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 Auteur Message
Sorrow MessagePosté le: Mer 07 Fév 2018 21:14   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kankrelat]


Inscrit le: 04 Nov 2017
Messages: 15
Localisation: Sur un arbre perché
Spoiler


Chapitre 6
Clara


Quelque chose dérangeait Odd depuis son arrivée à la gare, et il n’arrivait pas à mettre précisément le doigt dessus. Enfin, déranger était peut-être un bien grand mot. Ce n’était certainement pas les coups d’œil intrigués des gens, ça, il avait l’habitude. Alors quoi ?
Il était en compagnie de ses parents. Son père était un genre de rescapé des années 80, avec ses cheveux blonds qui cascadaient sur ses épaules, et une frange des plus douteuses selon les goûts de notre époque. Cela avait le mérite de s’accorder parfaitement avec les strass sur le col de son blouson. Sa mère, elle, avait une énorme dent plantée dans l’oreille droite, ainsi qu’une coupe de cheveux un peu alambiquée dans laquelle étaient glissés plusieurs rubans, et un jean déchiré au genou. Pour une fois, Odd n’était pas le plus voyant du coin. Il les suivait, sa fière chevelure dressée vers le plafond de la gare, emmitouflé dans sa veste violette, son sac à dos entre les omoplates. Alors qu’ils partaient vérifier la voie de départ de leur train, Odd reçut une tape enjouée sur l’épaule.
— C’est bon, il y avait des M&M’s au distributeur, on est sauvés !
Jeanne, égale à elle-même, avait des préférences très marquées en termes de grignotage, et ce n’était pas surprenant que ses confiseries favorites soient aussi hautes en couleur qu’elle. Odd lui sourit. L’excursion était une idée de ses parents, qui lui avaient proposé de passer un week-end dans une autre ville, pour se détendre loin de Kadic qui semblait faire du mal au moral de leur rejeton. Il avait accepté avec joie, en profitant pour choisir la destination. Mais quelle n’avait pas été sa surprise en découvrant Jeanne devant l’entrée de la gare, les attendant de pied ferme ! Les parents du blondinet avaient ajouté ce petit détail dans son dos, convaincus que la présence de la jeune fille lui ferait le plus grand bien. Ce n’était pas faux en soi, mais Odd avait d’autres projets pour ce week-end.

Les deux adolescents filèrent rejoindre le couple Della Robbia, qui avait enfin repéré le numéro de la voie (après deux minutes de doute très animé sur le train, « Mais si c’est celui-là regarde ! » « T’es sûre ? Celui-ci aussi s’arrête à Orléans ! ») et s’apprêtait donc à aller embarquer. Une volée de marches plus tard, ils étaient tous les quatre à l’air libre, et Odd mit le doigt sur ce qui le dérangeait.
Il se sentait bien. Libre. Oui c’était le mot. En voyant cet immense quai et ces rails qui s’élançaient à l’assaut de l’infini, il réalisa qu’il pouvait aller où il voulait. Que, si vraiment c’était son souhait, il pouvait partir et ne pas revenir du tout. Plus de Jérémie Belpois, plus de Supercalculateur, plus de monde virtuel psychopathe, plus de cauchemars, plus d’angoisse. Le soleil choisit ce moment pour sortir de derrière un nuage et l’éblouir. La main en visière, il admira la carlingue poussiéreuse du train, qui était déjà las de ces voyages incessants. Puis il s’aperçut que les autres étaient déjà bien loin devant, et qu’il était temps de les rattraper. Ce qu’il fit.
Les parents d’Odd réalisèrent, un peu tard, qu’ils n’avaient pas réservé un carré mais deux fois deux sièges. Mme Della Robbia poussa un soupir attendri devant l’étourderie de son mari, puis aida Jeanne à monter sa valise. Odd, lui, n’avait embarqué que son sac à dos pour le week-end. Il y eut un grand débat entre les deux adolescents pour savoir qui prendrait la place à la fenêtre, bouchant l’allée de la voiture pour cinq bonnes minutes jusqu’à ce que quelqu’un derrière leur demande de se décider rapidement. Prenant l’ordre au pied de la lettre, Odd se rua malicieusement sur la place convoitée, laissant par la force des choses le côté couloir à Jeanne.
Tandis qu’elle pianotait un SMS sur son portable, probablement pour rassurer ses parents, Odd cala son sac entre ses jambes et regarda au dehors. Le soleil brillait encore fort, et le reflet sur les rails de la voie d’à côté semblait promettre une bonne journée. Après quelques minutes d’attente, le train s’ébranla, droit vers Orléans.

— Eh, ça te dit de jouer à un jeu ? proposa Jeanne en posant son paquet de M&M’s sur la tablette fixée devant son siège.
— Tu vas encore inventer les règles au fur et à mesure ! protesta Odd.
— Ah ouais ? Alors regarde, c’est facile. Il y a cinq couleurs de M&M’s. Tu en pioches un, on regarde la couleur, et ça détermine ce qui se passe. Rouge, tu réponds à une question perso.
Le sourire perfide de Jeanne en disait long sur ce qu’elle pouvait déjà avoir en tête comme idées. Odd n’avait jamais été un grand fan des jeux type Action/Vérité, mais cela pouvait permettre de passer le temps…
— Et les autres ?
— Mh…fit-elle, subitement embêtée parce qu’elle devait improviser d’autres idées. Vert il ne se passe rien, tu peux le manger tranquillement.
— Ouais, je t’ai connue plus douée pour inventer des règles hein…
— J’invente pas, et j’avais pas fini ! Bleu, tu dois répondre à une question sur l’autre, par exemple pour voir si tu sais quelle est ma couleur préférée. Ça ou alors un truc plus compliqué hein, ça dépendra de si tu continues à critiquer… répliqua Jeanne avec un sourire perfide.
— Ok, alors on va dire que si tu pioches un orange, tu dois dessiner un truc et me faire deviner ce que c’est.
— Eh ! C’est moi qui choisis !
— Moi aussi je peux choisir ! répliqua Odd avec un air moqueur. T’as peur de trop mal dessiner ?
— Si c’est comme ça, le jaune, je te le jette à la figure et tu dois l’esquiver ! Si t’y arrives pas, je le mange, sinon c’est toi.
Se prenant au jeu, Odd ouvrit le paquet et les hostilités. C’était un vert : rien à signaler. Lorsqu’il le croqua, il eut la sensation de l’apprécier bien plus que ce qu’il aurait dû. Jeanne fit la moue et piocha à son tour. Un bleu.
— Donc là je te pose une question sur moi ? vérifia le blondinet.
Elle hocha la tête, et croqua la friandise. Odd n’était pas certain qu’il soit autorisé de manger avant d’avoir répondu, mais il choisit de laisser passer pour cette fois. Après mûre réflexion, il demanda, tout fier :
— Quel est mon groupe de musique préféré ?
— Les Subdigitals, Odd. Je t’avais même dit que t’avais aucune originalité.
Dépité par le manque d’efficacité de sa question, Odd replongea la main dans le paquet infernal. Cette fois, c’était un M&M’s jaune. Il le jeta sans ménagement sur Jeanne, il rebondit sur la tempe de la jeune fille avec un petit poc, et alla se perdre au sol.
— Eh ben bravo ! fit-elle, boudeuse.
— Règle des cinq secondes ! s’écria Odd, avant de plonger entre les sièges avec l’allure d’un martin-pêcheur pour sauver la confiserie naufragée.
Il l’ingurgita avec une certaine fierté. Pour l’instant, il s’en sortait bien, et ce jeu était drôle, malgré les regards agacés que lui lançaient les autres voyageurs. Quoi, avait-il hurlé trop fort ? Oh, si peu !
— Ha, vert ! se moqua Jeanne.
— Zut, soupira Odd en piochant.

