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Pikamaniaque MessagePosté le: Sam 03 Juin 2017 11:25   Sujet du message: Répondre en citant  
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DIMENSIO EST LÀ HAHAHAHAHAHAHAHAHHAAGHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA

Chapitre 14 : Vent d’Ouest


    Ruines du Temple des Gardiens, Thiercelieux. Aube d’un premier jour plein d’espoirs.

    L’herbe n’avait jamais été aussi verte que ce matin-là. Les gens, habituellement terrés chez eux, à l’affût du moindre danger, avaient envahi la Grande Place de la Cité, les marchés et les boutiques d’artisans. La peur ne plombait plus l’atmosphère des avenues et des artères les plus fréquentées. Quelque chose, dans l’air, avait changé. Pour la plupart d’entre-eux, ils ne savaient pas quoi, mais alors que jusqu’ici, ils vivaient résignés dans la terreur de ce vortex prêt à les engloutir, ils se sentaient maintenant différent. Ils avaient l’impression, pour la première fois de toute leur existence, que quelque chose était possible. Que tout cela n’était pas une fatalité. Ils avaient retrouvé quelque chose de fondamental : l’espoir d’un jour nouveau. Celui de voir, enfin, et après tant de temps, l’aube du jour d’après.

    « Ton retour a considérablement changé les choses à Thiercelieux, Alexandre, j’ignore si tu t’en rends compte. » Commenta son oracle, dans les ruines d’un vieux bâtiment ancien que le temps avait bien amoché. Son Gardien, toujours dans le costume trois pièces, sembla apaisé par la remarque.
    « Partout où je vais, les gens me disent cela. Vous comprendrez que je peux difficilement imaginer comment c’était avant.
    — Cela fait tellement longtemps, que je ne sais même plus à quand remonte notre dernière rencontre. Je n’arrive pas à m’en souvenir… Commenta le vieux Hence Schœneck, sondant sa mémoire le plus sérieusement du monde.
    — Vous ne vous en souvenez donc vraiment pas ? » S’enquit le jeune homme, visiblement soucieux de cette amnésie. Quand son professeur lui confirma que non, sa mine ne put s’empêcher de s’assombrir.
    « Je vois. » Se contenta-t-il de répondre, laconique. « Vous aussi, alors… » Laissa-t-il planer en suspension.

    Le sexagénaire ne comprit pas forcément, et ne chercha pas à poser la question. Schwartz avait l’habitude de diluer les informations comme il le voulait, s’il avait voulu être explicite, il l’aurait été. En l’espèce, il valait mieux qu’un Gardien conserve ses sources plutôt qu’il se dévoile à n’importe qui.
    « Et donc, vous me disiez que vous me pensiez mort, et que ce garçon là… Florent, avait été activé pour me remplacer ? Demanda-t-il soudain en amont.
    — C’est exact. Plusieurs personnes ont affirmé t’avoir vu… Exploser. Dans un laboratoire. » Alexandre conserva un silence religieux et impassible à la lumière de cette information. Il ne laissa rien transparaître de ce qu’il pouvait bien penser, encore moins ressentir.
    « Ce garçon n’est pas un Gardien. Je ne comprends pas comment un homme de votre expérience a pu le croire. 
    — Je comprends ton scepticisme, Alexandre. Pourtant, je t’assure qu’il a maîtrisé devant moi les deux principaux piliers du Gardien. Il a été immunisé au retour vers le passé alors que rien ne l’en protégeait. Il m’a semblé aussi, à plusieurs reprises, de la même pureté que toi à notre rencontre… Termina Hence en filigrane, plongeant son interlocuteur dans une réflexion intense.
    — Je ne vous en porte pas grief, Professeur. » Finit-il par dire avec un sourire bienveillant. Il posa sa main gantée sur son bras. « Ce qui se passe ici est terriblement malsain. Cette influence perverse n’épargne personne.
    — Veux-tu dire que Florent pourrait être le Dimensio dont tu as parlé au sommet de la Tour d’Astronomie ? » Interrogea subitement l’oracle, comme si cette idée n’avait pas pu être crédible dans son esprit ne serait-ce qu’une seconde.

    Le Gardien conserva pourtant le silence, prenant une grande inspiration alors qu’il se releva du banc en pierre. Tout paraissait plus coloré, plus vif à présent. Une lumière du soleil comme jamais il n’y en avait eu auparavant éclairait une partie des ruines du bâtiment. Le garçon s’en approcha alors, pas à pas, parce que c’était le chemin à prendre pour quitter l’endroit. Il s’arrêta dans l’interstice de la sortie.
    « Cela fait tellement longtemps que vous vous battez ici, Professeur. Depuis l’arrivée de cet homme venu d’ailleurs, Gabriel Oswald, les choses se sont beaucoup accélérées à Thiercelieux. Pourtant, après tout ce temps, et malgré tout ce que vous avez vécu ici, vous ne vous êtes jamais interrogé sur le pourquoi. Vous avez été dans la réaction, vous avez été dans les confrontations. Alors, je me permets de vous le demander, moi, Professeur Schœneck. » Schwartz pivota sur ses talons. Son visage apparaissait plus solennel que jamais. « Vous souvenez-vous pourquoi vous en êtes arrivés là ? Vous rappelez-vous, de ce que vous faisiez, à la veille du premier jour de chaque cycle ? ».
    Hence ne parvint pas à répondre. Troublé, il tenta à nouveau de se remémorer ce qui s’était passé avant l’entrée dans le cycle sans fins de Termina. Que faisait-il juste avant ? Il n’en savait rien. Il n’arrivait pas à remettre, concrètement, le doigt sur ses souvenirs.

    « Inutile de me répondre, Professeur. Je connais déjà la réponse, de toute façon. Vous n’arrivez pas à vous en rappeler. » Vint clore Alexandre, avec une voix calme, mais dont la gravité ne cherchait pas à être masquée. Tournant de nouveau les talons, il se mit à regagner les ruelles ensoleillées de la cité, sans prendre le temps d’écouter ce que son mentor avait à répondre.
    « Je dois aller voir ce Florent. J’ai des choses à discuter avec lui. ». À nouveau, et comme il en était coutumier, l’oracle avait plus appris de son élève, qu’il ne lui avait enseigné quelque chose. Malgré le mystère entourant la question de ses souvenirs, visiblement verrouillés, c’était avec une émotion certaine que le protecteur retrouvait enfin, après tant de recherches, celui qu’il considérait déjà comme le plus grand Gardien de tous les temps. Il allait faire des miracles.

    ***


    Le Hall de Sécurité, Thiercelieux. Matin d’un premier jour plein d’espoirs.

    « Guerrier de la Lumière, as-tu entendu tout ce que cet usurpateur disait ? » Interrogea la conscience de Florent, après lui avoir fait écouter toute la conversation qu’Alexandre venait d’avoir avec son Oracle. « Cet usurpateur tente déjà de te retirer ton mentor, il s’approprie petit à petit la confiance de tous ici, parce qu’il détient des pouvoirs hors normes, mais ta conscience sait que ce n’est pas le vrai Gardien. Ta conscience sait que tu dois, au contraire, les protéger de lui. C’est de ta responsabilité, toi, ô Guerrier, qui détiens la puissance de la lignée des Gardiens. » Insista-t-elle, avec la même bienveillance, laquelle se dégageait autrefois du garçon croisé au Hall de Sécurité.
    « Je… Je n’en sais rien. » Se répéta-t-il à lui-même, parce que, à l’évidence, il parlait seul. « Il avait les mains brûlés, et il a réussi à lancer un retour vers le passé. C’est un prodige que seul le vrai Gardien pourrait faire, et moi… Moi, je n’en suis pas capable. » Fit-il en serrant les lèvres, et en fermant le poing.
    « Guerrier de la Lumière, tu es bel et bien le héros de légende. Il ne peut y avoir deux Gardiens ensemble, si l’un est activé, c’est que l’autre est forcément mort. Ton amie, chevalière du temps, n’était-elle pas morte depuis longtemps, lorsque, sous les traits d’un Cavalier de l’Apocalypse, elle a voulu briser le cycle temporel de Thiercelieux ? Interrogea cette voix, plus que lucide quant à la situation.
    — Je… Je n’en sais rien… Mais… Ce n’est pas juste… Bafouilla-t-il.
    Ô, Gardien, les arrivées providentielles sont toujours les plus mystérieuses, les plus secrètes. Alexandre Schwartz était un Grand Gardien, mais il est d’ores et déjà tombé au combat, contre le Fléau. Pourquoi serait-il revenu maintenant ? Pourquoi à cet instant ? » Les questions posées avaient la force de leur pertinence. L’adolescent ne sut pas quoi répondre. « L’influence perverse du Fléau se répand insidieusement dans Termina. Je ne peux décider à ta place ce que tu dois faire, évidemment, mais, ô, Gardien, ta mission ne doit pas être abandonnée. Au fond de toi, tu sais déjà ce qu’il te reste à faire. Parce que je le sais, parce que nous sommes qu’un… » Laissa pendre sa conscience, en suspension.

    Hämälaïnen poussa une grande inspiration, rouvrant les yeux, et se remettant sur ses deux jambes. Il était déjà midi, et il n’avait pas quitté le Hall de Sécurité. Visiblement, personne n’avait pris le soin de venir le déranger. Il se demanda s’ils avaient peur de lui, ou s’ils avaient compris que hormis pour Samuel, il n’existait plus de marges de négociations.
    Poussant la porte de l’entrée, le garçon se hissa à l’extérieur du laboratoire. Il passa les couloirs déserts, remonta les escaliers jusqu’au centre de contrôle du calculateur.

    Anselm se trouvait assise sur le siège, seule. Elle triturait ses mains comme si celles-ci la gênaient. Lorsqu’elle vit son ancien ami apparaître, son teint devint plus livide.
    « Tu es enfin sortie de ta chambre. Lâcha-t-elle, mauvaise.
    — Pas pour te parler. » Lui répliqua le jeune homme, cinglant, se dirigeant vers le monte-charge de sortie. La rousse quitta son siège en trombe et s’interposa sur son chemin.
    « Qu’est-ce qui se passe ici ? Florent, nous étions amis. Je t’en prie, prends le temps de m’expliquer. » L’intéressé lui jeta un regard noir. Il chercha à passer, en la contournant, mais celle-ci continua de se mettre sur son chemin.
    « Laisse-moi passer, Anselm.
    — Florent, il n’y a plus personne ici. Samuel est parti, je ne sais pas où il est. Il n’est pas revenu. Flora… Flora, il n’existe plus aucune trace d’elle, elle a comme été effacée, définitivement. Gabriel ne me répond pas, il n’est pas encore arrivé, alors que d’habitude il est toujours là…
    — Et quoi, tu veux que je te dise quoi ? Bravo, tu es toujours chef de la Desmose, mais il n’y a plus qu’un membre dedans à l’évidence. » Lui cracha-t-il au visage, sarcastique. La lycéenne serra les poings. Une remonte d’acide corrosif voulait sortir verbalement de sa bouche. Elle n’en fit toutefois rien, parce qu’il lui fallait surtout comprendre maintenant.
    « Tu as entendu comme moi… Ce garçon, il a dit que nous étions dans une prison, pris au piège avec le plus grand sadique de l’univers. Est-ce que c’est vrai ? » Cette question agaça le brun au plus haut point, mais pas tant contre son ancienne amie que contre cet Alexandre. Il mentait, c’était obligé. Arrivant de nulle part, et prétendant professer la bonne parole, aux dépens des années de travail entrepris par son groupe, puis par son parcours, certes court, aux côtés de son protecteur. Il n’avait pas le droit de lui retirer cela, surtout pour un mensonge aussi grotesque.

    « Anselm, non, juste non. Ce n’est pas le vrai Alexandre, ce n’est pas celui qu’on traquait il y a encore quelques semaines. Il se fait passer pour le vrai Gardien, mais je suis le vrai Gardien, et je te dis que ce type a une influence perverse sur tout le monde ! » Grommela-t-il. La scientifique parut surprise d’une telle agressivité, en même temps que plus rassérénée. Peut-être s’était-elle sentie misérable l’espace d’un instant, mais elle venait de sentir comme une faille sous sa carcasse de petit-garçon-capricieux-et-parfait.
    « Oh, wow. » Commença-t-elle, plus victorieuse. « Pourtant, tu as jeté un œil aux caméras de la ville ? Tu as enregistré ton journal comme tu savais si bien le faire ? » Commença-t-elle, inquisitrice. Son interlocuteur s’agaça de son impertinence, mais se contenta de tirer une mine fermée au premier abord. « Si tu l’avais fait, tu aurais pu constater que… tout ou presque a changé à Thiercelieux. C’est une belle journée comme nous n’en avons rarement eue jusqu’ici. Les oiseaux chantent, les roses fleurissent, il fait un beau soleil, que le vortex ne parvient pas à masquer… On dirait bien que quelque chose cloche ici, parce que les gens sont heureux. Alexandre ne semble pas y être pour rien. » Conclut-elle, venimeuse.
    C’en fut trop pour le prétendu Gardien, lequel ne put pas s’empêcher de la pousser virulemment contre le mur. Ses gants blancs masquaient toujours ses mains carbonisées. Il en retira un pour faire bonne mesure.
    « Alexandre n’est pas le Gardien. Il n’est plus le Gardien, le Gardien est mort, tu as compris ?! Il est mort, et ça, c’en est la preuve ! » Désigna-t-il en montrant sa main.

    Dans le même temps, les portes du monte-charge s’ouvrirent. Samuel Parsons, le visage éteint, s’avança sans prendre la peine d’étudier la situation de violence dans laquelle se trouvait “ses deux amis“. Anselm, au sol, ne prit pas longtemps pour se relever, palpant de ses mains un retour sur ses deux jambes.
    « Le pouvoir te monte à la tête Florent, c’est pathétique. Regarde-toi, tu pètes plus haut que ton cul maintenant que tu es Gardien, et tu refuses d’accepter que t’as juste vécu une erreur de casting ! »
    Furibond, le garçon balança contre son amie un geste plein de haine, que ses pouvoirs ne maîtrisèrent pas, et qui griffèrent au sang la poitrine de la Desmose-guerrière. Ce râle de souffrance en fut trop pour Parsons, qui venait d’arriver à leur niveau.

    « Assez ! » Hurla-t-il dans un élan de voix qu’on ne lui connaissait pas, alors que sa meilleure amie d’enfance s’était jetée sur l’autre lycéen. Ceux-ci s’interrompirent, et lui jetèrent un regard circonspect.
    « Flora est morte. Elle a rejoint Daniel. Ayez un peu de respect pour les défunts au lieu de vous battre comme des gosses. » Le visage de Dubois s’assombrit. Celui de Hämälaïnen resta impassible.
    « Je sais… Je n’ai… Toujours pas compris ce qui lui est arrivée. Elle a tenté de me tuer, et puis… Elle a disparu.
    — Il faut suivre un peu Anselm. » Corrigea le blond, excédé. « T’étais à nos côtés au sommet d’la tour. T’sais qu’un Cavalier de l’Apocalypse l’a possédé, c’tait pas ce que tu as vécu toi aussi Florent ? Elle était plus elle-même, ça faisait longtemps qu’elle était morte. L’vrai coupable, c’est Gabriel. Il l’a tuée, et ce monstre après s’en est emparé… » Lui lâcha-t-il, agressif. Leur leader de plus en plus contestée monta au créneau.

    « Vous diabolisez Gabriel, toujours Gabriel, bientôt Gabriel sera responsable de la pluie aussi. Beugla-t-elle virulemment, posant une main contre ses plaies.
    — Oui, sur ce point Anselm a raison. Gabriel n’y est pour rien, ce n’est pas parce que la copie conforme d’Alexandre Schwartz l’a dit que vous devez le croire comme si c’était le messie. » Termina le garçon, en serrant un peu plus le gant autour de son poignet.
    « Sérieusement, tu m’as écorché pour me donner raison ensuite… » Fit-elle avec un sourire rageur. Samuel leva les yeux au ciel, et tourna les talons pour rejoindre sa chambre sans rien dire de plus. Florent, quant à lui, s’approcha de la rousse, et posa une main sur son ventre. Elle ne voulut pas se laisser faire, aussi se débattit-elle, mais avec son autre bras, il bloqua ses gestes de furie. Au bout d’une minute, ses plaies superficielles finirent par disparaître.

    D’un coup de bras, la scientifique se retira de son emprise.
    « N’espère pas que je te dise merci. » Lui balança-t-elle, assassine, tandis que le prétendu Gardien se releva.
    « Je n’en attendais pas moins de toi Anselm. Mais je ne suis pas comme toi, heureusement, moi quand je blesse les gens je sais m’excuser. Prends ceci comme un cadeau d’adieu, et comme le fait que je ne veux plus jamais te revoir. » Affirma-t-il en se retournant pour regagner le monte-charge.
    « Et toi, étouffe-toi bien dans ta haine contre le vrai Gardien ! » Répliqua-t-elle en guise de dernier poison.

    Cette remarque énerva sincèrement l’intéressé. Comment cette espèce de pauvre truie hystérique et nymphomane osait-elle ? Il ne lui devait rien, de toute façon. Oui, il ne lui devait rien. Cette pensée le conforta lorsqu’il entra dans la cabine, parce que lui était la justice.

    ***


    Hôpital de la Providence, Thiercelieux. Midi d’un premier jour plein d’espoirs.

    Antonin se tenait aux côtés de Gabriel Oswald, dans un petit ascenseur de service miteux. Celui-ci descendait à vive allure les étages souterrains du complexe hospitalier de la Providence dans un silence religieux. Lorsque celui-ci ouvrit ses portes, il fit apparaître un corridor sale, mal entretenu, aux lumières de morgues déprimantes. Différents gardes municipaux se trouvaient tout au long des portes contigües à cet espace.
    D’un geste de main, le valet du Maire invita l’étranger à le suivre dans cet endroit glauque à souhait. Ils parcoururent plusieurs mètres avant d’arriver à la dernière salle du complexe, où trois gardes surveillaient l’entrée avec zèle. Les contrôles d’identité effectués, le service d’ordre se retira de la porte et leur permit d’entrée.

    La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était sombre à souhait. Il n’y avait aucune source de lumière, seule une petite bougie allumée laquelle permettait de distinguer les contours de ce qui s’y trouvaient. Un lit d’hôpital, ainsi qu’un bureau où une fleur fanée n’avait vraisemblablement jamais été changée depuis longtemps, ainsi qu’un homme, affaibli, considérablement diminué, vautré au fond de son matelas.
    « Qui… Qui est là… ? » Demanda-t-il, la voix fatiguée et méconnaissable. Antonin s’approcha du vieil homme aux cheveux poivre-et-sel, et lui prit sa main pour la serrer et la réconforter.
    « Francis, c’est moi, Antonin. Je t’ai amené Gabriel comme tu me l’as demandé. » Dans un râle de fatigue, le bourgmestre racla sa gorge. Grayson s’approcha un peu plus, et constata que son patron portait des lunettes de soleil.
    « Qu’est-ce qui vous est arrivé… ? » Interrogea alors prudemment le garçon, lequel s’attira les foudres de son valet, tandis que l’interpellé respira fortement à l’écoute de la question.
    « Gabriel, allons en discuter à l’extérieur.
    — Non… Non… Ce n’est pas la peine… » Expira difficilement le quinquagénaire, qui, la main tremblante, approcha ses doigts de ses lunettes pour les retirer.

    Gabriel retint son souffle, mais lorsqu’il vit les bandages sur les yeux du politicien, il resta un temps interdit. Comme pour demander une confirmation béate, il finit par lâcher une question. La question.
    « Vous êtes devenu aveugle ? ».
    Il y eut un nouveau temps de silence. La question du vingtenaire touchait au but, mais ne comprenait pourtant qu’une partie de la réponse. « Pas exactement. » Finit d’ailleurs par lâcher Underwood, plus fermement, et moins hésitant. « Antonin… Dites-le-lui… ».
    Le valet du maire hocha la tête, capta le regard de son interlocuteur. Il ne semblait avoir aucune confiance en lui, et pourtant, ne se permettait pas de remettre en cause les ordres de son maître. Quelque part, le terrien se demanda s’ils étaient pareils tous les deux, ou s’ils projetaient.
    « Francis n’a plus d’yeux. Ce matin, nous l’avons retrouvé à terre, dans son bureau, souffrant énormément. Il a été transféré immédiatement à l’hôpital de la Providence, mais nous avons arrêté de financer l’hôpital il y a trois mois, quand nous sommes arrivés à court de liquidités. Ses yeux, eux… Ont totalement disparu. Ils ont été comme désintégrés, et il ne se souvient plus de rien. » Déclara calmement Antonin, qui ne pouvait cependant pas cacher son inquiétude.
    « Antonin… Laisse-nous seuls s’il te plaît… Je dois m’entretenir avec M. Oswald. » Celui-ci parut surpris, et observa les deux hommes tour à tour. Pourquoi ne pouvaient-ils pas rester, lui qui était si proche du Maire ? « Antonin, ne rends pas les choses plus difficiles qu’elle ne sont. » Déclara le politicien dans une quinte de toux. Ce dernier hocha la tête, et, le pas lent, finit par se retirer hors de la chambre d’hôpital.

    « Gabriel… Approche mon grand… » Demanda le vieil homme en lui tendant le bras. Le franco-canadien, visiblement mal-à-l’aise, eut un temps d’hésitation, mais finit par le rejoindre sur les bords du lit.
    « Monsieur. Se contenta-t-il de dire, laconique.
    — Gabriel… J’ai menti… » Commença-t-il par dire. Par réflexe, le vingtenaire regarda derrière lui pour vérifier que personne n’écoutait. « Je me souviens de tout, Gabriel… Mais je ne vois plus rien… Je ne visualise plus rien… J’ai oublié tout ce qui pouvait être le fait de voir… Et pourtant… Je sais ce qui s’est passé… Je sais ce qui s’est passé, même après ma mort… J’ai récupéré tous mes souvenirs… Gabriel… Il y a quelque chose ici… Je… Je n’y croyais pas… Mais…
    — Alexandre Schwartz a raison ? Cet endroit est une prison ? » Underwood expira longuement l’atmosphère de la chambre. Il prit le temps de réfléchir, baladant ses mains pour trouver le contact physique auprès de son protégé.
    « Oui… Je l’ai rencontré… Gabriel… Je l’ai vu… Mais je ne le visualise plus… Alors que pourtant… Je l’ai vu… Je l’ai aperçu…
    — C’est lui qui vous a fait cela… » Conclut Grayson, glacé. Son patron se racla la gorge, hocha la tête pour l’affirmer. Sa barbe mal rasée et sa peau en carton semblait toutefois rendre son état plus faible encore qu’on ne le pensait.

    « Pourtant, il y a quelque chose qui a changé ici, monsieur. Je n’ai jamais vu Thiercelieux aussi coloré, et aussi vivant, heureux depuis mon arrivée ici.
    — Ce n’est que le calme avant la tempête… Si Alexandre Schwartz est revenu, si le Vrai Gardien que nous avons vus mourir toi et moi est sorti de sa tanière… ce n’est pas une bonne nouvelle. C’est, au contraire… Que la situation est plus grave que jamais…
    — Mais pourquoi vous a-t-il permis de vous souvenir de tout cela ? Quels sont ces pouvoirs infinis que cette chose semble avoir ? Et puis… Pourquoi est-ce qu’il y a deux Gardiens maintenant ? Interrogea l’étranger, d’une voix plus vive et sincèrement plus inquiète.
    — Il y a … Des sous-sols, là où se trouve l’hyperclaculateur… Des trappes, plusieurs trappes. Elles mènent à une sorte de caisson… Comme celui que tu m’avais montré… »
    Oswald parut outré de cette révélation. Il se recula un instant, pris de doutes sur les intentions de son patron.
    « Oh… Gabriel… Je sais ce que tu te dis… Mais… Je viens à peine de m’en souvenir… Je l’avais découvert quand je me réveillais dans cette salle… Mais à chaque fois, je l’oubliais. Et maintenant… Je me rappelle de tout… » Cette explication ne convint le terrien qu’à moitié. Il avait appris au cours des dernières vingt-quatre heures, que le Maire avait été retrouvé mort dans la salle de l’hypercalculateur, c’était qu’il avait su y accéder en-dehors des horaires habituels. Bien qu’il n’avait pas osé poser de questions à ce sujet, pourquoi était-il allé là-bas ? Il ne peut s’interdire de poser la question, laquelle plongea Underwood dans un silence confus.

    « Gabriel… Est-ce que tu me fais… confiance ? » Demanda-t-il en se rehaussant, sur son matelas, les bras à la recherche d’un contact physique. Oswald se mordit les lèvres. Il n’était pas venu pour cela, à l’origine. L’espace d’un instant, il se remémora le Projet Renaissance, la Terre, tous les gens qui l’avaient côtoyé. Son ancien monde le manquait. La terre, Paris, Dublin, l’Allemagne, les zones contaminées. De tout ceci, il avait l’habitude, mais ici, tout était différent. Il ne retrouvait rien de ce qu’il avait connu auparavant, à part les choses les plus étranges et les plus détestables de son ancien monde, comme ces calculateurs quantiques, ces caissons, ou cet étrange fonctionnement à l’énergie vitale pour la Grande Arche et les machines de l’hypercalculateur.
    « Tu doutes… » Finit par conclure le quinquagénaire après que son garçon n’ait pas répondu. « Tu doutes, parce que tu penses à ce que tu faisais avant… Parce que je suis plus faible, maintenant… Mais… » Commença-t-il dans une quinte de toux. « Tu peux être mes yeux et mes oreilles Gabriel Oswald. Mon cerveau lui, est resté intact. Et… J’ai besoin de toi. ».
    Cette dernière phrase arriva à faire fondre, quelque part, le bloc d’indifférence que le vingtenaire s’était forgé à force des fausses compassions. L’estime était pourtant, et pour lui-même, une chose bien plus importante.

    « Non, mais, bien sûr que je suis à vos côtés monsieur. Vous avez besoin de moi comment ? ». 

    Un sourire contenté apparut sur les lèvres du bourgmestre. Tendant son bras frêle, il chercha à l’enlacer, puis tenta de se relever, se posant près de son oreille.
    « Je vais t’expliquer… Il faut vite que tu retournes au Palais Municipal… Avec Antonin, pour lancer l’enregistrement du discours ce soir… C’est absolument capital… ».
    Grayson se montra plutôt surprit par une telle requête. Un discours, d’habitude, n’était jamais très important. Le fait que son patron lui exige d’y aller lui sembla fumeuse, d’autant qu’il ne s’agissait visiblement pas d’une mission-suicide, surtout vu le contexte actuel et les dernières révélations. Il y avait bien plus important !
    « Gabriel… » Geint-il en serrant son bras. Cela sortit l’intéressé de sa torpeur. « Je t’en prie… Il n’est pas temps de réfléchir… Fais ce que je te dis… C’est très important… C’est même vital. Absolument vital. » Rajouta-t-il, plus inquisiteur.
    Le jeune homme inspira grandement, et confirma son intention de mener à bien cette mission, aussi baroque lui apparaissait-elle.

    ***


    Grande Place de Thiercelieux. Après-midi d’un premier jour plein d’espoirs.

    Attablés à la terrasse d’un café de la Grande Place, Florent se triturait les méninges, le visage cerné, alors que Camille, en face de lui, prenait un plaisir certain à accompagner son nouvel ami dans cet endroit. Cela faisait plusieurs heures qu’ils discutaient maintenant, se remémorant leurs rencontres, apprenant à mieux se connaître, parce qu’au fond, après plusieurs jours passés ensemble, ils restaient des inconnus l’un pour l’autre. Par ailleurs, la facilité déconcertante avec laquelle il comprenait maintenant ce qu’elle mimait avait grandement fluidité leur échange.
    « Peux-tu au moins considérer que le retour d’Alexandre est vraiment surprenant à plein d’égard ? » Tenta-t-il alors d’insister, tandis que la fille aux cheveux blancs avait fait botté en touche chaque fois que le sujet fût évoqué.
    « Je ne m’y attendais pas, c’est vrai. Mais je ne pense pas qu’il te soit hostile, Florent. Au contraire, ceci est très surprenant, et cela ne remet pas en cause ce que tu es. » Dit-elle avec bonhomie.

    Tout autour d’eux, il y avait une certaine foule, laquelle se plaisait en des distractions moyenâgeuses. Des troubadours chantaient, des forains commençaient à rempiler leurs affaires, il y avait beaucoup de monde dans toutes les brasseries, parce qu’une force inédite leur procurait cette sérénité que maintenant, tout irait pour le mieux. Personne n’était épargné, et malgré tous ces visages vagues aux traits oubliés, Hämälaïnen devait reconnaître que cet endroit n’avait pour le moins rien à voir, avec celui qu’il avait côtoyé jusque-lors.
    « Ce n’est pas possible. Il y a vraiment quelque chose qui clôche Camille. Je t’en prie, il faut que tu me croies. Moi aussi je voudrais vraiment penser qu’Alexandre est revenu, ce garçon dégageait une telle aura quand j’étais dans la tanière des enfants perdus… Mais… Il a quelque chose de différent, et puis. » Il se mordit les lèvres, jaugeant que tout n’était pas non bon à dire. « Puis, quelque chose me fait avoir la véritable conviction que ce n’est pas le garçon que l’on connaît ».

    Camille posa sa main sur celle de Florent. Ce geste affectif l’agaça de nouveau, il détestait ce genre de manières infantilisantes et tellement faibles.
    « Regarde Florent, c’est formidable. Jamais Thiercelieux n’avait été aussi heureux. Jamais nous n’avions été aussi insouciant, et cela a un côté étrange je le reconnais. Mais c’est aussi reposant de prendre une pause, pour une fois. Le vortex est protégé, moi je suis parfaitement sereine maintenant. Je vous aiderais quoi qu’il en soit à retrouver ce Dimensio. 
    — Oh, assez ! » Déclara le garçon en frappant contre la table. « Tu es trop naïve, Camille. Je t’aime beaucoup vraiment tu es une de mes amies proches, mais il se passe quelque chose ic… » L’adolescent ferma son clapet.
    Il venait de voir, derrière elle, la silhouette d’Alexandre. Il portait toujours ce costume au nœud Windsor. Déglutissant un peu, son interlocutrice comprit que quelque chose clôchait. À son tour, elle se retourna. Un soupçon d’émotion se figurant sur son visage.

    « Qu’est-ce que tu fais ici ? » Interrogea le nouveau Gardien, le ton péremptoire. Schwartz se rapprocha d’eux, la mine toujours aussi sereine qu’à l’accoutumée.
    « Je voudrais parler avec toi, Florent. » Déclara-t-il simplement, posant son bras sur l’épaule de la femme aux cheveux blancs, comme pour la saluer après un temps infini passé loin de l’autre.
    « Lâche-la ! » Hurla-t-il alors comme un enragé. Camille, très surprise, se dégagea de l’emprise de son ami et se recula un peu brutalement contre une autre tablée contigüe à celle où elle venait de boire un soda. Surpris d’une telle virulence, le garçon à la cravate se montra circonspect et analytique.
    « Je te trouve bien familier avec moi, alors que nous ne nous connaissons pas.
    — Ahah ! » Fit-il alors dans un rire dément. « Bien sûr que l’on se connaît, on s’est déjà rencontrés. Si tu étais vraiment Alexandre, si tu étais vraiment le Gardien, si tu étais vraiment la justice, c’est une chose que tu saurais ! ».
    Les sourcils d’Alexandre devinrent alors plus sévères. Il conserva cette manie silencieuse de réfléchir, laquelle rendait son esprit impénétrable. Le lycéen profita de ce silence pour l’apostropher derechef. « Tu vois, Camille. Tu vois, c’est exactement ce que je craignais, c’est exactement tout ce que je te disais ! Cette chose n’est pas Alexandre, il essaie de vous le faire croire depuis le début, mais… » Il sentit son cœur battre plus intensément. « Il ne me trompe pas, moi. ».

    L’autre Gardien parut alors fasciné, mais se contenta toujours du silence. Il adressa un regard à son amie, laquelle semblait visiblement perdue. Les arguments avancés par Florent, à force d’être répétés, devenaient de plus en plus crédibles, au moins pour lui accorder un doute et non pas une confiance absolue.
    « Tu n’es pas le Gardien de l’Équilibre des Forces, Florent Hämälaïnen. » Finit-il par déclarer, laconique, comme à son habitude. Ce propos outra furieusement le jeune homme, lequel devint rouge de colère. Cependant, il voulut se contenir, parce que des gens se trouvaient tout autour de lui, parce qu’il n’était pas prêt à combattre ce qu’était cette chose.

    « Ô, guerrier de la lumière, entends ma prière. » Manifesta alors sa conscience. « Tes intentions se vérifient bel et bien, et tu as maintenant le devoir de protéger Termina. Cet être polymorphe n’est pas Alexandre, ma lucidité me permet de te le dire. » Commenta-t-elle plus avant. Troublé par ses pensées internes, le regard absent, Schwartz remarqua immédiatement le changement d’attitude du garçon, lequel se manifesta chez lui par un regard de plus en plus curieux, plus autiste d’une certaine manière.
    « Il y a quelque chose qui est en train de te parler, Florent Hämälaïnen, je le sens… » Interrogea-t-il au bout d’une minute. Camille assistait à toute cela sans trop comprendre. Elle ne savait par ailleurs, pas qui croire et à qui faire confiance.
    « Ça non plus, tu ne sais pas ce que c’est… » Répondit-il avec un rire mauvais. « Tu te prétends après être Gardien ? Mais tous les Gardiens sont censés entendre cette voix, tous ! Et toi tu ne l’entends pas ? Mais… je ne sais pas ce que tu es, mais tu ne m’auras pas, tu ne nous auras pas ! » Continua-t-il de beugler de plus en plus colérique.

    Le regard de son interlocuteur s’assombrit. Florent ne comprit pas immédiatement pourquoi, aussi s’arrêta-t-il de parler, jusqu’à ce qu’il ne reste que le silence de la terrasse de café. Un silence pesant, lequel mettait le lycéen plus que mal-à-l’aise.
    « Florent. » Commença-t-il au bout d’un court moment. « Les Gardiens de l’Équilibre n’entendent pas de voix. Ils n’entendent jamais de voix. Aucun d’entre-eu n’en a jamais entendu. » Les traits de l’adolescent se défigurèrent.
    « Menteur ! » Hurla-t-il. « Menteur ! Menteur ! Menteur ! Menteur ! » Des plaques rouges apparurent sur sa peau, comme s’il fût au bord de l’apoplexie. De ses bras, il prit la petite table carrée sur laquelle il avait consommé des boissons avec Camille, et la balança sur le côté, nonobstant ceux qui pouvaient se trouver à côté. Ce geste de violence terrifia la jeune fille, qui se mit à reculer jusqu’à la fontaine de la Grande Place. Alexandre jeta un œil derrière lui pour vérifier qu’elle était en sécurité, mais recentra immédiatement son attention.

    « Je ne mens pas. » Se contenta-t-il de répondre, un brin circonspect, tentant de se rapprocher, les bras levés pour anticiper toute action violente « Florent, tu es un garçon intelligent, quoi que tu entendes, cela ne te veut pas du bien. » L’intéressé se mit à respirer plus fortement, et lâcha un rire nerveux.
    « Ô, Guerrier de la Lumière, ne te laisse pas abuser par la toxicité du Polymorphe. Ce sont des ennemis puissants. Ô, Gardien, contrôle-toi, il te faut trouver une solution. Il te faut trouver des Alliés, tu ne peux l’affronter ! » Celui-ci serra les poings. De plus en plus fort, tentant du mieux qu’il put de maîtriser sa colère. Il réfléchit à toute allure, devant trouver une solution sans délai pour récupérer le contrôle de la situation.

    « Tu es complètement à côté de la plaque, quoi que tu sois. C’est normal que tu ne saches pas que les Gardiens entendent des voix, c’est une tradition sacrée et secrète de toute notre race. Tu n’en as juste pas conscience, mais oui ! » Répondit-il dans une nouvelle salve de rires.
    Cette remarque n’amusa absolument pas Schwartz, dont la sévérité remplaçait la satiété habituelle de son visage.
    « Les Gardiens ne sont pas une race à part. Ce sont des humains, investis d’une puissance qui leur confèrent le devoir de protéger l’humanité. Être un Gardien est une damnation, pas un sacerdoce. » Déclara-t-il en saisissant le poignet de Hämälaïnen. Ce dernier fut alors pris d’un mal de tête intense qui lui fit fermer les yeux.

    « Ô, Guerrier de la Lumière, tu dois t’en aller d’ici et repartir, réfléchis, toi que la politique intéresse tant, quel serait le seul moyen pour arrêter le Polymorphe. Tu le sais, j’en suis convaincu, je vais t’aider à trouver la lumière. Ta confiance en ta conscience est le guide, ô, Gardien ! » Indiqua la voix murmurant à son esprit. « Je peux te protéger de son influence malsaine, mais je ne pourrais pas le faire longtemps, il faut t’en aller, et maintenant ! Puis, je te montrerai. Je te montrerai ce que tu dois voir pour combattre cette créature… » Insista-t-elle pour le protéger.

