le disait si bien, il était compliqué de lui en défaire. Le nouveau Kiwi est un beau cheval, de taille moyenne selon les critères de proportion de Della Robbia qu'il appliquait aussi à son propre corps. La monture d'Odd est robuste, son encolure n'est pas fine, mais pourtant il parvient à rester gracieux – peut-être parce que cette énorme tâche claire qui dépasse le chanfrain lui a donné des yeux aussi bleus que son maître, ce qui n'est pas si rare avec cette forme de tache, mais tout de même, Odd est fier comme un coq de chevaucher un cheval aux yeux bleus. Quand il observe son nouveau compagnon, Della Robbia retrouve son petit air enfantin qui lui sied si bien. Il aime la teinte fauve de sa robe, la balzane – ces poils blancs qui remontent des sabots presque jusqu'aux genoux –, sa crinière aux reflets roussis par le soleil. Le cheval de Samantha est un peu plus grand, plus fin encore peut-être, c'est un cheval bai qui a juste une étoile de poils blancs sous le toupet, des bas de jambes noirs et une crinière très touffue et longue, elle aussi presque noire.

Ils ont pris la belle habitude de profiter un max, le soir, selon l'endroit où ils se trouvent, s'il n'y a pas trop d'obstacles, si les chevaux ne sont pas trop épuisés, si le paysage s'ouvre devant eux et déroule un long tapis de terre ou d'herbe, même sèche et pauvre, caillouteuse, mais avec au-devant un replas suffisamment long pour que tout à coup ils défassent la selle, laissent tomber les sacs, tout ce qui les entrave, sans rien se dire, se provoquant, se toisant et n'attendant qu'un signal, un cri de provocation, un clin d’œil malicieux, oui, presque tous les soirs, alors qu'ils vont bientôt s'arrêter pour bivouaquer, ils ont pris l'habitude de s'élancer et de faire la course sur quelques centaines de mètres aller et retour, à fond de balle, chevauchant à cru, profitant de l'effet de surprise, le temps de lancer un coup d'œil en arrière et de voir comment l'autre réagit.

S'il bondit sur son cheval et s'élance à son tour ou s'il prend un temps trop long, s'il refuse de partir, de jouer le jeu, s'il est trop épuisé ou si seulement il n'en a pas envie, ce qui n'est encore jamais arrivé, non, pas une seule fois, que ce soit Odd qui provoque le jeu ou Sam qui le relance, aucun des deux amants, ni aucun des chevaux n'a jamais renâclé mais à chaque fois on jette quand même un regard en arrière pour voir si l'autre suit, s'il relève le défi, s'il est capable ou s'il n'a pas envie de risquer ses dernières forces de la journée dans un pari inutile qui les amuse parce que c'est un jeu qui finit de briser les corps, de détendre l'esprit, de rompre toutes les digues de la fatigue.
Et alors simplement parce que le jour décline, que le soleil est moins brûlant, les faces rocheuses se piquant d'ombres déjà moins fortes et de coupures moins abruptes, dessinant des courbes de lumière, des nuances aussi belles que variées, des reflets mauves et jaunâtres de fin de jour, le crépuscule allant baigner d'un flou grisé l'horizon et les montagnes, le ciel et les plaines en contrebas, alors qu'on se lance à corps perdu, le corps penché sur le cou du cheval, le nez et la bouche en prise avec la crinière et les mains refermées sur les touffes de crin, les jambes plaquées contre les flancs qui s'agitent et les chevaux qui accélèrent toujours plus la cadence en fendant le vent.
Ce qui électrise Odd et Sam dans tout cela, c'est cette bestialité, la sueur coulant dans le dos et glissant dans les cheveux, sur le front, aveuglant les yeux, ruisselant sur la poitrine, la sueur et la fatigue, la crinière et la poussière qui dégagent cette odeur et cette enivrante chaleur de l'animal et les vibrations de son corps, sa vitesse, sa fougue et sa force qui résonnent dans les bruits des sabots et des fers. Ce claquement, martèlement, roulement sec frappé, rythmé, toujours avec le même son syncopé plus ou moins rapide, plus ou moins fort, jamais défaillant, d'une exactitude multipliée par chaque cheval lorsqu'il s'élance comme l'écho de l'autre, avec la même précision, les chevaux libérant toute leur énergie et cette puissance prête à jaillir alors qu'on la croit à sa limite...
Mais non.
Après une journée où ils avaient grimpé, trotté, où ils s'étaient arrêtés des heures à ne rien faire (sauf si on considère que brûler au soleil est une occupation en soi), ça repart, un coup de talon, un geste dynamisant la bête, les chevaux partageant l'excitation entre eux, le défi devient le leur, ça dure ce que ça dure, c'est court parfois, quelques centaines de mètres avant de retomber, de s'essouffler, de se calmer, humains et chevaux, de se dire que c'est fini, ça finit, on finit par s'arrêter oui... et même ça, c'est difficile : souffler, retrouver peu à peu son rythme habituel, sa respiration.