Il vit l’orbe rouge rouler entre ses doigts, et retint son souffle. C’était assurément là que viendrait la question la plus critique. Jeanne l’observa avec autant de déférence que lui, et resta longuement silencieuse. Et moins elle parlait, moins Odd se sentait serein.
— Est-ce que… tu apprécies vraiment Yumi Ishiyama et Jérémie Belpois ?
Gloups. Il s’attendait à ce qu’elle soit moins directe, mais non, c’était Jeanne hein… Cette fille allait le tuer un jour. Pour l’heure, il fallait jouer serré. Lui mentir serait compliqué, mais il ne pouvait pas non plus lui avouer qu’il traînait avec eux sous quelque forme de contrainte que ce soit, sinon c’était prendre le risque qu’elle aille tout balancer à Jim. Et là, il serait doublement dans la merde.
— Mouais ça va, ils sont assez sympas pour que je traîne avec, fit-il d’un air désinvolte.
— Odd ! s’indigna Jeanne. On répond honnêtement !
— Jeanne, j’ai personne d’autre dans ma classe qui s’intéresse à moi. Je préfère encore eux qu’être tout seul, murmura-t-il avec son air d’enfant battu. Être tout seul, c’est trop…
Il déglutit, simula le début d’une crise de larmes. Jeanne calma le jeu en piochant un M&M’s jaune et en lui jetant à la figure. Ce n’était pas l’endroit, ni le moment. Il le rattrapa alors qu’il fuyait sur ses genoux, et le rendit à sa légitime propriétaire, bon joueur.

— Bleu, annonça Odd.
— Ok, alors… quel est mon deuxième prénom ?
Il la regarda avec des yeux plus larges que le plat à tarte de sa mère. Qu’est-ce que c’était que cette question ?! Elle lui retourna un air satisfait et fit :
— Marie.
— Ah. J’aurais pas deviné, avoua-t-il.
Elle piocha un rouge. Odd prit cet air carnassier, bien résolu à lui faire payer l’embarras dans lequel elle l’avait mis.
— Alors… Quel mec tu trouves le plus mignon, au collège ?


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Je me souviens de tout.

De mes profs de primaire qui me disaient que le foot c'était pas un métier, des intellos qui m'ont toujours méprisé, des grands costauds qui m'ont humilié, des pros du penchak-silat qui ont d'abord pris de haut le petit gars timide que j'étais, puis des nuits blanches, des matins noirs, des feuilles raturées, des stylos asséchés, des mains douloureuses.
C'était l'époque où j'avais envie de loger une balle entre les deux yeux des pandas qui n'étaient pas foutus de baiser pour sauver leur espèce.

Je me souviens qu'un jour, alors que l'espoir n'était plus qu'un lointain souvenir, je suis passé du noir à la lumière. Cette lumière qui me nique les yeux, parce que je m'étais habitué à l'obscurité des abysses. Je notais inlassablement tout ce qui se passait dans ma vie car, quelque part, je savais que j'étais voué à quelque chose de « plus grand ».
Et je ne me suis pas trompé.

Le jour où Jérémie et Yumi m'ont tout balancé, j'ai compris que c'était cela que j'avais attendu toute ma vie. Le doux frisson provoqué par l'adrénaline, la caresse parfois brutale du danger et, surtout, la possibilité d'accomplir des exploits sportifs épatants. Si j'aime Xanadu, ce n'est pas pour la beauté des lieux ni même pour les créatures que le monde virtuel renferme. Ce qui me botte dans tout ça, c'est la possibilité de courir à tout-va, de me dépenser comme jamais je ne pourrais le faire sur Terre. Car, là, il y a un enjeu. Une quête. Quelqu'un à retrouver. Un univers à sauver.

Vivre pour et par ses émotions est un choix, une montagne russe sensationnelle que l'on vit au quotidien mais qui n'est pas toujours spécialement confortable. Vivre au plus près de ses émotions, ça peut aussi s'avérer très destructeur, ça peut vous broyer de l'intérieur. Tout le monde n'a pas les nerfs pour supporter un tel stress permanent, Odd en est l'exemple parfait. C'est d'ailleurs pour ça que je me suis rapproché de Jeanne à la base. Encore un moyen pour le surveiller, tout en veillant aussi à ce que le côté fouine de Crohin ne nous porte pas préjudice. D'une pierre deux coups.

Malgré tout, avec le temps, les messages échangés, il est fort probable que je sois tombé dans ce que l'humain lambda appellerait « le début d'une relation amoureuse ». Et ça ne me déplaît pas vraiment. Du moins, pas encore... Pourtant, je suis du genre à vite me lasser. Des filles, des cours, de la famille... Xanadu est sans conteste ma plus longue histoire, avec le foot et les arts martiaux bien entendu. Et pour ce qui est de l'amour, eh bien, je pense que la relation la plus solide, la dernière vraiment durable, avant Jeanne, ça devait être... notre ancienne recrue.

Comprendre ce qui se trame dans l'esprit de cette chère Clara Loess à l'heure actuelle, autant rechercher les racines du brouillard... Même si ses traits sont peu à peu anéantis par l'oubli, le choc des dévirtualisations sur mon pauvre crâne n'aidant pas, je la revois encore souvent en songe. Je ne suis plus amoureux, bien sûr, mais je ne peux m'empêcher de repenser à ce qui s'est passé. Les cris, les pleurs, la souffrance... Elle a eu sa dose.
Comme nous tous.
Mais dans son cas, autant Xanadu est sadique, il faut reconnaître que notre leader a aussi été un peu loin. Dans ses paroles comme dans ses actes. Les souvenirs sont confus mais le sang versé reste, tachant ma mémoire de ses reflets pourpres.
Elle était pourtant douée virtuellement parlant, vive et extrêmement intuitive. Comme avec Yumi, c'était cette amicale rivalité qui nous faisait tenir face aux coups incessants des bestioles formées par les volutes de fumée sombre.