    Une idée lumineuse vint alors à l’esprit du garçon. Celui-ci se concentra de toutes ses forces. Pour le bien de Termina, pour le bien de Thiercelieux, et finit par disparaître, visiblement téléporté ailleurs par la puissance de son pouvoir de GARDIEN.

    À présent seul sur la terrasse du café, Alexandre prit le temps de la réflexion. Camille vint le rejoindre à ses côtés, maintenant que tout danger était écarté.
    « Je m’inquiète pour Florent. » Lui dit-il en faisant glisser ses doigts sur son bras, comme pour vérifier qu’il était bien réel et non-hostile. L’intéressé tourna alors la tête vers elle, l’air désolé.
    « Tu ne sais pas quoi penser. » Déclara-t-il simplement. Cela n’apparaissait visiblement pas comme une question, aussi la jeune femme préféra se taire, parce qu’elle avait honte d’avouer ne pas savoir où placer sa confiance. L’homme à côté d’elle avait beau lui inspirer le calme, la sérénité, « son » ami immémorial, le comportement de Hämälaïnen avait quand même une certaine légitimité.
    « Si je devais être un méchant, pensa-t-elle à haute voix, je ferais exactement ce que Florent dit à ton sujet. » Finit-elle par avoir pour seule réponse.

    Schwartz lâcha alors un soupir désolé. Il tourna les talons, et commença à s’éloigner. Il semblait hésiter, mais comme d’habitude, son visage demeurait impénétrable.
    « Je ne peux pas te convaincre que je suis bel et bien l’Alexandre que tu connais. » Commença-t-il par dire. « En revanche, tu ne peux pas non plus me convaincre que tu es la Camille que je connais. C’est formidable. » Fit-il avec une voix ironique. « Si seulement tu prenais le temps de regarder autour de toi. Pourquoi ne vois-tu pas ce que je vois ? Regarde, partout autour de toi, observe bien. Quelque chose clôche ici, mais tu ne le vois pas. Il suffirait que tu regardes attentivement, mais même ainsi… Tu ne le verras pas. » Baragouina-t-il comme si cela l’affectait. Le lien qui l’unissait à cette fille aux cheveux blancs paraissait plus fort que celui qu’il avait avec son oracle, mais c’était également impalpable.

    Toute troublée qu’elle était, et malgré sa bonne volonté, elle ne remarqua d’ailleurs rien de ce qu’il avait bien pu dire à l’instant en scrutant tout autour d’elle. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Les oiseaux chantent, la verdure verdoie, les gens rient, pleurent, au loin, le visage vague.
    « Alexandre, explique-moi… Demanda-t-elle en agitant ses mains.
    — Je ne peux pas, je regrette. Comme je te l’ai dit, tu ne peux pas me prouver que tu es la Camille que je connais. » Dit-il pour simple constat. Son interlocutrice serra la mâchoire, visiblement blessée.
    « Comment pourrais-je te convaincre ? » Interrogea-t-elle alors la mort dans l’âme.

    Le Gardien se retourna alors brusquement, et la regarda avec une sévérité grave.
    « Quand tu seras capable de me dire ce que tu faisais avant l’entrée dans le cycle des trois derniers jours de Termina. 
    Mais je m’en souviens, de cela ! » Répondit-elle avant de se rendre compte qu’elle n’en savait en fait plus rien. Tous les cycles écoulés dans cet endroit, elle s’en souvenait clairement. Son alliance avec Hence, la recherche d’Alexandre, la rencontre avec la Desmose. Tout ceci ne lui échappait pas, mais elle s’effraya à cet instant, en réalisant que tout ce qui s’était passé avant ne trouvait plus de place dans sa mémoire.

    ***


    Hôpital de la Providence, Thiercelieux. Crépuscule d’un premier jour plein d’espoirs.

    Gabriel rentra à vive allure dans la chambre d’hôpital de Francis Underwood. Celui-ci en sursauta, tellement, lorsqu’il ouvrit la porte en trombe, celle-ci claqua contre la paroi du mur. Antonin se releva, furieux.
    « Mais vous êtes malade ! » Hurla-t-il le plus fermement du monde, tandis que le quinquagénaire, semblait désorienté, au regard de sa cécité.
    « Il faut que vous partiez, et vite ! » Se justifia le jeune homme, tandis que le maire se releva, visiblement inquiet.
    « Que se passe-t-il ? Interrogea le valet.
    — Quand je suis arrivé au Palais Municipal… Le Conseil des Oracles était présent. Ils… Je crois qu’ils sont sur le point de mener un coup d’état. Ils ont évincé Kalinda. Je sais comment fonctionnent les coups d’état, ce n’est pas différent ici de chez moi, et je vous assure qu’ils…
    — Assez. » Annonça froidement le bourgmestre, coupant la parole à son exécuteur de basses œuvres. « C’était exactement pour cela que tu aurais dû immédiatement lancer l’enregistrement de mon discours. Tu crois que je les ai fait arrêter pour faire joli ? Sinistre incapable. » Le vingtenaire resta glacé par une telle remontrance. Bien que considérablement diminué, la voix d’Underwood restait effrayante lorsqu’il se mettait à crier.
    « Je… Je suis désolé…
    — Tes excuses ne servent à rien, il faut absolument… ».

    La télévision de la chambre d’hôpital venait de s’allumer toute seule. Une espèce de vieux modèle qu’Oswald reconnaissait, parce qu’il s’agissait de ceux présents dans les années 80. Une petite silhouette crépue, dans une toge bleu océan, se trouvait dans le Bureau Doré, là où habituellement, le bourgmestre prenait ses décisions.
    « Antonin, que se passe-t-il ? Demanda le vieil homme.
    — Francis, reste calme… C’est Abraham, dans le Bureau Doré. » Voulut dire le valet, pour rester factuel et flegmatique.

    ***


    « Aux alentours de dix-sept heures aujourd’hui, le Conseil des Oracles, conscient de sa responsabilité auprès de la nation thiercelloise, a mené avec le soutien du nouveau Gardien de l’Équilibre des Forces, une opération pour mettre fin à l’administration Underwood.

    Au moment où nous parlons, le général Kalinda Sharma a été mise aux arrêts pour Haute Trahison. Les Gardes Municipaux ont été réquisitionnés, en vue d’assurer une transition en douceur pour laquelle aucun d’entre-nous ne souhaite faire couler le sang de nos concitoyens.

    L’ancien Maire de la ville, Francis Underwood, fait l’objet d’un mandat d’arrêt avec effet immédiat. Nous lui demandons de renoncer sans plus attendre à ses fonctions, afin de ne pas provoquer de résistance inutile, laquelle initierait des troubles déjà suffisamment graves au sein de notre cité, dont le seul objectif est de retrouver la cohésion face à l’Apocalypse qui nous attend. …
     »

    Le son de la télévision ne s’arrêtait pas, que d’ores et déjà, Gabriel se saisit de ses armes pour abattre la totalité des Gardes Municipaux présents dans les couloirs de l’Hôpital de la Providence, avant qu’ils n’apprennent la sécession de l’armée et le congé de leur chef d’état-major. Il ne fallait pas perdre une seconde pour exfiltrer le Maire.
    Celui-ci, accroché au bras d’Antonin, commença à marcher vers la sortie. Chacun d’entre-eux se demandait bien où aller. Alors, Grayson leur indiqua qu’il connaissait un endroit, temporairement.

    « … Par ailleurs, au moment où nous parlons, un quarteron de membres du Directoire du Conseil des Oracles, procède à l’arrestation d’une dangereuse créature Polymorphe. Ce monstre, particulièrement redoutable, semble être sans aucun conteste, l’un des chefs des factions ennemies, que nous allons interroger sans plus attendre, et dont nous attestons la mise en accusation dès demain matin au cours d’un procès public, retransmis en direct sur les ondes. »

    La nuit tombait lentement sur Thiercelieux. La lumière du jour, remplacée par un kaléidoscope de couleurs propres aux animations de la cité nocturne, éclairait jusqu’aux plus petites ruelles de la ville. Les ruines du temple des Gardiens, où Alexandre Schwartz se trouvait dans l’attente de son oracle, n’y faisait pas exception.
    Dans la pénombre du temple, le garçon au costume-crevette ne repéra pas immédiatement les quatre petites silhouettes encerclant sa présence. Lorsqu’il les vit, il se montra plus curieux qu’apeuré. À tort, puisqu’une onde électrique d’une puissance inouïe vint le paralyser, des quatre axes où ces hommes se situaient. Sortant de leur propre silhouette, Ishtar, Michel, Aziraphale et Abraham tenaient un long bâton de bois, dont la puissance semblait annihiler complètement les pouvoirs du Gardien. Aux côtés des quatre hommes, Florent Hämälaïnen se fit alors remarqué. Le visage triomphant.
    « Alexandre Schwartz, vous êtes en état d’arrestation pour usurpation d’identité, haute trahison, tentative de complot contre la Cité. Conformément aux nouvelles législations en vigueur, et sur ordre du Président du Conseil des Oracles, vous serez écroué au quartier de Haute Sécurité de la Tour Tykogi, jusqu’à votre procès, demain à 8h30. » L’interpellé venait de s’agenouiller par terre, tellement la douleur l’empêchait de rester debout. Souffrant plus que de raisons, fermant un œil et inspirant fortement, cette situation de faiblesse contenta énormément son ennemi, se délectant de la situation. Peut-être pas suffisamment à son goût, pour que la dignité habituelle du Dernier Espoir de Thiercelieux ne s’évapore, mais qu’importe ! Ce polymorphe était piégé dorénavant.

    « Quoi que tu sois, n’oublie jamais que je suis là pour veiller. Que moi, Florent Hämälaïnen, je suis la justice, et que je protégerai jusqu’à mon dernier souffle tous les gens qui se trouvent ici, même s’ils ne se rendent pas compte du danger devant lequel ils se trouvent ! » Rajouta avec bonhomie l’ancien Desmose-Guerrier, une expression de sincère soulagement au creux de son visage.

    Au loin, Hence Schœneck observait la scène, impassible, discret. Le mal que semblait ressentir Alexandre, pour ce qu’il connaissait de lui, ne le laissa pas indifférent, mais il ne pouvait intervenir maintenant. Le coup d’état mené par les prophètes du savoir, visiblement avec le concours du nouveau Gardien, avait de quoi être suffisamment inquiétant pour ne pas apparaître dès le premier soir comme leur opposant. Il lui fallait, à son tour comprendre, comment démêler le vrai du faux, et surtout, le fondement de leurs accusations.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Sam 10 Juin 2017 13:22   Sujet du message: Répondre en citant  
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Liste des personnages


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Avant-propos : Cette liste contient potentiellement des éléments de spoils des factions, et des personnages en présence du Projet Renaissance. Elle est tenue actualisée au début de chaque chapitre.

    I. Team Desmose.

  • Anselm Dubois [CHEF DE FACTION] : Adolescente & major de promotion du prestigieux lycée de Hardewick, Anselm Dubois coordonne les actions de la Desmose, et a fait rentrer aux côtés de ses amis, le monde de Termina dans une boucle de trois jours en vue d’arrêter la fin du monde. Proche de Gabriel, ses liens avec le reste de son groupe se délitent à mesure que la Mairie et les actions du Gardien scindent et clivent certains de ses amis qui ne veulent plus être sous le joug de ses comportements dictatoriaux.
    Elle est à présent la dernière membre active du groupe après la mort de Flora Parsons.
    Anselm Dubois ne déviera pas. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 14.

  • Samuel Parsons : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Samuel Parsons est le meilleur guerrier de la Desmose. Il entretenait auparavant une relation amoureuse avec sa sœur, Flora Parsons, et considérait Florent comme son meilleur ami. Auparavant très loyal à son groupe, il commence à se mettre en retrait depuis sa rencontre avec Alexandre et ne supporte toujours pas la mort de Flora dont il impute directement la responsabilité à Anselm. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 14.

  • Flora Parsons † : Adolescente & diplômée du prestigieux lycée de Hardewick, Flora Parsons était la meilleure alliée des Desmose-guerriers. Auparavant petite-amie de Samuel Parsons, elle décède, assassinée par Gabriel Oswald et effacée de la mémoire du Calculateur. Toutefois, son corps est récupéré par le Cavalier de l’Apocalypse de la Mort, en vue de sacrifier Gabriel sur l’autel du vortex du temps. Arrêtée par Alexandre Schwartz, elle disparaît définitivement du monde de Termina. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 13.

  • Daniel Leroy † : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Daniel Leroy est retrouvé mort par Florent dans l’asile de Holbein, la tanière des Enfants Perdus. — 5.

    II. Team Mairie.

  • Francis Underwood [CHEF DE FACTION] : Maire historique de Thiercelieux, le bourgmestre contrôle les actions de la Desmose depuis la mise en place du cycle infini par le groupe d’Anselm. Il recrute Gabriel Oswald à des fins d’espionnage en vue de retrouver à son tour le Gardien, et pouvoir s’enfuir du monde de Termina.
    Underwood, après avoir soutenu l’Ascension d’un nouveau Gardien, se fait pourtant assassiner dans la salle de l’hypercalculateur, après avoir perdu définitivement l’usage de ses yeux. Considérablement diminué, sa main de fer était de toute manière de plus en plus contestée.
    Francis Underwood ne déviera pas. — 1, 7 à 14.

  • Gabriel Oswald-Grayson : Variable d’ajustement. Gabriel Grayson a été désigné Dernier Espoir de l’Humanité dans le cadre du Projet Renaissance, mis en œuvre en 2076, 70 ans après la chute de Carthage et le début d’un hiver nucléaire sur la Terre (Bataille pour l’Espoir). Avec pour dessein de faire en sorte que Carthage ne voit jamais le jour, le voyage temporel mobilisé par la communauté humaine se passe mal, et le fait se réveiller à Thiercelieux. Proche de la Desmose dans un premier temps, il finit par prêter allégeance au Maire Underwood. Une force inconnue semble le persécuter et lui répéter en permanence qu’il fait face à une terrible destinée.
    Gabriel Oswald-Grayson ne déviera pas. — 1 à 3, 6 à 14.

  • Général Kalinda : Chef de l’État-Major des armées de Thiercelieux, Kalinda dispose de toute la confiance du Maire. Subordonnée à son autorité, elle n’est pas matrice en matière de prise de décisions, mais fait preuve d’une loyauté hors normes et semble disposer d’une certaine sensibilité depuis le dernier cycle.
    Général Kalinda dévie de plus en plus vers Team Gardien. — 7, 9, 12, 13.

  • Antonin Peus : Valet du Maire Underwood, ces deux personnages semblent entretenir une grande complicité, et s’appellent par leur prénom. Attaché sentimentalement et professionnellement au bourgmestre, il n’a jamais été question pour Antonin de dévier et il ne déviera pas.
    Antonin Peus ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 14.

    III. Team Gardien.

  • Hence Schœneck [CHEF DE FACTION] : Oracle de formation, ancien membre des Prophètes du Savoir, Hence a remplacé Gerald Weygand-Sarrabuckeer en tant que professeur des nouveaux Gardiens de l’Équilibre. Très attaché à son ancien élève, Alexandre Schwartz, il essaie de prendre les décisions les plus matures en fonction des intérêts spirituels qui se présentent. Accompagné par Camille, il décide de former Florent Hämälaïnen après que celui-ci ait été visiblement activé.
    Hence Schœneck ne déviera pas. — 3, 6 à 9, 11 à 14.

  • Camille : Fille aux cheveux blancs, le cœur sur la main et la bonté d’âme par-dessus tout, elle est muette depuis un certain temps déjà. Très proche d’Alexandre, elle se rapproche aussi de Florent pour qui elle dispose d’une sincère empathie.
    Camille ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 14.

  • Florent Hämälaïnen : Ancien Desmose-Guerrier, la vie de Florent bascule lorsqu’il est déclaré être le nouveau Gardien. Investi de la puissance des anciens, il essaie de mener une cérémonie pour rendre la mémoire à ses concitoyens, mais celle-ci échoue. Affaibli par cette défaite, l’adolescent est alors perdu, mais se raccroche à ses valeurs et son passé aux côtés de la Desmose et du lycée de Hardewick pour reprendre la bataille. Très intelligent, il est passionné d’Histoire et d’économie, cependant il ne faisait pas preuve d’un grand courage jusqu’à devenir un Gardien. Son passif demeure difficile.
    Florent Hämälaïnen dévie très dangereusement. — 2 à 9, 11 à 14.

  • Alexandre Schwartz : Gardien de l’Équilibre des Forces.

    IV. Non-alignés

  • Les Prophètes du Savoir / Le Conseil des Oracles : Abraham, Ishtar, Aziraphale, Michel, Léïa, Agnès, Maximilien, Donovan. — 12 à 14.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Sam 10 Juin 2017 13:26   Sujet du message: Répondre en citant  
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Chapitre 15 : Le Fait du Prince


    Palais Municipal, Thiercelieux. Aube du deuxième jour.

    « Ô, Guerrier de la Lumière, toutes mes félicitations. » Déclara sa conscience, alors qu’il préparait les derniers documents à charge pour le procès d’Alexandre. Il n’avait que très peu dormi cette nuit-là, après la journée mouvementée à laquelle il avait pris part. Sa déclaration liminaire au Conseil des Oracles, tout d’abord, où il leur avait révélé le piètre état dans lequel se trouvait Francis Underwood, puis ses suspicions à l’égard du retour de l’ancien Gardien, alors que manifestement, lui était maintenant activé. Sa connaissance de la situation politique de la ville était, il fallait le dire, particulièrement importante. Pour toute personne intéressée par le sujet, il était de notoriété publique que le Maire de la cité se trouvait de plus en plus menacé par les ultraconservateurs du Conseil Municipal, frange politique immanent directement du prestigieux Conseil des Oracles. Fort de ce constat, motiver un coup d’État à un tel moment charnière pour Thiercelieux se révéla plus facile qu’il ne l’avait alors imaginé.

    Pour autant, vers quelle stabilité tout ceci allait-il mener ? Maintenant transfuge, de la Desmose à Hence Schœneck, il agissait maintenant dans l’ombre de l’institution la plus corrompue de Termina. Il n’avait pas grande estime pour ces vieux schnocks délavés, en particulier pour Abraham, leur Président, mais aussi pour Ishtar, compromis dans les plus piètres scandales financiers ou de trafic d’influence. En définitive, il lui était donc certain que ce ne serait pas cette Congrégation qui ramènerait la paix au sein de leurs contrées, mais il avait maintenant et au moins, un pied au cœur du pouvoir suprême. Les Prophètes du Savoir savaient bien ce qu’ils devaient à ce garçon, et il gageait bien le leur rappeler au moment le plus critique. Du moins, c’était ce qu’il imaginait faire, à présent qu’il avait la voie libre pour incarner la justice.

    « Monsieur Hämälaïnen, avez-vous terminé ? » Interrogea soudain une voix. Le lycéen se retourna. Le prophète du savoir Aziraphale se trouvait là, accompagné d’un petit panier de chocolatines.
    « Presque, répondit-il avec assurance.
    — Nous devons partir pour la Tour Tykogi, où se tiendra le procès. Les caméras sont déjà en place, et vous tenez le rôle de Procureur Spécial de la République Municipale. Il faut impérativement que vous soyez prêt, Abraham est d’ailleurs déjà sur place. » Commenta la petite voix aigüe de cette octogénaire aux cheveux poivre-et-sel. Levant sa main pour indiquer qu’il n’allait pas tarder à les rejoindre, Hämälaïnen demanda encore quelques minutes, ayant bien l’intention de soutirer à cette créature polymorphe des informations sur le vortex du ciel.

    « Une belle initiative. » Telle que lui rappela sa conscience. « Ô, Guerrier de la Lumière, ton pouvoir croît de la plus inexorable des manières. Bientôt, tu seras en mesure d’accéder au dernier Pilier des Gardiens, n’ais crainte, et lors de ce moment, ô Gardien, il faudra que tu libères ton peuple de ses souffrances, pour accomplir la Cérémonie que tu désirais tant réaliser.[/i] » Le rappel de cet échec vint au plus mauvais moment pour Florent, dont le visage se défigura au rappel de ce ridicule rituel qui avait tourné au cauchemar. Il savait pourtant bien que c’était la priorité, et qu’il devrait tôt ou tard la recommencer, mais il lui fallait être sûr, d’abord, d’éliminer la seule personne en capacité de le réussir à sa place.
    Venait-il vraiment de penser cela ?

    Bien sûr que non. Le Cœur d’un Gardien est pur… Haha !

    ***


    Tour Tykogi, Thiercelieux. Matin du deuxième jour.

    Les caméras s’étaient braquées sur Alexandre Schwartz en tenue de prisonnier — laquelle consistant en un pyjama rayé blanc et bleu —, où il attendait en grande sérénité au centre de la pièce de marbre que son procès commence. Située au pied de la Tour Tykogi, cette salle avait abrité les jugements les plus importants de toute la ville de Thiercelieux. Elle avait condamné par le passé le Dr. Héloïse Leroy, ou encore, avait entamé une procédure de destitution contre Underwood avant que celle-ci ne soit brisée par décret au début de la Guerre. Composée de grands tableaux épiques, symbole de la continuité institutionnelle de la cité, elle avait le même apparat de noblesse que le Palais Municipal, à ceci près que la Tour Tykogi avait le poids du temps, en tant qu’ancienne résidence de la Municipalité d’une part, et en tant qu’ancien dojo des Gardiens d’autre part.

    « Alors que le convoi du nouveau Maire de Thiercelieux est arrivé à la Tour Tykogi, l’accusé, les cheveux hirsutes, le visage pâle, et l’air démoniaque, attend les fers aux pieds que débute ce procès hors normes encore imprévu vingt-quatre heures auparavant. » Commenta la seule journaliste accréditée par le Palais. Une espèce de vieille folle aux cheveux noirs, avec une seule mèche blanche particulièrement mal assortie au reste de sa tenue. Un malheur, sachant que sa voix criarde allait être retransmise sur toutes les ondes radiophoniques et télévisées de Termina.
    « Usurpation d’identité, haute trahison, complot contre la cité, tant de charges pèsent sur ce garçon aux boucles brunes qui nous rappelle comme deux gouttes d’eau l’ancien Gardien en poste, présumé décédé depuis l’avènement du nouveau Gardien : Florent Hämälaïnen, désigné Procureur Spécial de la République pour les audiences à mener. Suspecté d’être une créature polymorphe, qu’il s’agisse du véritable Alexandre Schwartz ou non importe en soi bien peu. Haï de tous pour avoir, soit abandonné son peuple comme un lâche, soit être mort dans le déshonneur, le véritable Alexandre ou son clône polymorphe n’intéressent ici personne : nous savons d’ores et déjà qu’il sera reconnu coupable, et nous espérons tous qu’il soit condamné à la peine capitale. Voilà une réussite que l’administration Abraham n’aura pas à envier à l’administration Underwood ; honte à l’ancien Maire de ne pas s’être encore rendu dans un moment si critique pour notre cité. » Reprit la reporter, en duplex depuis la Salle des Actes, dont la baie vitrée donnait directement sur la chair du tribunal.

    De plus en plus de gens commençaient à arriver dans le vestibule. Le Conseil des Oracles au grand complet, certes, mais aussi le Procureur Spécial dans sa tenue traditionnelle de Gardien, ou encore, le nouveau Chef d’État-Major, le Général Kori. Toute cette agitation prit une bonne matinée à se mettre en place, et tandis que l’on festoyait de la capture du mis en accusation, que l’on buvait, que l’on mangeait, lui restait immobile, les yeux fermés, donnant l’impression de méditer. Il était toutefois impossible de deviner ce à quoi il pensait, ou même s’il ressentait de la peur, tant il gardait un contrôle total sur ses expressions faciales, au grand désespoir d’Adélaïde Brooke, la journaliste qui se plaisait à dépeindre son air de tueur froid et sanguinaire.
    « Il est encore impressionnant… » Reprit-elle pour meubler le silence de ces directs interminables. « … que moins d’une journée après le renversement de l’administration Underwood, tant de gens se soient déjà ralliés à l’administration Abraham. Il faut dire toutefois qu’avec une côte de satisfaction à 18%, l’ancien Maire était profondément impopulaire. » Continua de justifier la vieille cougar, sans remarquer qu’au détour de son laïus, le nouveau bourgmestre venait d’arriver sur le siège du magistrat suprême, en tant que juge officiant sur ce dossier.

    Tandis qu’elle continuait à baragouiner, et maintenant que la salle était bien pleine, le procès allait enfin commencer. Entouré d’un collège de magistrats de la société civile, des secrétaires du cabinet, ou des haut fonctionnaires – pour le peu qu’il y en avait –, tout le gratin de Termina était réuni, et il revenait au très honorable nonagénaire Abraham, d’entamer l’audience de la Haute Cour.

    « Mes chers concitoyens. » Commença-t-il, la voix toute cassée. « Nous sommes réunis ce jour, pour juger le prénommé Alexandre Schwartz pour les chefs d’accusations suivants : usurpation d’identité, attentat contre la nation thiercelloise, tentative de coup d’état, complot contre la cité, crimes contre l’humanité, et manquement à la dignité manifestement incompatible avec ses fonctions. » Énonça-t-il de sa voix fatiguée de vieillard impénitent, tant et si bien qu’il n’avait d’ailleurs presque plus de cheveux. « Accusé, levez-vous ! » Exigea-t-il alors d’une voix plus autoritaire. Schwartz, dans une posture très digne, se rehaussa sur ses jambes. Il portait plusieurs lots de chaînes, autour des jambes d’une part, mais aussi à chaque bras d’autre part. Celles-ci semblaient catalyser ses pouvoirs, en plus de les brider totalement. Il ne pouvait rien faire pour se défendre ou sortir de cette situation.

    À cet instant, le Procureur Spécial entra en scène. Florent Hämälaïnen, goûtant visiblement beaucoup à ses nouvelles fonctions, allait pouvoir démontrer au monde qu’il avait raison au sujet de ce monstre qui se faisait passer pour un lâche.
    « Comme on se retrouve. » Déclara-t-il, un sourire soulagé aux lèvres. Le Gardien ne fit pas l’effort de lui répondre, ni même de lui prêter attention. Face à ce silence quelque peu gênant, le magistrat suprême intervint.
    « Accusé, c’est le moment pour vous de faire votre déclaration préliminaire. » L’intéressé répondit alors par un air de contentement. Il ne paraissait pas spécialement inquiet, mais son aura de calme habituelle n’arrivait pas à ressortir, probablement à cause de ces mailles qui contenaient l’énergie positive qu’il avait en lui.
    « Accusé, quelle est votre déclaration préliminaire ? » Insista le juge.
    Le garçon se pencha à son micro, le geste sûr, et pas tremblant pour un sou.

    « Je n’ai rien à déclarer. » Eut-il pour seule réponse. Cela fut interprété comme un signe de provocation, l’assemblée se montra d’ailleurs profondément outrée par un tel comportement. L’honneur que lui faisait la cité en lui permettant de se défendre, voilà comment il le recevait. Eh bien tant pis, il faudrait passer à la suite. Le réquisitoire s’en chargerait avec joie.


    ***


    Le Hall de Sécurité, Thiercelieux. Matinée du deuxième jour.

    « C’est une véritable mascarade ! » S’exclama Underwood, furieux, alité dans une couchette du dortoir de la Desmose. Une radio à côté de lui, il écoutait depuis le début des audiences, le procès d’Alexandre Schwartz. « Non mais écoutez-moi ce vieux schnock à vous dire comment parler et ce que vous devez faire alors que la nature aurait dû le planter depuis des décennies déjà. Un ladre apeuré par la mort qui vient vous faire des leçons de courage, mais vous y croyez vous ?! » Vociféra le maire déchu, comme il faisait maintenant depuis plus d’une heure. À ses côtés, le valet Antonin observait tout ce qui se passait pour lui communiquer les petites anecdotes, les petits faits et gestes amusants de la noblesse thiercelloise en plein exercice d’hypocrisie. Cela semblait faire au bourgmestre une catharsis, laquelle épongeait autant que faire se peut le handicap que représentait sa présente cécité.

    « Je n’en reviens pas, on se croirait dans un repère de la résistance. » S’amusa de son côté Anselm, au centre de contrôle. Gabriel était assis à ses côtés, observant ses manipulations informatiques et ses accès au caméra de sécurité, révoqués les uns après les autres par l’entreprise des directives de la nouvelle municipalité selon toute probabilité. Samuel Parsons, de son côté, n’avait pas désiré se manifester auprès d’eux. Il restait enfermé dans l’ancienne chambre de Flora, comme happé par la nostalgie de sa présence, ainsi que celle de Florent, de Daniel, l’époque où ils formaient un véritable groupe soudé. L’ambiance avait tellement changé, maintenant que Gabriel était là.
    « Je n’ai aucune sympathie particulière pour Alexandre, et j’avoue que je ne sais pas trop si ce que dit Florent est vrai, mais ton ami est tellement pathétique que j’ai presque de la peine pour Alexandre, même si c’est juste une espèce de créature démoniaque. Plaisanta Oswald sur un ton badin.
    — Beurk, t’as rêvé, ce n’est pas mon ami. Cela ne l’a jamais été. Regarde-le, on voit presque ses veines sur son visage tellement c’est un furieux. » Répondit la rousse, non moins amusée.

    « Bordel, quand je pense qu’ils tiennent Kalinda. J’aime cette femme plus que les requins aiment le sang, si je croise un de ces oracles, je suis prêt à l’égorger moi-même ! » Continua de pester le politique, au loin, sans prendre en compte le fait qu’il n’y voyait plus rien.
    « Je me demande pourquoi personne n’est encore venu nous arrêter. » Demanda alors le terrien à la cantonade. Antonin, qui se tenait non loin, en profita pour venir au siège de contrôle maintenant que son Francis avait l’air plus… détendu, ou en tous cas, porté sur autre chose que sa vue.
    « M. Oswald, ne sous-estimez pas la force de loyauté et de terreur que représentait Underwood pour la Garde Municipale. Je ne serais pas surpris qu’ils nous imaginent lourdement armés en plus d’avoir quelques scrupules, d’autant que la plus grande partie du contingent protège actuellement la Tour Tykogi, qui est déjà un espace de haute sécurité en soi. » Informa Antonin Peus. Cette explication parut tout-à-fait rationnelle à ceux qui l’avaient entendu.
    « Ils devraient pourtant savoir que tant que je ne serais pas mort, je représente pour eux la plus grande menace. » Aboya le quinquagénaire, au loin, pour rajouter son grain de sel.

    Une alarme se mit alors à crier dans tout le Hall de Sécurité. Par réflexe, Gabriel se saisit immédiatement de son arme de poing, et se précipita dans le dortoir pour protéger son patron. Anselm, sur le qui-vive, se releva alors de son siège pour observer efficacement toutes les les caméras.
    « Quelqu’un arrive. » Commenta-t-elle. « Il est tout seul, visiblement. ». Le bruit des sirènes fit d’ailleurs sortir Samuel de sa chambre, le blond visiblement contrarié qu’il y ait un tel boucan, et visiblement peu inquiet à l’idée de vivre une autre péripétie, comme si sa déprime avait eu le pas sur le reste de sa résilience.
    « Il appelle le monte-charge. » Rajouta Dubois par-dessus, alors que l’ascenseur commençait à monter. Toutefois, elle reconnaissait de plus en plus la silhouette. Jusqu’à ce que le déclic se fasse.
    « C’est… C’est l’oracle de Florent. Qu’est-ce que… Qu’est-ce que je fais ? Gabriel ? Je verrouille l’ascenseur ? » Interrogea-t-elle, visiblement un peu inquiète et sur les nerfs. Ce ne fut toutefois pas la voix du vingtenaire qui lui répondit, mais celle du politicien en personne.
    « Laissez-faire… » Lâcha-t-il avec une voix un peu sévère.

    L’adolescente se recula alors du tableau de contrôle, pour se positionner en face de l’ascenseur, dont les portes s’ouvrirent moins d’une minute plus tard. À l’intérieur du caisson, un homme aux cheveux poivre-et-sel apparut, une canne à la main. Hence Schœneck, le visage fermé, les lunettes positionnées sur son nez aquilin, avança à l’intérieur de la pièce.
    « Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ? Demanda très poliment le valet d’Underwood.
    — Je veux aller récupérer Alexandre Schwartz, et je veux aller le récupérer tout de suite. » Déclara froidement l’interpellé.

    Son interlocuteur le plus proche croisa les bras, tandis que les Desmose-guerriers se regardèrent visiblement incrédules. D’aucuns n’osa lui répondre immédiatement, mais l’ancien Maire, lui qui avait la fine oreille, ne se fit pas prier.
    « Allons, Hence, soyez sérieux, la Tour Tykogi est un lieu totalement inaccessible dans l’immédiat. Pourquoi ne viendriez-vous pas écouter le spectacle avec moi ? Interrogea-t-il avec cynisme.
    — Francis, ce n’est absolument pas drôle. Et si je suis venu ici, c’est pour que vous jouiez votre rôle, et que vous lanciez un retour vers le passé, qu’on en finisse. ».
    Tous les visages s’obscurcirent. Anselm, surtout, échangea un regard confus auprès du professeur.
    « On peut plus lancer de retour dans le temps. » Informa alors Samuel, en brisant la glace. Les pupilles du nouveau venu s’écarquillèrent.
    « Comment ça, vous ne pouvez plus lancer de retour vers le passé ?
    — Hence, vous ne m’avez pas cru lorsque je vous ai dit que c’était moi qui leur avais prêté ce local, à l’insu de leur propre gré ? Vint rajouter le politicien, plus cynique que jamais.
    — J’imagine que Florent nous a coupés tous les accès… Nous n’avons plus assez d’énergie pour le lancer. » Constata alors le chef de la Desmose, très embarrassée.

    Le sexagénaire vint passer une main sur son visage, visiblement excédé.
    « Puis, quand ils en auront fini avec Alexandre, ils s’en prendront à vous, vous en avez conscience quand même ? » Conjectura Schœneck au bout d’un moment. Gabriel et Samuel haussèrent les épaules, tout aussi indifférents l’un que l’autre.
    « Allons, Hence… Si vous veniez plutôt me voir plutôt que de tyranniser ces pauvres gamins, qu’en pensez-vous ? » À cette invitation, l’oracle ne se fit pas prier. Il passa devant chacun des individus présents ici, sans leur accorder la moindre attention, jusqu’à la petite chambre exigüe dans laquelle se trouvait l’autre quinquagénaire, loin des fastes habituels de la Mairie.

    La première chose qui frappa son attention fut alors les bandages autour de ses yeux. Il comprit immédiatement.
    « Par la barbe de Merlin, Francis, que vous est-il arrivé ? Demanda-t-il pour faire bonne mesure.
    — Il semble que j’ai croisé la mauvaise personne, au mauvais moment, quelle ironie…
    — Dans cet autre laboratoire dans lequel vous êtes allé, et dont on ne sait même pas pourquoi vous y êtes allé à ce moment précis. Ne croyez-vous pas qu’il faille vous mettre à table, Francis ? – Ce lot d’expressions sembla quelque peu perturber son interlocuteur.
    — Je n’ai rien à vous dire de spécial, Hence.
    — Bien au contraire. Ce laboratoire pourrait avoir un autre supercalculateur par lequel nous pourrions lancer un autre retour dans le temps pour sauver Alex…
    — Allons, arrêtez, voulez-vous. » Trancha net son interlocuteur sans le moindre amusement, cette fois. « Ce laboratoire est inaccessible. Si j’y suis allé ce jour-là, à ce moment-là comme je m’en souviens maintenant, c’est parce que je savais que quelqu’un l’aurait ouvert, et quand je parle de quelqu’un je parle bien de la force dont parlait votre élève au sommet de la Tour d’Astronomie. Il est fermé autrement et j’ignore comment l’ouvrir, comme d’habitude. Je ne peux même plus m’y réveiller le matin, et maintenant que je n’ai plus d’yeux de toutes façons… Mais, allez, Hence, profitez du spectacle avec moi. Venez écouter cet étrange procès. »
    Le sexagénaire leva la main en l’air, comme excédé. Il n’était pas venu ici pour se prêter à cette tartufferie, et dans ces moments il portait une antipathie des plus franches à cet ancien roi déchu.

    Toutefois, lorsqu’il entendit son nom être prononcé dans les haut-parleurs de la petite radio, il ne put s’empêcher d’écouter, à défaut d’autre chose.


    ***


    Tour Tykogi, Thiercelieux. Fin de matinée du deuxième jour.