Tous les soirs ou presque, Odd et Sam s'autorisent cette course folle et ne disent rien de plus après. Parfois ils rient sans trop savoir pourquoi, sans raison particulière. Et puis le rire se tarit, au moment où ils sortent les gamelles pour dîner. Les chevaux aussi savourent longtemps ce moment. Ils le montrent à leur façon, hennissant, cherchant à se frotter contre leurs propriétaires d'une semaine, cette manie qu'ils ont d'en revenir toujours aux curieux êtres roses, s'agitant comme pour en redemander, déjà impatients de recommencer une nouvelle épopée. Une sonnerie du portable cellulaire emprunté pour l'occasion vint rompre ce moment magique. Odd décrocha. C'était Alexis au bout du fil. Le petit-frère de Sam. Il n'eut qu'une phrase à dire, entrecoupée de sanglots :
« Le petit chien est mort. »


Odd se réveilla en sursaut. Il venait de revivre sa première grande chevauchée qui, heureusement, ne s'était pas terminée de cette façon. C'était aussi la première fois qu'il avait pris des vacances avec Sam. Ils n'avaient même pas emmené Kiwi avec eux à ce temps-là... Si son souvenir était bon, son chien était resté dans l'appart qu'il partageait avec Ulrich à l'époque et il avait assez confiance en Stern pour savoir qu'il ne laisserait pas dépérir la boule de poils. Odd tenta de chasser ce souvenir transformé lors du songe en battant les cils de plus en plus, pour s'éveiller peu à peu. Les yeux ouverts dans l'obscurité, il ne reconnut rien. Ni la chambre. Ni la petite table de nuit. Ni le lit. Il lui fallut quelques secondes pour se familiariser avec ces formes étrangères avant de s'adosser au mur et de s'essuyer le visage, couvert de sueur, avec le revers de la manche de son pyjama violet. Pourquoi ce rêve revenait-il encore ? Avait-il un lien avec cette adrénaline constante qui le rongeait depuis la fin de l'ère Lyoko ? Depuis qu'ils avaient coupé le Supercalculateur, Odd cherchait désespérément un moyen de mettre fin à son comportement à cent à l'heure qui s'aggravait de jour en jour. Son corps, en manque d'action, cherchait un échappatoire où il pourrait à nouveau se défouler. C'était habituel. Mais ce soir, cette nuit même, Odd sentait, tout au fond de lui, que quelque chose n'allait pas. L'appendicite peut-être ? Inquiet, il appela dans la nuit :

« Sam ?
Dos tourné, la trentenaire ne bougea pas. Odd attrapa son épaule et la réveilla à l'aide d'une caresse disons... relativement brusque :
— Tu dors ?
— Plus maintenant.
— Je... je peux te poser une question ?
— C'est vraiment nécessaire à trois heures du mat' ?
Néanmoins, Sam se retourna vers son bien-aimé, lui déposa un tendre baiser sur le nez et cala sa tête au plus proche de Della Robbia.
— J'écoute.
Odd baissa d'un ton – les pleurs fictifs du gamin résonnaient encore sous son crâne :
— Pourquoi... (Il hésita un bon moment avant de reprendre.) Pourquoi on ne voit plus Alexis ? »