Un éclair roux dans la brume semi-opaque et le souci était bien souvent réglé. Mais, il y avait un mais. Le post-Xanadu lui posait énormément problème, je n'ai pas compté le nombre de fois où ça se passait vraiment mal mais c'était le cas lors de 60% des dévirtualisations environ. Quelques fois donc, elle se portait comme un charme après avoir vaillamment combattu mais la plupart du temps, c'était le chaos, dans sa tête comme dans son corps. Au début pourtant, ça se passait si bien ! A croire que son état s'est détérioré avec le temps... Ça ne m'arrivera pas, et ça n'arrivera plus, j'y veillerai.


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Non, il ne voulait pas qu’elle lui prenne son sac.
Il claqua sèchement la portière de la voiture violette de sa mère, couleur qu’il abhorrait entre toutes, et s’empressa de récupérer sa valise gris acier dans le coffre, avec un regard dédaigneux pour tout le fatras inutile qui y traînait. Il remonta l’allée pavée derrière sa mère, le visage aussi fermé qu’à l’accoutumée. Peut-être plus encore. Il ne voulait pas rentrer ici.

— Alors mon chéri, c’était comment l’école cette semaine ? essaya Agnès Belpois en tournant la clé dans la serrure.
— Super.
Elle pouvait toujours courir pour qu’il lui raconte quoi que ce soit. Elle avait déjà reçu son bulletin du trimestre, ça lui suffirait largement. Elle n’avait jamais été difficile sur ses bulletins de notes, elle.
— Tu t’assieds toujours à côté de Yumi en classe ? essaya-t-elle encore en ôtant ses chaussures, luttant désespérément contre le fantôme de son époux qu’elle voyait trait pour trait en son fils.
Comme si ça t’intéressait vraiment.

Jérémie déboutonna sèchement sa veste bleu marine en marmonnant un acquiescement, ôta ses baskets grises, et embarqua sa valise et son sac à dos à l’étage sous l’œil désespéré de sa mère. Il fuyait presque tous les endroits de cette maison désormais. Le salon avait viré à la cacophonie de couleurs, alors que les grands physiciens se retrouvaient au grenier. Il avait en personne rapatrié la photo d’aurore boréale dans sa chambre, estimant qu’elle ne trouvait plus sa place là en bas. Quant à Albert Einstein, injustement ôté de la salle à manger, il avait trouvé un nouveau foyer dans sa chambre d’internat.
Et puis de toute façon, il était trop vieux pour descendre jouer à la console maintenant. Il avait trouvé bien mieux.
Il passa devant la porte du bureau de son père. Enfin, l’ancienne porte du bureau de son père. Sacrilège suprême, cette pièce sainte avait également succombé à la disparition de son maître. Elle était désormais recyclée en atelier peinture, comme si sa mère avait eu le moindre talent artistique qui justifiât de chasser la physique quantique hors de ses murs. Là aussi, Jérémie avait bataillé pour exfiltrer le maximum, et il avait notamment trouvé des documents sur le Supercalculateur qu’il avait longuement lus à la lumière d’une torche, sous sa couette. « On dormira quand on sera morts » n’avait jamais été l’adage d’Agnès Belpois, qui venait scrupuleusement vérifier qu’il respectait le couvre-feu. Jim avait au moins la qualité d’être laxiste.

Jérémie octroya un regard méprisant à la cage du cochon d’Inde dans un coin de sa chambre. Ça sentait mauvais, ça faisait du bruit qui l’empêchait de se concentrer, et c’était stupide. Comme quoi il manquait de compagnie et le petit rongeur était supposé l’aider à développer des liens. En guise de mépris affiché, Jérémie l’avait appelé Aristote. Sérieusement, quelqu’un qui découpait la physique en éléments (autres que ceux du sacro-saint tableau périodique) ne méritait pas mieux. Bien entendu, l’animal était une idée lumineuse de sa mère… et de son nouveau copain.
Jérémie inspecta scrupuleusement sa chambre, du tapis à la couette en passant par les moindres recoins de son bureau. Rien ne paraissait avoir bougé. Il posa son sac, sortit son PC portable qui retourna à sa place attitrée, et…
— Salut Jérèm !
Quelqu’un venait de lui ébouriffer les cheveux. Jérémie sentit tous ses poils se hérisser de fureur et se dégagea, heurtant son regard courroucé à la bonne bouille du copain de sa mère. Un dénommé Benoît, toujours à sourire, avec la canine droite un peu de travers et les cheveux bruns en bataille. Plus jeune qu’elle, ça ne faisait aucun doute, mais ça ne l’empêchait pas de la faire rire. En fait, le seul obstacle au retour de la joie dans le foyer Belpois semblait bel et bien être l’ombre de Ludwig… projetée par Jérémie.

— Alors t’es content de rentrer ? Ta mère et moi on se proposait de t’emmener au McDo pour ce soir et…
— Génial, c’est vrai que je mange pas assez dans le bruit à la cantine, lâcha sèchement Jérémie.
— Ouais bon vu comme ça je comprends. Tu préfères autre chose ? s’enquit son pseudo beau-père.
Jérémie haussa froidement les épaules. Pour qui il se prenait, franchement ? Il pensait vraiment pouvoir remplacer son père, là, comme ça ? Il n’avait ni le panache, ni l’intellect. Pas la peine d’espérer créer des liens avec lui en l’emmenant au McDo. Ludwig n’aurait jamais fait ça.
— Et euh… ça va les cours ?
— Toujours.
Le collégien vivait avec la certitude que s’il continuait à oublier l’existence de ce type, il finirait peut-être par ne plus exister. Malheureusement, cette stratégie ne portait pas ses fruits, et Benoît était toujours là, à essayer de faire semblant d’être son père. Sauf qu’il ne l’était pas, et ne le serait jamais.
— Dernière question et après je te laisse tranquille promis !… Un abonnement à Science et Vie Junior pour ton Noël, ça te tenterait ?
— Science et Vie tout court s’il te plaît, répondit poliment Jérémie, là encore sans trop développer.