    « Alors, accusé, dites-nous quelle est la poésie que doit apprendre par cœur un Gardien lorsqu’il atteint l’âge de la majorité ? Demanda Florent, plus inquisiteur que jamais.
    — Je ne sais pas. » Répondit de nouveau Alexandre, comme il le faisait depuis le début de ses audiences. Tout un chacun se regardait, comme convenant de la culpabilité évidente de cet être polymorphe à mesure que l’interrogatoire avançait. Hämälaïnen, pourtant, n’en démordait pas.
    « En quelle année a été construit le Temple des Gardiens, où l’on sacrait jusqu’à Eliot Winchester, chacun des nouveaux élus ?
    — Je ne sais pas. Répéta machinalement l’interpellé.
    — Comment pouvez-vous ne pas savoir ?! Tout le monde sait quand a été construit ce Temple, parce qu’il est là où a péri le tout premier Gardien de la lignée. Comment pouvez-vous l’ignorer ?! Comment ?! » S’emporta l’inquisiteur. Il n’obtint aucune réponse. Le juge Abraham observait tout cela avec des yeux sévères, aussi tranchants que des lames chaque fois qu’il croisait le regard de l’accusé.
    « Accusé, si vous ne répondez pas aux questions, nous allons devoir appliquer sur vous des interrogatoires poussés, voilà qui serait bien malheureux, vous ne trouvez pas ? Intervint le nonagénaire.
    — Pas de commentaires. » Eut l’intéressé pour simple réponse. Soupir généralisé, on n’en tirerait rien.
    « Quelle preuve encore faudra-t-il apporter ! Que cet homme est au mieux un imposteur, au pire un traître qui a conspiré contre sa cité, et l’a abandonnée au moment où elle avait le plus besoin de lui, et qui a dit monts et merveilles à ceux qui l’ont croisé pour leur faire croire qu’il reviendrait ? La cité ne vous mérite pas, monsieur Schwartz ! » Fit le Procureur Sépcial dans un élan de lyrisme. Là encore, aucune réaction, rien ne trahit l’émotion que ressentait Alexandre en cet instant, dans son pyjama rayé.

    À son grand désarroi, le bourgmestre dut alors se lever, la démarche vacillante, pour signer l’autorisation des bourreaux de la Tour Tykogi de soumettre l’adolescent à la question. Tout le monde paraissait tétanisé que son procès doive en arriver là, et qu’il ne prononce pas la condamnation immédiatement. Il fallait pourtant, encore, trouver le moyen de fermer le vortex dans le ciel, et on imaginait tous que l’accusé le savait, et le cachait à toute l’assemblée.
    « Je vais devoir vous répéter une nouvelle fois la question, Alexandre Schwartz, et ce pour faire bonne mesure. Comment fermer le vortex du temps ? » Redemanda alors l’illustre prophète du savoir.

    Schwartz prit une grande inspiration, parce qu’il savait que tout ce qui se passerait ensuite ne serait pas une partie de plaisir. Puis, il s’approcha du micro, et répondit.
    « Je ne sais pas. ».

    Une salve électrique d’une puissance inouïe se conduisit dans les chaînes du Gardien. Il n’exprima toutefois, et sur le coup, aucune douleur, semblant encaisser toute la violence de ces pulsions mortifères parcourir les méandres de sa peau.

    ***


    Le Hall de Sécurité, Thiercelieux. Midi du deuxième jour.

    « C’est assez. » Lâcha Hence Schœneck, lorsqu’il vit son élève en train de rôtir sur son espèce de chaise électrique. Il quitta la couchette, pour rejoindre le centre de contrôle. « Je veux que nous allions libérer Alexandre immédiatement. » Marqua-t-il, sur le ton de l’injonction.
    « Hence, ne vous couvrez pas de ridicule, vous n’avez aucun moyen de pénétrer la Tour Tykogi.
    — Oh, Francis, ne me faites pas croire qu’en tant que Maire de cette foutue ville depuis plus d’une décennie, vous ne savez pas exactement comment entrer dans vos bâtiments institutionnels, je n’y croirais pas une seule seconde.
    — Mais bien sûr que je saurais rentrer secrètement dans la salle d’audience, mais vous avez vu le nombre de Gardes Municipaux ? Tous les gens qui se trouvent à l’intérieur ? Hence, vous êtes un homme de raison, vous n’avez pas les pouvoirs de débarquer au milieu de cet endroit et de libérer votre protégé même si vous le vouliez plus que tout. » La voix d’Underwood monta de plus en plus en crescendo, et cela sembla profondément agacer son interlocuteur confronté à ses propres limites, tant et si bien qu’il finit par répondre : « Bien sûr que j’en ai les moyens. » Un nouveau rire du politique se fit entendre dans le laboratoire.

    Personne n’osa intervenir dans l’échange. Ni Gabriel, ni Antonin, ni Samuel, ni Anselm, laquelle essayait de se concentrer sur le Calculateur pour préserver le moindre de ses accès.
    « Pourquoi tout ceci est tellement important pour vous, Hence ? Vous avez bien vu, votre élève est incapable de se souvenir des bases qui constituent ce monde, à croire que ce n’est pas la même personne. Peut-être qu’ils ont raison après tout, qu’est-ce que vous en savez ?
    — Francis, je suis son oracle, son professeur, je sais que c’est bel et bien lui qu’ils sont en train de faire cuir comme une vulgaire entrecôte ! » Cette dernière phrase provoqua un certain silence.

    Oswald avait du mal à y croire.

    « Et qu’est-ce que j’y gagne, moi ? Demanda alors le maire, d’une voix plus intéressée.
    — La tête d’Abraham. » L’aveugle, dans toute sa cécité, se mit à exploser de rire. Un rire long, qui ne finit par se tarir qu’au bout d’un certain temps.
    « Vous, le saint Hence Schœneck, pour qui la justice est plus importante que la raison d’état, me propose de le voir… enfin de l’entendre ! tuer Abraham. C’est grotesque. Balaya le magistrat déchu, d’un revers de main.
    — Pas moi, mais votre exécuteur de basses œuvres, Gabriel. Il va venir avec moi. Comme le petit blond là-bas, et votre valet. Ils vont m’accompagner, je vais sauver Alexandre, votre Gabriel va tuer Abraham, et nous serons tous les deux satisfaits. » Déclara l’oracle le plus sérieusement du monde.

    Il y eut dès lors un nouveau silence. Pas un silence gêné, ou annonciateur d’une crise de rire, mais plutôt la réflexion d’une vraie stratégie à cette proposition, pour laquelle le vingtenaire ne semblait toutefois pas très emballé.
    « J’en suis… » Informa Underwood, d’une voix à la fois fascinée et enjouée, à l’idée de prendre sa vengeance et de récupérer son siège arraché de force.
    « Mais, monsieur. Je ne peux pas vous…
    — Gabriel, tu iras avec Hence Schœneck. Antonin aussi, tu es le seul à connaître les codes des souterrains. Je vais rester avec la gamine et je vous guiderai à partir de là.
    — Euh, et on m’a demandé mon avis à moi ? Intervint subitement Anselm, comme si tout le monde l’avait oubliée.
    — Oh, fais pas genre que ça te plaît pas, tu rêves de crever Florent toi aussi. » Lui rétorqua immédiatement Grayson. Il n’avait pas tort, et par une petite moue du visage, elle sembla convaincue. Après tout, elle n’avait rien de mieux à faire.
    « Reste cependant qu’même sous translation, on n’aura pas l’puissance nécessaire. » S’inquiéta Samuel, que la situation semblait amusée tel un suicidaire prêt à n’importe quel risque pour un peu d’adrénaline.

    « La puissance, j’en fais mon affaire. Je vais aller récupérer à tous ces vieux schnocks, la puissance qu’ils gardent bien enfouis dans leur Conseil des Oracles. » Balaya le professeur d’Alexandre d’un revers de main, comme si cette difficulté n’était absolument pas un problème. Cela étonna toutefois beaucoup le frère Parsons.
    « Mais m’sieur, c’pouvoir est réservé au Gardien. Si vous l’absorbez, vous risquez d’en mourir. Toute cette énergie, tout ce savoir… Vot’métabolisme le supportera pas.
    — Peut-être bien, mais il le supportera au moins suffisamment longtemps pour éviter qu’Alexandre ne meurt sous la torture de ces cinglés.
    — Quel sens du dévouement, Hence ! » S’amusa le Maire au loin.

    « C’est assez. » Arrêta toutefois le sexagénaire. « Chaque minute que nous perdons est une minute en moins pour nos objectifs respectifs. Alors préparez-vous, nous ferons un crochet par le Conseil des Oracles pour récupérer la puissance de la lignée des Gardiens. Et je peux jurer devant Dieu, que je vais éliminer de l’équation tout ce qui se mettra entre Alexandre et moi. » Le dévouement de Schœneck émut Anselm dans une certaine mesure. Tout ce que cette personne si sage s’apprêtait à sacrifier pour le bien d’un seul être humain, c’était un sacrifice dont elle était incapable. D’une certaine manière, elle trouvait cela pathétique, mais peut-être qu’il lui manquait des éléments pour comprendre le lien qui les unissait. Une mécompréhension qu’elle partageait avec le principal intéressé, incapable d’expliquer pourquoi cet instinct paternel prenait le dessus sur la raison, en regardant son élève, son prodige souffrir jusqu’à la mort sur la chaise du tribunal.

    Lui le connaissait mieux que quiconque, et savait qu’en cet instant, il allait très mal, et supportait très mal cette torture. Lui savait lire que derrière son visage digne, en cet instant, le Gardien avait besoin de son Oracle pour le sauver. C’était le moment où tout pourrait basculer.

    ***


    Tour Tykogi, Thiercelieux. Après-midi du deuxième jour.

    Une odeur de chair brûlée rendait l’atmosphère nauséabonde. La toux avait remplacé les petits sourires patelins, l’admiration avait remplacé le dédain, pour cette étrange personne qui subissait depuis plusieurs heures, une torture à laquelle tous auraient fini par céder. À chaque question, le même mécanisme. Les courants électriques se tarissaient, l’accusé répondait qu’il n’en savait rien. Abraham les relançait, plus puissants que jamais, commençant à briser d’ailleurs l’armure d’indifférence d’Alexandre Schwartz. Son visage affichait de plus en plus la douleur, et il se mordait les lèvres au sang pour ne pas crier. Cela se voyait, mais il ne leur lâchait toujours rien, et il ne leur lâcherait probablement rien, dut-il en mourir, au plus grand désarroi de Florent qui voulait voir cet homme souffrir, souffrir, souffrir et encore souffrir avant d’expier son dernier souffle.

    « Mais tu vas parler oui ?! » S’emporta le Procureur Spécial, remontant sur l’estrade pour prendre possession de la puissance des électrodes. Il les mit à leur maximum, lançant un voltage indicible à l’encontre de sa cible, pris de spasmes et de sursauts, le sang giclant de ses narines et de sa bouche. Hämälaïnen avait un véritable plaisir à regarder cela, à voir cette créature polymorphe se décomposer sous ses yeux, impuissante, comme un animal enchaîné qu’il allait égorger jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Un sourire carnassier s’en était même dessiné sur son visage alors que le pauvre Gardien souffrait le martyr, et paraissait sur le point de rendre l’âme.

    Au loin, toutefois, une fillette aux cheveux blanc s’était levée du public, et l’interpellait par de grands gestes qu’il comprit immédiatement. « Arrête, Florent, tu n’es pas un monstre ! » disait-elle. Bien sûr qu’il n’était pas un monstre, mais troublé par cette interpellation, il en avait oublié de réguler la machine, Abraham avait dû intervenir pour l’arrêter avant que le prisonnier ne décède. Ce qui n’était pas encore le temps, puisque la sentence n’avait pas été prononcée.
    « Bon… Euh… Nous allons faire une suspension de cinq minutes… » Annonça le juge, en tapant d’un coup de marteau sur son bureau marbré. « Le temps que l’accusé… reprenne ses esprits. » Commenta-t-il en regardant le corps inanimé du Gardien, lequel paraissait être comateux. Il demanda d’ailleurs à plusieurs huissiers de palper son pouls, mais il était bien encore vivant, ce qui apaisa la crainte du magistrat suprême.

    De son côté, Florent venait de rejoindre Camille dans le public, alors que la plupart des invités d’honneurs quittaient la salle pour respirer, ou pour s’en aller, alors que toute une aura malsaine s’était répandue partout autour d’eux.
    « Camille, je ne comprends, pourquoi dis-tu que je ne suis pas un monstre ? Je le sais, puisque je suis la justice ! » Fit-il tout souriant. Son amie le serra dans ses bras, à sa grande surprise, et ses pommettes devinrent toutes rouges.
    « S’il te plaît, Florent, ne cède pas à la colère. Je t’ai vu… Tu souriais, tu ne devrais pas sourire.
    — Je souris parce que depuis cinq heures que ce procès a commencé, nous avons vu qu’Alexandre était un menteur. Il ne connaît rien à nos traditions, il ne connaît rien à ce qu’est le fait d’être un Gardien. Ce n’est pas le garçon que tu connais. En tous cas, on le tient, tu n’as plus rien à craindre. » Lui assura-t-il avec un sourire bienveillant, la tenant contre lui.
    « Mais… » Commença-t-elle. Elle fut toutefois interrompue par le nouveau Maire en personne, accompagné d’Ishtar et Donovan, qui venaient d’arriver à leur niveau.
    « Florent, nous devons te parler. Viens. ». Le brun obtempéra, et fit une petite bise sur la joue de la muette, pour lui dire de ne pas s’en faire, et qu’il reviendrait quand tout ceci serait fini. Il passa une nouvelle fois le sas de sécurité, lequel empêchait quiconque de pénétrer dans la zone à proximité de l’accusé, pour sa propre sécurité et pour prévenir toute tentative de libération.

    « Nous venons d’apprendre que Hence Schœneck avait récupéré le pouvoir de la lignée des Gardiens.
    — Quoi ? Mais c’est totalement idiot, cela va le tuer, pourquoi fait-il cela ? » Interrogea Hämälaïnen, plutôt surpris par la nouvelle, mais inquiet à l’idée qu’il vienne le tuer lui.
    « Nous ne savons pas exactement, mais nous pensons qu’il s’apprête à mener un contre-coup d’état avec Underwood. Une activité anormale a été repérée près de la Mairie, et nous avons dépêché un contingent sur place. Mais, Florent, tu devrais y aller toi aussi. Nous allons en finir avec lui et le condamner à mort, il ne faut surtout pas que le pouvoir nous échappe. » Cette nouvelle contraria beaucoup le lycéen, lequel aurait voulu s’amuser encore longtemps avec leur captif. Cependant, il comprenait l’urgence de la situation, parce qu’il avait le sens de l’état, aussi accepta-t-il sans mal de partir immédiatement pour le Palais Municipal.

    ***


    Souterrains Municipaux, Thiercelieux. Milieu d’après-midi du deuxième jour.

    « Notre leurre a visiblement fonctionné, bien joué gamine. » Commenta Underwood, dans l’oreillette par laquelle ils communiquaient avec Hence, Antonin et Gabriel.
    « Ils sont convaincus que nous attaquons le Palais ? Interrogea le valet pour confirmation.
    Oui. » Assura Anselm, sans relever le commentaire infantilisant du Maire. « Vous devriez bientôt arriver, et sur votre droite, vous aurez une porte avec digicode.
    Je compte sur toi pour bien l’ouvrir, Antonin.
    — Pas de soucis là-dessus, Francis. » Rassura l’intéressé, alors qu’ils arrivaient maintenant au pied de la Tour Tykogi. À leur droite, se trouvait effectivement une porte verrouillée, avec un pavé numérique sur le mur d’à côté. Aucun Garde ne s’y trouvait, parce qu’il s’agissait d’un des passages secrets construit pour le Maire, par l’administration Underwood.

    Gabriel était fasciné du nombre de souterrains exploitables au sein de Thiercelieux, il y en avait pratiquement un à chacune de ses péripéties, mais cela rajoutait un peu du peps à cette mission, comme lorsqu’il avait dû se rendre au Moyen-Orient du temps de sa fringante jeunesse.
    « Vous pensez vraiment que le gamin va s’en sortir contre Florent ? » Demanda-t-il d’ailleurs à la cantonade, évoquant Samuel resté seul au Palais Municipal pour ralentir le nouveau Gardien aussi longtemps que durerait la mission d’extraction.
    « Ce sera là notre seul fenêtre de tir, plus il est loin, mieux ce sera. » Commenta le politicien, pour réponse, alors qu’Antonin achevait le déverrouillage de l’entrée. L’accès était maintenant dégagé, pour entrer dans la salle des audiences, laquelle grouillait de monde comme les deux Hommes restés au Hall de Sécurité pouvaient le constater.
    « Il y a foule de monde, soyez prudents. On dirait que le procès va reprendre, et qu’ils vont prononcer la sentence. L’assesseur vient de rentrer. Indiqua la scientifique.
    Quelle mission intéressante ! À chacun son objectif, tuer Abraham, tuer Florent, sauver Alexandre. Cela en dit long sur les mentalités de nos deux factions, n’est-ce pas gamine ? » Continua de charrier le vieux briscard. Cela ne fit pas rire du tout la concernée, mais qu’importe. Ces carabistouilles devaient cesser à présent.

    « Très bien, cela signifie que nous devons agir sur-le-champ. » Intervint Schœneck inopinément. Son cœur battait la chamade, il avait très chaud, son regard s’obstruait par moments, mais il tenait bon, à l’aide de sa canne, et de sa volonté.
    « Attendons que Samuel nous confirme la présence de Florent. Voulut tempérer le Maire.
    — Non, nous n’allons pas attendre, j’ai confiance en leur ami. Moi, j’interviens instamment, parce qu’Alexandre ne tiendra pas plus longtemps. » Tonna alors le sexagénaire, et rien ne semblait pouvoir l’arrêter, alors qu’il s’élançait dans le passage ouvert par Antonin.

    ***


    Palais Municipal, Thiercelieux. Fin d’après-midi du deuxième jour.

    Dans le silence du Bureau Doré, Florent Hämälaïnen venait d’entrer. Il était allé le plus vite possible, conscient de sa responsabilité en tant que Dernier Espoir de l’Ordre Ancien, si jamais il devait se confronter à son éphémère professeur. Toutefois, à son arrivée, ce ne fut pas celui-ci qui l’attendait, assis confortablement dans le siège du Maire de la cité. Sa surprise n’en fut d’ailleurs que plus grande. Cheveux blonds aux yeux bleus, tenue de translation blanche et noire, avec petit foulard gris autour du cou, son ancien ami Samuel Parsons se trouvait à cette place, un sourire amusé sur son visage.
    « Samuel, mais qu’est-ce que tu fais là ? » Interrogea le Gardien, bien démuni face à cette personne qu’il n’attendait pas. Son meilleur ami se releva du siège en cuir sur lequel Underwood avait posé ses fesses pendant dix ans, et se mit à contourner le bureau pour se rapprocher du nouvel arrivant, visiblement sur ses gardes.
    « Mais la terre refusa de mourir… » Commenta paisiblement le Desmose-Guerrier. « T’connais pas ça toi, je parie. Mec regarde où t’en es. Regarde ce que t’as fait. Est-ce que c’vraiment toi ? ».

    Le brun croisa les bras, visiblement mécontent que ce gosse incestueux vienne lui faire la leçon, mais d’un certain côté aussi, il ressentait une peur jusqu’ici jamais ressentie. Un sentiment d’oppression qui lui écrasait le cœur.
    « Je ne vois pas du tout ce dont tu veux parler, maintenant je voudrais que tu me dises ce que tu fais dans le bureau du Maire. Je ne te le redemanderai pas deux fois.
    — En théorie, tu viens de le dire une deuxième fois. » Déclara l’adolescent dans un rire franc. Puis, reprenant sa contenance vu la gravité de la situation, il s’excusa. Le blond se trouvait maintenant à moins d’un mètre du Procureur Spécial.
    « Ne me fais pas perdre mon temps, Samuel. J’exige de savoir ce que tu fais ici, et sur-le-champ. » Déclara ce dernier dans un nouveau sursaut autoritaire. Son interlocuteur lui saisit alors les mains comme il en avait l’habitude, parce que Parsons était quelqu’un de très tactile.
    « Aide-moi à t’aider. Lui demanda-t-il comme une imploration.
    — Mais… mais qu’est-ce tu racontes ? » Rétorqua Hämälaïnen alors qu’il sentait une colère et une fureur lui monter de plus en plus au cerveau. « Tu es venu ici pour faire un coup d’état, je ne te laisserai pas faire. Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi, souviens-t’en bien… » Poursuivit-il en faisant trembler ses lèvres comme s’il était pris de spasmes nerveux.
    « Oh non… Florent… Florent… Cher Florent… Il n’a jamais s’agi de toi. Une fois encore tu penses que tout est toujours lié à toi mais il n’en est rien. » Obtint-il alors pour réponse, de manière très surprenante.

    « Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Bordel réponds-moi… » La voix de Florent trahissait maintenant une exigence de plus en plus pressente, et celui-ci avait retourné les mains de son ami pour les serrer de plus en plus fort, faisant d’ailleurs esquisser une petite douleur sur les traits du concerné.
    « J’dis juste… Qu’t’es tombé dans le panneau, mec… T’imagines même pas… On s’fout de toi… On s’fout de ce Bureau… C’pas ça qu’on est venus voir… » Cette phrase marqua un déclic dans son cerveau. Repoussant brutalement le Desmose-Guerrier contre le bureau, l’adolescent utilisa d’un coup de main ses pouvoirs pour allumer la télévision. La diffusion avait été coupée inopinément, la chaîne d’information généraliste repassant en boucle l’éclair coruscant qui avait provoqué le bogue de la caméra, ainsi que toutes les théories s’y rapportant.

    Le gardien avait été piégé. Un rire nerveux s’éprit de lui, tandis que le sang sembla lui monter à la tête. Celle-ci devint en effet rouge écarlate, à tel point que certaines de ses veines transparaissaient sur sa peau violacée.
    « Comment as-tu osé ?! » Apostropha alors le garçon en faisant pivoter ses yeux à quatre-vingt dix degrés. « Comment as-tu osé ?! » Hurla-t-il encore plus fort, en faisant apparaître un éclair dans sa main gauche, éclair qu’il lui balança dessus à une vitesse sonique. Samuel n’avait pas eu le temps de réaliser ce qui venait de lui arriver qu’il se trouvait déjà dans un scanneur du Hall de Sécurité, inconscient.

    « Ô, Guerrier de la Lumière, entends ma prière. Annonça alors sa conscience.
    — Ce n’est pas le moment, fous-moi la paix, et en plus je suis le Gardien, pas un Guerrier de la Lumière, Le Gardien, Le Guerrier de la Lumière, pas un. Je suis le seul et unique, alors respecte-moi un peu, tu as compris ?!
    Ô, gardien, nous n’avons pas le temps de discuter de cela. Le collaborateur du Polymorphe, le garçon que tu viens de croiser, a vérolé ton système immunitaire. Je le sens, un mal indicible se répand partout en toi. Il t’a privé de la téléportation, et tu dois rejoindre la Tour Tykogi sans attendre.
    — Je vais le tuer, je vais le tuer, le tuer, le tuer, le tuer, le tuer ! » Beugla Hämälaïnen à haute voix, sans même plus faire semblant de penser ou réfléchir pour quiconque l’entendait au loin.
    Ô, Guerrier de la Lumière, son heure viendra, mais nous ne pouvons pas laisser échapper le Polymorphe, alors je t’en conjure, rends-toi à la Tour Tykogi, ou toute la cité sera en grand danger, et tu es le seul, ô gardien, à pouvoir les protéger, parce que toi, ô Chevalier de Lumière, tu es la justice.
    — Oui, je ferai ce que je dois faire… Oui, je vais le faire, je vais le faire… » Se répéta l’adolescent à lui-même, alors qu’il venait de tourner les talons, puis sortir en trombe pour courir sans perdre une seconde.

    ***


    Tour Tykogi, Thiercelieux. Crépuscule du deuxième jour.

    Le combat avait été bref. Hence Schœneck, investi de la puissance de la lignée des Gardiens, avait terrassé par ses orbes de lumière, la plupart de ceux qui lui opposèrent une résistance. Les Gardes Municipaux périrent, certains nobles de Thiercelieux périrent, et les attaques ininterrompues du contingent de la Mairie pour protéger la tenue du procès se confrontèrent aux contre-offensives d’un oracle plus déterminé que jamais à sauver son élève, à tel point que la priorité avait été mise à la protection d’Abraham, plutôt qu’à celle du détenu. Un objectif là encore échoué, sachant que Gabriel Oswald avait abattu d’une balle dans la tête, le nonagénaire en quête de protection.

    « Samuel a été abattu, Florent ne va pas tarder à revenir. Vous devez évacuer le plus vite possible. Informa Anselm au groupe d’intervention.
    — Roger. » Se contenta de répondre le terrien, alors qu’il se préparait à retourner dans les souterrains de la cité.

    Le professeur d’Alexandre, quant à lui, se trouvait au côté de son élève, dont les chaînes commençaient à peine à céder, après qu’il eut mis presque toute sa puissance dans leur destruction. Le Gardien respirait difficilement, son nez était plein de sang, il faisait peine à voir, mais il y avait une expression de contentement sur son visage, de sincère satisfaction à voir la personne qui se trouvait à ses côtés. Ses yeux en brillaient. De son côté, son sauveur avait plus chaud que jamais, son corps en tremblait tellement toute la force qu’il détenait le consumait de l’intérieur.
    « Schœneck, vous vous en sortez ? Interrogea le vingtenaire, visiblement pressé par le temps.
    — Non, ces chaînes sont quasiment indestructibles. Je ne sais pas comment faire pour l’en libérer… » Le franco-canadien arqua un sourcil. Il dégaina son pistolet, s’éloigna, tira. Aux jambes, aux bras. Le métal n’avait pas tenu au choc de la balle. Particulièrement bon viseur, il n’y eut aucune écorchure à déplorer.
    « Je constate que l’énergie positive n’est pas la réponse universelle. » Commenta le vieil homme à la cantonade, alors qu’il enroula son bras autour du corps de Schwartz, encore plongé dans un semi-coma inconscient.

    « Veuillez ne plus perdre de temps. J’aimerais que vous reveniez en un seul morceau. Hämälaïnen sera bientôt là, et il va tous vous massacrer si vous êtes encore ici.
    — Compris. » Répondit Antonin, en se précipitant vers les sous-sols du bâtiment. Grayson le suivit sans attendre, tandis que l’oracle resta sur place, les yeux fermés.
    « Ce n’est pas le moment de dormir, Hence ! » Pesta Underwood dans l’oreillette.
    « Messieurs, je vous remercie pour votre aide, mais je ne viens pas avec vous. Je dois mettre Alexandre à l’abri, et ça, il n’y a que moi qui puisse s’en charger. Alors, partez, je m’occupe du reste. » Déclara-t-il en retirant le petit interphone de son oreille. Il n’entendit même pas la réponse qu’on lui formula, parce que de toute évidence, il fallait avancer, ne pas perdre une seconde, et que les autres venaient déjà de partir, comprenant que leur alliance n’avait été que pour un moment précis.

    À présent seul dans le charnier de cadavres de la Tour Tykogi, le sexagénaire ne semblait pas pressé de partir. Le Gardien accroché à son cou, il le tenait comme un père tiendrait son enfant, et les petits yeux de celui-ci finirent par s’ouvrir, son poing se serrer, pour bégayer au-delà de ses forces, une simple question.
    « Pourquoi… ? » Schœneck ne s’était pas attendu à ce qu’il se réveille de si tôt, aussi fut-il surpris et ne sut-il pas quoi répondre dans un premier temps. De plus, la question semblait suffisamment vague pour ne pas borner le sujet précisément. « Professeur… » Insista-t-il pourtant. « Je vois en vous… Tout ce qu’il y a… Je sais ce que vous voulez faire… Ne le faites pas… » Le cœur du prophète poursuivit son accélération, et une bouffée de chaleur le mit particulièrement mal-à-l’aise, réaction émotive décuplée au fait qu’il ne parvenait pas à lui cacher ses intentions.
    « Alexandre, il le faut. Si je ne le fais pas, il te tuera.
    But the Earth refused to die… » Accoucha difficilement son interlocuteur. Hence eut alors la désagréable sensation de comprendre cette phrase, alors même que cette langue lui était complètement inconnue. « Vous commencez à vous souvenir… Je le sens… Alors… Je vous interdits de mourir…
    — Si je ne meurs pas maintenant, cette énergie va me consumer. Alors, à choisir entre mourir maintenant, et te sauver la vie, mon choix est vite fait. Je vais l’utiliser pour détruire ce monstre que j’ai contribué à créer. » Commenta le professeur d’allemand, la voix sévère, comme s’il se condamnait lui-même pour l’erreur qu’il avait faite en faisant croire à Florent qu’il était un gardien. Il sentit alors une petite main parcourir son cou. Le gant en cuir venait de tomber par terre, et sur sa joue, le charbon des doigts d’Alexandre vint s’appuyer contre sa pommette. Il comprit très bien ce que cela signifiait.
    « Arrête ce que tu fais… Arrête tout de suite…
    — Non… Vous n’allez pas mourir, je vous l’interdits… » Lui rétorqua son élève, les larmes aux yeux. « Ici… et maintenant… je vais récupérer la puissance qui me revient de droit… Et parce que je vais m’évanouir, vous allez nous téléporter loin d’ici… Parce que vous n’aurez plus la puissance nécessaire de tuer Florent. C’est à moi que revient cette mission. Je ne referai pas la même erreur qu’on a faite en se séparant la dernière fois… ».

    Cette phrase impacta beaucoup l’oracle. Elle résonna en lui comme une réminiscence, comme un souvenir bloqué qui n’arrivait pas à sortir. Il n’arrivait pas exactement à le resituer, tout ceci était très vague, mais il se souvenait, au loin, dans une région avec des arbres, de nombreux arbres, et des étoiles partout dans le ciel, ce qu’il n’y avait pas ici. Un mur, un grand mur. Des grandes bâtisses, des îles, une femme blonde au broshing parfait, et aux tailleurs souvent bleus, ainsi qu’un nom : Westbury. Tout ceci lui faisait chauffer la cervelle, en même temps que cela semblait le soulager, parce que peu à peu, ce trop-plein d’énergie s’évacuait, il le sentait quitter doucement son corps.
    « Alexandre…
    — Chut… Chut… Ne dites rien… Vous allez bientôt tout comprendre, mais là pour le moment, pour le moment… il faut… pa… partir… » Termina Schwartz en sombrant dans l’inconscience.

    Il venait de récupérer tout le pouvoir de la lignée des Gardiens.

    ***


    Tour Tykogi, Thiercelieux. Nuit du deuxième jour.

    Dans l’obscurité de la nuit, Florent pénétra à l’intérieur de la Tour Tykogi. Il était essoufflé, le visage sombre, dans l’atmosphère pesante du tribunal où ne subsistait plus âme qui vive. Comme il s’en doutait, et à cause de Samuel, il était arrivé trop tard. Sa cible venait de s’échapper, les chaînes de son siège brisées par terre, non loin du charnier de cadavres de la Garde Municipale. Il sentit une boule au fond de son être, une contrariété dont la puissance de feu paraissait maintenant à son apogée. Si la haine de cet échec lui revenait en pleine figure, au même titre que l’échec de la cérémonie, elle s’accompagnait maintenant par un autre sentiment, celui de la vengeance. Lui, le gardien, parce qu’il était la justice, n’avait maintenant plus aucune alternative pour mettre en exergue ses principes les plus fondamentaux, que celui d’une élimination systématique et irrévocable de toutes les personnes représentant une menace pour le bien-être de la Cité. Les règles étant truqués, les dés étant pipés, pourquoi respecter les procédures d’un État à la dérive, dont les valeurs ne pouvaient plus coexister avec les menaces qu’il rencontrait ?

    « Oh… Florent, vous êtes encore en vie. C’est un miracle. » S’exclama alors la voix, plus au loin, d’Aziraphale. La vieille oracle venait de surgir de ce qui devait ressembler à une cachette secrète, au sein de laquelle tous les autres prophètes du savoir s’étaient réfugiés, à l’exception du défunt Abraham. Ils parurent tous les uns après les autres, rassurés de voir le gardien auprès d’eux. Donovan, Ishtar, Aziraphale, Michel… Ils se présentèrent tous les sept à celui qu’ils considéraient comme leur caution, en même temps que leur redevable allié.
    « Nous sommes très heureux de vous revoir. Annonça Léïa, une moue d’apaisement au visage.
    — Abraham a été abattu par le chienchien du Maire, il nous faut maintenant envisager sa succession, heureusement que vous êtes revenu pour sécuriser notre retour au Palais, grand Florent ! » Rajouta avec emphase Maximilien.

    Tout ceci, pourtant, ne fit qu’assombrir plus encore la silhouette de Hämälaïnen. Quelque chose de macabre se lisait à présent sur les traits de son visage. Un regard haineux et absolument pas conciliant se trouvait maintenant associé à des tremblements nerveux.
    « Vous êtes des lâches. Vous êtes des ennemis de Termina. » Lâcha-t-il à l’endroit de chacun des sept gérontocrates auxquels il faisait face. Ceux-ci restèrent interdits l’espace d’un moment. « Vous faites partie des pestilences les plus abjectes de Thiercelieux. Vous êtes les gardiens d’un système corrompu. Et vous n’avez même pas eu le courage de vous dresser contre la libération d’une créature polymorphe extrêmement dangereuse, c’est inadmissible ! » Rajouta-t-il complétement furieux, le ton de plus en plus élevé.
    « Florent, je vous prie de ne pas nous parler comme ça. Ce n’est pas acceptable ! » Intervint alors Agnès, d’une voix sévère, celle des professeurs pour lesquels la discipline est plus importante que le fondement même du cours.

    D’un geste de bras, le cou de l’oracle se brisa, sa respiration se tarit, son corps s’effondra par terre. Le gardien venait de l’assassiner de sang-froid, devant tous ses autres collègues. Chacun d’entre-eux se regarda, consterné, tandis que le lycéen se mit à rire, d’un rire complétement perdu dans la névrose.
    « On ne me dit pas ce que je dois faire, mégère. » Ses veines noires se voyaient de plus en plus sur son visage écarlate. « Elle n’a eu que ce qu’elle méritait, d’ailleurs… Comme vous devriez tous avoir, pour votre lâcheté ! » Un éclair partit contre Aziraphale. « Pour votre incompétence ! » Un débris transperça le cœur de Donovan. « Pour la décadence que vous représentez ! » Michel se mit à hurler plus que de raisons, du sang gicla de ses oreilles, de son nez, de sa bouche, des bouts de cervelle s’échappèrent de toutes ses cavités. « Pour la haine que vous colportez ! » Apeurée, Léïa sentit sa peau se carboniser, brûler de plus en plus, tomber comme des tranches de viande jusqu’à ce que ses organes s’effondrent les uns après les autres, et qu’elle en lâche un râle de supplication dans un dernier effort de survie.

    « Vous représentez tout ce que je hais dans cet endroit, et vous n’êtes pas dignes de la réputation que vous entendez honorer. Vous n’avez aucun droit sur les Gardiens de l’Équilibre, et vous n’en aurez maintenant plus jamais, parce que je l’ai décidé, parce que je suis la justice, parce qu’à présent, je vais m’occuper moi-même de tout ce que vous avez pitoyablement raté ! » Vociféra Hämälaïnen comme un dément, sans se rendre compte de la violence avec laquelle il venait d’exterminer le Conseil des Oracles.

    Ne restait, à terre que le pauvre Ishtar, à genoux, en attendant son heure, le cœur frappant contre sa poitrine comme un petit animal en détresse. Cette image aurait presque pu l’émouvoir, si, lorsqu’il posa le regard sur lui, il ne ressentit pas l’exact contraire. Quelque chose avait changé chez lui, parce que désormais, sa seule réaction fut le dégoût, et le désir d’en finir au plus vite. Posant sa main sur les cheveux de l’octogénaire, il tira d’un coup sec. La tête se décrocha du corps, un liquide rouge vif s’échappa sur le sol déjà sanguinolent, tandis que le tronc du prophète se mit à s’agiter dans tous les sens, le système nerveux privé de repères.
    « Même dans votre mort, vous avez été des incapables… Ahah… » Fit-il en balançant négligemment le crâne sur le côté.

    Il n’y avait à présent plus personne dans la Tour Tykogi, et le silence remplaça les exclamations folles du gardien de l’équilibre des forces. Son ensemble blanc immaculé ressemblait maintenant plus à une tenue de boucher qu’à la pureté de sa fonction, le kaléidoscope de nuances rouges occupant plus d’espaces que ce qui restait de blanc sur sa toge sacro-sainte.

    « Ô, Guerrier de la Lumière, mes sincères félicitations. » Entonna alors sa conscience, le ton triomphant. Les joues du garçon ne purent s’empêcher de rosir. On le félicitait si peu. « Tu es devenu tout ce que j’espérais de toi, et maintenant, plus rien ne pourra t’arrêter. C’est tout bonnement formidable ! » Il sentit alors comme une présence près de lui, quelque chose de plus physique qu’il n’avait expérimenté jusque-lors au cours de ces échanges privilégiés avec la meilleure conseillère de la lignée des gardiens.
    «
    Tu détiens dorénavant une puissance quasiment illimitée, ainsi que toutes les clefs de la cité. Tu es devenu, le Prince de Termina, je suis si fier de toi. » La voix marqua une pause, dans un contentement jamais aussi assumé jusque-lors. « Toi et moi, nous allons accomplir de grandes choses dorénavant. ».