Durant une seconde, rien ne bougea. Puis Sam écarta les draps et s'assit au bord du lit, lui tournant de nouveau le dos.
Le silence semblait tout à coup chargé de tension, d'hostilité.
Elle se frotta rageusement la bouche, comme dégoûtée par le baiser qu'elle venait de lui accorder, avant de prévenir d'une voix rauque :

« On va retourner voir Jérémie. C'est ton ami, tu peux lui faire confiance, il a dit qu'en une opération le problème pouvait être réglé ! Il a fait le même pour tous les anciens Lyokoguerriers, il sait ce qu'il fait. Tu te souviens de ce qu'il a dit ? En tant qu'ados, au moment même où le cerveau est en plein développement, vous avez emmagasiné beaucoup plus de souvenirs que la normale avec tous ces sauts dans le temps. Du coup, le risque d’Alzheimer est d'autant plus élevé, tu t'en rappelles vraiment pas ?
— De quoi tu parles ? Merde, je n'y comprends rien, tu ne veux pas être plus claire ?
— Je vais lui téléphoner. On va prendre rendez-vous à l'hôpital.
— Pourquoi tu dis ça ?
Elle lui jeta un regard méprisant par dessus son épaule :
— Tu m'as menti. Tu nous as mentis, à Jérémie et moi. Tu nous as racontés que tu ne souffrais pas d'autres troubles psychiques. Qu'il n'y avait que ce problème d'adrénaline constante... Mais visiblement tu perds la boule, comme Yumi et Ulrich avant toi, je ne veux pas que tu deviennes comme eux. »

Odd comprit qu'il venait de commettre une gaffe, sa question, pourtant innocente à la base, venait de révéler un nouvel abîme dans sa tête. Il ne voyait que la nuque de Samantha, ses longs cheveux sombres, son dos étroit, mais il devinait son abattement, sa colère aussi. A quoi bon nier l’évidence ? Il était en train de la perdre... et ça ne datait pas d'hier. Elle venait sûrement d'inventer une histoire à dormir debout pour le perturber. Odd se glissa sous les couvertures, mais à bonne distance de Sam, et réfléchit à ce choix qu'il avait fait, celui de l'épouser. Pourquoi avait-elle exigé un tel serment ? Craignait-elle toujours d'éventuelles infidélités ? C'est donc pour ça qu'elle se montrait frigide au pieu, crispée par la présence sous-jacente d'une éventuelle troisième personne attendant son mari dans une sordide chambre d'hôtel ? C'est vrai qu'il avait craqué l'an passé, une seule fois, et elle l'avait su. Claire Girard qui avait refait surface et le verre de trop, voilà comment il avait tenté de justifier cette incartade. C'était la seule, en plus de vingt ans d'amour passionné, mais Sam doutait de la sincérité d'Odd depuis ce dérapage. La réputation sulfureuse qu'il avait lui-même alimentée à Kadic lui jouait toujours autant de tours, ce n'était finalement pas un cadeau d'être considéré comme un Don Juan. Arriverait-il à la rassurer un jour ? Odd n’avait aucune réponse. Sa propre personnalité lui devenait étrangère. Il remonta jusqu’au jour où il lui avait dit oui. Onze ans plus tôt, alors qu'il était âgé de vingt-sept ans.

De quoi se souvenait-il au juste ? Une sympathique propriété de Provence, des saules pleureurs, des étendues de gazon jaunies par le soleil, des rires d’enfants. Il ferma les yeux, cherchant à retrouver les sensations. Une ronde de fêtards s’allongeant en ombres chinoises sur la surface d’une pelouse. Il voyait aussi des tresses de fleurs, des mains blanches... Soudain, une écharpe en lin flotta dans sa mémoire ; le tissu virevolta devant ses yeux, troublant la ronde, tamisant le vert de l’herbe, accrochant la lumière dans ses mouvements fantasques. L’étoffe se rapprocha, au point qu’il put sentir sa trame sur son visage, puis s’enroula autour de ses lèvres. Odd ouvrit la bouche dans un rire qui se voulait tonitruant mais les mailles s’enfoncèrent dans sa gorge. Il haleta, le voile se plaqua violemment sur son palais. Ce n’était plus du lin, même plus du tissu, c’était un masque sombre qui dégageait une odeur identifiable entre mille. Du gaz chirurgical, qui commençait déjà à l’asphyxier. Il hurla dans la nuit, son cri ne produisit aucun son. Il ouvrit les yeux : il s’était endormi à nouveau... et elle aussi. Foutus cauchemars, quand tout cela finirait-il ?