Une fois Benoît parti de sa chambre, Jérémie poussa un profond soupir las. Le week-end allait être interminable. Il avait beau habiter près de Kadic, c’était lui-même qui avait demandé l’internat pour pouvoir travailler plus facilement sur le Supercalculateur. Sa mère l’avait mal vécu, mais il avait habilement joué sur le fait qu’il ne resterait pas à la maison pour toujours.
Il s’assit sur son lit, son téléphone portable entre les doigts. Un texto de Yumi.
« Ce moment où je m’aperçois qu’Hiroki a fini le dernier paquet de cookies… »
Un rictus amusé sur le visage en visualisant la scène, Jérémie envoya ses condoléances à la jeune fille. Il envoya son texto, avant de constater qu’il en avait reçu un deuxième. C’était de la part d’Ulrich.

Jérémie se souvenait très bien du jour où le poids du secret n'avait plus seulement été divisé en deux meilleurs amis – Yumi et lui – mais bien en trois. Ce fameux jour où la bande s'était formée. Enfin, la bande d'origine bien entendu, sans le rajout que fut Odd par la suite. Poser l'acte de recrutement avait été difficile mais néanmoins indispensable. Il avait envisagé mille possibilités, que ce soit dans sa classe ou autre (même un adulte comme Jim !), mais son choix s'était finalement porté sur un élève plus âgé que Yumi et lui. Le beau gosse de Kadic, la pire idée sur papier non ? A la base, Jérémie et Yumi recherchaient plutôt quelqu'un de discret, comme Sorya ou Jean-Baptiste, l'opposé de Ulrich Stern donc. Quoique celui-ci n'était même pas exubérant, du moins pas volontairement, mais sa présence ne laissait personne indifférent. C'était simple : les garçons se sentaient soit rabaissés soit jaloux (voire les deux) et les filles se mettaient bêtement en compétition quand leurs physiques le permettaient. Pourquoi Ulrich donc ? Déjà parce que c'était un atout sportif indéniable, sans doute le plus doué de son année de ce côté. Même sur un monde virtuel, on pouvait avoir besoin de muscles. Ensuite, Ulrich offrait l'énorme avantage de disparaître régulièrement, déjà avant d'être mis au parfum. Il passait des heures entières à courir dans le parc – du moins c'est ce qu'il disait – et Jim laissait couler car Stern restait son meilleur élément sur le terrain. Les gens ne posaient donc pas de questions s'il était introuvable dans l'enceinte de l'école, ce qui collait parfaitement avec la double vie qu'il s'apprêtait à mener. Enfin, Ulrich était un de ces êtres qui pensait uniquement au moment présent, à s'éclater sans trop penser aux conséquences que ses actes pouvaient avoir le lendemain. Jérémie savait qu'avec lui il pourrait tourner cette offre périlleuse comme un jeu, un challenge que Monsieur Stern allait s'empresser de relever. Car il aimait l'adrénaline ce con. En tout bon soldat, il n'y avait rien d'autre que le danger qui l'excitait au plus haut point et c'est bien ce que Xanadu pouvait lui offrir le plus : du danger, en veux-tu en voilà ! Jérémie se souvenait à peu près du détour de la conversation où il avait senti que la partie était gagnée, l'instant où il avait su qu'Ulrich allait embarquer à bord de l'épopée comme Yumi avant lui. A peu de choses près, c'était quand il avait dit ceci :

« Je ne suis pas comme toi Ulrich, je ne suis pas un aventurier. Ni courageux ni énergique ni intrépide. Mais je suis intelligent. Plus intelligent que toi. Ce n'est même pas pour me vanter, c'est juste un fait. Toute ma vie, on m'a poussé à optimiser mon intellect afin de pouvoir le rentabiliser au mieux par la suite. J'ai vécu entouré de professeurs particuliers et de savants en manque d'argent, financement que mon père daignait leur accorder si les chercheurs en question m'accompagnaient pendant une poignée d'heures par jour. C'était un mode de vie plutôt... austère pour un enfant. Et pour être totalement sincère avec toi, j'en avais horreur. Je n'ai jamais eu le droit d'avoir un loisir, d'être invité aux goûters d'anniversaires de mes camarades ou même de prendre l'air quand je le voulais. Tout était contrôlé... Pour une destinée vouée à la brillance absolue, me disait-on. Et puis, le brasier mordant de la Science a finalement eu raison de mes entrailles le jour où le Supercalculateur a surgi dans mon champ de vision. Tout venait de s'éclairer, aussi soudainement que l'abdomen d'une luciole dans le bain d'encre qu'est la nuit. J'ai alors finalement compris. Compris que toutes ces pénibles années d'étude et de solitude m'avaient préparé à sauver le monde. A ce moment, je suis né une seconde fois parce que j'ai soudainement réalisé que ma vie avait un sens, que je n'étais pas uniquement sur cette Terre pour faire de la figuration. Eh oui, j'étais désormais disposé à découvrir les recoins d'un monde virtuel avec l'arme que je maîtrisais le mieux : mon esprit. Tu peux toi aussi faire partie de cette grande chevauchée Ulrich, tu n'as qu'un seul mot à dire. Toi aussi... tu peux être un héros. »

Aujourd’hui c’était au tour d’Ulrich de lui envoyer un message percutant.
« Tu vas jamais croire ce que je viens d’apprendre… »


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Quand on se crée soi-même pour réussir :
- soit on doit lâcher prise, faire abstraction des angoisses quotidiennes, et prendre le risque d'être aimé ou haï pour ce qu'on est vraiment.
- soit il faut tuer ce qu'on est, la larve fébrile qui sommeille en nous, et périr en s'accrochant à un personnage qu'on n'a jamais été...

Odd aurait tellement voulu être un héros mais il n'avait jamais ressenti le moindre sentiment de fierté pour quoi que ce soit qu'il avait pu accomplir dans sa courte vie. Or, à cet instant précis où il posa le doigt sur la sonnette du 9 Rue de l'Oriflamme, il sentit une certaine chaleur agréable et bienvenue au sein de ses veines. Le sentiment d'avoir réussi, de toucher au but... bien que, pour ce qu'il en savait, cette adresse pouvait être une énième fausse piste. Néanmoins, il était content d'avoir réussi à semer tout le monde, brouillant les pistes comme il avait pourtant si peu l'habitude de le faire... sauf quand il s'agissait de protéger le secret évidemment.
Alors qu'une certaine tension grandissait au sein de son estomac, il pensa à la manière dont il avait échappé à ses parents, d'abord. C'était la partie facile, prétexter vouloir acheter des jeux-vidéos avec Jeanne, ce qui ne les intéressait pas le moins du monde évidemment.