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Icer MessagePosté le: Mer 21 Juin 2017 20:55   Sujet du message: Répondre en citant  
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Il semble que moi je me sois arrêté au chapitre 10 j'ai donc repris à partir de celui-ci. Il est vrai que le titre du chapitre était assez aguicheur. De même pour le flash-back qui est l'occasion pour toi de te faire plaisir sur les allusions politiques.
Toutefois, faire un rapport entre l'oubli de l’écriture manuscrite et le choc de simplification, c'est sacrément osé XD

Citation:
Nintendo AE


IT'S EUNEU GAYME


On a enfin un petit peu plus d'infos sur le charmingmagicien.exe et je n'ai pas été deçu. Plus largement, la connexion entre ce monde apparut de nulle part avec celui de BpE commence à se faire plus concrètement.


Citation:
« Il y a cru, lui. »


http://i.imgur.com/Mc4WJkE.png


Citation:
Il allait prendre son envol, quand, au détour du croisement de l’avenue adjacente, il tomba nez-à-nez avec Gabriel Oswald. Le genre de rencontres qui n’intervenait que dans les mauvais livres, écrits par de mauvais scénaristes stéréotypés en quête d’une narration réactive.


Oui je crois que je vois ce que tu veux dire :

http://i.imgur.com/eL5hzpp.png


Citation:
« Attention du chemin sur lequel tu t’engages, Samuel.
— Sinon quoi ? On est enfermés je te rappelle. Tu vas être bien obligée de… »

Sans crier gare, elle se jeta sur lui


http://i.imgur.com/Sxulea6.png
« Oui oh c'est le vieux syndrome de la succube... »


À la fin du chapitre 12, c'était tellement le bordel et y avait un tel air d'apocalypse final que je me suis demandé comment tu allais tenir 26 chapitres. Mais comme la fin du 13 se termine par un retour dans le temps fait à la main, j'imagine qu'on va revenir, comme par hasard au milieu de la fiction, à une situation plus calme, mais néanmoins différente.

Ah bonne idée cette liste de personnages, je me demande qui te l'a donné, mais c'est sûrement un professionnel Mr. Green
Elle m'apparaît d'autant plus indispensable que comme tu es dans un univers très différent de celui de la série, tous les noms sont nouveaux. Tu devrais profiter des vacances d'été pour la foutre aussi sur les chapitres précédents non ? Moi avant qu'ils ne prennent des chemins différents, je confondais tous les membres de la Desmose.

Le débat posé par le début du 14 est haletant. Si effectivement il ne peut y avoir de vrai gardien, qui est alors l'imposteur ? Alexandre est le plus suspect mais justement, les indices à son encontre sont presque trop évidents, notamment la vidéo de sa mort.
Par contre, le coup des mains brûlées pour se prouver que l'on est un vrai Gardien... ça m'évoque les juifs après l’holocauste pour obtenir un maximum de compassion (et donc d'avantages financiers, entendons-nous bien).

Globalement je ne peux m'empêcher de remarquer que Gabriel s'est progressivement effacé de l'univers dans lequel il a été plongé. Au début de la fanfic, il avait tout du personnage central, un élu envoyé en dernier espoir dans un endroit inconnu, il est fort, intelligent et – quoique ça c'est moins cliché – sans pitié. Mais depuis qu'Underwood lui a mis la main dessus, il est devenu une version un peu améliorée d'Antonin. J'aime bien ce cassage de code, et de la même façon que BpE nous avait sorti petit à petit du cadre de la série, tu as bien géré la chose. Reste à savoir si l'on va terminer par là où ça a commencé.

Lorsque l'on a fini de lire le chapitre 15, il semble sous-entendu qu'Alexandre était le vrai et que Florent est en réalité manipulé par Dimensio (lui-même ersatz d'un X.A.N.A parlant en rouge sombre !!??). C'est sûr que la fic a pris une toute autre Dimensio (mdr) à partir du milieu, et maintenant que les protagonistes sont clairs dans ma tête, je ne suis pas largué et je suis dedans. C'est de l'excellent travail.

June is the end of May.

http://i.imgur.com/oxT50qR.jpg
« J'ai pour projet de renaître hein. »


P.S : J'ai repéré quelques coquilles en passant :

- Encore un peu éprouva par sa semaine (Chapitre 10)
- Protesta vigoureusement Flora […] il (Chapitre 12)
- costume-crevette (Chapitre 14)
- Une balise italique mal refermée (Chapitre 15)

_________________
http://i.imgur.com/028X4Mi.pnghttp://i.imgur.com/dwRODrW.pnghttp://i.imgur.com/mrzFMxc.pnghttp://download.codelyoko.fr/forum/avataricer.gifhttp://i.imgur.com/h4vVXZT.pnghttp://i.imgur.com/gDzGjSF.pnghttp://i.imgur.com/x46kNev.png

« - J'viens de voir les parents de William se diriger vers le bâtiment administratif.
- Quoi !? Mais comment tu peux savoir que c'est eux ?
- Bah après la disparition du X.A.N.Aguerrier je me suis quand même renseigné un minimum sur sa vie pour programmer sa réplique. Cela étant dit, c'est bien la réplique le problème, elle n'est pas au point et va faire foirer toute notre couverture à mon avis.
- Mais Jérémie, et les données récupérées à X.A.N.A lors de la translation de William ? Elles ne t'ont pas servies à avoir de quoi le libérer ?
- J'ai commencé à y travailler quand tu es partie mais je n'ai pas fini... »


Paru.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Lun 10 Juil 2017 18:35   Sujet du message: Répondre en citant  
Référent Pikamaniaque


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Liste des personnages


https://img4.hostingpics.net/thumbs/mini_707494Capturede769cran20170604a768165009.png


Avant-propos : Cette liste contient potentiellement des éléments de spoils des factions, et des personnages en présence du Projet Renaissance. Elle est tenue actualisée au début de chaque chapitre.

    I. Team Desmose.

  • Anselm Dubois [CHEF DE FACTION] : Adolescente & major de promotion du prestigieux lycée de Hardewick, Anselm Dubois coordonne les actions de la Desmose, et a fait rentrer aux côtés de ses amis, le monde de Termina dans une boucle de trois jours en vue d’arrêter la fin du monde. Proche de Gabriel, ses liens avec le reste de son groupe se délitent à mesure que la Mairie et les actions du Gardien scindent et clivent certains de ses amis qui ne veulent plus être sous le joug de ses comportements dictatoriaux.
    Elle est à présent la dernière membre active du groupe après la mort de Flora Parsons.
    Anselm Dubois ne déviera pas. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 15.

  • Samuel Parsons : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Samuel Parsons est le meilleur guerrier de la Desmose. Il entretenait auparavant une relation amoureuse avec sa sœur, Flora Parsons, et considérait Florent comme son meilleur ami. Auparavant très loyal à son groupe, il commence à se mettre en retrait depuis sa rencontre avec Alexandre et ne supporte toujours pas la mort de Flora dont il impute directement la responsabilité à Anselm. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 15.

  • Flora Parsons † : Adolescente & diplômée du prestigieux lycée de Hardewick, Flora Parsons était la meilleure alliée des Desmose-guerriers. Auparavant petite-amie de Samuel Parsons, elle décède, assassinée par Gabriel Oswald et effacée de la mémoire du Calculateur. Toutefois, son corps est récupéré par le Cavalier de l’Apocalypse de la Mort, en vue de sacrifier Gabriel sur l’autel du vortex du temps. Arrêtée par Alexandre Schwartz, elle disparaît définitivement du monde de Termina. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 13.

  • Daniel Leroy † : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Daniel Leroy est retrouvé mort par Florent dans l’asile de Holbein, la tanière des Enfants Perdus. — 5.

    II. Team Mairie.

  • Francis Underwood [CHEF DE FACTION] : Maire historique de Thiercelieux, le bourgmestre contrôle les actions de la Desmose depuis la mise en place du cycle infini par le groupe d’Anselm. Il recrute Gabriel Oswald à des fins d’espionnage en vue de retrouver à son tour le Gardien, et pouvoir s’enfuir du monde de Termina.
    Underwood, après avoir soutenu l’Ascension d’un nouveau Gardien, se fait pourtant assassiner dans la salle de l’hypercalculateur, après avoir perdu définitivement l’usage de ses yeux. Considérablement diminué, sa main de fer était de toute manière de plus en plus contestée. Il se fait remplacer par le conciliabule des prophètes du savoir après un coup d'état mené en vue de le remplacer.
    Francis Underwood ne déviera pas. — 1, 7 à 15.

  • Gabriel Oswald-Grayson : Variable d’ajustement. Gabriel Grayson a été désigné Dernier Espoir de l’Humanité dans le cadre du Projet Renaissance, mis en œuvre en 2076, 70 ans après la chute de Carthage et le début d’un hiver nucléaire sur la Terre (Bataille pour l’Espoir). Avec pour dessein de faire en sorte que Carthage ne voit jamais le jour, le voyage temporel mobilisé par la communauté humaine se passe mal, et le fait se réveiller à Thiercelieux. Proche de la Desmose dans un premier temps, il finit par prêter allégeance au Maire Underwood. Une force inconnue semble le persécuter et lui répéter en permanence qu’il fait face à une terrible destinée.
    Gabriel Oswald-Grayson ne déviera pas. — 1 à 3, 6 à 15.

  • Général Kalinda : Chef de l’État-Major des armées de Thiercelieux, Kalinda dispose de toute la confiance du Maire. Subordonnée à son autorité, elle n’est pas matrice en matière de prise de décisions, mais fait preuve d’une loyauté hors normes et semble disposer d’une certaine sensibilité depuis le dernier cycle.
    Général Kalinda dévie de plus en plus vers Team Gardien. — 7, 9, 12, 13.

  • Antonin Peus : Valet du Maire Underwood, ces deux personnages semblent entretenir une grande complicité, et s’appellent par leur prénom. Attaché sentimentalement et professionnellement au bourgmestre, il n’a jamais été question pour Antonin de dévier et il ne déviera pas.
    Antonin Peus ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 15.

    III. Team Gardien.

  • Hence Schœneck [CHEF DE FACTION] : Oracle de formation, ancien membre des Prophètes du Savoir, Hence a remplacé Gerald Weygand-Sarrabuckeer en tant que professeur des nouveaux Gardiens de l’Équilibre. Très attaché à son ancien élève, Alexandre Schwartz, il essaie de prendre les décisions les plus matures en fonction des intérêts spirituels qui se présentent. Accompagné par Camille, il décide de former Florent Hämälaïnen après que celui-ci ait été visiblement activé.
    Hence Schœneck ne déviera pas. — 3, 6 à 9, 11 à 15.

  • Camille : Fille aux cheveux blancs, le cœur sur la main et la bonté d’âme par-dessus tout, elle est muette depuis un certain temps déjà. Très proche d’Alexandre, elle se rapproche aussi de Florent pour qui elle dispose d’une sincère empathie. Elle est la dernière à encore croire en lui.
    Camille ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 15.

  • Alexandre Schwartz : Gardien de l’Équilibre des Forces.

    IV. Non-alignés

  • Florent Hämälaïnen : Ancien Desmose-Guerrier et membre des Gardiens, la vie de Florent bascule lorsqu’il est déclaré être le nouveau Gardien. Investi de la puissance des anciens, il essaie de mener une cérémonie pour rendre la mémoire à ses concitoyens, mais celle-ci échoue. Affaibli par cette défaite, l’adolescent est un temps perdu, et finit par succomber à l'appel du pouvoir en devenant le Prince de Termina, laissé vacant par le coup d'état mené contre Underwood. Très intelligent, il est passionné d’Histoire et d’économie, cependant il ne faisait pas preuve d’un grand courage jusqu’à devenir un Roi-Soleil.
    Florent Hämälaïnen ne déviera plus. — 2 à 9, 11 à 15.

  • Les Prophètes du Savoir / Le Conseil des Oracles † : Abraham, Ishtar, Aziraphale, Michel, Léïa, Agnès, Maximilien, Donovan. Florent Hämälaïnen les massacre après la fuite du Gardien de la Tour Tykogi. — 12 à 15.


Réponse à Icer :
Spoiler


PS : Le chapitre 16 est en instance de publication. Sa longueur exceptionnelle le rendra probablement long à lire pour vous. Cependant, ce qu'il se passe à l'intérieur est capital. Au passage, j'avais corrigé toutes les coquilles, puis j'ai tout perdu à cause d'une coupure de courant, donc je n'ai pas eu la foi de tout re-corriger, je ne l'ai fait que pour le plus gros. D'avance, navré.
La publication du chapitre 17 sera suivie dans le mois, mais le rythme va se réduire pour un retour en grâce à la fin de la saison estivale, vu que ce chapitre marque un tournant pour la suite de la fiction, et l'entrée pleine et entière dans sa deuxième partie. Profitez bien de Thiercelieux pour ce qu'il en reste !

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.


Dernière édition par Pikamaniaque le Mar 11 Juil 2017 11:50; édité 3 fois
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Pikamaniaque MessagePosté le: Lun 10 Juil 2017 18:37   Sujet du message: Répondre en citant  
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Chapitre 16 : Nocturne de l'Ombre



    Thiercelieux. Aube du dernier jour.

    Au creux d’un lit moelleux, un petit garçon au pyjama rayé ouvrit paisiblement les yeux, aux premières lueurs du jour. Il se trouvait dans une belle chambre traditionnelle, faite de poutres, d’une petite table de nuit boisée, de plein de cadres photographiques représentant les souvenirs de toute une vie. Sur une chaise contiguë au baldaquin, il repéra une pile de vêtements propres, ainsi qu’un petit mot signé sur un post-it doré, dont il reconnut l’écriture. Elle l’invitait à descendre dans la salle à manger dès qu’il serait prêt, paraphé des lettres H. et S. qu’il ne connaissait que trop bien.
    Alexandre Schwartz s’extirpa alors de la couverture duveteuse au sein de laquelle il avait été bordé. Il remarqua le verre d’eau à côté de lui, ainsi que le chiffon sur lequel du sang avait été épongé, puis se saisit de la tenue que son oracle lui avait préparée. Elle se composait d’une chemise azur et d’un pantalon blanc, ainsi que de chaussettes grises, pour aller avec les chaussures bleues foncées. Sur un cintre accroché à la porte demeurait toutefois la pièce-maîtresse de cet ensemble qu’il trouvait particulièrement de son goût : une longue veste de marin bleu foncée aux deux rangées de boutons noirs, au motif d’ancres de bateaux, ainsi qu’une écharpe de laine noire aux extrémités grises dédiées pour accompagner le tout. Il enfila la tenue sans attendre, bien plus à l’aise que dans les haillons tissus d’air et d’eau qu’il portait jusque-lors.

    Fin prêt, il prit le temps de refaire le lit, quand bien même il ne servirait plus puisque nous venions d’arriver aux dernières vingt-quatre heures de Thiercelieux. Il récupéra le petit message laissé par son professeur, et le mit dans sa poche, après que ses mains carbonisées récupérèrent les gants en cuir marron sur la commode. Un dernier regard jeté à cette coquette chambre sembla l’émouvoir de quelque chose, que le mystère de ses pensées ne permit pas de comprendre, puis il sortit de la pièce, descendant les escaliers grinçants jusqu’à la salle à manger.
    Hence Schœneck s’y trouvait, attablé avec un petit-déjeuner, séparé dans deux assiettes. Il lisait un journal dans le même temps, la petite chronique quotidienne de Termina, dont il reposa les feuilles lorsque son hôte se présenta à lui.
    « Tu portes cette tenue vraiment bien. Commenta son mentor comme premier bonjour.
    — Je ne l’avais jamais vue… Elle appartenait à qui ? Répondit l’intéressé.
    — À moi, il me semble. Je l’ai trouvée dans mes placards. Je ne me souvenais pas l’avoir achetée. » À cette réponse, Schwartz fit un tour panoramique du paysage. Il sembla étonné que cet endroit soit sa demeure. Il ne manqua pas d’en faire part au sexagénaire.
    « Non, ce n’est pas vraiment ma maison… L’autre est trop surveillée pour être sûre. Mais elle est belle, tu ne trouves pas ? Je l’ai trouvée un jour, en vadrouillant avec Camille. » Le visage de son interlocuteur resta stoïque. Une troisième assiette se trouvait sur la table, mais elle avait déjà été vidée de son contenu. Il en déduisit qu’elle se trouvait ici elle aussi.

    « Vous aviez dit que vous commenciez à vous souvenir. Est-ce que vous vous souvenez effectivement à présent ? » Interrogea le Gardien, la voix soudain plein d’espoirs. Malheureusement, Hence ne put le confirmer.
    « J’ai eu plein d’images en tête, mais aucune n’a eu du sens pour moi. Cependant, j’ai tout compris lorsque je t’ai tenu dans mes bras. J’ai compris que tu étais vraiment toi, pas une créature polymorphe ou n’importe quel monstre issu de l’imagination tordue de Florent Hämälaïnen. Tu étais mon garçon, mon élève que j’ai formé pendant plusieurs années durant… Et j’ai ressenti, ce lien très fort que nous avons. » Celui-ci n’exprima pas la moindre émotion, parce qu’il était de nature inhibée déjà, mais parce que la gêne s’exprimait souvent chez lui par le silence, un fait dont avait parfaitement conscience son précepteur. « Cependant… » Nuança-t-il. « Tu ne viens pas de ce monde aussi, j’en ai acquis la conviction en te regardant à ce procès hier. Tu es un garçon très talentueux, je ne vois pas pourquoi tu aurais oublié tout ce qu’on a passé tant de temps à apprendre tous les deux. C’est ça, je pense, qui a provoqué la fureur de Florent. Je me trompe, Alexandre ? ».

    Un silence accompagna cette question, à laquelle Alexandre préféra répondre par un simple sourire. Un sourire apaisé, comme s’il était soulagé du poids d’un secret, quand bien même il n’en avait rien confirmé pour le moment.
    « Je vous promets que vous comprendrez tout, très bientôt. Mais pour le moment, je ne dois pas perdre de vue mes objectifs.
    — Arrêter Florent Hämälaïnen ? » Répondit Schœneck en portant sa tasse de jus d’orange à sa bouche.
    « Entre autres. Cependant, ne vous laissez pas abuser, Professeur. Florent n’est qu’un leurre, une marionnette destinée à me faire perdre du temps. Cette créature que je pourchasse… Elle ne fait que gagner du temps, parce que pour une fois, je suis arrivé plus tôt qu’elle ne l’espérait. » Déclara-t-il en se tournant vers la fenêtre. « Malheureusement, je dispose de bien moins d’informations que je ne voudrais, et j’ai l’impression qu’il me reste encore beaucoup à trouver avant d’arriver au bout du chemin… ».
    Il laissa pendre sa remarque dans le vide, comme si elle n’attendait de toute manière aucune réponse.

    « Alors, quelle est ta prochaine cible dans ce cas ? » Interrogea le sexagénaire, tandis que la porte d’entrée s’ouvrit. Il s’agissait du corps filiforme de la petite Camille aux cheveux blancs, laquelle ramenait avec elle plusieurs sacs de victuailles. Alexandre ne lui jeta un regard que très bref, parce que concentré sur la question posée.
    « Nous sommes dans un monde où tout le monde porte des masques. » Commença-t-il par répondre. « Derrière l’un de ces masques se trouve l’être le plus abominable de tout l’univers. C’est lui, ma cible.
    — Cela me fait penser que le Maire Underwood a probablement rencontré Dimensio. » Commenta Hence, suscitant visiblement un grand intérêt de la part de son élève.
    « Quand ? Demanda-t-il brièvement.
    — Juste avant que tu apparaisses au sommet de la tour d’astronomie, lors du cycle précédent. » Son interlocuteur haussa un sourcil, comme décontenancé par l’information.
    « Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit dès hier ? Fit-il la voix un peu dure.
    — Alexandre… » Soupira l’oracle, en se levant de sa chaise. La nouvelle venue les rejoignit dans la salle à manger.
    « Tu ne te rends pas compte depuis combien de temps tu es parti. » Exprima-t-elle avec ses mains, volant la réponse que le vieil homme allait formuler. Le visage de Schwartz resta indifférent.

    « Où se trouve Underwood actuellement ? Demanda-t-il le plus simplement du monde.
    — Au Hall de Sécurité, j’imagine. » À en juger par la moue qu’il tirait, le Gardien ne savait pas ce qu’était le hall de sécurité. « Le repère de la Desmose. » Renchérit l’enseignant. Face au manque de réaction, il ne put s’empêcher de traduire cela par un soupir. « Je voudrais t’aider, Alexandre, mais je ne sais pas comment le faire si tu ne me dis pas déjà ce que tu sais de Thiercelieux. Si tu ne me dis pas si c’est la première fois que tu y viens, comment pourras-tu comprendre les codes simples que tout un chacun maîtrisent ici ? ».
    Hence posait les bonnes questions, il en était convaincu. Il savait d’ailleurs au fond de lui que sa personnalité n’avait rien de facile, qu’à bien des égards, ce garçon pouvait paraître sauvage, asocial, beaucoup trop zélé pour décharger son sac. Il voyait ses limites humaines qui avec le temps, s’étaient effacées ou maquillées par la distance, par le contexte de cet endroit.

    « Vous ne voyez pas encore… Je ne peux pas vous faire voir. Vous êtes aveugles. Quand vous verrez, je vous dirai tout. Pour le moment, j’ai simplement besoin de savoir où se trouve ce Hall de Sécurité. » Cette réponse énigmatique rappela à Camille quelle étrange dialogue elle avait pu avoir avec lui sur la terrasse de la Place Centrale de la ville. Son ami avait beaucoup insisté pour qu’elle regarde autour d’elle, pour qu’elle réalise quelque chose, mais cela n’était jamais arrivé.
    « Le Hall de Sécurité est un complexe militaire désaffecté au sein duquel un groupe appelé La Desmose opère. Ce groupe est composé de plusieurs membres adolescents d’un lycée prestigieux de Thiercelieux, le Lycée de Hardewick. Florent en était membre, puis maintenant… Il est avec les Prophètes. Ne reste finalement qu’Anselm Dubois, leur leader, ainsi que Samuel Parsons, un gamin blond un brin étrange, mais pas méchant pour un sou. Ils protègent actuellement l’ancien Maire Underwood, chassé du pouvoir par le coup d’État que tu as vu. C’est un endroit assez fortifié, et je suis étonné que les Gardes Municipaux ne s’en soient pas encore pris à eux. C’est au sud de la ville. » Indiqua Schœneck, en trouvant une carte dans ses tiroirs. « Tu peux regarder sur ce plan. » Alexandre eut un mouvement de recul.
    « Je vous remercie, Professeur. J’ai ce qu’il me faut maintenant. » Déclara-t-il en se retournant. Il tomba nez-à-nez avec la petite femme aux yeux rouges, laquelle le dévisagea un instant à cause de son attitude.
    « Tu agis très bizarrement, Alexandre. ».

    Celui-ci prit alors un sourire assuré comme il en a le secret. Ce sourire capable d’apaiser les colères, les inquiétudes, et les passions tristes.
    « Je suis content de te revoir, Camille. » Eut-il pour seule réponse. « Je vais partir maintenant. Je vous remercie pour votre aide.
    — Attends. » Interpella alors le sexagénaire. « Tout de même, à propos de Florent. Tu es au courant, au moins ? » Le Gardien sembla étonné par ce propos, et à en juger par les traits de son visage, il demandait quelques éclaircissements. L’adolescente ne semblait pas savoir non plus, ce à quoi le vieil homme faisait référence.
    L’intéressé s’approcha alors du plan de travail sur lequel se trouvait une radio. Il tourna le bouton de celle-ci pour allumer.

    « … Le gardien de l’équilibre des forces et Procureur Spécial de la République, Florent Hämälaïnen, a mis fin cette nuit aux fonctions du Conseil des Oracles, et a pris la tête du pouvoir exécutif au cours d’une prestation de serment assurée par le Général Kori. Dans les conditions de troubles extrêmes de notre cité, la proclamation d’un état de siège a été immédiatement signée par le nouveau Maire de la Cité. Le Conseil Municipal a été dissous. Les formations politiques de toutes natures ont été interdites. Les manifestations sont dorénavant prohibées. Les procédures spéciales en matière de justice ont été rétablies, incluant la légalisation des interrogatoires poussés pour toute entrave au nouveau pouvoir impérial. Son Excellence Hämälaïnen tiendra un discours cathodique dans les plus brefs délais, pour annoncer la mise en place d’une Cérémonie d’Inauguration. … Le gardien de l’équilibre des forces et Procureur spécial de la République, Florent Hämälaïnen, a mis cette nuit aux fonctions du Conseil des Oracles, et a pris la tête … » Camille avait porté les mains à sa bouche, alors même qu’elle ne parlait jamais.

    « Je vois mal en quoi c’est mon problème. » Déclara le garçon à la veste de marin. « Je vous ai déjà dit que ce garçon était un leurre destiné à me faire perdre du temps.
    — Il a massacré le Conseil des Oracles. » Interrompit alors Schœneck. « Il ne les a pas juste exécutés, il les a éviscérés, il les a totalement broyés. C’était une boucherie. » Continua-t-il fermement. « Je connais Florent Hämälaïnen depuis bien plus longtemps que toi, alors que tu es censé l’avoir déjà rencontré comme il se plaisait à nous le raconter chaque fois qu’il nous parlait de toi. Il y avait quelque chose de sain en lui, le garçon que j’ai connu et dont tu as demandé, à moi, de prendre soin par son intermédiaire, est devenu un monstre en seulement une semaine. » Son interlocuteur resta de marbre. Toutefois, son sourire avait laissé place à un visage tout-à-fait sérieux et déterminé. « Florent n’est visiblement pas le Gardien, mais il n’est pas non plus un vulgaire adolescent mégalomane. Son pouvoir croît inexorablement, et qui sait quelles en sont les limites, et surtout la chose qui l’influence. Si tu cherches véritablement le monstre dont tu nous parles, c’est d’abord là qu’il faudrait chercher, selon l’humble avis de ton vieux professeur. ».

    Le Gardien joignit ses mains, comme plongé dans une réflexion léthargique. Il ne s’intéressait plus trop à ce qui se passait autour de lui, alors que la fille aux cheveux blancs venait de s’approcher de la table à manger.
    « C’est horrible… Comment Florent a-t-il pu faire ça ? Je ne veux pas y croire… Rajouta-t-elle, en mimant de ses doigts ce que ses propos signifiaient.
    — Je l’ai vu de mes yeux. » Répondit-il de manière énigmatique. Cette nouvelle parut profondément émouvoir la muette, laquelle prit une expression d’horreur sur sa moue. Son affection pour Florent était réelle. Le temps passé ensemble, au moment où elle l’avait contactée pour la première fois par le biais du Calculateur, paraissait déjà loin alors que cela faisait moins d’une dizaine de jours s’il fallait raisonner par-delà les cycles. Comment un individu pouvait-il changer aussi vite ?

    « Alexandre ! » Beugla soudain le sexagénaire, ce qui la fit sortir immédiatement de sa léthargie. Elle tourna les yeux à droite et à gauche, sans l’apercevoir. Elle se demanda alors pourquoi l’autre adulte s’égosillait comme cela, puis elle comprit que visiblement, son ami n’avait pas pris la peine de prévenir de son départ. Cette manie qu’il pouvait avoir de disparaître comme ça était sensiblement agaçante pour elle aussi.

    Elle savait ce qui lui restait à faire.

    ***


    Entrée du Palamède, Thiercelieux. Après-midi du dernier jour.

    Des fourgons blindés de la Garde Municipale patrouillaient chaque coin de la ville sans relâches, et menaient des rondes terrestres dans la plupart des quartiers de Thiercelieux. Ils ne se préparaient pas à se défendre de l’assaut des monstres, particulièrement inoffensifs depuis l’avènement de Florent, mais cherchaient, au contraire, un groupe de terroristes semant la panique au sein de la cité. Composé de l’ancien maire Underwood, et de son adjoint Antonin Peus, il avait mené la libération surprise, au matin, de Kalinda Sharma, détenue dans les cachots du palais. Cette évasion grandeur nature avait provoqué la fureur de la nouvelle administration, laquelle avait fixé comme principale priorité l’arrestation, mort ou vifs, d’Anselm Dubois, Samuel Parsons, Francis Underwood, Gabriel Oswald, Antonin Peus, Hence Schœneck, Alexandre Schwartz et Kalinda Sharma. En outre, quelques soldats avaient déserté leur fonction par allégeance à l’homme de fer, constituant ce faisant un groupe de rebelles particulièrement nuisible pour la mise en place de la principauté.

    Dans une petite ruelle contiguë à l’entrée du Palamède, une des quatre portes de la ville menant à la plaine de Termina, les fugitifs avaient réussi leur progression jusqu’ici, et faisaient face maintenant à un important barrage constitué de plusieurs miliciens surentraînés et particulièrement dangereux. Le terrien lui-même ne se sentait pas de poids face à eux, de par leur nombre plus que de par leur force.
    « Underwood, asseyez-vous là. » Chuchota son valet sur une caisse disposée dans la ruelle. Le frère Parsons fermait la marche, et venait de revenir de sa reconnaissance.
    « Nous y sommes presque. » Grogna Grayson, un fusil mitrailleur dans les mains. En tenue de translation, Dubois s’avança vers eux.

    « Sortir de la ville est la meilleure idée que nous avons jamais eue, mais on ne s’en sortira pas tous. Que ce soit les soldats qui nous accompagnent, ou même nous, sous translations, Florent finira par comprendre les codes que j’ai installés et même si le scanneur est totalement saboté, il est difficile de dire si nous survivrons à la destruction du calculateur. On devrait peut-être renoncer tant qu’il en est encore temps. De toute manière, le retour vers le passé va nous ramener à la case départ. » Plaida la rousse, s’adressant à Gabriel comme s’il était le commandant de cette opération, alors qu’il n’était qu’un simple exécutant.
    « Vous comprenez difficilement les rouages de votre propre pouvoir, mademoiselle. » Lâcha alors l’ancien chef de l’exécutif, d’un râle difficile. Kalinda croisa pourtant les bras, et abonda dans le sens de l’adolescente.
    « Pas ‘vraiment. » Répondit alors Samuel. « Dehors, on est hors d’portée du calculateur, comme Flo l’a été à Holbein. C’est Alexandre qui l’a fait revenir. Et t’souviens qu’on a perdu l’trace d’Daniel d’la même façon... Quand on sort de cette ville, y’a un truc qui change. Et vu qu’on est tous sur le cahier d’la mort de Florent, on perd quoi à essayer ?
    — Voilà pourquoi les femmes ne gouvernent jamais. » Se gaussa le bourgmestre, sans que cela ne fasse rire personne d’autre que lui-même.
    « Foutez-vous de moi si ça vous chante, mais je ne fais qu’exprimer les limites théoriques de notre plan, et nous n’avons même pas encore passé le mur de soldats qui se dresse devant nous. » Aboya-t-elle en guise de réponse.

    « Ainsi dont, c’est cela votre plan. » Intervint une voix qu’ils finissaient par ne connaître que trop bien. Un garçon à la veste de marin venait d’apparaître derrière eux, les mains gantées, et le visage paisible. Cela avait tellement surpris Antonin, qu’il s’était jeté sur son patron. Ce dernier le repoussa sans ménagements.
    « Tiens, monsieur Schwartz. Que nous vaut cet honneur ? Enchanté de vous rencontrer.
    — Des remerciements, d’une part. Parce que j’ai appris que vous m’aviez sauvé. D’autre part, je cherchais à te rencontrer Francis Underwood. Il y a des choses dont on doit discuter toi et moi. » Son exécuteur de basses œuvres croisa les bras, dubitatif, tandis que le chef de la Desmose restait en retrait, priant pour qu’il ne se souvienne pas des pièges nombreux qu’elle avait tentés de lui poser.
    « Ce n’est pas exactement le bon moment pour cela, Gardien de l’Équilibre. » Refusa l’intéressé. « D’autant que comme vous le savez, je ne suis pas au meilleur de ma forme et ma tête est autant mise à prix que la vôtre sans les pouvoirs qui vont avec..
    — C’est assez. » Le coupa Alexandre. « Tu as rencontré une créature d’une malveillance hors normes, et elle t’a tuée. Je veux savoir exactement ce que tu as vu. » Il retira ses gants en cuir, et commença à s’approcher. Une balle fut tirée à son encontre, qui ne le manqua que de peu. Oswald avait tiré.

    « Ne t’approche pas du Maire. Nous n’avons pas le temps pour que tu te mêles de nos affaires. Nous t’avons aidé parce que le Maire voyait un intérêt à le faire, notre coopération avec ton oracle s’arrête là. Affirma sèchement le vingtenaire, qui gardait en mémoire leur première rencontre au sommet de la tour d’astronomie.
    — Je n’ai pas besoin de ton autorisation. » Répondit simplement son interlocuteur, en faisant tomber son arme à terre par la force de ses pouvoirs. Toute l’assistance resta muette, tandis que plusieurs mercenaires, inquiets des tumultes entendus dans la ruelle, commencèrent à se rapprocher.
    « Ils arrivent ! » Clama Samuel. « D’ailleurs, j’ai une question pour toi. » Antonin avait saisi les bras du quinquagénaire pour lui faire regagner l’entrée du bâtiment par lequel ils étaient sortis. Dubois avait fini par s’enfuir aussi.
    « Mhm ? Interrogea le Gardien, alors qu’il s’apprêtait à les suivre.
    — Ta copine là, Camille… Pourquoi tu l’as laissé aller au Palais Municipal ? ». La question du garçon plongea Alexandre dans un grand trouble. Il ne voyait pas du tout ce qu’il voulait bien dire. « On l’a vue sur nos radars dans les sous-sols. Elle voulait voir Florent. Pourquoi t’la laisses faire ça ?! Ce mec est dangereux ! Bien plus que nous que t’veux purifier ! ».

    Un garde impérial ouvrit soudain le feu. Schwartz ne dut son salut qu’à l’action héroïque du blondinet, lequel l’avait tiré contre lui puis fermer la porte du bâtiment à l’aide de son pouvoir sonique. Toutefois, le temps qu’il se relève, le Gardien avait déjà disparu.

    Pourquoi avait-il sous-estimé le danger des relations humaines ?

    ***



    Palais Municipal, Thiercelieux. Crépuscule du dernier jour.

    Lorsque les portes du château s’ouvrirent, Camille n’y crut pas l’espace d’un instant. Elle ne s’imaginait pas qu’on l’autoriserait à rentrer, surtout vu le climat de défiance renforcé à l’encontre de toutes les personnes s’approchant du pouvoir politique. Cela constituait pourtant la preuve, à ses yeux, qu’il restait à Florent une part d’humanité en dépit des crimes qu’il avait commis, et que peut-être elle pourrait le raisonner avant qu’il ne soit trop tard. La jeune fille voulait à tout prix éviter un bain de sang, redoutant plus que tout l’intervention du Gardien pour purifier le cœur de son ami.

    Le Général Kori l’attendait en personne à l’intérieur, lorsqu’elle franchit le tapis rouge du vestibule d’honneur. Il y avait une ambiance morne et macabre à l’intérieur des murs de ce palais. Les lumières tamisées donnaient l’impression que l’hôte de maison vivait caché, et reclus, ou qu’il craignait de se montrer aux caméras alors que son intervention télévisée se faisait attendre. Du moins, ce fut les pensées qui traversèrent l’esprit de la muette lorsqu’on la conduisit jusqu’au Bureau Doré, où le nouveau Maire de la cité devait la rejoindre d’un instant à l’autre. Son cœur frappait sa poitrine comme un petit animal effrayé, redoutant l’état dans lequel elle allait bien pouvoir trouver Hämälaïnen.
    Cependant, elle ne s’inquiétait pas pour elle, ou pour sa survie. Il lui paraissait acquis qu’il ne lui ferait rien de mal. Ce qui la souciait vraiment, au contraire, était son propre état lorsqu’il la verrait. Le nouveau chef de la cité allait très mal, et les événements avaient probablement dû le dépasser. Qu’elle représente sa seule lueur dans l’obscurité lui ferait peut-être réaliser qu’il était encore temps de s’extirper d’un engrenage mortel.

    Ce fut donc par un sourire confiant qu’elle attendit sur le sofa du bureau doré, qui n’avait de doré que le nom, parce qu’il avait maintenant une tapisserie aux nuances de gris, ainsi qu’un mélange noir et blanc qu’elle ne se souvenait pas avoir vu avant. La décoration avait été refaite vite, visiblement, cependant un tel travail réalisé en si peu de temps ne pouvait qu’interpeller, et démontrer les vraies priorités du nouveau gouvernement.

    « Bonjour Camille. » Commenta alors la voix de Florent, lequel venait de surgir depuis une petite porte maquillée en parcelle de mur. L’intéressée, assise sur le canapé, lui tournait le dos par voie de conséquences, aussi se leva-t-elle immédiatement pour se retourner.
    Ce qu’elle vit n’eut rien de familier. Le garçon portait sur lui un ensemble noir, lequel n’avait rien de similaire avec la tenue de gardien offerte par Hence. Il n’y avait plus rien de blanc dessus, seulement quelques nuances de rouge bordeaux par endroits, ainsi que des gants écarlates. Le plus troublant était pourtant ce masque recouvrant seulement les yeux de son visage, tout aussi sombre que le reste de sa tenue.
    « Oh… Florent... Je suis tellement content de te voir. » Énonça toutefois son amie avec constance, accompagné par de grands gestes exclamatifs, malgré une moue tout de même impressionnée par ses nouvelles couleurs qui ne lui allaient pas du tout.