Il se redressa et sentit encore la sueur sur sa peau. C’était ce voile visqueux qui avait provoqué la sensation d’étouffement. Il se leva et se dirigea vers la salle de bains, qui jouxtait la chambre. A tâtons, il trouva l’embrasure et referma la porte avant d’allumer. Il appuya sur le commutateur puis pivota vers le miroir, au-dessus du lavabo. Son visage était couvert de sang. Des traînées rouges s’étalaient sur son front, des croûtes se nichaient sous ses yeux, près des narines, autour des lèvres. Il crut d’abord qu’il s’était blessé.
Puis il s’approcha de la glace : il avait simplement saigné du nez. Il se sentit soulagé, expirant le peu d'air qui restait bloqué dans les cavités de ses poumons. En voulant s’essuyer dans l’obscurité, Odd s’était simplement barbouillé avec son propre sang. Son sweat-shirt en était trempé. Il ouvrit le robinet d’eau froide et tendit ses mains, inondant l’évier d’un tourbillon rosâtre. Une conviction l’envahit : ce sang incarnait une vérité qui tentait de s’extirper de sa chair. Un secret que sa conscience refusait de reconnaître, de formaliser, et qui s’échappait en flux organiques de son corps. Il plongea son visage sous le jet de fraîcheur, mêlant ses sanglots aux gouttes translucides. Il ne cessait de chuchoter à l’eau bruissante :
« Mais qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce que j’ai ? »

Il entendit un animal glapir joyeusement derrière lui. Pris d'une excitation soudaine, il cria aussitôt « Kiwi », se réjouissant d'avance de pouvoir se consoler en plaquant ses bras chétifs le long du corps bouillant du petit être tant aimé. Mais quand il se retourna, il ne vit qu'un misérable cocker bouclé... accompagné de Sam.

« Odd, murmura sa femme en regardant le blondinet avec un mélange de tristesse et d'agacement, Kiwi est mort... depuis bien longtemps. Alexis lui avait donné un os trop pointu alors qu'on était en Mongolie... et tu refuses de parler à mon frère depuis ce temps-là. Je commence à en avoir marre que tu fasses la même crise une nuit sur deux, il va falloir prendre une décision. Si tu ne vas pas te faire aider de ton plein gré, je te traînerais par la peau des fesses jusqu'au bureau du neurochirurgien. Et, crois-moi, tu ne veux pas que cela se produise... »
  Sujet: Nouveaux Membres : Présentez-vous !!!  
Kerry

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MessageForum: Blabla de la communauté   Posté le: Mar 26 Déc 2017 20:39   Sujet: Nouveaux Membres : Présentez-vous !!!
Salut !

Moi c'est Kerry, 22 ans depuis peu. J'ai trois passions dans la vie : la musique (heavy metal et hard rock principalement), le skate et l'écriture. C'est surtout pour ce dernier point que je me suis inscrite, pour enfin pouvoir vous commenter et éventuellement vous proposer quelques docs qui traînent depuis un moment sur mon disque dur. Mon personnage préféré de Code Lyoko est incontestablement la coolissime Samantha Knight, j'étais d'ailleurs très surprise et déçue à la fois que peu d'écrits ici la prennent en compte ! J'aime aussi beaucoup Waldo et Anthéa, je fais un peu une obsession sur eux et, là, j'étais ravie de découvrir que l'imaginaire des lieux avait pu combler le manque d'informations de la série d'origine !

J'étais tombée sur ce forum pendant les grandes vacances et je m'étais promis de m'inscrire avant la nouvelle année, voilà qui est fait ^^
J'ai hâte de vous connaître un peu plus et de découvrir tous les recoins du forum en tout cas Mr. Green

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