« On se retrouve pour le quatre heures ! avait-il lancé, si il y a quoi que ce soit vous nous appelez, on garde nos tels à portée de main ! »

Trop heureux de voir leur Odd chéri se changer les idées quelque peu, les parents avaient opté pour une balade dans le parc Pasteur en attendant les deux ados. Jeanne, elle, avait été un peu plus compliquée à emboucaner. Il avait fallu ruser, l'emmenant dans un magasin de déguisements assez funky. Pendant qu'elle enfilait avec un large sourire aux lèvres une combinaison Salamèche dans la cabine d'essayage de la boutique, Odd en avait profité pour mettre les voiles. Du moins... il avait essayé car Jeanne, en bonne fouine, était sortie au moment même où il abandonnait sa tenue de lapin Duracel pour se faufiler hors de l'enseigne. Raté.
Il avait donc prétexté un besoin urgent mais était revenu aussitôt sa vessie vidée dans les WC du centre commercial pour ne pas attirer les soupçons de sa meilleure amie. Jeanne avait cet éternel air suspicieux sur le visage quand elle le fixait, comme si elle était soudainement capable de lire ses pensées intimes et ses projets les plus secrets. Le temps pressait, il fallait trouver une autre astuce et vite...
Odd eut l'illumination au moment où il croisa un poster placardé sur une paroi, pile entre le Superdry et le marchand de glaces. C'était une affiche pour le film le plus horrifique de tous les temps, du moins c'est ce que le slogan promettait, Paraplegik Zombie, le long métrage enfin dans nos salles ! Là, Odd sut qu'il avait sa chance.

Il avait été de nombreuses fois au ciné avec Jeanne... et à chaque fois ça se terminait de la même manière. Que ce soit un thriller, une comédie ou même un film d'horreur aux bruitages bien costauds, la jeune artiste ne tenait pas plus de dix minutes avant de piquer du nez, en dépit des gens autour et du son parfois extrêmement élevé. A chaque fois, c'est Odd qui devait la tirer de son coma au moment du générique de fin. Pour une raison obscure, Jeanne disait toujours qu'elle venait tout juste de s'endormir et que le film « gérait sa race » selon ses propres termes. Après un sms aux parents pour les prévenir du changement de programme et de l'heure de fin de séance, les deux ados se rendirent en salle, avec un petit clin d'œil complice du caissier au moment de la vente des tickets, le vieil employé pensant sûrement qu’Odd allait plus examiner les amygdales de sa partenaire plutôt que l'écran animé par toutes ces images gores à souhait. Et, après les pubs habituelles et les premières minutes plutôt pesantes du film, cette séance n'avait pas manqué à la règle, même devant une daube aussi prenante que Paraplegik Zombie, Jeanne s'était endormie, le bas du crâne affalé contre le haut du siège. Excité comme une puce, Odd avait finalement pu s'éclipser, il avait juste le temps de faire l'aller-retour, de rester sur place une bonne dizaine de minutes pour finalement retrouver Jeanne à l'entrée du cinéma, prétextant un besoin urgent ou une peur trop intense, Della Robbia n'étant pas particulièrement fan du genre horrifique contrairement à Crohin.

Après un deuxième essai, encore ce bruit de sonnette strident un peu plus élevé que la normale, la porte du 9 rue de l'Oriflamme s'ouvrit. Et là, à cet instant précis, Odd sut qu'il se trouvait exactement là où il devait être. Devant lui... la petite rousse de la photo. Elle avait bien changé, effets secondaires de la puberté, mais c'était bien elle. Du moins, c'est la première question qu'il posa, ça serait con de tomber sur un bête jumeau maléfique lors d'une mission aussi importante.

— Clara Loess ?
Les mots avaient eu du mal à sortir. C'est sûr qu'avec les mâchoires crispées et la gorge nouée, ça devient compliqué de s'exprimer clairement.
— C'est pour quoi ? grogna la jeune fille en le toisant d'un regard empli d'une lueur quelque peu... instable, semblable aux prunelles du Docteur Shrenk dans le film du même nom.
— Hum... je m'appelle Odd Della Robbia, je suis en cinquième au collège Kadic. J'aurais voulu te parler de Sissi, tu te souviens d'elle ?

Odd avait choisi une approche moins directe que le Supercalculateur pour amadouer sa proie... et visiblement ça semblait fonctionner. Clara hocha lentement la tête, un éclair de joie sembla passer sur son visage, mais elle se reprit bien vite.

— Elisabeth Delmas, la fille du proviseur ?
— La seule et unique, répliqua le garçon avec un petit air satisfait qui apparut brièvement sur ses traits fatigués.
— Entre, ça risque d'être long si tu veux transmettre ce que j'ai à lui dire...
— Mais... tes parents ?
— Ils ne sont pas à la maison, répliqua froidement la petite rousse. Et puis, je suis assez grande pour inviter qui bon me semble chez moi ! Enfin, quoique... tu as raison, ils pourraient rentrer à tout moment. Et je ne te connais pas, on parlera ici !


Effectivement, la grand-mère de la première adresse avait vu juste, Clara Loess semblait être pourvue d'un putain de sale caractère ! Odd garda le silence néanmoins, refusant d'engranger de nouvelles sautes d’humeur chez l'adolescente.

— Alors, commença-t-elle, tout d'abord tu diras à cette chère Elisabeth que j'ai toujours son collier qu'elle m'avait prêté et que, non, je ne lui rendrai pas comme elle me l'avait pourtant ordonné dans une lettre. Ensuite, tu lui diras que dans son dos Nicolas et Hervé ne cessaient de me complimenter et ils avaient plus d'attent...
— Hum, toussa Odd après avoir jeté un coup d'œil à la montre au cadran argenté qu'il arborait fièrement au poignet, je n'ai pas beaucoup de temps... C'était une erreur de te parler de Sissi, ce n'est pas pour elle que je suis venu même si c'est bien elle qui m'a donné ton adresse en premier lieu. Si je suis ici... c'est pour te parler de Xanadu.

Le mot agit comme un électrochoc sur la jeune fille. Aussitôt, elle eut un mouvement de recul, comme si Odd était devenu bleu ou qu'elle venait d'apprendre qu'il était porteur d'une maladie grave. Elle dévisagea avec un peu plus d'attention qu’auparavant celui qui s'était présenté à sa porte, l'observant sous tous les angles possibles, comme si elle s'attendait à le voir s'évaporer en fumée d'une seconde à l'autre. Le temps a beau être un aigle agile, il ne guérit jamais complètement les blessures d'antan. Et ça, Clara Loess le savait mieux que quiconque... Remettre le passé au cœur du présent n'était pas une priorité pour elle, loin de là.