    Le chef de l’exécutif leva sa main, et elle sentit quelque chose se dénouer dans sa gorge. Elle en lâcha un hoquet de surprise, lequel se transforma en cri. Comment pouvait-elle crier ? Les lèvres du maire s’adoucirent.
    « Si tu me parlais, ce serait peut-être mieux, tu ne crois pas ? » Lui demanda-t-il avec une gentillesse infinie, comme s’il avait atteint le niveau d’apaisement d’Alexandre Schwartz. Interdite par ce qu’il venait de lui faire, Camille mit quelques temps à réaliser qu’elle pouvait articuler du son avec ses nouvelles cordes vocales retrouvées.

    « Je… Je peux parler… C’est. Florent. Qu’as-tu. Fait ? » Des frissons lui parcoururent le dos. De tout ce qui aurait pu aboutir de leur rencontre, elle n’avait jamais envisagé récupérer la parole qui lui manquait tant dans sa vie quotidienne.
    « Bien sûr que tu peux parler, et tu savais visiblement comment faire. Je n’ai eu qu’à réparer ce qui était cassé. » Commenta le Prince, de toute sa majesté, en la prenant par la taille. « Tu m’as tellement manqué, Camille. J’ai cru que tous ces terroristes t’avaient tué dans l’assaut contre la Tour Tykogi. Je suis tellement soulagé de voir que tu vas bien. » Poursuivit-il en lui faisant une étreinte, laquelle dura un certain temps. Il ne s’était pas rendu compte qu’un malaise avait surgi au moment où il avait qualifié tous ses proches de « terroristes », mais il semblait de toute manière qu’en la matière, le jeune homme ne disposait plus de ses pleines capacités.

    « Florent… Je… te remercie. Pour, ma, voix. Je m’in…quiétais. Pour toi aussi. » Lui répondit-elle avec des intonations en accordéon, quittant l’étreinte de ses bras pour le regarder dans les yeux.
    « Tu n’as pas à t’inquiéter, Camille, tout va bien pour moi. Regarde où je suis maintenant. » Lui dit-il en montrant de ses mains gantés le bureau près de la grande baie vitrée. « Je suis devenu le Prince de Termina, et il n’y a rien, ni personne qui puisse se dresser sur mon chemin maintenant.
    — Mais, Florent ! Ce n’est, pas toi ça ! Pourquoi tu portes ce masque, et tous ces vêtements ? Tu es ; le guerrier de la lumière, non ? » Le sourire de Hämälaïnen s’étira plus encore, lorsqu’il vint poser ses bras autour de ses hanches, dans une forme d’impudence qu’il n’avait jamais eue jusque-lors.
    « Oh, Camille, ma petite Camille… Tout va bien, j’ai dépassé ces vieilles peurs qui me minaient. Je doutais d’être quelqu’un de bien, mais maintenant je le sais. Je n’en doute plus, aussi je crois qu’un chef a besoin d’autorité, et c’est ce que je compte montrer à cette Cité. » Les yeux de son amie s’écarquillèrent, aussi éprouva-t-elle le besoin de se reculer immédiatement, jusqu’à tomber contre le bureau.

    « Mais, tu ne t’es pas encore exprimée comme tu l’avais dit… Son interlocuteur hocha la tête.
    — C’est tout-à-fait exact. J’étais en réunion avec le Conseil de Défense. Nous devions discuter de mon inauguration en tant que nouveau Prince de Termina. Il y a de nombreux détails à régler, dans la forme du gouvernement, dans notre constitution, mais cette cité est mienne dorénavant, et je ne veux rien faire au hasard. » Formula-t-il avec une voix toujours aussi calme et dont la capacité de sérénité égalait celle d’Alexandre, si seulement elle ne sonnait pas terriblement mégalomane et anxiogène.
    « N…Non. Ce n’est pas ce qui doit être. Florent, tu n’es pas comme ça. Tu… Je devais te le demander en face. Est-ce que tu as… Est-ce que tu as… Tué tous ces gens ? Tout le Conseil des Oracles ? Est-ce que tu as fait ça ? Ce n’est pas ça, ce n’est pas toi. Je le sais. » Bégaya la fillette visiblement avec moins de certitudes qu’avant sur les résultats de cette rencontre. Le visage de son ami s’assombrit considérablement.
    « Ils ont soutenu une entreprise terroriste, ils ont dû être éliminés de l’équation. Ils représentaient ce qu’il y a de pire à Termina, je n’ai fait qu’appliquer la justice, comme tout ce que je fais ici, dans cet endroit, je le fais pour vous, et je reçois encore ces soupçons d’ingratitude ? Mais qui es-tu pour te permettre cela ?! » S’emporta-t-il assez virulemment, les veines de son visage devenant soudain plus visibles.

    La muette se mit à trembler, le corps pris d’une peur soudaine à la rencontre avec cet homme qui lui apparaissait maintenant plus étranger que jamais.
    « Oh, pardon Camille, je ne voulais pas crier, mais il faut que tu comprennes que ce que tu as dit est mal. » Se justifia le brun en voulant poser sa main au-dessus de son pubis. Ce fut le geste de trop pour la fillette, laquelle se dégagea plutôt brutalement.
    « Ne me touche pas !
    — Salope d’ingrate ! » Beugla-t-il du tac-au-tac en retour, balançant sa main contre sa joue. La violence du coup la fit tomber contre la table, en même temps que cela lui cassa son nez. Plus obscur que jamais, le maire se saisit d’un mouchoir avec lequel il tenta d’essuyer son gant.
    « Je n’en attendais pas moins de toi, à dire vrai. Mais je suis au-dessus de tout cela dorénavant, parce que j’ai accès à un savoir et à des connaissances que tu ne posséderas jamais. Parce que tu es faible, parce que tu aimes ça. » Fit-il en s’asseyant sur le sofa, à côté de son corps écrasée contre la table basse du bureau doré. « À ce propos, tu sais quel est ton nom de famille, chère Camille ? » Lui demanda-t-il alors que quelques sanglots se firent entendre.

    Celle-ci releva péniblement sa tête tuméfiée, pleine de sang, et le regarda avec un air de désespoir. Elle tenta de bégayer quelque chose, mais rien ne sortait de sa bouche.
    « Objectivement, tu ne mérites pas de parler. » Déclara-t-il alors, en se penchant vers elle pour lui toucher les commissures, et lui essuyer ses plaies avec la petite étoffe en tissu brodé de ses initiales. « Mais tu n’as pas besoin de parler, tu as juste à m’écouter. Tu es mon amie, et je t’aime, d’accord ? Plus que tout, et c’est pour cela que je dois te protéger de toi-même. De ce que tu es, et de tes origines. » Persifla-t-il en se levant, s’en allant jusqu’à un de ses tiroirs sur une étagère, laquelle contenait de nombreux dossiers, visiblement sur certains citoyens de Thiercelieux.
    « J’imagine que tu veux connaître ton nom de famille, donc ? » Lui posa-t-il la question avec un air triomphant. La jeune femme aux cheveux blancs, de nouveau incapable d’émettre le moindre son, articula quelques gestes avec ses mains pour dire que oui.

    « Tu t’appelles Camille Schwartz. » Déclara-t-il le plus calmement du monde. « Plus exactement, tu t’appelles Alice Schwartz, Camille étant un pseudonyme pour une raison que j’ignore, mais cela ne m’intéresse pas. » Le gardien revint vers elle et s’agenouilla, bon prince, pour lui permettre de se relever. Le choc de cette révélation n’était toutefois pas passée chez la principale intéressée, laquelle affichait une mine défaite et choquée. Selon toute vraisemblance, elle était donc la sœur d’Alexandre, et quelques bribes de souvenirs remontèrent à elle. Quelque chose de léger, d’évanescent, à propos d’un nom, d’un collège plus exactement, appelé Churchill. Rien de plus clair n’apparut dans son esprit, et ce fut pour elle plus douloureux encore que le sang qui s’écoulait de ses narines sans discontinuer.
    « Tu es choquée et je le comprends, mais c’est pour cela que je dis que tu es ingrate, parce que je crois en toi Camille, et je me fiche de qui tu étais avant ou de ce que tu es maintenant. Je veux te protéger de gens que je sais malveillants, parce que je suis juste, parce que je suis la justice et que je fais le bien autour de moi. » Lorsqu’il affirma cela, Hämälaïnen posa ses doigts sur la poitrine de ladite Alice. Celle-ci ferma les yeux, et prit une grande inspiration.

    « Il faut que tu arrêtes cette folie, Florent ! » Exprima-t-elle fortement en se dégageant de nouveau de son emprise, et en se reculant jusqu’à la grande porte de son bureau, celle qui donnait sur le hall d’honneur du Palais Municipal. Elle ouvrit les deux portes en grand, et se retourna, le visage déterminé. « Viens avec moi, quitte cet endroit. Retourne à ta vie, tout n’est pas trop tard. Tu es un garçon extraordinaire et plein de qualité. Ne laisse pas cette chose obscure te corrompre. » Le supplia-t-elle avec ses grands gestes, et les yeux embués des larmes qu’elle avait lâchés.

    Pour autant, cela ne le fit pas bisquer ne serait-ce qu’une seconde. Au contraire, le Prince trouvait cela pathétique, et son visage se mit à rougir derechef, agacé par l’outrecuidance dont elle faisait preuve envers le gardien, et chef de Thiercelieux.
    « Je n’en attendais pas moins d’une Schwartz. » Ses membres se mirent à convulser. « Alors comme ça, c’est encore moi qui suis fou n’est-ce pas ?! C’est encore moi qui ne suis pas net ?! C’est encore moi qui ne vais pas bien ?! Mais, regarde-toi, pauvre fille frêle et malléable, bonne qu’à sucer la queue de son frère, de son professeur ou du gardien de l’équilibre des forces, t’as quoi pour toi, à part tes pathétiques larmes de gonzesse faible et fragile qu’il faut entretenir, hein ?! Dis-moi, viens me donner des leçons et m’expliquer comment je dois vivre quand tu n’es rien d’autre qu’une pauvre et futile bestiole qui se contente de vivre aux dépens des autres comme un parasite. » Tout en lui crachant sa haine au visage, il semblait que sa colère ne fasse que croître, si bien que son interlocutrice s’était mise à reculer, choquée et horrifiée.
    « Qui… Qui es-tu ? Je… Je ne te connais pas. Tu n’es pas Florent. Tu n’es pas lui… Ce n’est pas possible.
    — Oh, si, au contraire. C’est bien moi, Camille. C’est bien ce que je suis vraiment ! Au contraire, si j’étais avant cette tapette faible qui pleurait quand il cassait son crayon à l’école, j’ai fait un long chemin depuis, et je suis très fier du résultat ! J’ai changé, et en bien ! De personne inutile que j’étais avant, je suis maintenant devenu le gardien de l’équilibre des forces, le maire de la cité de Thiercelieux, et le Prince de toute sa contrée ! Je suis incontournable ! Et personne n’oubliera qui je suis ! Plus jamais ! J’ai tellement souffert, et je souffre encore, mais c’est pour le bien commun dorénavant ! » De nouveaux sanglots vinrent humecter les joues tuméfiées de la fille aux cheveux blancs. Une partie de ses espoirs et de sa bonhomie semblait avoir disparu dans la violence des propos tenus par ce garçon qu’elle estimait pourtant tant, et auquel elle s’était attachée.

    « Tu te trompes… Enfin Florent ! C’est moi, Camille, ton amie ! Je suis là pour toi et je le serai toujours ! » Venait-elle de lui communiquer, en tombant les genoux à terre, les yeux fermés, et les mains liées ensemble.

    Le bourgmestre venait de faire tomber ses gants rouges au sol. « Tu n’es pas mon amie ! Tu n’es pas avec moi. Tu es contre moi ! Tu n’es pas venue ici pour moi, tu es venue pour lui ! Tu es venue pour lui ! Tu es venue pour lui ! Tu. Es. Venue. Pour Lui ! » Répéta-t-il en boucle en hurlant de toutes ses forces. Tétanisée, Alice n’osa rouvrir les yeux que très timidement, lorsqu’elle vit que Hämälaïnen tenait ses mains carbonisées au centre de l’interstice des portes de son bureau, tandis qu’elle se trouvait juste devant les escaliers du vestibule d’honneur.
    « Je vais te tuer Camille. » Clama-t-il alors avec une froideur remarquablement effrayante. « Je vais utiliser un sortilège sur toi qui s’appelle Le Grêlon des Larmes. Ce sortilège permet d’évacuer toute la souffrance que l’on ressent. Toute la plaie que tu représentes pour moi. ».

    Camille Schwartz voulut réaliser et s’enfuir que déjà, des bouts de verres aiguisés vinrent transpercer son corps, et faire gicler son sang un peu partout sur le sol et les murs du Palais Municipal, jusqu’à ce que sa résistance cède, et qu’elle ne s’écroule dans les escaliers.
    Sa chute fut mortelle, parce qu’arrivée en bas, totalement paralysée, un dernier râle quitta son corps, tandis que le gardien s’était effondré contre un mur, évacuant tout un tas de larmes comme un petit enfant brisé, au coin de son bureau.

    ***


    Palais Municipal, Thiercelieux. Soirée du dernier jour.

    Tandis que Hence marchait aux côtés d’Alexandre, celui-ci fut pris d’une espèce de malaise qui l’obligea à s’asseoir. Derrière la végétation ambiante laquelle encerclait le Palais Municipal, s’était caché un tortueux parcours du combattant pour progresser jusqu’à l’entrée en évitant que les Gardes Municipaux ne déclenchent une alarme de sécurité.
    « Alexandre, tout va bien ? Demanda l’oracle au garçon qui semblait incapable de bouger, adossé à un tronc d’arbre.
    — Professeur… Je sens une grande perturbation dans l’équilibre des forces. La négativité de Florent Hämälaïnen, je la ressens jusqu’ici, et elle est encore plus forte maintenant. J’ai peur qu’il ne soit arrivé malheur à Camille. » Cette information inquiéta beaucoup le vieux sexagénaire, lequel tenta d’attraper Schwartz par le bras pour le relever.
    « Je n’aurais pas dû la laisser partir… Je n’aurais pas dû… » Se répéta-t-il, visiblement empli d’un sentiment de culpabilité, tandis que l’homme à la veste de marin cherchait un équilibre, pour faire face à ses vertiges.

    Équilibre qu’il trouva lorsqu’il leva les bras, ferma les yeux, et finit par contrôler de nouveau son sens de l’orientation, comme si tout-à-coup, toute l’émanation de son aura positive s’était échinée à lui prodiguer une solution pour récupérer l’énergie à la fois physique et mentale dont il manquait. Les traits de son visage s’étaient effectivement affinés, la possible angoisse dont Schœneck avait pu faire la lecture s’était trouvée écartée, et il lui sembla alors voir la situation plus clairement dans la nuit noire du dernier jour de Thiercelieux.

    « Nous n’avons pas de temps à perdre, Professeur. » Finit-il par dire lorsqu’il rouvrit les yeux, un sourire serein affiché sur sa moue. L’intéressé, pourtant comble d’inquiétudes, ne se montra pas forcément rassuré par son regain de confiance, et s’afficha plus dubitatif que jamais.
    « Nous n’arriverons jamais suffisamment à temps au Palais Municipal, et il est sûrement déjà trop tard.
    — Allons, Professeur, ne rentrez pas dans son jeu, s’il vous plaît. » Lui intima-t-il alors en le coupant. « Regardez ce paysage, cette nuit calme, alors que nous sommes pourtant à quelques heures de la fin du monde. Tout est trop calme ici, alors qu’il y a partout autour de nous les miasmes de la haine et de la rancœur dans l’atmosphère, dans la terre et dans le ciel. » Fit-il en désignant le vortex qui occupait, comme à son habitude, tout le ciel de Termina. « Nous allons confronter Florent Hämälaïnen, et je vais faire ce que j’ai à faire, quoi qu’il advienne.
    — Mais le Palais Municipal est bien trop protégé, nous n’arriverons jamais à rentrer. » Protesta l’oracle, de plus en plus en proie au désespoir et à cette peur qui le rongeait de plus en plus, comme elle n’avait jamais été jusque-lors.

    Le visage de son élève ne s’assombrit pas pour autant. La démarche rassérénée, il posa sa main gantée sur son épaule, et utilisa l’autre pour relever ce menton mal rasé, lequel, au contact de ses yeux, sentit quelque chose de doux et chaud parcourir son corps.
    « Professeur, l’aura négative toute autour de nous a des répercussions où que nous regardions. Le fait que même vous soyez en train de céder à ce désespoir me prouve que la source perverse de cette haine primitive ne se trouve plus très loin d’ici. » Il marqua une pause, pour la solennité du moment. « Or, je ne permettrai pas que quiconque corrompre votre cœur. C’est pour quoi, ici et maintenant, je fais le choix de vous protéger de cette aura malveillante, et de vous garder sous ma protection. » Commenta-t-il d’une voix déterminée.

    Cette chaleur que ressentit Hence à travers tout son corps commença donc à prendre sens. Il s’agissait d’une forme de bouclier, qui le rendait temporairement imperméable à toutes les ondes répandues par les sentiments négatifs du nouveau Prince de Termina. Il s’agissait d’un pouvoir très puissant, et l’oracle se montra surpris qu’Alexandre le maîtrise, parce que cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus vu. Cela faisait tellement longtemps qu’ils s’étaient séparés, qu’ils avaient vadrouillé chacun de leur côté parce que c’était mieux de « se séparer », le temps que chacun des deux trouve enfin le chemin vers cette créature qui a mis à genoux l’équilibre des forces. Cette terrible décision avait eu pour conséquence la situation actuelle, dans laquelle des fragments de mémoires remontèrent à sa conscience de manière spectaculaire.
    « Vous commencez à vous souvenir… Mais ce n’est pas le moment. » Intervint alors son compagnon, lui faisant rouvrir les yeux immédiatement.

    Accoudé à sa canne de bois, le sexagénaire se trouvait dorénavant devant les portes du Palais Municipal. La concentration de toute la rancœur qui se lisait depuis la forêt contiguë au bâtiment se manifestait dorénavant par des étranges éclairs noirs au coin des yeux, comme lorsque la radioactivité des centrales devenait trop importante pour être enregistrée par les caméras autrement que par des saturations aux conures des clichés.
    « On est…
    — Juste devant l’entrée du Palais Municipal. » Termina le Gardien.

    Un important contingent de soldats armés se trouvait devant eux.
    « J’ai jugé que nous n’avions plus le temps. » Commença Schwartz, en tournant les talons vers l’entrée. Les soldats impériaux le mirent en joue. Une importante sirène se fit entendre.
    « Si Camille est réellement en danger… » Poursuivit-il en écartant de sa main en cuir, les balles qui fusèrent vers lui. « Je considère que nous n’avons pas le temps de prendre des précautions. ». Des gardes exigèrent que les deux hommes s’arrêtent sur-le-champ. Toutefois, pris au dépourvu de cette apparition, seuls ceux en première ligne purent intervenir. Chaque fois que l’un d’eux s’approchait, il se trouvait écarté par la force des pouvoirs du dernier élu de la lignée. Son oracle, encore un peu sonné, ne prit la mesure de la situation que lorsque plusieurs monstres avaient été lâchés en leur direction. S’accrochant à la veste de son marin de son protégé, il le tira vers lui pour lui éviter une salve de feu potentiellement mortelle.
    D’abord surpris, celui-ci afficha pourtant un sourire satisfait maintenant qu’ils venaient de fondre jusqu’à la porte après cette magistrale attaque surprise.

    « Professeur, je vais vous demander de me couvrir le temps que je rentre dans le Palais. Il faut que vous reteniez ces monstres le plus longtemps possible, mais ne prenez pas de risques inconsidérés et rejoignez-moi dès que vous le pourrez. » Lui demanda-t-il à mesure qu’il retirait son gant, pour tirer l’ouverture du chef-lieu des forces politiques thiercelloises. L’oracle, lequel n’avait pas eu son mot à dire, se retrouva alors face à une horde de monstres qu’il lui fallait contenir. Il sentit toutefois une énergie nouvelle à l’intérieur de son être, une énergie suffisante pour les retarder le plus longtemps possible.

    ***


    Vestibule d’Honneur, Palais Municipal. Thiercelieux. Nuit du dernier jour.

    Lorsque le Gardien de l’Équilibre des Forces pénétra dans le vestibule d’honneur, il y eut d’abord un grand silence. Personne ne se trouvait à l’intérieur, malgré de grandes lumières allumées, et ce qu’imposait une pièce immense de cette taille eut égard à son entretien ou aux accès qu’elle offrait, directement vers le Bureau Doré. Toutefois, une petite forme accolée à la moquette du tapis rouge se distinguait au loin. Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître la carcasse brisée de sa sœur Alice Schwartz, dont le sang s’était répandu sur le carrelage froid. Il n’eut, à cet instant, pas véritablement une expression de surprise, mais plutôt de gravité, parce qu’il comprenait ce qu’un tel acte impliquait pour son opposant, et cela sembla le faire chavirer au plus profond de lui-même ; mais la dignité de sa fonction l’empêcha de l’exprimer.
    À mesure qu’il s’était maintenant rapproché de sa dépouille, il put d’ailleurs imaginer ô combien elle avait souffert, la peau transpercée de part et d’autres par des éclats de verre, répandus partout sur toute la surface des arcanes du palace. Cette mort avait dû être horrible pour elle, parce qu’il s’agissait plus que de perdre la vie, se la voir prendre par quelqu’un qu’elle estimait et en qui elle avait cru nonobstant les signaux. Cela expliqua sans doute que son visage mutilé et défiguré, arborait encore cette expression de terreur qu’elle avait prise dans son dernier souffle.
    « Alors comme ça, tu es venu, finalement. » Entonna alors une voix, majestueuse, au sommet de l’escalier menant à l’office du maire.

    Alexandre jeta son premier regard à Florent Hämälaïnen, le visage masqué par ce tissu noir.

    « Tu as assassiné la seule personne qui croyait encore en toi. » Lâcha sévèrement l’intrus à destination du nouveau Prince. Cette phrase le fit éclater de rire.
    « Il me suffira de lancer un retour vers le passé pour qu’elle revienne à la vie. Parce que tu sais ici, la vie, la mort, ce n’est pas quelque chose d’important. » Répondit l’adolescent du tac-au-tac. L’expression de son interlocuteur devint alors plus sinistre, tandis qu’il jeta un regard au corps sans vie de sa petite sœur.
    « Tu te trompes, Florent Hämälaïnen. » Répondit-il prosaïquement. « Elle ne reviendra jamais. ».
    Les traits du concerné se crispèrent. Sa manie qu’il pouvait avoir de toujours venir dire aux autres comment les choses fonctionnaient était tout bonnement agaçante, surtout quand il s’agissait de répandre une telle calomnie à l’encontre d’une personne de son propre sang. Que de malheurs il lui souhaitait ! Il ne faisait pas bon d’avoir un tel pompe-funèbre en tant que frère. Toutefois, derrière cette vive réaction, se cacha au contraire la profonde inquiétude qui s’était nourrie tout au long de la soirée sur sa possible résurrection.

    « Tu crois tout savoir, tu crois que tout le monde t’en veut et te déteste, que tout le monde veut te faire de l’ombre, mais tu n’es même pas capable de comprendre comment un retour dans le temps fonctionne. Tu as tué Camille, et elle ne se réveillera jamais, maintenant, parce que les règles du retour dans le temps que j’ai lancé sur cette ville étaient sensiblement différentes de celles que tu as connues jusque-lors. ».
    Le cœur du lycéen se mit à battre plus fort que de raisons. Ce menteur pathologique essayait de manipuler son esprit, il en avait la conviction.
    « Rien de ce que tu dis n’est vrai. Tu te contentes de répandre ton venin partout où tu vas, et tu as l’habitude qu’on te fasse confiance tel le messie, mais ça ne fonctionne pas sur moi, qui suis la justice ! Beugla-t-il en guise de réponses.
    — Tu n’es la justice de rien, et le sauveur de personne. Tu es une marionnette, aiguisée sur-mesure, baladée à droite et à gauche selon les volontés de ton maître : cette petite voix qui te susurre quoi dire à l’oreille.
    — Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Je vais te tuer ! Tuer ! Tuer ! Tuer ! Tuer ! Tuer ! Tuer ! Tuer ! » Des veines noires commencèrent à se dessiner sur le visage rouge tomate du Prince. Une haine incandescente venait de croître en lui, quant au reniement de tout ce qu’il avait toujours été, quant à cette réfutation menée par ce garçon qu’il enviait tant, de tout le mythe qu’il s’était forgé.

    Alexandre se mit à marcher vers le bas des escaliers du vestibule d’honneur, la démarche toujours grave et sévère. « Je ne contribuerai pas à ce discours visant à te défausser de tes responsabilités, Florent Hämälaïnen. Je ne te considère pas comme la victime de cette créature que je pourchasse, je te considère comme son complice. » Il retira ses gants en cuir au moment même où il prononça ces phrases. « Tu avais le choix de me faire confiance, tu avais le choix de ne pas écouter ce qu’elle te disait. Tu as fermé les yeux, sciemment, sur toute la perversité de son être. Le cadavre de ma sœur, sur le sol jonché de cadavres que tu as gravi pour en arriver là, est la vérité de mon propos, ta vérité. Celle d’un assassin obsédé par le besoin d’être un héros, qui en devint un monstre. » Le Gardien ancra ses yeux dans ceux du bourgmestre, interdit par la violence verbale qu’il se voyait infliger. « Je n’ai que du mépris pour les monstres comme toi. » Conclut-il, intrépide.

    Dans un élan de fureur indicible, l’ancien Desmose-guerrier balança de ses doigts des éclairs violacés. La vitesse à laquelle ils atteignirent leur cible fut phénoménale, mais cela n’obtint pas l’effet escompté. En effet, loin de se voir projeter contre le mur du vestibule, l’énergie électrique fut aspirée par les mains carbonisées de son Némésis.
    « Plus personne n’a le pouvoir de m’arrêter ! Plus personne n’a le pouvoir de m’arrêter ! Meurs ! Meurs ! Meurs ! » Pour autant, malgré ses injonctions hystériques, la personne qu’il attaquait resta irrémédiablement en place, sans sourciller d’aucune manière.
    « Cela reste encore à prouver. » Se contenta-t-il de répondre, en renvoyant soudain un orbe de lumière en guise de contre-offensive. Sautant in extremis sur le côté de l’escalier, Florent avait quand même été frappé à la jambe, et se mit à hurler de douleur en raison de la brûlure que cela lui avait provoquée sur sa chair.

    Schwartz, de son côté, commença à gravir les marches de l’escalier pour s’approcher dangereusement de lui.
    « Ceci est la preuve ultime que tu es devenu une créature de l’ombre. La magie blanche ne fait de mal qu’à ceux qui menacent l’équilibre des forces. ».
    Paisiblement, le Guerrier de la Lumière décrocha alors la rambarde de la montée, pour le coincer contre le mur à l’extrême-droite du bâtiment. Toutefois, loin de se laisser faire, Hämälaïnen parvint à lui faire prendre feu, pour la faire disparaître avant qu’il ne soit coincé.

    « Je suis le Prince de Termina ! Je suis la justice ! Je suis le gardien ! Je suis le guerrier de la lumière ! Je représente le bien ! Tu entends, le bien ?!
    — Tout ce que j’entends, ici et maintenant, c’est ta folie des grandeurs. Il n’y a plus rien d’humain en toi. » Commenta le jeune homme à la veste de marin. Il se trouvait maintenant juste en face de lui. À terre, son opposant se rehaussa sur ses deux jambes. Ce dernier tenta de le faire bisquer, mais protégé par une grande maîtrise de ses pouvoirs, ce fut bien le Gardien qui provoqua sa propre chute, envoyé par le trou de la rambarde au sol du vestibule d’honneur. Il dominait très nettement l’affrontement, si bien que la colère du gardien n’en fut que plus forte.

    « Ô, guerrier de la lumière, entends ma prière. » Sa conscience lui apparut alors comme salvatrice. Elle allait l’aider à triompher. Cependant, ce qu’il ignorait, c’était que dans ces moments, il se figeait comme pris dans un état catatonique l’espace de plusieurs secondes. Un temps pendant lequel un sourire triomphant apparut sur les lèvres d’Alexandre. Celui-ci ferma les yeux, et joignit ses mains brûlées ensemble.
    «
    Le Polymorphe ne détient quasiment aucune faiblesse. Ton pouvoir, aussi grand soit-il, ne peut rivaliser face à lui. Mais il détient une faiblesse. ». La voix fit apparaître à l’esprit de Florent un retour vers le passé, d’une puissance quasi-infinie, par laquelle il serait possible de se débarrasser de son ennemi. « Tu détiens le pouvoir de renvoyer Termina dans sa boucle temporelle. Cependant, tu détiens aussi le pouvoir de renvoyer une personne dans le passé, aussi loin que tu veux. Cet être malfaisant ne s’en méfiera pas. C’est notre occasion, ô, Guerrier, de laisser tes ancêtres s’en débarrasser. ». L’adolescent sentit un regain d’espoir monter en lui. Il se sentit empli de détermination, lorsqu’il rouvrit les yeux. Ses pupilles s’étaient dilatées.

    Du haut des escaliers, Schwartz afficha un sourire soulagé sur sa propre moue. Dans le hall du palais, son ennemi fit tomber le masque dans un rire dément.
    « Accumulation. » Un éclair similaire à un flash d’appareil photo aveugla tous les protagonistes l’espace d’une seconde.
    « Je vais te montrer le vrai pouvoir, Alexandre. J’étais piètre et ridicule à vouloir faire une cérémonie pour sauver tous ces gens de l’ignorance, alors que je venais à peine de découvrir l’ampleur de mes pouvoirs. Or, maintenant, tout ça a changé. Je suis capable de le faire, non plus en deux jours, mais en deux secondes ! » Clama-t-il en libérant une onde d’énergie noire qui transperça tous les êtres vivants sur son passage, à l’exception du Gardien dont l’aura de lumière l’épargna de cette attaque. Tout le vacarme entendu à l’extérieur, provoqué par l’hallali lancé contre Hence Schœneck s’arrêta brutalement. Un silence de mort remplaça les cloches de l’Apocalypse, il sembla que toute forme de vie sur Thiercelieux s’était arrêtée.

    Le visage de la veste de marin resta stoïque. Il y eut un silence gênant qui perdura pendant plus d’un instant.
    « Tu ne me demandes pas ce que j’ai fait ?! » Lâcha le Prince de Termina, furieux que son initiative n’ait pas suscité la réponse-clichée habituelle. « Mais je vais te le dire quand même, j’ai sauvé cette ville ! À moi tout seul ! En une minute ! Ce que tu n’as pas fait ! En des années ! » Aboya-t-il en marquant une pause. Il se mordit les lèvres jusqu’au sang. « Quand ils se réveilleront… Une fois que j’aurais lancé ce retour vers le passé… Ils se souviendront de tout ce qu’on a fait durant cette boucle temporelle… Ils s’en souviendront tous sans exceptions, et ainsi, par la communion de nos intelligences, nous sortirons par nous-mêmes et sans ton aide de ce vortex ! ».

    Alexandre observa avec beaucoup de circonspection le laïus du petit garçon, mais il finit par faire apparaître un air de triomphe sur son visage, tandis que Florent commençait visiblement à accumuler de plus en plus de puissance pour son retour dans le temps.
    « Les faire se souvenir de tout ce qui a été fait dans chaque cycle de Termina est louable, mais quand est-ce que tu envisageras de leur faire se rappeler tout ce qui s’est passé avant l’entrée dans la boucle temporelle ? » Il marqua une pause. « Tu n’as pas besoin de me répondre, c’est une question rhétorique. Tu ne le feras jamais parce qu’ils n’ont aucun souvenir de ce qui s’est passé avant. Quant à ceux que tu peux avoir… J’aurais ma théorie là-dessus, mais ce n’est pas l’heure encore.
    — Assez ! » Lâcha Hämälaïnen en cédant à ses nerfs. Le balcon du vestibule explosa sous sa colère. Dans un dérapage contrôlé, Schwartz put retomber sur ses jambes devant les massives portes du vestibule d’honneur.

    Le maire profita de ce temps pour faire jaillir un orbe de lumière blanche au-dessus de lui. « Si je ne peux pas te détruire, alors je vais t’envoyer si loin que tu ne pourras jamais revenir. C’en est fini de toi ! » Annonça-t-il en vociférant de toutes ses forces, engageant tout ce qu’il avait de plus cher dans la réussite de son projet. Après qu’il a dévoilé ses intentions, l’entrée commença ensuite à s’ouvrir, et le vieil oracle parut dans l’interstice. Son élève se trouvait à quelques mètres de lui, et bien qu’il ne comprit pas immédiatement, il sentit le danger grand derrière cette colonne blanchâtre et se jeta sur son protégé. Il remarqua, au moment où il l’enlaça, le corps inanimé d’Alice Schwartz, dont le nom revint brutalement à sa mémoire. Le Gardien de l’Équilibre des Forces remonta alors ses mains brûlées sur celles du sexagénaire.
    « Tout ira bien. Vous allez maintenant tout comprendre. Tout se passe exactement comme je l’ai voulu… » Lui chuchota-t-il tandis que l’ancien Desmose-Guerrier, furibond de voir son mentor choisir son camp, leur balança toute la puissance de son énergie sans sommation.

    Au moment où il se sentit se décomposer, le professeur d’allemand du lycée de Westbury retrouva toute sa mémoire. Il sentit en lui le retour d’un fragment manquant, au moment où il pensa qu’il allait mourir. Pour autant, une petite lueur se manifesta dans l’obscurité.

    ***


    Vestibule d’Honneur, Palais Municipal. Thiercelieux. Fin du dernier jour.

    Un tremblement de terre surpuissant vint secouer tout le Palais Municipal, faisant chuter les poutres au sol. Les lustres se décrochèrent des plafonds, une importante poussière commença à se dégager chaque fois qu’un pan d’étage s’affaissait sur lui-même. Des petits morceaux de données noires commencèrent à faire disparaître chaque atome, chaque composant de ce qui constituait ce monde. Des cloches se mirent par ailleurs à résonner dans toute la cité de Thiercelieux, entamant un son que Florent n’avait jamais entendu jusque-là, lui qui se trouvait maintenant recroquevillé sur la carcasse de Camille.
    «
    Ô, guerrier de la lumière, entends ma prière. Les cloches de l’Apocalypse ont entamé la Nocturne de l’Ombre. Nous allons tous disparaître si tu ne lances pas un autre retour dans le temps pour sauver Termina. Ô, gardien, il faut réagir ! » Des sanglots se mirent alors à couler des yeux de Hämälaïnen.
    « Je ne ferai rien… Pas tant que tu ne l’auras pas ramenée… ! Ramène-la ! Ramène-la d’entre les morts ! Geint-il pathétiquement.
    Mais… guerrier de la lumière, elle avait le cœur corrompu, elle ne peut être ramenée… Ton pouvoir l’a…
    — Ramène-la ou je ne ferai absolument rien ! Si tu ne la ramènes pas, je jure que je vais tout détruire ici ! Fais-la revivre, tu entends ?! Qui que tu sois, fais-la revivre tout de suite ! Tout de suite ! » Hurla-t-il comme il n’avait encore rarement hurlé jusque-lors.
    «
    Mais, ô grand Prince, je ne suis qu’un morceau de ta conscience, je ne peux…
    — Me penses-tu vraiment aussi stupide que ça ? » Déclara-t-il en pleine décompensation. « Tu n’es pas ma conscience, tu te sers de moi depuis le début… Et… j’aime ça… Parce que tu me fais me sentir fort, parce que tu me fais sentir puissant ! Parce que grâce à toi, je peux incarner la justice ; ma justice. Alors fais ce que je te dis, je t’exige de la faire revenir d’entre-les-morts ! Sinon, je te jure que je vais tout foutre en l’air, absolument tout. ».

    Un nouveau séisme, plus puissant encore que le précédent, vint faire s’éclater la cloche du Palais Municipal à quelques mètres du Desmose-guerrier, faisant apparaître un vortex plus menaçant que jamais, sur le point de tout engloutir.
    «
    Si tel est ton souhait. » Répondit alors froidement la voix à l’intérieur de sa tête, loin de son ton dithyrambique habituel. Une forte douleur brûla alors l’esprit du lycéen. Contorsionné par la douleur, ses yeux s’illuminèrent de l’intérieur, il lui sembla que tout son système nerveux était en train de disparaître et d’être consumé. Il se sentit trahi de l’intérieur, au bord de la mort, quand soudain, la douleur s’estompa. Cela parut si doux en comparaison de ce qu’il venait de vivre, qu’il eut l’impression d’avoir un orgasme.

    Florent, Florent, ça va, tu es réveillé ? Interrogea alors une voix, à côté de lui. Une voix qu’il connaissait bien. Une voix familière. Cela le fit se relever immédiatement. Il rouvrit ses pupilles, se mit sur le dos, à quatre pattes, au-dessus de la fille aux cheveux blancs, les yeux ouverts, les plaies refermées, malgré le sang jonchant tout son corps. Il posa la main sur elle, et la sentit tiède. Il la sentit ressuscitée. Il fut émerveillé.
    « Camille, tu es en vie ! C’est formidable ! Tu es revenue, ma chérie… » Des larmes de bonheur montèrent à ses yeux. Il vit la fille esquisser un sourire.
    Oui, je suis revenu maintenant. Tu m’as sauvé. Je savais que tu ferais le bon choix… Déclara-t-elle timidement. Une nouvelle secousse lui rappela l’urgence de la situation. La fillette sembla effrayée.
    Que se passe-t-il ? Interrogea-t-elle de vive voix, sans qu’elle ne soit muette. Hämälaïnen passa une main sur sa joue, délicatement.

    « Tout va bien, Camille. Tout ira bien, maintenant. Nous sommes réunis toi et moi, et je vais nous éviter l’Apocalypse. Je ne te ferai plus jamais de mal, je te le promets. ».



    Triste sire, n’est-ce pas ? Un garçon si prometteur, réduit à parler à un cadavre en décomposition comme s’il fut en vie. Il sait pourtant au fond de lui-même que c’est un mensonge, mais il a décidé d’y croire de toutes ses forces, et c’est devenu réalité. Il m’a vendu sa liberté pour éprouver un peu moins de douleur, parce qu’il est faible ; parce qu’il aime ça.
    Comme beaucoup des lecteurs de cette histoire, au fond. Vous me confiez votre ennui pour que je vous émeuve. D’une certaine manière, vous m’appartenez tout autant que lui.

    Plus rien ne sera comme avant désormais. Retour vers le passé.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Mar 18 Juil 2017 20:32   Sujet du message: Répondre en citant  
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Liste des personnages


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Avant-propos : Cette liste contient potentiellement des éléments de spoils des factions, et des personnages en présence du Projet Renaissance. Elle est tenue actualisée au début de chaque chapitre.

    I. Team Desmose.

  • Anselm Dubois [CHEF DE FACTION] : Adolescente & major de promotion du prestigieux lycée de Hardewick, Anselm Dubois coordonne les actions de la Desmose, et a fait rentrer aux côtés de ses amis, le monde de Termina dans une boucle de trois jours en vue d’arrêter la fin du monde. Proche de Gabriel, ses liens avec le reste de son groupe se délitent à mesure que la Mairie et les actions du Gardien scindent et clivent certains de ses amis qui ne veulent plus être sous le joug de ses comportements dictatoriaux.
    Elle est à présent la dernière membre active du groupe après la mort de Flora Parsons.
    Anselm Dubois ne déviera pas. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 16.

  • Samuel Parsons : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Samuel Parsons est le meilleur guerrier de la Desmose. Il entretenait auparavant une relation amoureuse avec sa sœur, Flora Parsons, et considérait Florent comme son meilleur ami. Auparavant très loyal à son groupe, il commence à se mettre en retrait depuis sa rencontre avec Alexandre et ne supporte toujours pas la mort de Flora dont il impute directement la responsabilité à Anselm. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 16.

  • Flora Parsons † : Adolescente & diplômée du prestigieux lycée de Hardewick, Flora Parsons était la meilleure alliée des Desmose-guerriers. Auparavant petite-amie de Samuel Parsons, elle décède, assassinée par Gabriel Oswald et effacée de la mémoire du Calculateur. Toutefois, son corps est récupéré par le Cavalier de l’Apocalypse de la Mort, en vue de sacrifier Gabriel sur l’autel du vortex du temps. Arrêtée par Alexandre Schwartz, elle disparaît définitivement du monde de Termina. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 13.

  • Daniel Leroy † : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Daniel Leroy est retrouvé mort par Florent dans l’asile de Holbein, la tanière des Enfants Perdus. — 5.

    II. Team Mairie.

  • Francis Underwood [CHEF DE FACTION] : Maire historique de Thiercelieux, le bourgmestre contrôle les actions de la Desmose depuis la mise en place du cycle infini par le groupe d’Anselm. Il recrute Gabriel Oswald à des fins d’espionnage en vue de retrouver à son tour le Gardien, et pouvoir s’enfuir du monde de Termina.
    Underwood, après avoir soutenu l’Ascension d’un nouveau Gardien, se fait pourtant assassiner dans la salle de l’hypercalculateur, après avoir perdu définitivement l’usage de ses yeux. Considérablement diminué, sa main de fer était de toute manière de plus en plus contestée. Il se fait remplacer par le conciliabule des prophètes du savoir après un coup d'état mené en vue de le remplacer.
    Francis Underwood ne déviera pas. — 1, 7 à 16.

  • Gabriel Oswald-Grayson : Variable d’ajustement. Gabriel Grayson a été désigné Dernier Espoir de l’Humanité dans le cadre du Projet Renaissance, mis en œuvre en 2076, 70 ans après la chute de Carthage et le début d’un hiver nucléaire sur la Terre (Bataille pour l’Espoir). Avec pour dessein de faire en sorte que Carthage ne voit jamais le jour, le voyage temporel mobilisé par la communauté humaine se passe mal, et le fait se réveiller à Thiercelieux. Proche de la Desmose dans un premier temps, il finit par prêter allégeance au Maire Underwood. Une force inconnue semble le persécuter et lui répéter en permanence qu’il fait face à une terrible destinée.
    Gabriel Oswald-Grayson ne déviera pas. — 1 à 3, 6 à 16.

  • Général Kalinda : Chef de l’État-Major des armées de Thiercelieux, Kalinda dispose de toute la confiance du Maire. Subordonnée à son autorité, elle n’est pas matrice en matière de prise de décisions, mais fait preuve d’une loyauté hors normes et semble disposer d’une certaine sensibilité depuis le dernier cycle.
    Général Kalinda dévie de plus en plus vers Team Gardien. — 7, 9, 12, 13, 16.

  • Antonin Peus : Valet du Maire Underwood, ces deux personnages semblent entretenir une grande complicité, et s’appellent par leur prénom. Attaché sentimentalement et professionnellement au bourgmestre, il n’a jamais été question pour Antonin de dévier et il ne déviera pas.
    Antonin Peus ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 16.

    III. Team Gardien.

  • Hence Schœneck [CHEF DE FACTION] : Oracle de formation, ancien membre des Prophètes du Savoir, Hence a remplacé Gerald Weygand-Sarrabuckeer en tant que professeur des nouveaux Gardiens de l’Équilibre. Très attaché à son ancien élève, Alexandre Schwartz, il essaie de prendre les décisions les plus matures en fonction des intérêts spirituels qui se présentent. Accompagné par Camille, il décide de former Florent Hämälaïnen après que celui-ci ait été visiblement activé, mais remet sa confiance à son élève originel lorsqu'il revient à Thiercelieux. Depuis, il s'est juré de le protéger quoi qu'il advienne.
    Hence Schœneck ne déviera pas. — 3, 6 à 9, 11 à 16.

  • Alice C. Schwartz † : Fille aux cheveux blancs, le cœur sur la main et la bonté d’âme par-dessus tout, elle était muette depuis un certain temps déjà. Sœur d’Alexandre, elle se rapprochait aussi de Florent pour qui elle disposait d’une sincère empathie. Elle était la dernière à encore croire en lui. Sa foi en cet homme provoquera sa mort, que Florent chercha par tous les moyens à annuler. — 7 à 9, 11 à 16.

  • Alexandre Schwartz : Gardien de l’Équilibre des Forces.

    IV. Non-alignés

  • Florent Hämälaïnen : Ancien Desmose-Guerrier et membre des Gardiens, la vie de Florent bascule lorsqu’il est déclaré être le nouveau Gardien. Investi de la puissance des anciens, il essaie de mener une cérémonie pour rendre la mémoire à ses concitoyens, mais celle-ci échoue. Affaibli par cette défaite, l’adolescent est un temps perdu, et finit par succomber à l'appel du pouvoir en devenant le Prince de Termina, laissé vacant par le coup d'état mené contre Underwood. Très intelligent, il est passionné d’Histoire et d’économie, cependant il ne faisait pas preuve d’un grand courage jusqu’à devenir un Roi-Soleil.
    Florent Hämälaïnen ne déviera plus. — 2 à 9, 11 à 16.

  • Les Prophètes du Savoir / Le Conseil des Oracles † : Abraham, Ishtar, Aziraphale, Michel, Léïa, Agnès, Maximilien, Donovan. Florent Hämälaïnen les massacre après la fuite du Gardien de la Tour Tykogi. — 12 à 15.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.


Dernière édition par Pikamaniaque le Mar 24 Oct 2017 11:21; édité 3 fois
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Pikamaniaque MessagePosté le: Mar 18 Juil 2017 20:35   Sujet du message: Répondre en citant  
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Chapitre 17 : Respawn


    Nécrologie, 9 décembre 1990.

    Le plus grand Gardien de tous les temps s’est éteint. Assurant son devoir depuis plus de dix ans, Alexandre Schwartz est tombé au combat contre le Premier Mal, peu de temps après le départ de Margaret Thatcher du 10, Downing Street. Investi du pouvoir de la lignée des Gardiens dès son premier mandat, c’est peu après la fin de ses fonctions qu’il nous a quittés après un admirable parcours comme notre institution n’en a que rarement connu.
    Sa longévité, d’autant plus importante pour des garçons qui n’ont en moyenne que seize ans d’espérance de vie, a impressionné tout au long de l’exercice de ses fonctions.

    En tant qu’oracle et professeur de ce merveilleux prodige, je suis très fier de l’avoir accompagné tout au long des années de sa vie. Je l’ai adopté comme mon propre fils, lui qui n’a jamais eu de père, qui a fini par perdre sa mère, et qui a dû lutter seul contre les forces du mal, pour que celles-ci ne restent que les cauchemars des enfants de notre monde. Malheureusement, notre ange gardien s’est éteint ce matin, la vie arrachée de force, brisée par un ennemi qui a remis en cause tout ce que nous connaissions aujourd’hui de la démonologie.

    Il n’est pas souhaitable de revenir dans une épitaphe sur les dysfonctionnements que le Conseil des Oracles a connus. Pour autant, Alexandre avait tout compris bien avant que notre vénérable organisation ne réalise elle-même sa propre damnation.
    — L’extermination méthodique de tous les potentiels « élus » que les prophètes du savoir étaient censés protéger.
    — Les nombreux incendies qui ont conduit à la perte de nos ouvrages immémoriaux.
    — Le pillage des sanctuaires des précédents Gardiens, et de leurs précédents oracles.

    Tout ceci pour aboutir, comme chacun des survivants le sait, à l’attentat contre le siège du Conseil des Oracles en plein cœur de Paris, ayant achevé l’annihilation de toutes les forces en état de conjurer le Premier Mal.
    Je veux toutefois jurer solennellement sur la nécrologie d’Alexandre Schwartz, que je ne me résoudrai jamais à trahir son héritage en abandonnant le combat. Même si toutes les étoiles commencent à s’éteindre dans tous les univers, qu’un vortex commence à apparaître au-dessus de nos têtes, nous n’abandonnerons jamais notre bataille pour l’espoir.

    Repose en paix.

    H. S.


    ***


    Une brise d’air frais ouvrit les paupières de Hence Schœneck. Un air dont il n’avait plus eu l’habitude de sentir la présence sur ses joues depuis bien longtemps. Couché au milieu d’une neige aussi blanche que la pureté du cœur d’Alexandre, il n’avait pas réalisé immédiatement où il se trouvait, profitant de cette sensation de calme loin du marasme de Thiercelieux ou du Wiltshire. Il aurait voulu y rester pour l’éternité. Il aurait désiré que personne ne l’en arrache. Tout semblait plus clair à ses yeux maintenant qu’il était redevenu lui-même malgré cette petite voix qui lui crissait dans les oreilles, et qui venait apporter du chaos dans l’ordre des choses. Une voix, que petit-à-petit, il finit par reconnaître, quand une main brûlante vint le tirer de sa torpeur, et le relever des couches de neige au sein desquelles il s’était trouvé enfoui. La réalité lui apparut alors plus concrète.

    Le sexagénaire venait d’éviter in fine une hypothermie mortelle dont il ne dut le salut qu’auprès d’Alexandre Schwartz, lequel l’avait retrouvé à temps malgré la neige présente en abondance partout où ils regardaient.
    « Concentrez-vous sur ma voix, Hence. » Exigea alors son compagnon, à genoux près de lui, les mains gantées posées sur ses bras ballants. Une impression de chaleur remplaça l’anesthésie que le gèle avait provoqué sur sa peau. Peu à peu, malgré la confusion, le vieil oracle sembla retrouver une contenance. « Tout va bien se passer, vous êtes en sécurité auprès de moi. » Rajouta la veste de marin, sur un ton doux et bienveillant, tandis que son professeur se mit à greloter plus abondamment.

    Il fallut une bonne dizaine de minutes avant que son état ne soit stabilisé, et qu’il retrouve la sensibilité de ses doigts, de ses pommettes, puis de sa conscience. L’allemand réalisa alors qu’il avait failli abandonner contre tous ses principes, enfermé dans ce mur de glaces ; en proie aux fantômes du passé. Cependant, ce ne fut pas son seul choc émotionnel, lorsqu’il retrouva un rythme respiratoire convenable, qu’il put faire de l’ordre dans ses idées maintenant qu’Alexandre s’était relevé, il réalisa finalement qu’il était en vie. Son élève était en vie, et avait survécu. Ou bien ils étaient morts tous les deux.
    « Nous sommes au purgatoire ? » Demanda alors Schœneck, penaud, comme s’il n’était qu’adolescent. Son interlocuteur le surplomba de toute sa superbe, à la fois surpris par sa question et compréhensif sur ses raisons.

    « Non, vous n’êtes pas mort, et moi non plus je ne suis pas mort. » Répondit l’intéressé d’un calme olympien.
    « Mais… Je… Je t’ai vu mourir sous mes yeux. Je t’ai abandonné à ton sort alors que tu cherchais à tous nous sauver. Je l’ai senti se réveiller aussi, et c’est pour quoi je suis venu ici. Je me souviens de tout dorénavant. Je voulais te venger, Alexandre, parce que tu étais mort. Répondit-il, les yeux embués.
    — Vous comprenez maintenant. » Commenta-t-il en joignant ses mains. « Est-ce que vous réalisez ce qui est en train de se passer ? Est-ce que vous donnez du sens aux dernières années que vous venez de vivre ? » Interrogea mystérieusement le vingtenaire.

    Les questions troublèrent Hence dans un premier temps, parce qu’il avait encore du mal à gérer la masse d’informations mémorielles qu’il avait retrouvée en sortant de Thiercelieux et de sa boucle temporelle. Il finit toutefois par comprendre où son élève voulait en venir, et ce fut alors une expression d’horreur qui se dessina sur son visage. Schwartz se contenta de sourire paisiblement.
    « Je réalise maintenant tout ce dont tu me parlais. Ce que tu voulais qu’Alice et moi voyons. Mon Dieu, Alexandre… Mais qu’est-ce que ce… comment ai-je pu me faire enfermer dans un tel endroit ?!
    — Vous voulez dire, le théâtre de marionnettes sur-mesure dans lequel vous avez servi ?
    — Lorsqu’on y croit de toutes ses forces…
    — … Un mensonge peut devenir réalité. » Acheva le Gardien dans toute sa majesté. Son oracle en resta abasourdi.

    Il réalisait, à présent, que lorsqu’il avait marché parmi les foules de Termina, il n’avait jamais vu le visage de ceux qui se trouvaient à côté. Il réalisait, à présent, que hormis les personnages principaux qu’il avait été amené à côtoyer, tous ses autres rapports sociaux avaient été comme une fiction, implantée de force dans son esprit après chaque retour dans le temps. Il réalisa ainsi se faire manipuler depuis des mois et des mois, sinon des années, au cœur d’une maison de poupées où il avait servi de jouet à un être qu’il ne connaissait pas.
    « Glaçant, n’est-ce pas ? » Intervint alors l’autre protagoniste, comme s’il avait pu lire dans ses pensées. « Le monde de Thiercelieux est une illusion parfaite si on regarde aux endroits où le metteur en scène désire que l’on regarde. Cependant, il n’y a qu’une dizaine de personnes qui ont véritablement une conscience là-bas. La quasi-totalité d’entre elles se trouvaient au sommet de la tour d’astronomie, le soir de mon arrivée. Même les prophètes du savoir n’en font pas partie et n’avaient une pensée que collective à l’image d’une intelligence artificielle, ce qui les rendait indissociables les uns des autres. ».
    Maintenant que son interlocuteur appuyait dessus, le sexagénaire réalisa qu’il lui était impossible de distinguer individuellement les différents membres du conseil, calqués par ailleurs sur ceux de son monde originel.

    « Les institutions du conseil des observateurs ont été reproduites à l’identique. Le mythe du Gardien a aussi été importé à Thiercelieux ce faisant, mais pourquoi quelqu’un aurait-il fait une chose pareille ? Pourquoi a-t-il construit tout un monde avec autant de minutie sur des décennies ? Cela n’a pas de sens.
    — Ainsi dont, vous ne comprenez toujours pas en fait ?! » Tonna Alexandre d’une voix inhabituellement froide. « Pourquoi les gens ne se souviennent pas de ce qu’ils faisaient avant d’entrer la boucle temporelle ? Pourquoi est-ce que même vous, maintenant que vous avez récupéré vos souvenirs, vous êtes incapables de dire ce que vous faisiez avant les trois derniers jours de ce monde ? » Il marqua une pause. « Professeur. » Reprit-il avec fermeté. « Cet endroit n’existe que sur trois jours. Avant l’aube du premier jour, il n’y a rien. Après la nuit du dernier jour, il n’y a rien. Thiercelieux n’existe, par nature, qu’au travers cette boucle temporelle. Tout le reste constitue des souvenirs fabriqués implantés dans vos cerveaux… ».

    Cette révélation laissa le vieil homme interdit. Il en avait oublié l’endroit où ils se trouvaient. Il en avait oublié la tempête de neige. Il en avait oublié le froid. Cependant, moins que satisfaire des questions qu’il se posait depuis son éveil, cela ne lui faisait s’interroger que davantage. À quoi bon créer des rebondissements dans cet endroit si son instigateur pouvait d’ores et déjà tout maîtriser ? Quel sens fallait-il donner aux événements observés ces dernières semaines ? À dire vrai, connaître la réalité lui apparaissait plus perturbant que toutes les choses malsaines qu’il avait croisées là-bas.

    « Je comprends votre trouble mais vous ne devez pas vous laisser perturber plus longtemps. » Demanda alors son fils de cœur. « Regardez tout autour de vous ; cette neige, ces nuages, ce silence aussi. » Celui-ci se tourna vers le ciel. « Comment comprendre qu’il existe une ville imaginaire dont on serait remontés aux origines, alors qu’on se trouve vraisemblablement dans un endroit où toute forme de vie est impossible ? » Interrogea-t-il en reliant ses mains entre elles. La question était, encore une fois, d’une pertinence redoutable, et avec une météo pareil, Hence fut incapable de distinguer quoi que ce soit à l’horizon. Il lui semblait être perdu au milieu de nulle part.
    « Doux Jésus. Je te mentirais si je te disais ne pas être inquiet. Où sommes-nous ? Pourquoi y sommes-nous ? -
    — Je n’en sais pas plus que vous, Professeur. C’est ce pour quoi il fallait que l’on vienne ici. Nous devons le découvrir, parce que peu importe la raison, la créature que je pourchasse voulait que j’y vienne. » Répondit Schwartz du tac-au-tac, la moue motivée comme s’il s’agissait d’une simple randonnée.

    « Attends ! » L’oracle vint lui saisir le bras alors que le jeunot s’était remis en marche. « Dans l’hypothèse où ce que tu dis est vrai, et qu’il n’existe rien avant la boucle temporelle de Thiercelieux, tu as conscience que nous sommes ici parce que l’ennemi que tu pourchasses l’a bien voulu ? Tu es donc conscient que nous sommes probablement dans la gueule du loup ? Que c’est un piège ? » Interrogea-t-il fermement.

    À cela, le Gardien ne put s’empêcher d’esquisser un sourire, comme s’il s’était attendu à la question. Calmement, il retira son premier gant en cuir, commença à agiter le doigt au-dessus d’eux avec une dextérité des plus apaisantes.
    « Bien sûr que c’est un piège, mais Dimensio lui-même ne maîtrise pas encore la brutalité des forces qu’il a déchaînées. C’est la raison pour laquelle, dès que vous lèverez la tête, vous aurez la preuve que ce que je vous ai dit n’est pas une simple hypothèse. Mieux encore, vous comprendrez pourquoi plus que Thiercelieux, c’est tout l’univers qui est en danger critique. ».

    Plusieurs nuages s’étaient dissipés sous l’action des pouvoirs d’Alexandre. Schœneck, le cœur pulsant contre sa poitrine, eut alors l’envie de rester dans l’ignorance, mais son devoir était plus important que tout. Raison pour laquelle, allant contre son angoisse, il leva ses yeux.

    Ceux-ci se posèrent sur un vortex pantagruélique, aux contours des plus inquiétants.

    « Ce n’est pas possible. Ce n’est sérieusement pas possible. Comment ce vortex peut-il être là alors que nous sommes censés être dans le passé ?
    — À ce stade, je n’ai plus de réponses à vous apporter, Professeur. J’ai bien une théorie, mais je ne l’expliciterai pas maintenant. Ceci est peut-être, toutefois, l’intérieur originel de la prison dans laquelle les Anciens ont scellé Dimensio. Si tel est le cas, cela signifie qu’il y aura bientôt un trou béant dans les barreaux de sa cellule, et qu’il pourra s’enfuir à travers tout le cosmos.
    — Ça ne fait pas sens Alexandre, quand j’ai suivi le rituel des Anciens pour le poursuivre, je suis directement arrivé à Thiercelieux. Les étoiles s’éteignaient déjà à mon départ, quoi qu’il veuille faire, ça a déjà commencé, et il s’en est déjà enfui.
    — Pas nécessairement. » Le vingtenaire remit son gant en cuir. « Vous concevez le temps comme quelque chose de linéaire, alors qu’il s’agit plus d’un méli-mélo dans lequel tout s’enchevêtre. La relativité du temps dépendant d’où l’on se trouve, et obéissant à des règles précises, tout ceci ne peut se passer que parce que nous sommes le futur de quelqu’un d’autre, et parce que nous sommes le passé d’autres civilisations. Ce monstre ne s’est pas encore enfui, pas plus qu’il ne m’a tué. Il peut commencer à sortir, à se manifester, à agir sur le monde extérieur, certes, mais l’essentiel de son pouvoir est encore enfermé ici. J’en suis persuadé. ».

    Cette explication ne parut convaincre le prophète, mais il fallait remettre les discussions à plus tard maintenant qu’ils avaient chacun recouvré leurs esprits. La température restait basse en dépit du bouclier thermique instillé précédemment. Il lui sembla d’ailleurs sentir que les pouvoirs de son élève commençaient à s’affaiblir, au vu de son visage pâle, et d’une narine encore rosée, comme après le passage d’un épistaxis.
    « Bon, nous pourrons nous repencher là-dessus plus tard. Avec une telle tempête, je ne vois rien. Je ne sais pas par où on pourrait commencer. » Notifia Hence, observant le paysage selon toutes les orientations. Il n’y avait que des étendues blanches sur le peu que l’on voyait. Pas l’ombre d’un chemin ou d’un bâtiment ne se dessinait à l’horizon. « Si seulement nous avions ne serait-ce qu’une carte ou une boussole. Ponctua-t-il par ailleurs.
    — Il ne suffit pas d’ouvrir un tiroir pour trouver un objet de cette sorte maintenant que nous avons quitté Thiercelieux. Même ce plan que vous m’avez donné… Il n’y était pas quand je suis arrivé. » Répondit Schwartz en commençant une marche vers l’horizon. L’information avait été lâchée comme s’il s’agissait d’une banalité, mais elle démontra au contraire à quel point le mysticisme de l’endroit avait perverti la vision du germain.

    Il avait pourtant connu la propagande de la République Démocratique Allemande, il avait pourtant connu les illusions de son métier d’oracle, destiné à préparer des garçons à leur mort avant leur vingt ans, mais c’était sans commune mesure avec toute la soumission pernicieuse que constituait Termina à ses prisonniers. Le mot résonna d’ailleurs plusieurs fois en lui, tandis qu’il avançait péniblement dans les congères. La cité de Thiercelieux semblait être une prison dans la prison, attirant comme une araignée des voyageurs égarés, retenus en otage pour une raison encore inconnue. Si le comment lui devenait plus clair, le pourquoi était toujours sombre à sa pensée. Par ailleurs, le rôle de Gabriel lui apparut soudain plus mystérieux. Lui se souvenait de tout, et n’avait pas oublié qu’il était terrien. Dès le premier jour de son arrivée, au premier cycle où tout a commencé à s’accélérer, il avait toujours détenu son ipséité.

    Ainsi, alors que leur marche se trouvait maintenant bien entamée, que la faim et la soif commençaient à le tirailler, il brisa la glace du silence de son compagnon de route, dont le pas déterminé avait maintenu une cadence constante tout du long.
    « Quand tu es arrivé au sommet de la tour d’astronomie… Tu as dit à Gabriel que tout était de sa faute. C’est le seul d’entre-nous qui se souvient de qui il est, et je ne vois pas d’où peuvent venir les autres. Pourquoi as-tu dit ça ? » Cette question marqua l’arrêt d’Alexandre. Celui-ci joignit ses mains entre elle, et ne retourna pas spécialement le visage pour lui répondre.
    « J’ai des raisons de penser que Dimensio a beaucoup compté sur la stupidité de l’espèce humaine pour mettre ses plans à exécution. Je crois, en vérité, que le rôle de Gabriel Oswald est clef. Sans lui, rien n’aurait été possible. Cette histoire a commencé grâce à lui, vous comprenez ?
    — Non, pas vraiment… Son interlocuteur eut un soupir.
    — Nous sommes presque arrivés, venez. » Intima-t-il d’un geste de main pour clore le sujet sur lequel il ne désirait visiblement pas s’appesantir.

    Au loin se distinguait une crypte en pierre dont la glace recouvrait le toit et l’entrée. Cette vision fut rassurante pour Schœneck, dont les forces arrivaient à bout. Toutefois, il eut la désagréable impression de sentir comme une présence derrière lui. Une sorte de force oppressante aux contours ombrés comme il pouvait y en avoir le soir au coin d’une ruelle. Lorsqu’il pivota sur lui-même pour observer avec attention le chemin qu’ils avaient parcouru, il ne vit toutefois que les traces de leurs chaussures. Jugeant que la fatigue commençait à lui jouer des tours, il préféra revenir aux côtés de son acolyte, parce que la prudence valait mieux que n’importe quoi d’autre dans un tel endroit.

    « Nous y sommes enfin. » Lâcha le Gardien, émerveillé par la petite bâtisse en pierre qu’il venait de retrouver. Elle n’avait aucune décoration particulière, hormis sa ressemblance aux caveaux familiaux des cimetières. Il n’y avait toutefois aucune inscription dessus, et l’imposante porte métallique rouillée indiquait que personne ne l’avait visitée depuis un long moment.
    « Quel est cet endroit ? Interrogea le plus âgé des deux tandis que l’autre utilisait toutes ses forces pour pénétrer l’entrée gelée.
    — Un tombeau, je dirais. » Eut-il pour réponse, tout en parvenant à pousser la porte. Le sexagénaire ne se fit pas prier pour entrer, découvrant des escaliers menant à un plus vaste sous-sol où se trouvait un bureau boisé et moisi, ainsi qu’un sarcophage vide, cerné par deux chandeliers aux bougies éteintes. Son élève ne tarda pas à le rejoindre, prenant visiblement plus son temps, comme imprégné par la solennité des lieux
    Il y avait sur le plan de travail, un ouvrage à la couverture reliée, dont le titre portait sur le “Néant“. Tout l’ouvrage était constitué de pages blanches, ce qui les surprit particulièrement.

    « On dirait que quelqu’un a vécu ici pendant longtemps. » Observa Hence, remarquant plusieurs couvertures disposées négligemment sur le fauteuil prêt à se briser au moindre poids qui viendrait s’asseoir. Il remarqua par ailleurs une petite étagère où ne se trouvait plus le moindre livre, seulement une lampe à huile forgée en fer du mot “Gardien“.
    « Intéressant. » Se contenta de répondre Alexandre, poursuivant son analyse des lieux, et notamment du sarcophage dont l’intérieur reproduisait deux mini-cercueils dans le relief de son couvercle. En-dessous de l’un d’eux, il remarqua une lueur inhabituelle alors que l’autre s’affichait ostensiblement éteint. Cette lumière n’avait rien de naturel, et le plongea dans un certain trouble.

    « Alexandre ! » L’interpella alors son professeur. Il s’extirpa de la bière, et jeta un œil à ce qu’il voulait lui montrer. Il s’agissait d’une carte, illisible, morcelée par endroits, mais dont on pouvait distinguer deux autres emplacements formant un triangle avec cette crypte. Un cercle concentrique se trouvait au centre. Cela interrogea beaucoup le garçon à la veste de marin. Il posa son pouce et son index au-dessous de son menton et sembla se perdre dans les méandres de son esprit. Il y avait toujours quelque chose de mystique lorsqu’on l’observait ainsi, parce qu’il semblait que toutes ses cellules grises se mobilisaient en un formidable algorithme de calcul pour résoudre tous les problèmes qui lui étaient soumis, sans qu’on ne parvienne à comprendre ce à quoi ils réfléchissaient.
    « Professeur. » Intervint-il alors, un air des plus sérieux sur sa moue. « Quand la bibliothèque de Janina a brûlé, en Turquie, les ouvrages qui ont été perdus avaient rapport à la cérémonie pour sceller une créature dans un monde parallèle, mais nous avons perdu également tous les traités qui expliquaient comment ce monde fonctionnait, n’est-ce pas ? » Surpris par la question, son formateur approuva, lui faisant apparaître un air sérieux et déterminé. Il se précipita vers la bibliothèque pour récupérer la lampe à huile, et l’analyser avec plus d’intérêt.

    « Un lieu, où nous avons été envoyés sciemment par quelqu’un qui nous a fait croire que c’était le passé… » Commença à résumer l’homme aux cheveux grisonnants. « Alors que le vortex est à son apogée, bien plus que Thiercelieux ne l’est à l’aube du premier jour, dans un endroit désert où il n’y a pas le moindre être vivant…
    — Vous vous trompez Professeur, vous l’avez senti vous aussi. » Coupa Schwartz alors brutalement, en remettant l’objet qu’il tenait dans les mains sur l’étagère. « Il y a bel et bien quelqu’un qui nous observe depuis que nous sommes arrivés. Lâcha-t-il en joignant ses mains.
    — Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?! J’aurais pu me faire tuer par inadvertance, je pensais que je devenais fou.
    — Il ne peut pas s’approcher de nous. Les… radiations que nous émettons lui sont encore trop toxiques. Se justifia-t-il.
    — Alexandre, qu’est-ce que cette chose ? Qu’est-ce que nous faisons ici ? Tu ne me dis pas tout ce que tu sais, et j’ai besoin de le savoir maintenant ! » Exigea l’oracle d’une voix ferme, comme on lui connaissait peu.

    Dans ce genre de moments, il savait que son protégé culpabilisait, et bien que ce ne soit pas l’émotion qu’il voulait lui susciter, il fallait qu’il apprenne à dialoguer, et à faire confiance, ce que le jeunot avait toujours eu du mal à faire.
    « Nous sommes dans une prison, Professeur, qu’est-ce que vous pensez qu’il se passe ici ? Qu’est-ce qu’il y a dans une prison à votre avis ?!
    — Des prisonniers !
    — Oui, et quoi d’autres ?! » Le ton de la conversation ne baissait pas, mais c’était leur manière à eux de communiquer dans les moments graves. Chacun d’eux parlait d’une voix forte, répondant à un jeu de question-réponses pour s’aider mutuellement à comprendre et à se protéger. Une osmose optimale, en somme.
    « Des gardiens… » Réalisa d’un soupir le vieil homme en jetant un regard à la lampette.
    « Précisément, des gardiens, pour garder les prisonniers, le prisonnier en l’espèce.
    — Et pour un prisonnier aussi dangereux, il y avait trois gardiens. Comprit-il dans un éclair de lucidité.
    — Et visiblement, il n’en reste plus qu’un. » Acheva le Gardien, en croisant les bras. « La question étant de savoir désormais… qui de Dimensio ou du gardien nous observait tout-à-l’heure ?
    — Je pense que tu as déjà une idée précise sur la question, n’est-ce pas ? » Son interlocuteur poursuivit le raisonnement. « Tes pouvoirs ne fonctionnent que sur ceux qui menacent l’équilibre des forces. Quoi que soit cette chose, si elle craint tes radiations, c’est qu’elle n’est pas saine.
    — Mais pouvons-nous être sûrs pour autant qu’il s’agit bien de Dimensio ? » Demanda le vingtenaire à la cantonade.

    La question proposée était intéressante. Florent lui-même avait fini par devenir une menace pour l’équilibre des forces, alors qu’il s’agissait d’un être d’une pureté incroyable lorsqu’il l’avait rencontré. L’hypothèse d’un gardien corrompu était donc tout aussi crédible.

    « En tout état de cause, nous n’aurons aucune information supplémentaire si nous restons à l’intérieur de cette crypte. » Annonça soudain le Gardien, en prenant la carte pour l’étendre sur tout le bureau boisé. Il posa le doigt ganté au centre du triangle formé par les trois postes de contrôle. « Les réponses à toutes nos questions se trouvent ici. ». Son professeur hocha la tête, mais le projet de reprendre plusieurs heures de marche l’épuisait considérablement. De plus, les gargouillements de son ventre s’intensifièrent.
    « Mais où est-ce que nous allons trouver à manger ? » Demanda-t-il soudain, tandis que son compagnon s’était déjà remis en marche vers la sortie. Celui-ci pivota instantanément.
    « Mais oui, bien sûr, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? » S’exclama-t-il à lui-même. « Vous devez tenir bon, Professeur.
    — Alexandre, je ne peux pas. Je suis épuisé et affamé. C’est comme si je n’avais pas mangé depuis… » Il s’interrompit. Soupirant, par ce qu’il comprenait lui-même. « Depuis que je suis rentré à Thiercelieux. ». Une main en cuir se posa sur sa joue.

    « Les besoins naturels étaient factices à Thiercelieux. Vous n’aviez pas besoin de manger, pas plus que vous n’aviez besoin de dormir. Vous le faisiez par automatisme, mais quand vous ne pouviez pas le faire, vous arriviez très bien à tenir trois jours sans dormir.
    — Ce que tu dis est vrai, je m’en rends compte. Cependant, cela ne fait que renforcer le problème. Je crois que je suis au bout de mes forces. » Commenta Hence, tentant de garder un maximum de contrôle sur ses limites humaines. Il n’avait pas remarqué, sur le coup, que la main de son apprenti s’était retrouvée sur son estomac, et le soulageait lentement d’une sensation de faim qui lui tiraillait les entrailles depuis plusieurs heures déjà.
    « Tu… Tu fais…
    — Ce que j’ai à faire pour que vous restiez alerte. Je masque votre sensation de faim, en espérant que cela suffise. » Le coupa-t-il avant qu’il ne puisse achever sa question.
    Intérieurement, il se demandait pourtant comment son garçon, qui n’était qu’un protecteur de l’équilibre des forces parmi d’autres, avait pu maîtriser aussi vite des pouvoirs aussi différents les uns des autres eut égard à la dernière fois où ils s’étaient vus. En effet, Alexandre Schwartz lui apparaissait maintenant comme plus mature, plus puissant aussi, mais en même temps plus fragile, parce que la pâleur de son visage commençait à l’inquiéter quant au surmenage qu’il s’infligeait. Cette inquiétude dépassait le cadre de sa fonction, parce qu’il la ressentit comme plus paternelle. Il se souciait vraiment de lui comme un fils.

    Peu de temps après, les deux hommes remontèrent finalement jusqu’au plateau enneigé. La marche s’annonçait tout aussi longue que la première, et pour économiser les forces du plus âgé d’entre eux, elle était également plus lente. Le froid anesthésiait cependant les douleurs et les fatigues. Par ailleurs, le bouclier thermique par lequel chacun se maintenait à une température stationnaire agissait avec beaucoup d’efficacité, leur permettant de rester alerte à la moindre silhouette étrangère.
    « Je vois une sorte de maison là-bas, je crois que nous y sommes presque. » Affirma soudain le Gardien, les yeux plissés. Une trainée noire passa au loin, près de la bâtisse pour se faire remarquer. Schœneck la remarqua à son tour, et afficha une mine inquiète. Tout ceci ressemblait fortement à un piège dans lequel tous deux sautaient pieds joints.
    « Cela me rappelle le jour où on a perdu Edern…
    — Ne parlez pas d’Edern. Ce sont des histoires qui pourront être racontées plus tard. » Interrompit sèchement le jeune à la veste de marin. Cette remarque acheva de faire monter une colère qui germait au plus profond du sexagénaire.