— Tu ferais mieux de partir, prévint aussitôt la jeune fille en tendant la main vers la poignée de porte. Je n'ai rien à te dire à ce sujet, je... je ne vois même pas de quoi tu parles.
— Ton regard me prouve le contraire, affirma Odd avec une assurance inhabituelle. J'ai rejoint la bande, il faut que tu le saches. Je pense même t'avoir remplacée dans le groupe des Kids, ils n’ont pourtant jamais mentionné ton nom en ma présence. Je crois que tu me mens. Tu sais très bien ce que représente vraiment Xanadu... et les conséquences tragiques que cette invention peut avoir sur notre monde.
— J'en ai fait les frais plus que personne.

Sur ces mots, Clara écarta la mèche qui lui tombait sur le côté gauche du visage, dévoilant une balafre sur toute la surface de la joue, remontant vers l'œil rongé par une sorte de conjonctivite permanente. Ce qui semblait être une trace d'une brûlure particulièrement corrosive se prolongeait vers le bas de la nuque, le teint s'assombrissant au fil de la courbe peu appétissante. Odd resta coi devant cette cicatrice qu'il n'avait absolument pas perçue de premier abord.

— Je... je suis désolé. Qui... qui t'a fait ça ?
— Quelle question, cracha-t-elle avec un mépris évident dans la voix. Jérémie Belpois, bien entendu ! Qui d'autre ? Ah si, ça aurait pu être cette connasse de Yumi ou ce bellâtre d'Ulrich mais tu sais quoi ? Ils sont juste les toutous de leur maître. S'il leur disait de sauter d'un pont pour le "bien de l'humanité", ces imbéciles le feraient sans hésiter ! Car c'est ça que les gourous font le mieux Odd, ils t'endoctrinent, te susurrent de belles promesses au creux de l'oreille avant de te jeter plus rapidement encore qu'un mouchoir usagé... Si tu veux un conseil, un seul, sur Xanadu et tout ce bordel, il se tient en deux mots : barre-toi. Ça va te détruire mon gars, comme ça m'a détruite avant toi.

Odd tenta de déglutir mais il eut, à la place d'une salive bienvenue, un reflux acide qui remonta le long de sa gorge. Clara lui disait exactement tout ce qu'il avait toujours redouté. Tout ce qu'il ne voulait pas entendre et qu'il était pourtant venu chercher. Tous ces songes, ces cauchemars, ce n'était pas pour rien. Il y avait vraiment quelque chose de malsain au sein du groupe, un ver dans la pomme... Odd avait toujours pensé que c'était lui le nœud du problème mais aujourd'hui, pour la première fois, il commençait à en douter. Peut-être qu'il n'était pas totalement responsable de cette ambiance glaciale qui avait progressivement pris le groupe en otage, enserrant chaque membre de ses longs doigts violacés par la mort qui semblait se rapprocher de jour en jour.

— Je n'ai rien de plus à te dire, conclut Clara en jetant un dernier regard à l'attention de son interlocuteur.
— Attends ! s'exclama le félin virtuel, nous avons encore tant de choses à discuter ! La virtualisation, le Noyau, Ludwig,...
— Je n'ai rien de plus à te dire, répéta la petite rousse. C’est fini pour moi cette merde, pas la peine de revenir frapper à ma porte car je ne répondrais pas cette fois...

Après l’avoir toisé une énième fois, Clara Loess ferma définitivement la porte de la vérité pour aller se réfugier à l'étage, la tempe et les joues en feu, d'agacement ou de stress soudain ? Odd, lui, remonta lentement la brève allée de cailloux blancs qui le ramènerait à la rue. Certes, il avait eu des réponses... mais qui n'enclenchaient qu'encore plus de sempiternelles interrogations dans son cerveau étriqué par l'angoisse. Objectivement, il sentait que son corps ne tiendrait plus longtemps. Chaque pas était difficile et il ne savait déterminer si c'était dû à la peur ou aux virtualisations à répétition. Il était juste... crevé, son cœur s'affolait de plus en plus souvent, il avait des cernes jusqu'au milieu des joues et il ne mangeait, pour ainsi dire, presque plus rien.
Ses poignets seraient bientôt aussi fins que deux crayons mis côte à côte et ses jambes ressemblaient de plus en plus à des cure-dents amovibles. S'il était maigrichon de base, là il devenait carrément squelettique. Il vomissait presque tout ce qu'il tentait d'ingérer depuis la dernière virtualisation et il sentait qu'à ce rythme il ne tiendrait plus très longtemps. Il n'avait ni la carrure de Yumi ni l'endurance d'Ulrich. Il n'était pas fait pour survivre sur le long terme, il n'avait jamais été un guerrier et il ne le deviendrait certainement pas avec le temps. S'il ne se remettait pas rapidement, serait-il jeté lui aussi ?
Une vibration coupa le fil de sa réflexion. Odd sortit son portable de la poche de sa veste. Un nouveau message. De la part de Jérémie...

« Nouveau plongeon lundi ! Il sera costaud celui-là donc repose-toi bien en attendant... Au fait, c'est joli Orléans ? »
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*Odd Della Robbia* MessagePosté le: Jeu 08 Fév 2018 11:35   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kongre]


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chapitre interessant.
Donc rectification, jérémie est en fait un putain de batard et joue les bourreaux sadiques quand tu n'es pas un toutou bien obéissant. pauvre clara et pauvre odd.
J'espere vraiment que la bande original va payer pour leurs cruauté.
Aussi côté scénario, j'espère que tu prévois un rôle plus significatif pour Odd que d'être juste la victime faible est quasi inutile du groupe (car à part être le punching ball et exutoire de la bande (et peut être xanadu) pour le côté dramatique, il n'a pas encore servit à grand chose)

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Sorrow MessagePosté le: Mer 21 Fév 2018 19:00   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kankrelat]


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Spoiler


Chapitre 7
Can you keep a secret ?


On vit tous de sales journées. Elles commencent par un œil cogné dans le lit le matin, une tartine qui tombe du côté du beurre, un oubli de clés ou de carte de bus, un travail urgent à rendre et une migraine désagréable. Elles continuent souvent avec une honteuse gamelle, une bévue malheureuse, une mesquinerie, un repas dégueulasse le midi, une pause écourtée, un oubli de dossier suivi d’un sprint. Elles peuvent finir tristement au fond d’un verre. Certaines mauvaises journées sont réputées pour vous entraîner au bord de la folie : il en suffit d’une.
Celle-là est généralement la plus sournoise. Elle a le luxe de commencer bien, poliment. Tout en douceur. Arrivé dans le collège depuis peu de temps, on se rend en cours avec l’intello à lunettes qui traîne avec son colloc’, et son amie asiatique. Ce n’est pas la grande amitié, mais assez pour rester avec eux plutôt qu’avec d’autres. Puis, à un moment de la journée, on finit par s’installer sur le toit du bâtiment des sciences, avec sa rambarde en métal si basse et sa tranquillité absolue. Ça devait être pour ça. Pas moyen de se rappeler ce qui aurait pu amener quelqu’un ici autrement.

Et puis tout dérape. L’intello tombe de la rambarde. Ç’aurait pu être un bon début de drame sur les normes de sécurité à Kadic, si son amie ne l’avait pas rattrapé par la force de sa pensée. Oui. C’était ça qui signifiait que la journée était déjà trop loin de la normalité. Le point où les gens développent des pouvoirs magiques.
Pour Odd, cette journée a ensuite tourné au cauchemar.
« Odd, est-ce que tu peux garder un secret ? »
Et les ténèbres. Le froid. Le métal. Xanadu, plus froid que tout.
Lorsqu’il était ressorti du scanner, la fumée lui piquait les yeux, il était à bout de souffle sans avoir bougé d’un cheveu, et son esprit était horrifié de tout ce qu’il avait vu à l’intérieur de la machine infernale.
— Vous êtes des malades ! s’était-il égosillé, gaspillant son précieux oxygène en s’écroulant au sol, la vue voilée d’étoiles.
Il resta à quatre pattes, essoufflé, le temps de se rendre compte vraiment que ce cauchemar était réel. Quand il releva le nez, il croisa le regard d’Ulrich, son colocataire. Ce dernier lui lança un large sourire :
— C’était trop bien, hein ?
— Non ! s’étrangla Odd, scandalisé que son cri du cœur ait pu être si mal interprété.
L’usine devint glaciale. Yumi, qui sortait également de son scanner, avait une expression indéchiffrable. Inspiration, expiration, Odd reparla :
— Vous… je… je comprends pas. C’est pas possible. Si c’est aussi dangereux que ça, pourquoi est-ce que vous gardez ce truc allumé ?! Pourquoi ? On va tous crever à cause de cette horreur, et vous dites que ça met le monde réel en danger, alors pourquoi vous faites ça ?!
— Odd, tu es en état de choc, ce n’est rien, le tranquillisa Yumi d’un ton beaucoup trop neutre pour que ça fonctionne.
— Ce n’est rien ?! Mais vous allez détruire le monde ! hurla Odd, hystérique.
Il se releva, tituba, et saisit Yumi au col.
— On dirait que tu comprends pas ce qui se passe !!!
— Bien sûr que si ! cracha Yumi en se dégageant, le regard mauvais. C’est toi qui comprends rien.
— Moi je vois des gosses qui jouent avec un… un truc de science-fiction de fou malade, et qui savent pas ce qu’ils foutent ! Pourquoi ?! Parce que c’est DRÔLE ?!
Odd avait les yeux injectés de sang, et les mains qui tremblaient. Face à lui, la personne qui venait de monter l’escalier était un monolithe de calme et de maîtrise de soi.
— Odd. Il faut que tu respires. Je vais t’expliquer tout ce que tu as besoin de savoir.

De deux doigts, Jérémie rajusta machinalement ses lunettes. Il échangea un regard avec Yumi et Ulrich, qui étaient prêts à réagir si Odd pétait définitivement les plombs. Le chef du groupe s’éclaircit la voix.
— Tu as tout à fait raison en disant que Xanadu est dangereux. Sa capacité à agir sur le monde réel doit être surveillée. Eteindre le Supercalculateur serait en effet la solution la plus rationnelle, surtout tant qu’on ignore comment le manipuler sans risque. Mais je ne peux pas faire ça.
Jérémie croisa le regard d’Odd, et ce dernier crut sentir quelque chose, derrière la barrière de verre des lunettes. Le regard d’un enfant, ce que Belpois n’affichait jamais en temps normal.
— Odd… mon père est enfermé là-dedans. Personne ne le sait. Et je suis le seul qui puisse l’aider, le seul à pouvoir utiliser le Supercalculateur.
Odd resta interdit.
— J’ai besoin que tu gardes le secret, comme les autres, et que tu m’aides à le retrouver. Je sais qu’il est toujours là, quelque part. Il a besoin de moi, murmura Jérémie, semblant étrangement fragile à ce moment-là.
Même ultérieurement, Odd n’aurait pas su dire où s’arrêtait la manipulation et où commençait la sincérité. Jérémie était peut-être vraiment cet enfant désespéré à qui il avait dit oui ce jour-là. Quand il avait, comme Yumi et Ulrich, choisi d’enchaîner son âme à celle de Belpois, pour le meilleur comme pour le pire.
Ce qu’Odd ne savait pas en acceptant, ou refusait de savoir, c’était que ce serait surtout pour le pire. Mais Odd avait un cœur d’or, et cela causerait peut-être sa perte un jour.



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Jérémie lui avait dit de se dépêcher, que les autres étaient déjà à l’usine. Le souffle court, Odd galopait dans les égouts, avec l’impression d’être en retard alors que le rendez-vous fixé n’était que dans cinq minutes. C’était toujours comme ça avec Jérémie. Rajouter des pressions supplémentaires à une situation qui aurait dû être normale, il ne pouvait pas s’en empêcher.
Les révélations de Clara lui trottaient en tête, et il ne pouvait pas s’empêcher de réentendre ses conseils. Enfin, son conseil. Se barrer. Et il revoyait la cicatrice. Il s’imagina, horrifié, avec la même. Jérémie était-il réellement capable de ça ? Et comment était-il supposé s’arracher à eux avant que ça arrive ? Faudrait-il qu’il soit gravement blessé avant d’avoir le droit d’oublier Xanadu ?
Ce fut en compagnie de ces pensées morbides qu’il s’extirpa des égouts. Lourdement. La montée de l’échelle avait été un effort insoupçonné, comme si on lui avait accroché du plomb aux articulations. Il prit quelques secondes pour se remettre, anxieux quant à sa santé, puis marcha lentement vers la porte de l’enfer.