    « C’est assez, Alexandre. » Annonça-t-il froidement. Celui-ci se retourna, penaud. « Je ne vais pas me taire pour te donner bonne conscience cette fois. Edern Ballester, ton meilleur ami, est mort en se jetant dans un piège aussi grossier que celui-ci, dans lequel tu veux nous emmener à ton tour ! » Déclama-t-il avec ferveur. Son interlocuteur se retourna, et tenta de l’ignorer. Il commença à marcher vers la vieille demeure abandonnée. Cependant, c’était mal connaître l’abnégation de son professeur. Celui-ci empoigna fermement sa main autour de son bras, l’obligeant à détourner un regard embué vers ses yeux. « Tu ne me dis pas tout ce que tu sais. Tu me mens, Alexandre. Tu ne m’as jamais menti avant.
    — C’est différent cette fois ! Cria-t-il alors pour répondre, la voix cassée. « Et puis Edern n’avait pas de pouvoirs. Edern n’était pas un Gardien. Il est mort stupidement, parce qu’il a pris des risques inconsidérés. Ce n’est pas comparable. » Acheva-t-il, une perle de larmes à a commissure de son œil. Le vieil homme avait conscience de la cicatrice qu’il avait rouverte en évoquant son meilleur ami. Pour autant, il ne le regrettait pas, parce qu’un élu de la prophétie ne devait jamais, sous aucun prétexte, se renfermer sur lui-même et exclure tous ses proches des missions qu’il réalisait. C’était le meilleur moyen de tout perdre, alors que ce garçon était lui-même une chose précieuse que le sage avait pour devoir de protéger.

    « Tu pourras toujours me faire confiance, Alexandre. Aide-moi à t’aider. » Lui dit-il la voix plus calme, reprenant une formule qu’il avait déjà entendue quelques jours avant de la bouche de Francis Underwood. Cela ne sembla pourtant pas faire bisquer le protagoniste, lequel dégagea le bras de son emprise.
    « Je comprends pourquoi vous réagissez comme cela, mais je vais devoir vous demander une confiance aveugle. Sinon, vous pouvez rester ici aussi. Je ne vous oblige pas à venir. » Déclara-t-il la voix un peu rauque. Il tentait de conserver un maximum de dignité malgré une faiblesse apparente, tant dans la démarche que dans la voix.
    « Alexandre. Je te confierais ma vie s’il le fallait, mais pas si tu essaies de me protéger. – L’intéressé serra les poings.
    — Je ne cherche pas à vous protéger. J’ai besoin de vous. Venez. » Avait-il dit très rapidement, comme s’il ne voulait pas s’appesantir sur la dépendance qu’il ressentait en cet instant.

    Hence n’était qu’à moitié convaincu. Il lui semblait clair que son élève lui cachait toujours des choses, bien que lui en savait plus que n’importe qui. Pour autant, s’il était sûr de ce qu’il faisait, pourquoi ne pas lui faire confiance ? Leur relation dépassait tout ce qu’il y avait d’imaginable. Mutuellement, ils étaient comme les deux faces d’une même personne. Ils n’avaient aucune raison de se méfier l’un de l’autre. Cependant, cela ne pouvait pas non plus aller que dans un sens.

    Sur cette pensée, l’oracle décida tout de même de le rejoindre, lui accordant un sursis qu’il avait bien mérité pour l’avoir à nouveau sauvé d’une mort certaine. Schwartz ne devait toutefois pas le prendre comme un blanc seing.

    Lorsqu’ils arrivèrent au niveau de la maison abandonnée, l’endroit leur sembla beaucoup plus petit que ça n’avait l’air de loin. Sans étages, la porte centrale se trouvait encadrée par deux fenêtres gelées. L’estrade en bois par laquelle on pouvait rentrer grinçait en outre avec vigueur.
    « Je m’attendais à quelque chose de plus impressionnant. » Fit remarquer Schœneck, au moment où ils durent ouvrir la porte d’entrée. L’ombre aperçue quelques minutes auparavant ne s’était pas manifestée. Malgré des regards panoramiques, il n’y avait que le souffle du blizzard dans ce silence de mort. Preuve qu’un décor n’a pas besoin d’être opulent pour être glauque et oppressant. Alexandre finit par tirer la poignée pour pouvoir rentrer à l’intérieur. Plus pâle que jamais, il n’y avait plus aucune expression souriante sur son visage, seulement une gravité solennelle quant à ce qu’ils allaient découvrir.

    « Doux Jésus… » S’exclama le sexagénaire, portant la main à sa bouche, lorsqu’il pénétra à son tour à l’intérieur du hall d’entrée.
    Le visage du Gardien exprima alors une tristesse indicible, comme si ce qu’il voyait consacrait l’échec de toute une vie.

    Au centre de la pièce se trouvait une femme nue, mutilée, attachée par des liens fluorescents. Les cheveux rosés, elle semblait n’être qu’une adolescente de treize ans. Lorsqu’elle prit conscience de leur arrivée, ses membres se mirent à trembler. Des hurlements indicibles, mêlés à des supplications de secours firent vaciller les vitres de la cellule. Un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Interdit face à cette réaction, le professeur d’allemand ressentit sa souffrance jusqu’au plus profond de son être, tandis que le garçon à la veste de marin remonta son gant en cuir sur sa poitrine. Il se rapprocha d’elle le plus doucement possible, pour ne pas l’effrayer plus qu’elle ne l’était déjà, et finit par s’accroupir auprès d’elle.
    Interpellé par une ombre projetée par la fenêtre, le vieil homme s’approcha de celle-ci pour vérifier ce qui se trouvait dehors.

    « Tout va bien. Tu ne crains rien avec moi. Comment t’appelles-tu ? » Demanda le frère de Camille avec beaucoup de calme et de sérénité dans son intonation. Cela parut calmer la captive, dont la crasse se mêlait aux blessures non cicatrisées, dont certaines avaient été visiblement provoquées par des gelures. Ses yeux noirs se fixèrent dans ceux de son interlocuteur. Sa mâchoire s’arrêta de trembler, comme apaisée par la bienveillance qu’il dégageait. Toute penaude, elle bégaya difficilement :

    « Talia… Je… Je m’appelle Talia Rose… ». Le vingtenaire hocha la tête.

    La forte voix de Hence interrompit toutefois leur échange.

    « Alexandre, il est là. » Jetant un regard vers la fenêtre, l’intéressé se releva. Sa mine n’exprimait plus aucune émotion, sauf peut-être une certaine fatalité. Comment savoir ? Il était tellement mystérieux. Il s’avança jusqu’en sa direction, sous les nouveaux cris d’Orfraie de ladite Talia, apeurée par l’idée d’être abandonnée.

    Au devant de l’entrée se trouvait une masse spectrale noire, immobile, horrifique, tranchant avec la blancheur de la neige. Elle ne bougeait pas. Elle ne clignait pas des yeux. Mais elle observait, un sourire carnassier esquissé sur sa moue. Elle attendait quelque chose.

    https://img15.hostingpics.net/pics/750922160e684b8855979fdefe845376a4c79d.jpg


    « Ceci est une des formes les moins humanoïdes de Dimensio. » Expliqua simplement Schwartz, l’observant à travers la vitre, les bras croisés.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Icer MessagePosté le: Lun 31 Juil 2017 17:02   Sujet du message: Répondre en citant  
Admnistr'Icer


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Hé bien finalement, c'était pas la peine d'en faire tout un drame de ce chapitre 16 !

Citation:
Au passage, j'avais corrigé toutes les coquilles, puis j'ai tout perdu à cause d'une coupure de courant, donc je n'ai pas eu la foi de tout re-corriger, je ne l'ai fait que pour le plus gros.


Bien sûr, le plus gros... Rolling Eyes
Et puis fais pas genre t'as mieux à faire de tes vacances.


Citation:
— Voilà pourquoi les femmes ne gouvernent jamais. » Se gaussa le bourgmestre, sans que cela ne fasse rire personne d’autre que lui-même.


Mdr.

Citation:
La muette se mit à trembler


Elle ne l'est plus, ça ne passe pas.

Citation:
les balles qui fusèrent vers lui [...] Des gardes exigèrent que les deux hommes s’arrêtent sur-le-champ.


Attends, ile tirent d'abord et puis ils menacent ensuite ?

Ce chapitre vient en tout cas couronner l'évolution du personnage de Florent, qui à mes yeux, a été superbement bien mené, son basculement progressif du coté obscur est bien plus crédible que celui d'Anakin, félicitation. Conséquence secondaire, il me semble impossible désormais de le confondre avec un autre protagoniste de la bande comme au début, lol.

La fin du chapitre évoque assez largement House of Cards, avec un des protagonistes principaux parlant directement au spectateur, en l’occurrence lecteur, ce qui sied parfaitement au teint du récit.

Changement de registre (de DIMENSIOn ?) au chapitre suivant, très axé explication du merdier précédent, à ceci près que l'on pouvait en deviner une bonne partie, notamment que le monde qui se reset en boucle était un vieux piège mis en place par quelqu'un. Pas étonnant que tu mentionnes le passage à une seconde partie, maintenant que Dimensio apparaît enfin (très cool l'image d'ailleurs), véritable élément concret du chapitre au milieu du meublage lié au comportent d'Alexandre. J'avoue avoir beaucoup de mal à imaginer la suite, le gars étant en gros l'équivalent de X.A.N.A, c'est à dire partout et nulle part à la fois, et donc difficilement éradicable. La différence ici est que tu peux t'appuyer sur un univers qui semble davantage magique, ce qui laisse augurer une résolution par ce biais. En tout cas tu as parfaitement su mettre en scène cet ennemi de l'ombre jusqu'ici, en espérant que sa soudaine visibilité n'entame pas l'aura de la créature.

En aparté, je suis également très perplexe par rapport aux premières lignes du chapitre, notamment par rapport à la date, mais j'imagine que c'est fait exprès enculé.

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« - J'viens de voir les parents de William se diriger vers le bâtiment administratif.
- Quoi !? Mais comment tu peux savoir que c'est eux ?
- Bah après la disparition du X.A.N.Aguerrier je me suis quand même renseigné un minimum sur sa vie pour programmer sa réplique. Cela étant dit, c'est bien la réplique le problème, elle n'est pas au point et va faire foirer toute notre couverture à mon avis.
- Mais Jérémie, et les données récupérées à X.A.N.A lors de la translation de William ? Elles ne t'ont pas servies à avoir de quoi le libérer ?
- J'ai commencé à y travailler quand tu es partie mais je n'ai pas fini... »


Paru.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Sam 30 Sep 2017 16:08   Sujet du message: Répondre en citant  
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« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
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Silius Italicus MessagePosté le: Sam 21 Oct 2017 18:11   Sujet du message: Répondre en citant  
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Bonsoir,
Ainsi, toute prison finit par servir la corruption ?

Il y a un phénomène étrange, momentané sans doute, dans ce récit. Comme une malédiction autour du personnage principal : Gabriel, puis Florent, et maintenant Alexandre. Par deux fois déjà ce récit a changé de personnage principal et de cœur. On peut supputer que cela n’est que provisoire. Pour deux raisons au moins. La première, c’est que le lien avec Bataille pour l’espoir, lien originel de ce récit, n’est pas encore clairement établi. La seconde, c’est qu’Alexandre va devoir revenir à Termina. Le fait qu’il s’agisse du lieu d’action principal de Dimensio, qu’il ait investi tant de moyen dans la possession de ce théâtre prouve bien que ce n’est pas un endroit anodin pour lui. Même si la question de savoir si c’est lui qui en est à l’origine se pose.

De là on peut déduire qu’aucune des conscience qui se trouve en Termina ne l’est pas hasard. Disons qu’à ce niveau d’échec cosmique, le hasard est moins un impondérable qu’une variable d’ajustement. Il y a donc des réponses à trouver dans le passé et la présence d’Anselm, d’Underwood et des autres. Il est étonnant qu’Alexandre ne se soit pas plus renseigné. À sa décharge l’accélération des événements ne lui a pas laissé beaucoup de temps, non plus que son doute sur le fait que le marionnettiste se cache sous l’identité de l’une de ses conscience. Ce qui amène à d’autres questions. Toutes les parties en présence cherchent à refermer le vortex. Ce vortex dont il est tenu pour acquis qu’il s’agit de la porte de sortie de Dimensio (dont la victoire serait inéluctable). Le jeu de Dimensio apparaît alors comme hautement dangereux, dans la mesure où il se peut que quelqu’un trouve une solution pour fermer ce vortex. Car il n’est pas maître du jeu, du moins pas totalement.

La descente dans la corruption de Florent était admirablement mené, surtout sa double chute finale, à savoir son amour mort et son acquiescement au mal. On revient là à la thèse augustinienne du mal. Surtout si l’on met cette évolution en rapport avec le cas d’Alexandre visiblement a bénéficié de la grâce et y applique sa volonté. Un dernier élément rappelle fortement Augustin dans ce récit, la cité de Thiercelieux elle-même. Théâtre des ombres et des morts, ville figé et comme condamnée à la répétition, bastion de lutte contre le mal.

À cet égard, il y a quelque chose de décevant dans le traitement de Dimensio. Il est suggéré qu’il s’agit plus d’un être qui a transcendé les limites de l’humain, à supposer même qu’il ait été humain. Du coup, le voir comparé à un sadique est assez étrange. Il y a un contraste entre l’élévation des enjeux — une lutte cosmique, presque le combat du bien et du mal — et la manière dont les personnages parlent de Dimensio.

Plus que dans la plupart des récits de ce royaume, plus que dans vos précédents écrits, la question du bien, du mal et de la corruption semble être au cœur de vos préoccupations. Le réalisme politique à la fois proféré et moqué ne paraît être qu’un masque de ce véritable enjeu. Un autre thème majeur est celui de la faiblesse et du bourreau. Ce thème avait déjà été un enjeu central dans Bataille pour l’Espoir, mais pas tout à fait sous le même angle. Léopold avait pu sortir, partiellement seulement il est vrai, de ce cycle toxique ; Florent s’est jeté dedans. Avec lui c’est toute une conception du rapport entre souffrance et culpabilité qui est portée.

Quelques mots sur le style. Au vu du retard de lecture accumulé, ce sera assez général. Votre plume semble plus équilibré et plus maîtrisé que dans vos récits antérieurs. Cela se ressent dans une narration au tempo parfaitement équilibré et dont la progression est toute naturelle. Cela vient évidemment avec un prix. En dépit de scènes d’horreur, l’intensité est moindre ici qu’elle n’a pu être par le passé. Sans que vous puissiez parler d’un naturalisme de vos écrits, tout pathétisme a disparu. Il ne semble pas non plus y avoir d’accumulation d’énergie dramatique en vue du final. Même s’il est des plus difficiles de préjuger de cela avant le point final. Cela semble être une évolution assez décisive de votre style. Évolution qu’on devine voulue du fait de l’assurance de votre écriture. Il reste à voir si janvier confirmera ces points.

Au plaisir d'explorer des cachots avec vous.
_________________
AMDG

Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Mar 24 Oct 2017 11:22   Sujet du message: Répondre en citant  
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Liste des personnages


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Avant-propos : Cette liste contient potentiellement des éléments de spoils des factions, et des personnages en présence du Projet Renaissance. Elle est tenue actualisée au début de chaque chapitre.

    I. Team Desmose.

  • Anselm Dubois [CHEF DE FACTION] : Adolescente & major de promotion du prestigieux lycée de Hardewick, Anselm Dubois coordonne les actions de la Desmose, et a fait rentrer aux côtés de ses amis, le monde de Termina dans une boucle de trois jours en vue d’arrêter la fin du monde. Proche de Gabriel, ses liens avec le reste de son groupe se délitent à mesure que la Mairie et les actions du Gardien scindent et clivent certains de ses amis qui ne veulent plus être sous le joug de ses comportements dictatoriaux.
    Elle est à présent la dernière membre active du groupe après la mort de Flora Parsons.
    Anselm Dubois ne déviera pas. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 16.

  • Samuel Parsons : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Samuel Parsons est le meilleur guerrier de la Desmose. Il entretenait auparavant une relation amoureuse avec sa sœur, Flora Parsons, et considérait Florent comme son meilleur ami. Auparavant très loyal à son groupe, il commence à se mettre en retrait depuis sa rencontre avec Alexandre et ne supporte toujours pas la mort de Flora dont il impute directement la responsabilité à Anselm. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 16.

  • Flora Parsons † : Adolescente & diplômée du prestigieux lycée de Hardewick, Flora Parsons était la meilleure alliée des Desmose-guerriers. Auparavant petite-amie de Samuel Parsons, elle décède, assassinée par Gabriel Oswald et effacée de la mémoire du Calculateur. Toutefois, son corps est récupéré par le Cavalier de l’Apocalypse de la Mort, en vue de sacrifier Gabriel sur l’autel du vortex du temps. Arrêtée par Alexandre Schwartz, elle disparaît définitivement du monde de Termina. — 2 à 4, 6 à 9, 11 à 13.

  • Daniel Leroy † : Adolescent & diplômé du prestigieux lycée de Hardewick, Daniel Leroy est retrouvé mort par Florent dans l’asile de Holbein, la tanière des Enfants Perdus. — 5.

    II. Team Mairie.

  • Francis Underwood [CHEF DE FACTION] : Maire historique de Thiercelieux, le bourgmestre contrôle les actions de la Desmose depuis la mise en place du cycle infini par le groupe d’Anselm. Il recrute Gabriel Oswald à des fins d’espionnage en vue de retrouver à son tour le Gardien, et pouvoir s’enfuir du monde de Termina.
    Underwood, après avoir soutenu l’Ascension d’un nouveau Gardien, se fait pourtant assassiner dans la salle de l’hypercalculateur, après avoir perdu définitivement l’usage de ses yeux. Considérablement diminué, sa main de fer était de toute manière de plus en plus contestée. Il se fait remplacer par le conciliabule des prophètes du savoir après un coup d'état mené en vue de le remplacer.
    Francis Underwood ne déviera pas. — 1, 7 à 16.

  • Gabriel Oswald-Grayson : Variable d’ajustement. Gabriel Grayson a été désigné Dernier Espoir de l’Humanité dans le cadre du Projet Renaissance, mis en œuvre en 2076, 70 ans après la chute de Carthage et le début d’un hiver nucléaire sur la Terre (Bataille pour l’Espoir). Avec pour dessein de faire en sorte que Carthage ne voit jamais le jour, le voyage temporel mobilisé par la communauté humaine se passe mal, et le fait se réveiller à Thiercelieux. Proche de la Desmose dans un premier temps, il finit par prêter allégeance au Maire Underwood. Une force inconnue semble le persécuter et lui répéter en permanence qu’il fait face à une terrible destinée.
    Gabriel Oswald-Grayson ne déviera pas. — 1 à 3, 6 à 16.

  • Général Kalinda : Chef de l’État-Major des armées de Thiercelieux, Kalinda dispose de toute la confiance du Maire. Subordonnée à son autorité, elle n’est pas matrice en matière de prise de décisions, mais fait preuve d’une loyauté hors normes et semble disposer d’une certaine sensibilité depuis le dernier cycle.
    Général Kalinda dévie de plus en plus vers Team Gardien. — 7, 9, 12, 13, 16.

  • Antonin Peus : Valet du Maire Underwood, ces deux personnages semblent entretenir une grande complicité, et s’appellent par leur prénom. Attaché sentimentalement et professionnellement au bourgmestre, il n’a jamais été question pour Antonin de dévier et il ne déviera pas.
    Antonin Peus ne déviera pas. — 7 à 9, 11 à 16.

    III. Team Gardien.

  • Hence Schœneck [CHEF DE FACTION] : Oracle de formation, ancien membre des Prophètes du Savoir, Hence a remplacé Gerald Weygand-Sarrabuckeer en tant que professeur des nouveaux Gardiens de l’Équilibre. Très attaché à son ancien élève, Alexandre Schwartz, il essaie de prendre les décisions les plus matures en fonction des intérêts spirituels qui se présentent. Accompagné par Camille, il décide de former Florent Hämälaïnen après que celui-ci ait été visiblement activé, mais remet sa confiance à son élève originel lorsqu'il revient à Thiercelieux. Depuis, il s'est juré de le protéger quoi qu'il advienne.
    Il retrouve toute sa mémoire lorsqu'il quitte définitivement Thiercelieux, et comprend qu'il était professeur d'allemand de couverture au service des Prophètes du Savoir dans le monde réel, chargé de former et protéger Alexandre Schwartz. Il retrouve sa grande complicité avec son élève.
    Hence Schœneck ne déviera pas. — 3, 6 à 9, 11 à 17.

  • Alice C. Schwartz † : Fille aux cheveux blancs, le cœur sur la main et la bonté d’âme par-dessus tout, elle était muette depuis un certain temps déjà. Sœur d’Alexandre, elle se rapprochait aussi de Florent pour qui elle disposait d’une sincère empathie. Elle était la dernière à encore croire en lui. Sa foi en cet homme provoquera sa mort, que Florent chercha par tous les moyens à annuler. — 7 à 9, 11 à 16.

  • Alexandre Schwartz : Gardien de l’Équilibre des Forces.

    IV. Non-alignés

  • Florent Hämälaïnen : Ancien Desmose-Guerrier et membre des Gardiens, la vie de Florent bascule lorsqu’il est déclaré être le nouveau Gardien. Investi de la puissance des anciens, il essaie de mener une cérémonie pour rendre la mémoire à ses concitoyens, mais celle-ci échoue. Affaibli par cette défaite, l’adolescent est un temps perdu, et finit par succomber à l'appel du pouvoir en devenant le Prince de Termina, laissé vacant par le coup d'état mené contre Underwood. Très intelligent, il est passionné d’Histoire et d’économie, cependant il ne faisait pas preuve d’un grand courage jusqu’à devenir un Roi-Soleil.
    Florent Hämälaïnen ne déviera plus. — 2 à 9, 11 à 16.

  • Les Prophètes du Savoir / Le Conseil des Oracles † : Abraham, Ishtar, Aziraphale, Michel, Léïa, Agnès, Maximilien, Donovan. Florent Hämälaïnen les massacre après la fuite du Gardien de la Tour Tykogi. — 12 à 15.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Pikamaniaque MessagePosté le: Mar 24 Oct 2017 11:26   Sujet du message: Répondre en citant  
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Après une interruption estivale, voici le chapitre d'automne de Projet Renaissance. Nous approchons de la fin, et je voudrais remercier la qualité des commentaires d'Icer et Silius. Silius, en particulier, tu pointes des choses d'une pertinence importante, mais nous avons eu l'occasion d'y revenir sur Skype. En espérant que ce chapitre fasse progresser ta réflexion sur les tenants et aboutissants de l'intrigue principale.
Pareil pour toi Icer. La fin est vraiment proche. J'ai, d'ailleurs, publié la liste des noms des derniers chapitres.


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Chapitre 18 : Zugzwang



    Cela faisait extrêmement longtemps qu’Alexandre avait les yeux perdus sur le corps mutilé de Talia Rose. Il ne faisait rien de plus que l’observer, le buste avancé, la tête penchée, les mains croisés, comme épris d’une grande réflexion. Tandis que le temps passait, son acolyte, lui, continuait de scruter, inquiet, la silhouette noire qui les observait de son air macabre à l’extérieur.
    « Alexandre, qu’est-ce qui se passe ici bon dieu ?! » Exprima-t-il alors vivement, comme si l’impatience qui le rongeait depuis tout ce temps avait débordé en une seconde de trop. La violence avec laquelle il s’exprima ne fit cependant pas bisquer l’intéressé. Il détourna à peine le regard, se calant au contraire contre la chaise en bois depuis laquelle il observait l’adolescente ligotée qui grattait contre le parquet pour qu’on vienne la libérer, les larmes plein les yeux.
    « Vous voulez vraiment que je vous dise ce que j’en pense, Professeur ? » Demanda-t-il comme s’il avait un doute sur la réponse qu’on lui formulerait.
    « Bien sûr, Alexandre. Bordel, à quoi est-ce que tout cela rime-t-il ?!
    — Nous sommes piégés. » Répondit-il laconiquement, la voix froide et factuelle. Une expression de frustration se dessina sur la moue de l’oracle. Il chercha à croiser le regard de son élève, mais celui-ci resta désespérément dos à lui, confortablement adossé sur le siège en bois qu’il occupait.

    « J’avoue que je ne m’y attendais pas. » Poursuit le Gardien. « J’aurais pensé que Dimensio m’ait attiré ici pour me tuer, mais la vérité semble toute autre. Il attend quelque chose de moi, dans cette maison. » Le garçon se rehaussa sur ses deux jambes, et mit un bras croisé derrière son dos, le poing fermé, tandis que l’autre vint se poser sous son menton. « Et ce quelque chose… Ce ne peut être qu’en rapport avec elle. » Un doigt vint désigner la prisonnière, qui releva la tête, plein d’espoirs, comme si on allait la libérer. Elle s’agita, tenta de se dégager, mais une douleur aigüe lui provoqua un hurlement.
    « Oui, d’ailleurs, ne peux-tu pas la libérer ?! Ses hurlements sont infernaux, et j’ai énormément de peine pour elle de la voir dans cet état, il faut la sortir d’ici. » Pesta le sexagénaire, agacé par ces nouvelles jérémiades.

    Sur cette déclaration, un sourire vainqueur se dessina sur la moue du jeune homme à la veste de marin. « C’est précisément la seule action sur laquelle nous pouvons avoir de l’influence ici, et c’est donc précisément ce qu’il ne faut pas faire, Professeur. Qui sait quelle boîte de Pandore nous pourrions ouvrir ? » Interrogea-t-il à la cantonade.

    Un malaise sembla s’instiller dans l’esprit de Hence. À nouveau, il fut bluffé par sa capacité de déduction. Toutes les années d’entraînement, de combats, de sueurs, de peurs communes avaient permis à ce frêle adolescent de devenir un guerrier assuré, protecteur de toute l’humanité. Il aurait voulu lui signifier à quel point il était fier de lui en cet instant, mais l’inquiétude que lui suscitait ses déclarations le lui interdit.
    Ils ignoraient effectivement ce que provoquerait la libération de cette pauvre fillette. Un piège pourrait se déclencher, la maison pourrait exploser, ouvrant un passage permettant à Dimensio de s’enfuir. Toutes ces hypothèses ne pouvaient être écartées, et il comprit mieux alors en cet instant tout ce à quoi avait réfléchi son prodige ces dernières heures.
    « Je déteste que l’on me force la main. Annonça spontanément Schwartz, le regard empreint de détermination.
    — Alors, tu ne fais rien du tout ? Son interlocuteur acquiesça.
    — Cependant, je commence à comprendre que nous n’avons pas l’éternité, et que lui si. Peu importe combien de temps nous attendrons, il n’est plus à un millénaire près, quand une âme humaine, elle, s’éteindra comme une bougie en quelques années.
    — Ainsi, tu es face à un dilemme. » Résuma Schœneck avec conviction. Il abonda dans son sens.

    « Soit je libère Talia Rose, soit je sors de cet endroit, et je l’affronte. » Il posa une main sur son cœur, et serra sa poitrine. « Même si je m’en sortais, vous y succomberiez, et j’errerai ensuite dans ce désert glacé, peut-être pour l’éternité, alors qu’ailleurs, toutes les étoiles s’éteindraient. » À cet instant, le vieil homme sentit comme un poids s’alourdir en lui. Son élève tentait de le protéger coûte-que-coûte, et ce dernier refuserait toute solution qui impliquerait de le laisser pour compte, quand bien même c’était lui le plus âgé, le plus à même d’accepter une fin, fut-elle funeste.
    « C’est une décision qui t’appartient, Alexandre. C’est toi qui disposes des pouvoirs de la lignée des Gardiens, toi seul est capable de prendre la meilleure des décisions pour le bien de l’humanité. ».

    L’intéressé afficha une mine défaite, comme s’il avait voulu ne pas avoir à entendre cela. Cela ne dura pourtant qu’un instant fugace, après lequel il avait retrouvé son expression neutre, sinon sévère, fixant les poings liés au bas de son dos comme une posture de réflexion. Un nouveau silence régna dans cette demeure perdue au milieu de nulle part, autour de laquelle un désespoir grandissant semblait corrompre et véroler, petit-à-petit, les bonnes ondes renvoyées par le Gardien.
    Le sexagénaire retourna à son poste d’observation près de la fenêtre, où il constata que le monstre à l’extérieur n’avait pas bougé d’un iota. Tout au plus constata-t-il un rictus plus prononcé, mais sa propre fatigue pouvait jouer sur son interprétation. De son côté, le garçon à la veste de marin restait droit comme un piquet à réfléchir, semblant défier le ciel de ses milliers d’étoiles.

    « Au fond, qu’est-ce que Dimensio ? » Osa de nouveau interroger l’homme aux cheveux grisonnants, dont la voix couvrit les sanglots de Talia, que chacun tâchait d’ignorer le plus possible pour son propre équilibre. « Au fond, nous ne savons pas très bien ce qu’est cette chose. Pourquoi est-ce si puissant ? D’où vient sa source d’énergie ? Nous ne savons presque rien de cela. ».
    Schwartz passa une main sur ses gants en cuir. « Dimensio n’est qu’un de ses nombreux pseudonymes. Certains l’appellent Satanaël, d’autres Le Premier Mal ou encore Le Fléau. Chaque culture a fini par lui donner son propre nom, mais je dirais qu’il est presque aussi vieux que notre univers. C’est une créature solitaire, aux pouvoirs illimités, que les Anciens ont scellé dans cette forteresse dimensionnelle en train de s’effondrer sur elle-même. En partant du principe que Dimensio est antérieur à l’écriture, aux hommes, à toute forme de vie elle-même, nous ne saurons jamais d’où il vient. Mais, est-ce si important, finalement ? ». Il marqua une pause. « Tout ce que je sais maintenant, c’est qu’il est en colère, très en colère, et qu’il va se venger. » Il serra les poings en achevant la dernière syllabe.

    Hence eut alors une impression confuse. Cet Alexandre qui lui parlait, il avait comme vieilli de dizaines d’années. Sa réflexion avait profondément muté, tout en conservant le même A.D.N. qui le rendait singulier. Cependant, il se dégageait de lui cette impression que le poids du monde pesait sur ses épaules, qu’il en avait conscience, et plutôt que de le relativiser, qu’il le vivait à présent comme si chaque peine de chaque homme trouvait un écho en lui.
    « Comment tu as survécu, Alexandre ? » Interrogea alors l’oracle dans l’espoir d’avoir une réponse. Cependant, cela ne provoqua qu’un sourire sur le visage pâle du concerné.
    « Ce n’est pas l’heure. ». Sur ses mots, il s’avança sur le parquet de bois pour observer de nouveau Talia. Sa moue affichait une plus grande détermination. Il semblait que cet échange lui avait fait prendre une décision.

    La fillette saisit cette attention qu’on lui porta pour bondir près de lui, mais les liens fluorescents qui la retenaient l’immobilisèrent brusquement, étirèrent sa peau et la firent convulser.
    « Pitié… Faites-moi sortir… Je vous en supplie… » Cracha-t-elle, les membres tremblants. Elle se trouvait à quelques centimètres du Gardien, qui conservait une distance prudente. « Sauvez-moi… Sauvez-moi… Écoutez-moi… Vous m’entendez, je sais que vous m’entendez, vous m’avez parlé. Pitié, répondez-moi ! » Geint-elle de plus en plus fortement, des larmes coulant de sa joue. Elle renâcla à plusieurs reprises, la peau des mains fripée et usée par le froid. Un regard porté au parquet sur lequel elle vivait laissait entrevoir des marques brunâtres et difformes, fusionnées avec le moisi du sol boisé.

    « Comment es-tu arrivé ici, Talia ? » Demanda brutalement Schwartz, sans compassion, et avec une voix d’interrogatoire. Son professeur s’approcha de lui. Il lui adressa d’abord un regard penaud, puis observa, déshabilla de ses yeux la jeune adolescente dont les membres s’étaient raidis.
    « Je… Je… » Une nouvelle crise de sanglots approchait. « Je ne sais pas… Je n’en sais rien… J’étais chez moi… Puis j’étais là… Je ne sais pas ce que je fais là ! » Hurla-t-elle en s’effondrant sur ses guenilles ensanglantées. « Sauvez-moi… J’ai mal… J’ai tellement mal… » Supplia-t-elle en présentant ses bras liés par les chaînes aux deux hommes.

    Le garçon à la veste de marin se détourna d’elle.
    « Elle est la clef de cette énigme. » Tient-il d’abord pour évidence. « Au demeurant, il semble qu’elle ne soit qu’une pauvre adolescente prise dans le piège sordide de Dimensio. » Commenta-t-il avec amusement. « Pourtant, elle semble ici depuis longtemps, alors comment fait-elle pour manger, pour boire ? Il y a bien des traces d’excréments au sol, et ces liens fluorescents seraient susceptibles de la nourrir, mais cela ne ferait que renforcer ma conviction qu’elle est une sorte de levier. Elle attend d’être actionnée, et dans tous les cas, quoi qu’on fasse, elle mourra… Si mademoiselle Rose n’est pas déjà morte. » Conclut-il avec tristesse, en serrant ses mains gantées. Schœneck abonda dans son sens.
    « Que faisons-nous ici, Alexandre ? Tu savais que c’était un piège, et maintenant ? Que veux-tu faire, et comment arriverons-nous à sortir d’ici ? ».

    Soudain, à ce propos, un rire puissant émana du centre de la pièce. L’otage de la maison s’était mise à pouffer d’un rire moqueur, aux accents hystérique et cyniques. Des larmes se mirent d’ailleurs à couleur de ses joues, dans un éclat de nerfs incontrôlable.
    « Sortir d’ici ?! Sortir d’ici ?! Vous ne pourrez jamais sortir d’ici. Ahah, je finis par comprendre. Ce qu’il m’avait dit. En fait, vous ne me sauverez jamais, vous ne savez même pas où vous êtes rentrés… Vous ne sortirez jamais, personne ne sort jamais d’ici… Je pensais que vous connaissiez pourtant le prix… »
    Interdits par la réaction de l’adolescente, ce fut Hence le premier qui récupéra ses esprits pour lui demander plus de détails. Cependant, l’intéressée répétait inlassablement les mêmes verbes, des mots diffus tels que « mourir », « tuer » ou « bientôt » qui ne faisaient pas grand sens les uns à côté des autres.

    De son côté, Alexandre conservait un silence religieux. Troublé par les propos de Talia, il n’affichait plus aucune expression sur son visage. Pris dans une réflexion profonde, il s’agissait de ces moments intimes qu’il ne partageait qu’avec lui-même. Rien ne transparaissait du malaise profond qu’il ressentait pourtant en ce moment, alors que le vieil oracle se démenait pour trouver un moyen de faire parler la prisonnière.
    « Alexandre, aide-moi, veux-tu ? Ce qu’elle a dit constitue une piste capitale qu’il nous faut suivre instamment. Pose ta main sur son front pour comprendre ce qu’il y a au fond d’elle ! » Son élève resta sans réaction. Il cria plusieurs fois son prénom, en même temps qu’il dodelinait la tête de la petite fille pour qu’elle se calme. Constatant qu’il se muait dans un silence de marbre, le sexagénaire se rehaussa alors sur ses deux jambes, et s’avança jusqu’à saisir le poignet du vingtenaire.

    À ce moment, une brise d’air glaciale fit sortir la porte de ses gonds.

    Extrait de sa torpeur, le Gardien se dégagea de l’étreinte de son professeur, et courut jusqu’au niveau de l’interstice. Comme il s’y attendait, la silhouette de la créature avait disparu. Cela ne présageait rien de bon. Une lourdeur se mit à peser dans l’atmosphère. L’allemand posa la main sur son cœur, plus que jamais perdu par l’enchaînement des évènements. À l’extérieur, toute luminosité était en train de disparaître, comme si celle-ci était happée de l’intérieur par une sorte d’aimant. Il ne s’agissait, ni d’un coucher de soleil, ni d’une éclipse.
    Au loin, accompagné par des vagues noires s’étirant sur tout le sol enneigé du bâtiment, la silhouette venait de réapparaître. Elle se trouvait maintenant à une centaine de mètres, mais sa taille avait doublé, sinon triplé. Elle s’imposait dans le paysage alors qu’elle n’en était qu’un élément de décor.

    Le monstre se rapprochait.

    « Ding, dong. » Lâcha alors Talia Rose, inopinément, dont la voix n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était jusque-lors. En outre, un froid plus mordant transperçait maintenant les boucliers thermiques des deux visiteurs, preuve que la température décroissait maintenant de minute en minute. Ceux-ci se retournèrent vers la prisonnière. Le cœur du prophète battait la chamade.
    « Alexandre, que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il vient de se passer ?! » Hurla-t-il alors qu’il voyait la silhouette se dessiner de plus en plus vers l’horizon.
    « Vous l’avez touché, Professeur. » Commenta simplement son interlocuteur, toujours dans l’interstice de l’entrée. « Nous sommes en danger, du moins c’est ce qu’il veut nous faire croire. » Rajouta-t-il.

    « Je ne veux pas te contredire, mais si la créature la plus dangereuse fond vers nous à travers la neige, j’aimerais mieux que nous réfléchissions à un moyen de nous en sortir. Insista-t-il avec véhémence.
    — Il n’y en a pas. » Balaya Alexandre avec suffisance, en revenant s’asseoir sur la chaise boisée.
    Un hurlement strident, aigüe, qui n’avait rien d’humain, se fit entendre à l’extérieur.

    Le monstre se rapprochait.

    « Ding, dong. » Lâcha de nouveau Talia Rose. La pression que ressentit Hence le conduit à se rapprocher, mais la main à son encontre fermement érigée par son protégé l’arrêta net. Celui-ci ne voulait pas qu’il s’approche, alors qu’il faisait de plus en plus froid.
    « Si nous te libérions, tout ceci s’arrêterait, n’est-ce pas Talia ? » Demanda le Gardien d’une voix empathique. L’adolescente releva brutalement le visage. De ses orbites coulaient du sang, ses pupilles avaient disparu.
    « Il vous a repérés. Il va maintenant vous traquer, et vous tuer, parce que vous n’aviez rien à faire là. » Prononça-t-elle toujours de sa voix robotique. D’un coup d’œil rapide envers l’entrée, Schœneck remarqua que le démon se trouvait maintenant à une trentaine de mètres d’eux. Il les surplombait par la taille, et semblait prêt à engloutir la demeure au fur et à mesure qu’il se rapprocha.

    Le monstre était tout près.

    « Bordel de merde, Alexandre, tu vas me dire tout de suite ce qui se passe ! » S’égosilla le prophète du savoir, tiraillé par l’angoisse frappant contre sa poitrine.
    Un sourire triomphant venait d’apparaître sur le visage de son interlocuteur. Celui-ci se détourna pour poser ses mains gantées contre ses bras, ce qui eut pour effet d’apaiser sa tachycardie.
    « Vous vous souvenez, quand j’ai dit que pour garder des prisonniers, il fallait des gardiens. Je vous ai dit qu’il y en avait trois à l’origine, mais qu’il n’en restait plus qu’un dorénavant. Quand vous avez touché le bras de Talia, vous avez comme provoqué une alarme. Ce monstre, dehors, ce n’est pas Dimensio, c’est un des gardiens de sa prison. » Les lèvres du vieil oracle se mirent à trembler. Aiguillé vers la bonne voie, il commençait à comprendre.
    « Oh non… Cela signifie…
    — Le gardien avait l’apparence de Dimensio, parce que les pouvoirs de cette créature sont extrêmement puissants. De la même manière qu’il vous a piégés à Termina, il a tenté de nous piéger ici, parce que cet endroit…
    — C’est la prison de Dimensio, et… et… Cela veut dire que… Cette fille, là… » Pris par une vision d’horreurs, l’homme aux cheveux grisonnants se recula.

    Talia Rose fit alors apparaître sur ses lèvres un sourire comblé. Elle prit appui sur ses deux bras, et se releva avec beaucoup de dignité.
    « Oui, Professeur. Ce n’est autre que Dimensio lui-même. Sa magie, alors même qu’elle est bridée, dépasse tout entendement. Même moi, j’ai failli ne rien y voir. Dit-il avec tristesse en tentant d’ignorer sa présence.
    — En touchant cette ordure, le gardien croit que nous sommes là pour la libérer, et il va donc nous exterminer…
    — Sauf si vous me libérez, cela va de soi. » Intervint la prisonnière, la voix redevenue féminine et agréable à entendre. Sa nudité avait disparu pour un haut violet et bordeaux. « Ceci dit, vous voir mourir tous les deux n’est pas forcément gênant non plus. » Rajouta-t-elle avec un petit air sardonique.
    Un nouveau cri strident vint faire vibrer les vitres, et glacer le sang de tout âme humaine aux alentours.

    Le monstre était tout près.

    « Tu ne pourras jamais te libérer de tes liens, quoi que tu sois. Ceux-ci ont été faits avec une magie d’une pureté dont tu ne pourras jamais approcher. Ils te brûlent de l’intérieur, et personne, pas même moi, ait le pouvoir de l’en retirer. » Le Gardien n’en perdit pas sa superbe.
    L’incarnation de Dimensio ne put pourtant s’empêcher de dessiner un sourire sur sa carcasse humaine, en guise de provocation et de dédain.
    « Tu es imbus de ta personne toi… Mais j’aime ça. » S’amusa la jeune femme possédée. « Mon plaisir n’en sera que plus grand le moment venu. Surtout quand sur ta tête se dessinera l’expression d’horreur de savoir que pour sortir d’ici, il faut obligatoirement tuer quelqu’un… et… oh… » lâcha-t-elle en descendant brutalement la voix vers les graves. « Puisque je suis immortel, il ne reste que ton charmant Professeur. 
    — Alexandre, il est tout près, qu’est-ce qu’on fait ?! » S’exclama ce dernier sans prêter attention à leur dialogue.

    Intérieurement, Schwartz parut bisquer un instant, pour autant, rien n’en parut sur son visage. Il n’en croyait peut-être pas un mot, mais un doute commença à germer dans son esprit. Il se retourna et avança vers l’entrée de la cellule. Plus menaçante que jamais, la silhouette s’étendait sur plus d’une dizaine de mètres, elle grandissait à mesure qu’elle se rapprochait, et ne laissait absolument aucune chance d’évasion.
    « Dimensio distord absolument toute notre perception des choses, il existe une probabilité non-négligeable pour que tout ceci soit une illusion, et je suis incapable de le voir. Analysa le Héros de Légende avec impuissance.
    — Certes, mais il existe aussi une probabilité tout aussi non-négligeable que ce soit bel et bien vrai, non ?! Faut-il vraiment prendre le risque ?!
    — Non… Assurément non… » Le garçon releva ses mains après avoir retiré ses gants en cuir, une expression contrariée sur le visage. « Je n’aime pas ça. Il est en train de me faire faire ce qu’il veut. 
    — Et qu’est-ce qu’il veut ?! Tempêta Hence à l’approche du gardien qui ne se trouvait maintenant plus qu’à quelques mètres.
    — Je ne peux pas le libérer, alors je vais être obligé de nous enfermer avec lui dans une bulle dimensionnelle hermétique. Une sorte de… Bulle virtuelle. » Des tremblements violents se firent sentir tout autour de la prison. Le sexagénaire commença à vaciller.
    « C’est extrêmement dangereux, il pourrait s’enfuir !
    — Normalement, non, mais… Qui sait… Si nous mourons écrabouillés par ce gardien, d’autres finiront par venir, et commettront les mêmes erreurs que nous aurions pu commettre dès le début. ».

    Un flash. Ce fut tout ce qu’il y eut, lorsqu’il avait achevé sa dernière syllabe.

    ***


    Tout s’était figé. Les craquements, les bruits de pas, le ruissellement de la neige, les hurlements du gardien. Il régnait un silence de mort à l’intérieur de la bâtisse, que rien ne semblait pouvoir obstruer. D’une pâleur de plus en plus extrême, Alexandre remarqua que du sang coulait de ses narines, et il dut s’asseoir contre un mur une fois que son mouvement fut fini. Son oracle ne put s’empêcher de trouver effrayante l’absence de bruit dû à la friction des deux corps au moment où il s’affaissa contre le sol. Le vieil homme avait d’ailleurs l’impression que quelque chose lui manquait, dans cet endroit où tout était arrêté.
    « Votre battement de cœur… C’est… C’est votre battement de cœur que vous n’entendez plus… Professeur… » Annonça instinctivement le garçon à son endroit, comme s’il fut un télépathe. Celui-ci prit immédiatement le temps de vérifier, avant de constater avec effroi que son cœur ne battait plus. Même sa respiration ne faisait plus sens dans cet endroit.
    « Je nous ai emprisonnés à l’intérieur d’un monde parallèle… Je nous ai figés de l’endroit où nous sommes… À la dernière seconde, du dernier moment où nous allions mourir…
    — C’est plus beau Thiercelieux, tu admettras. » Commenta alors avec cynisme, la voix de Talia. « Tu me diras, tu n’as pas l’énergie que j’ai. » Rajouta-t-elle tandis que son interlocuteur se vit pris par une quinte de toux inopinée.

    « Je te déconseille formellement de continuer à lui adresser la parole, est-ce bien clair ? » Exhorta alors le professeur d’allemand, la voix sévère. Cela ne lui provoqua pourtant qu’un éclat de rire.
    « J’ai peur, pépé. Vous n’imaginez pas combien j’ai peur de vous… » Poursuivit la fille aux cheveux roses. « Tout se passe pourtant comme je l’ai prévu. Nous voici ensemble pour une éternité. Je suis habitué à l’éternité, mais vous, combien de temps cela prendra avant que vous ne deveniez fous ? Je suis le seul capable d’arrêter cette chose, vous finirez par le comprendre, il n’y a aucune autre échappatoire possible.
    — Il suffit. » Répondit alors, brusquement, le Gardien de l’Équilibre des Forces. « Je n’ai aucune espèce d’intention de te libérer, sous aucune forme que ce soit.
    — Pourtant, rends-toi à l’évidence, Alexandre. Ce monde, c’est moi. Le fait même que tu sois ici aujourd’hui, c’est parce que tu sais qu’ailleurs, j’ai déjà réussi à m’évader. Tu es ici pour donner du sens à l’Histoire. Tu es probablement à la fin de ton histoire, mais moi je suis au début de la mienne, et il y a certaines inflexions qu’on ne peut faire au temps, et qu’importe si tu mets des siècles à t’en rendre compte, j’ai l’habitude de l’éternité. Quant à toi, regarde-toi, pauvre chéri. Tu auras bientôt épuisé tous tes pouvoirs. C’est ça, l’éternité ? » Le propos avait été préparé des millénaires. Chaque mot, pesé comme une dague à leur destination, devait les convaincre et les ramener plus vers le chemin où Dimensio voulait les emmener. Avec son air joueur et goguenard, ils devaient savoir qu’ils n’avaient pas le choix. Tout simplement parce que, ironiquement, c’était vrai. Ils s’étaient placés dans une telle situation où ils n’avaient pas d’autres choix que d’obéir, et y réfléchir aurait bon dos : cela n’en changerait rien. Le « Fléau » était le seul antidote à leur portée.

    « Déblatère tant que tu veux, je ne te libérerai pas… Je ne sais pas comment faire, et je n’y réfléchirai jamais. » Répondit son ennemi en détournant la tête vers son professeur. Celui-ci semblait, a contrario, en excellente forme. Il n’avait plus conscience de sa faim qui le tiraillait, ou de sa fatigue, il se sentait libre de ses contraintes corporelles. Cela lui donnait l’impression qu’il devait protéger, avec paternalisme, son élève qui semblait au bout de ses forces.
    La prisonnière, elle, se contenta de hausser les épaules, comme si elle savait que viendrait le moment où elle obtiendrait ce qu’elle désirait, ramenant au silence tous les protagonistes enfermés dans cette bulle virtuelle…

    Beaucoup de temps passa. Des heures, peut-être des jours, peut-être des semaines. Le fait que le temps soit figé ne permettait pas de mesurer toute la conscience qu’on sacrifiait à rester lucide dans cet endroit.
    L’état d’Alexandre ne s’améliorait pas. Son front était bouillant, tandis que son visage, plus pâle qu’un cachet d’aspirine, commençait à beaucoup inquiéter son protecteur. Celui-ci avait commencé à le déshabiller pour qu’il puisse avoir moins chaud, mais cela ne servit à rien. Il n’avait incubé aucune maladie, et il ne souffrait que de ce monde parallèle qui les maintenait à l’abri du gardien.
    « À mon avis, il ne lui reste plus beaucoup de temps. » Commenta Talia, les bras et les jambes enserrées par les chaînes fluorescentes. Cette remarque lui valut un regard noir, que le sexagénaire s’efforça d’ignorer. Il ne fallait pas qu’il commence à parler à cette chose avant d’avoir trouvé une solution pour sortir d’ici avant que son protégé ne succombe.
    « Si tu veux mon avis Hence, tu ferais mieux de prendre ta décision le plus vite possible, parce que dès qu’Alexandre sera mort, il ne restera que nous deux, et le méchant qui t’attend à l’extérieur t’écrabouillera vif. Sachant qu’alors, j’aurai retrouvé d’autres candides pour me libérer. » Ce fut la remarque de trop.
    D’un geste vif, l’allemand se redressa sur ses jambes et se plaça à moins d’un mètre.

    « Tes manipulations ne marcheront pas sur moi, sache-le. Tu peux t’égosiller à dire ce que tu veux, nous savons que mourir vaut mieux pour nous que de te laisser libre.
    — Cesse d’être impétueux, Hence. Comportons-nous en adulte maintenant que nous sommes entre adultes. » Une mine obscure remplaça l’assurance du vieil homme. De là où il se trouvait, toute la malveillance de Dimensio franchissait chacune de ses cellules, et répandait en lui le même désespoir qu’il ressentait à chaque seconde qu’il passait à Thiercelieux. Cette sensation désagréable et malfaisante le conduisit à reculer.
    « Il n’existe qu’un moyen de sortir d’ici, Hence Schœneck. » Poursuivit-elle, satisfaite de son retrait. « Il faut tuer quelqu’un. C’est le prix à payer pour sortir du donjon dimensionnel confectionné par vos pairs.
    — Tu mens… Jamais les Anciens n’auraient…
    — Je vous interdits de m’interrompre. » Trancha fermement la voix soudainement criarde et robotique de l’adolescente, ne supportant pas d’avoir été interrompue. Cela le fit taire immédiatement. « Dans votre grande naïveté, vous avez imaginé que vous vous en sortiriez avec ton … pathétique et stupide Gardien. Cependant, le fait qu’il soit en train d’agoniser sur ce parquet n’est pas censé te rassurer, parce qu’il sait, lui, le prix à payer pour sortir d’ici, et qu’il préférerait mourir plutôt que d’avoir à te demander de mourir. ».

    Un rictus se dessina sur ses lèvres. Le visage de Schœneck, lui, se décomposa. Il jeta un regard au corps malade d’Alexandre, duquel il s’approcha, effleurant de sa main sa peau brûlante.
    « Dès qu’il sera mort, un portail dimensionnel va s’ouvrir te permettant de t’enfuir, parce que ton élève est trop lâche pour supporter l’idée de te perdre. C’est trop mignon ! » S’exclama les cheveux roses, alors qu’une gifle retentissante se marqua contre sa peau. Cela l’avait surprise, mais elle avait réagi prestement. La main du vieillard resta cloîtrée à la peau de Talia Rose, sans qu’il ne puisse la retirer.
    « Dieu… » Souffla-t-il, avec désespoir. Une sensation de froid glacial commença à s’emparer de lui, ses membres se mirent à trembler, convulser. Une envie de suicide s’éprit de lui.
    « Tu ne comprends pas l’étendu de mon pouvoir, Hence Schœneck. Tu me vois sous l’apparence d’une belle jeune fille à violer comme le dernier des pervers sexuels, tu me vois te parler comme si j’étais rien d’autres qu’un humain, mais c’est le costume qui veut ça. Tu ne sais pas à quel point je peux être effrayant – et à quel point j’adore faire des discours –. » Ajouta-t-elle d’une voix visiblement amusée. « Reste que, si je voulais vraiment te faire du mal, je l’aurais fait, mais ce n’est pas ce que je veux, alors c’est la dernière fois que je pardonnerai un écart de conduite, est-ce clair ?! » Fit-elle en lui imposant une douleur indicible, qui le contracta au sol, et le fit tomber à terre devant elle comme une pauvre larve soumise.

    « Dimensio… » Bredouilla difficilement le professeur. « Ce que tu dis ne peut pas être vrai…
    — Oh, Hence. On peut me reprocher beaucoup de choses, mais je n’ai jamais menti. Je n’ai toujours dit la vérité, rien que la vérité. C’est pour quoi il est important que nous parlions. Toi et moi, nous pouvons conclure un accord. C’est toi le vieux sage, c’est toi le plus raisonnable. » Un instant de réflexion replaça la demeure dans un silence religieux, après lequel, il hocha difficilement la tête.
    « Qu’est-ce que tu proposes… ?
    — Je ne ferai pas de promesses irréalistes. Pour m’enfuir, j’ai besoin que du sang coule. Il serait facile que ce soit celui d’Alexandre, pour que je puisse ensuite t’égorger, mais ça ne fait pas assez d’action selon moi. Alors… Je veux que ce soit toi qui meurs. ».
    L’homme aux cheveux grisonnants, d’habitude si réservé, se releva avec panache, encore essoufflé par la torture subie quelques instants auparavant.

    « Très bien, mais je veux d’abord des réponses à mes questions. » Annonça Hence sur le temps du non-négociable. Talia afficha une mine indifférente, et l’invita à poursuivre.
    « Comment as-tu réussi à tuer les deux autres gardiens ? » Interrogea-t-il avec une curiosité avide de réponses. Ne s’attendant pas à la question, Rose commença d’abord par écarquiller les yeux, avant d’afficher une expression béate sur sa moue.
    « Disons que certaines personnes l’ont fait pour moi, comme d’habitude. Je sais que je suis une belle jeune femme enchaînée, mais je reste très influente.
    — Par le biais de Thiercelieux ?
    — Allons, Hence. » Fit-elle avec une voix plus moralisatrice. « Un magicien ne dévoile jamais ses tours.
    — Pas même sur ta capacité à émuler une ville fictive avec autant de précisions ? » Poursuivit-il la voix hésitante.

    La jeune femme s’apprêtait à répondre, quand soudain, quelque chose sembla l’en empêcher, et la troubler profondément. Ses traits se crispèrent, et un rire dément s’échappa de sa bouche. De ses bras enchaînés, elle se mit à applaudir frénétiquement, alors que des tremblements venaient visiblement parcourir sa peau, comme si elle luttait intérieurement entre deux sentiments contradictoires. Entre un amusement sincère et presque enfantin, et une colère noire qui arriva si brusquement qu’elle faillit terrasser le vieil oracle. Brutalement, Talia Rose se mit effectivement à tirer au maximum de ses liens fluorescents pour hurler d’un cri si fort, qu’il brisa les vitres de l’endroit, et sembla ébranler l’isolement que la bulle virtuelle avait sur le véritable monde. Des veines noires apparurent sur son visage, tandis que ses pupilles disparurent pour ne laisser que des orbites blanches ensanglantées.
    Par réflexe, Schœneck porta les mains à ses oreilles, mais il eut l’impression que les hurlements stridents n’en furent que plus fort. À ce titre, il eut véritablement l’impression que ses tympans allaient exploser, tellement la furie macabre qui se déchainait devant lui était indicible.
    Un son vibra alors dans sa tête, commença à macérer sa boîte crânienne ainsi qu’un marteau-piqueur le ferait. Ce son prit peu à peu les contours d’une voix mâchée, alternant entre les graves et les aigües, s’inscrivant dans le sillage des bramements incessants.

    « Vous… avez… osé… Vous… avez… brisé… toutes… les… règles… C’est inadmissible. Mourir… Mourir… Mourir… Mourir… ».
    Le professeur d’allemand voulut mourir, tant cette voix commença à le rendre fou.
    Ce fut à cet instant que, royalement, des mains carbonisées vinrent se poser sur les tempes de ses oreilles.

    « J’ignore comment tu as pu croire, Dimensio, que j’aurais été capable de me soumettre à ton jeu sordide. » Annonça Alexandre, avec un air de majesté. « La télépathie n’est pas ton chasse-gardé, pas plus que la comédie. » Acheva-t-il sans pitié. Depuis tout ce temps où il avait guidé son protecteur par la pensée, afin de poser les bonnes questions aux bons endroits, il semblait maintenant revigoré d’une énergie nouvelle. Lui se contenta d’étirer un sourire carnassier, dévoilant une triple-rangée de dents sous son apparence féminine.
    « Ce monde, Alexandre, c’est moi, et c’est toi qui as tué les Cavaliers de l’Apocalypse. Tu les tueras tous. Cette pauvre Flora, ce pauvre Eliot…
    — Et ce pauvre Florent. » Acheva Schwartz, le regard sombre. « C’était eux, les gardiens de ta prison, et tu les as rendus fous, tu les as intégrés à ton théâtre macabre, et tu as créé autour d’eux une mythologie démoniaque, pour que le monde en ait peur et les déteste. Cependant, bien que je n’ai pu sauver Flora, je ne ferai aucun mal aux deux autres.
    — Pourtant, ça s’est déjà produit, Alexandre. » Cette remarque le troubla, mais il n’en laissa rien paraître. Hence, quant à lui, tenta de se relever, essoufflé.

    « Il a raison… Je comprends enfin, moi aussi. » Lui communiqua-t-il par la pensée. « Ta rencontre avec Florent Hämälaïnen à l’asile de Holbein, celle dont tu ne te souviens pas, celle où tu purifies l’âme d’Eliot Winchester, elle n’a pas encore eu lieu pour toi. C’est ton futur… » Le Gardien de l’Équilibre lâcha un regard consterné.
    « Ce serait quoi, le destin ? Et où est le libre-arbitre dans tout cela ?
    Ô, Guerrier de la Lumière, ô vieux débris incandescent, cessez donc vos messes-basses. J’entends tout. » Même à l’intérieur de sa propre conscience, il était impossible d’être tranquille.

    Une sévérité certaine se dégagea du garçon à la veste de marin. Celui-ci ressentait vraisemblablement une sorte de colère qu’il n’avait laissé explosé qu’à de rares reprises, comme au sommet de la tour d’astronomie. Ces colères feutrées, bien que peu impressionnantes par les gestes, intimidaient toujours par la verve assassine qu’il était capable de prendre dans ces moments.
    « Je suis au moins rassuré d’une chose, Dimensio, tu ne pourras jamais sortir de cet endroit, quoi que tu en dises. Jamais les Anciens n’auraient créé une magie fonctionnant grâce au sang versé par un tiers. Les ancêtres des Gardiens de l’Équilibre conspuaient la violence, et toute cette prison n’a qu’un objectif in fine : protéger l’univers de toi. La seule chose qui te libérerait, et je l’ai réalisée en t’écoutant, c’est ce dont tu ne seras jamais capable. Aimer. ».

    Il y eut alors un silence de mort, pendant lequel chacun se regarda en chien de faïence. L’être maléfique qu’était Dimensio ne semblait pas aussi impressionnant que cela, maintenant qu’ils le fréquentaient de près. Ils leur parlaient comme un vulgaire prisonnier, à la mâchoire difforme, et à l’allure d’un costume d’halloween, mais ils ne leur faisaient pas vraiment peur.
    Cette erreur allait leur coûter cher, parce que voyez-vous, ma puissance ne connaît aucune limite.

    « J’étais aveugle, et maintenant je vois. ». Commenta soudain Talia Rose. « Ton intelligence brille de mille feu, Alexandre. C’est pour quoi je voulais que tu viennes ici, en compagnie de ton oracle. L’amour que vous éprouvez l’un envers l’autre est tellement sincère… C’est répugnant. Mais, les gars, vous voulez voir un tour de magie ? » Le cœur du Gardien s’emballa. Il n’allait quand même pas…
    « Abracadabra. » Les liens fluorescents qui maintenaient Dimensio se brisèrent d’un coup, et répandirent sur le sol un liquide arc-en-ciel aux allures de drogues dures.

    Le moment n’impliquait pas de réflexion. Sans attendre, Schwartz se saisit du bras de Hence, et brisa la bulle virtuelle dans laquelle ils s’étaient enfermés.

    ***


    Les deux hommes apparurent sur une étendue enneigée, près de laquelle se trouvait un précipice.
    « Alexandre, est-ce que Dimensio s’est libéré ?! » Cria le sexagénaire, plus inquiet que jamais. Perturbé, son interlocuteur mit du temps à répondre, épuisé par la téléportation qu’il venait de réaliser. « Alexandre, réponds-moi ! Est-ce que Dimensio s’est libéré ?! Bordel de merde, comment cela a-t-il pu arriver ?! N’es-tu pas assez intelligent pour te taire quand tu avoues à notre ennemi ce qui lui permettrait de se libérer ?!
    — Je… Ce n’est pas logique… Ce n’est pas possible… » Lâcha le Gardien, sonné. « Je ne comprends pas, il n’a pas pu se libérer comme ça, c’est impossible. » Schœneck lâcha un soupir. Il était inutile de s’énerver.
    « Alexandre, écoute-moi, il s’est libéré de ses chaînes, certes, mais il ne s’est pas encore enfui de la prison des Anciens. Tout n’est pas encore perdu, Alexandre, je t’interdits d’abandonner, est-ce clair ? » Lui dit-il en encadrant son visage des paumes de sa main. Ce dernier hocha timidement la tête, et essuya une larme qui avait coulé de sa joue. L’adolescent tremblait quelque peu.
    « Le… Le gardien devrait le ralentir, mais nous avons extrêmement peu de temps… Si… La puissance de notre relation a ouvert un portail, il faut… Il faut que nous le refermions sur-le-champ. » Accoucha-t-il difficilement. Le prophète se releva pour observer tout autour de lui, remarquant dans cette tempête de neige au milieu de la nuit, une sorte de vortex aux extrémités du précipice, plus petit que celui présent dans le ciel.

    « En la matière, nous n’aurons pas à chercher bien loin. Allons-y, Alexandre, viens. » Ordonna l’oracle en prenant son fils spirituel par le bras. Il constatait bien qu’en ce moment, c’était à lui de prendre les décisions les plus difficiles.
    « Tu vas passer ce vortex, Alexandre. C’est notre seule occasion de retenir Dimensio enfermé ici pour le moment. » L’intéressé s’arrêta net, et se retourna, le regard hagard. « Nous avons commis des erreurs Alexandre, et je ne t’en porte pas grief, mais nous ne pouvons pas rester ensemble. Ce portail n’est ouvert que pour une personne, c’est une sécurité de la magie des Anciens, tu sais que sur ce point au moins, Lui avait raison.
    — Non, non, il y a une autre solution, Professeur. Répondit le jeune homme, la voix peu assurée.
    — Non, il n’y en a pas, et chaque seconde que tu passes à discuter rapproche le Fléau de nous. Tu dois passer ce vortex, maintenant ! » Schwartz sembla ressentir un déchirement au plus profond de lui-même. Il fut incapable de bouger. Ses lèvres se mirent à trembler, en dépit de toute la contenance qu’il tentait de garder.
    « C’est la dernière fois qu’on se voit…. » Déclara-t-il d’un éclair de lucidité. « Il va vous torturer, il va se venger sur vous, et il finira par vous aimer, et il fera en sorte que vous l’aimiez, et il s’enfuira aussi. Maintenant ou dans quelques années, qu’est-ce que j’aurais le temps de faire ?! ».

    Ce fut le propos de trop pour Hence. Il peina lui aussi à contenir la peine qu’il ressentait, non pas quant à ce qui l’attendait, mais quant à la souffrance qu’il provoquait auprès de son élève.

    « Tu le sens… Le désespoir. Ton bouclier de lumière n’y fait plus rien, je ressens au plus profond de moi-même une tristesse indicible, et c’est parce qu’il se rapproche. Tu crois que nous avons le temps pour des adieux en bonne et due forme ? Rentre dans ce vortex, je te jure que nous aurons vécu les meilleurs moments. ».
    Sur cette phrase, Alexandre se rapprocha de lui, et posa ses mains carbonisées sur sa poitrine. Quelque chose de chaud, de doux, pénétra sa carcasse. Il n’eut pas souvenir de ressentir un tel apaisement, alors même qu’à moins d’un mètre de lui, des sanglots inondaient les joues du Gardien.

    Ce dernier finit par rompre le contact, et se reculer jusqu’au niveau du vortex. La voix cassée, les narines ensanglantées, il lui bredouilla quelque chose.
    « Avec ça, vous ne perdrez jamais votre lucidité, Professeur… ».

    Au loin, la silhouette d’un petit arlequin en papier venait d’apparaître.
    « Oh que non, ceci est mon vortex ! » Déclara la créature en fondant sur eux à la vitesse de la lumière. Le garçon à la veste de marin aurait alors voulu rester, près de la seule personne pour qui il avait jamais éprouvée de l’affection avec sa sœur, mais on ne lui en laissa pas le choix. L’oracle, du peu de pouvoir qu’il détenait encore, propulsa le Héros de Légende à l’intérieur du portail dimensionnel. Un cri aigu, sourd et violent, se fit alors entendre. La fureur du Fléau ne faisait que commencer.

    ***


    Dinnington, South Yorkshire. 12 janvier 1984.

    À l’arrière d’un petit entrepôt, un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de vingt ans se réveilla. Lorsqu’il analysa l’endroit où il se trouvait, il identifia rapidement un pays qu’il connaissait bien : l’Angleterre. À ce moment, le souvenir de son Professeur sembla le hanter, mais la tristesse passée, une nouvelle détermination en était née. C’était en quelque sorte, la dernière étape avant la maturation définitive d’Alexandre Schwartz.
    « Ô, Guerrier de la Lumière, entends ma prière. » Cependant, lorsqu’il entendit cette voix lui chanter ses louanges dans sa tête, une expression sombre s’afficha sur son visage. Elle avait la voix exacte de son mentor. « Je suis si fier de toi, Alexandre… Je savais que tu survivrais. Ne t’inquiètes pas, de là où je suis, je t’observe et te protège.
    Tu peux t’épargner ces efforts, je ne suis pas Florent Hämälaïnen. ».
    Et malgré la grande douleur que cela lui provoqua, il referma les vannes de son esprit.

    Suite de la ligne temporelle d'Alexandre : CharmingMagician.exe.

_________________
« Il ne faut jamais perdre espoir ! » Alors qu’Alexandre était sur le point de tout abandonner, une voix familière résonna au plus profond de lui-même. « C’est ce que tu dirais, n’est-ce pas ? ».
Chapitre 26, Le Héros Légendaire.
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Silius Italicus MessagePosté le: Mar 24 Oct 2017 21:35   Sujet du message: Répondre en citant  
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Bonsoir,
Ainsi les prisons sont des passoires ?

Comme toujours dans ce récit, chaque réponse donne naissance à plus de questions qu’elle n’en résolvait. Pour autant ce chapitre est fructueux. Sauf peut-être sur un point, à savoir Talia Rose. Pour être précis, Talia n’est que le costume revêtu par ce qui semble être le corps principal de Dimensio — mais la notion de corps a-t-elle un sens pour un être qui transcende le temps et l’espace et est ubiquiste ? Toujours est-il que cela ne répond pas à la question de savoir pourquoi cette apparence. En vertu du principe dit « La marquise sortit à cinq heures », toute information est constitutive dans une œuvre littéraire, le choix de cette apparence est une piste qui renvoie à minima à Gabriel et à son monde d’origine. Monde qui n’est pas celui d’Alexandre.

Mon hypothèse de début de chapitre, démentie en fin de lecture, était que la prison de Dimensio était similaire à celle d’Atlas : être obligé de supporter le poids du ciel (en l’occurrence de sa dimension de poche) jusqu’à ce que quelqu’un accepte volontairement de prendre ce fardeau. Cette hypothèse justifiait et la présence de Talia, qui manipulée aurait pris le fardeau de Dimensio, lui permettant de s’échapper, et justifiait le mauvais coup d’Alexandre poussé à prendre la place de Talia pour la libérer.

Le titre de chapitre pointe lui une évidence. Alexandre n’avait pas souhaité se rendre ici, donc c’était un piège. Dimensio force son adversaire à jouer un coup néfaste.

On se permettra plusieurs remarques quant à Dimensio. D’une part, son appréhension du temps, et donc sa raison, est radicalement différente de celle de l’homme. Cela va au-delà du simple changement de perception induit par l’immortalité. D’autant plus que le temps ici n’est pas une donnée absolue, mais un un espace, un champ de bataille. Une autre remarque, c’est que les anciens n’ont fait que retarder le problème Dimensio : il est évident que d’une part aucune prison ne finit par céder confrontée à l’éternité et d’autre part qu’à long terme « nous somme tous mort », les anciens y compris. Enfin, et c’est un point capital, il y a des règles pour Dimensio. Il suit, vit, selon des règles qui sont des règles de jeux et pas seulement en fonction des règles de la physique et de la réalité. « Jeu » est ici à entendre en deux sens, à la fois celui de jeu de société — on en revient à l’idée de la partie d’échec cosmique — et celui du jeu théâtral, de la représentation — ce qui nous ramène à Thiercelieux. De fait, Dimensio s’est choisi un masque de magicien comme emblême.

Le point important, c’est que cela induit des faiblesses chez lui : il est possible de le surprendre. On peut même spéculer que dans la mesure où il s’en tient à des règles, il est tenu par elle et ne peut les enfreindre.
Il est aussi intéressant de noter que Dimensio a reconnu le Gardien comme son ennemi, au minimum dans le jeu. Reconnaître un ennemi, c’est nécessairement accepter la possibilité de la défaite. C’est aussi un indice : à un moment, Alexandre va devoir lancer cette partie qui n’attend que lui. Là encore Gabriel pourrait avoir un rôle à jouer.

Bien entendu, ce pourrait n’être qu’une deception, au sens militaire du terme. Après tout, L’un des Noms du Diable, c’est : « Le Trompeur ». Si l’on suit cette trame, Tant Thiercelieux que les terres alternatives sont des appâts qui visent à concentrer nos efforts et nos actions, pendant que le plus important est ailleurs. Incidemment une telle pratique est l’essence du tour de magie.

On en vient alors à la conclusion suivante. D’une part, Termina n’est pas un piège, ou plutôt c’est une caractéristique négligeable de ce lieu. D’autre part, le sacrifice de Gabriel est un point secondaire, qui vise à détourner le regard. Il en va de même de tout ce qui tourne autour des coups d’états et du fait de sauver Thiercelieux. Le vortex même, quand bien même il s’agit d’un point récurrent dans cette œuvre et dans CharmingMagician.exe — au passage, il ne me semble pas que les consoles nintendo aient recours à l’extension « .exe », celle-ci étant propre à l’univers de Windows — ce n’est pas là que devrait se tourner notre regard.

Notre point d’ombre, c’est l’hypercalculateur, et d’une manière générale, les supercalculateurs. Pour quelque raisons que ce soit, ces appareils fonctionnant à partir de vitalité ou de douleur humaine sont le tunnel de dimensio au travers de sa prison. Cette hypothèse a l’avantage d’ouvrir une voie élégante quant à la présence de Gabriel, Talia et Lyokô dans cette histoire. Gabriel étant pour l’instant un détonateur, celui qui a rompu les équilibres internes à Termina, amenant la corruption de Florent (entre autre).

Cela ne veut pas dire que ce qui s’est passé ou se passera en Termina, notamment la corruption des gardiens soit secondaire. Juste qu’il s’agit d’un point de diversion dans un plan d’ensemble plus vaste.

Au passage, la position exacte de Termina reste inconnue. Certes, c’est une création artificielle, mais est-elle en dehors de la prison, dans un espace intermédiaire, ou dans un autre état ?

En tout cas, ce chapitre dévoile aussi une possible contradiction dans le récit : si Florent a vraiment rencontré le Gardien à l’asile, et que cet événement est vraiment à venir, l’attitude froide d’Alexandre envers Florent dans l’asile s’explique très mal. En revanche, cette attitude correspond au plus haut point à celle d’un serviteur, conscient ou non de Dimensio : c’est ce moment qui sème l’idée d’une destinée d’envergure et d’un caractère peu commun dans l’esprit de Florent.

Il semble aussi important de revenir sur le point du temps. Dimensio affirme avoir l’éternité pour lui, ce que n’ont pas ces opposants. Eux finissent par périr, leurs œuvres et leurs savoirs par se décomposer. C’était l’une des branches de son piège. Sauf que l’on peut se demander à quel point cette affirmation est valable et conséquente lorsque le temps lui-même n’est qu’un espace dans ce conflit. Dimensio semble disposer de vaste moyen de manipulation, le Gardien aussi quoique de moindre importance. Cette remarque a deux conséquences. D’abord elle tend à neutraliser les gambits d’éternité mis en valeur par Dimensio. D’autre part ce pourrait être le premier exemple flagrant de mensonge de sa part. En effet, encore que je n’ai pas refait de lecture approfondie, tout ce que Dimensio a pu dire auparavant était vrai, dans un sens très étroit. Ce qui tendrait à illustrer une fois de plus que le Bien prime sur le Vrai dans une discussion.

L’amour comme porte de sortie de prison s’est avéré être une habile réutilisation de ce concept un peu cliché sinon. Pas d’amour romantique, ou filial pour une fois, mais une autre forme d’amour. Cela permet en plus de justifier que Dimensio puisse créer une forme pervertie d’amour pour s’échapper.… en faisant venir quelqu’un dans sa prison, par le biais des scanners employés comme moyen de transports trans-dimensionnel, à l’image de Gabriel… Emboîtement intéressant à réfléchir.

La fin du chapitre laisse à prévoir un retour à Thiercelieux et la disparition pour quelque temps d’Alexandre, le temps qu’il aille mourir ou manquer de le faire dans un autre monde.

Cela vient conclure une analyse un peu dispersée et peu inspirée, mais qui a peut-être dégagé quelques pistes d’intérêts.

Au plaisir de retrouver les jeux d’ombres.

P.S : il me semble que « chasse-gardée » est un féminin, non un masculin.
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AMDG

Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.
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