C’était une usine tout à fait normale, quand on ignorait où aller. Elle portait plutôt bien son âge, drapée dans ses chaînes d’assemblage rouillées, et avait dû rendre de bons et loyaux services dans sa jeunesse. Mais voilà, il y avait quelque chose de pourri à la place de son cœur. Un sarcome ancré dans son acier.
Et Odd se tenait devant.
La porte était déjà ouverte. Ce n’était pas bon signe. Se rappelant qu’il était en retard, il pressa le pas pour avoir l’air un minimum essoufflé. Les autres devaient déjà être sur Xanadu, Jérémie allait le fusiller du regard et l’envoyer les rejoindre…
Il pénétra dans la pièce au pas de course. Il marqua un arrêt en constatant que les moniteurs étaient tous éteints, et que Jérémie ne paraissait pas être à son poste habituel. Quelque chose clochait. Et ce quelque chose clocha d’autant plus quand la porte se referma lourdement derrière lui. Son sang se glaça. Nerveux, il parvint à dénouer ses cordes vocales et appela :
— Euh…Jérémie ? Ulrich ? Vous êtes là ?
— Odd, répondit la voix de Jérémie, d’un ton désapprobateur. Je suis très déçu.
« Il sait » furent les deux mots qui s’imposèrent immédiatement à son esprit. Bien qu’il ne vît pas encore le petit génie, il ressentait sa présence, écrasante, dans toute la pièce. Comme s’il habitait les lieux. Odd n’avait aucun moyen d’être sûr que Jérémie sache pour son escapade de ce week-end, et il ne voyait d’ailleurs pas comment il aurait pu s’en rendre compte, et pourtant, c’était ce que son instinct lui hurlait.
— Comment ça ? bafouilla-t-il. Jérémie, montre-toi, c’est pas drôle !
Il n’avait même pas eu besoin de simuler la voix tremblante. Il paniquait vraiment. Il faisait trop sombre, il n’avait aucune idée d’où étaient les autres, et il se sentait encore moins le bienvenu ici que d’habitude.
Le coup vint le faucher derrière le genou, sans qu’il puisse voir d’où il venait. Il tomba, par la force des choses, et croisa le regard froid d’Ulrich, désormais appuyé contre un pilier de la salle. Il n’était pas là une seconde plus tôt, Odd en était certain.

— Tu sais de quoi je parle, reprit Belpois, froid. Il y a des choses qui devraient rester enterrées, Odd. Tu sais tout ce que tu as besoin de savoir sur le Supercalculateur et Xanadu.
— Qu’est-ce que vous avez fait à Clara, hein ? contre-attaqua l’autre blondinet, se sentant subitement bravache.
Il fit mine de se relever, mais une force invisible le cloua au sol. Yumi sortit d’un recoin sombre à son tour, rajustant une mèche de son carré noir comme si Odd n’était rien de plus qu’un désagrément mineur.
— Alors c’est ça qu’elle t’a dit, hein ? Que c’était nous les méchants de l’histoire ?
La voix de Jérémie enfla d’une colère inattendue.
— C’est la meilleure amie de Sissi, Odd. Tu pensais vraiment qu’elle serait honnête ? Qu’elle te dirait toute la vérité ?
L’argument fit mouche, et Odd se sentit brusquement mal à l’aise. Subitement, il se mit à douter de ce que Clara avait pu lui dire, alors que ça lui semblait d’une clarté absolue auparavant. A qui pouvait-il se fier, bon sang ?
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit, hein ? gronda Yumi. Comment t’as pu être assez con pour la croire ?
L’étau invisible lui cogna brutalement la tête contre le sol. Il sentit un liquide rouge couler de son nez.
— Doucement, Yumi, tempéra Jérémie. Je pense qu’il comprend très bien ce qu’on lui dit.
Ce qu’Odd ignorait, évidemment, c’était que ce petit jeu du bon flic et du mauvais flic avait été soigneusement orchestré. Comme toujours, Yumi se salissait les mains, et Jérémie faisait semblant de tempérer. En son for intérieur, Jérémie n’avait rien contre le fait qu’Odd se fasse éclater le nez. C’était même nécessaire à sa compréhension.
— Tu vois Odd, l’important dans une équipe, c’est de se faire confiance, expliqua Jérémie. Si tu ne nous fais pas confiance, on n’ira nulle part. Clara n’est plus dans notre équipe pour une très bonne raison. Tu as été entraîné là-dedans à sa place, et nous n’avons pas vraiment eu le choix, c’est vrai, mais tu fais partie de l’équipe malgré tout.
—Mais, j’y arrive bas, hoqueta Odd, les mots déformés par son nez douloureux. Remblacez moi bar quelqu’un d’autre, ce sera blus simble…
— Si seulement c’était si simple, fit Jérémie, indéchiffrable. Mais Odd, tu sais bien que le secret ne se partage pas si facilement. Ta seule option reste de nous suivre et de nous aider à atteindre le Noyau au plus vite. Et ainsi… tout rentrera dans l’ordre.

Il finit par repérer Jérémie, qui s’était assis dans les escaliers qui menaient aux scanners. Ou peut-être qu’Ulrich venait de l’y déposer à la vitesse de la lumière. Odd préférait ne pas trop s’interroger là-dessus. Malgré tout ce que Belpois avait pu dire, il ne se sentait pas vraiment membre d’une équipe à ce moment précis. Il sentait le regard froid d’Ulrich, celui méprisant à souhait de Yumi, et celui de Jérémie… indéchiffrable, vraiment. Il n’arrivait pas à savoir s’il l’analysait, s’inquiétait, le prenait de haut, ou quoi que ce soit d’autre.
Odd voulait croire à ce qu’il racontait. Que tout rentrerait dans l’ordre, que tout le monde survivrait. Mais il doutait terriblement. Il ne pouvait pas le dire à Jérémie, mais ce dernier devait s’en douter. Et ce dernier devait aussi savoir quelle vision il avait en tête. La balafre de Clara ne s’oubliait pas facilement.
— Tu sais, contrairement à ce qu’elle a dû te raconter, je ne suis pas responsable de sa cicatrice. Elle s’est fait ça toute seule, comme une grande, précisa Jérémie. Ç’aurait été totalement contre-productif d’handicaper un des membres de l’équipe.
Le nez d’Odd était sceptique.
— Je te laisse méditer encore un peu plus là-dessus. Tu sauras rentrer tout seul ? Je te dispense de plongeon pour aujourd’hui, Ulrich et Yumi s’en sortiront je pense.


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Sister, do not pray for me
There is no forgiveness there
Just the longest, darkest night


Comme d’habitude, il avait suivi les ordres de Jérémie. Il avait quitté l’usine, en silence, le nez encore en sang. Le ciel était gris, et il avait l’impression que tout était mort autour de lui, comme si Xanadu corrompait lentement mais sûrement tout ce qui entourait le Supercalculateur. Rien n’arrêterait jamais cette maladie.
Ce constat lui serrait la gorge. Il avait cru pouvoir se débattre contre le destin, et là encore, il se retrouvait face à l’évidence qu’il avait tort.
Clara lui avait-elle menti, ou était-elle enfermée dans sa propre version des faits ?
L’espace d’un instant, l’idée l’effleura de retourner sur ses pas, et d’éteindre le Supercalculateur lui-même. De mettre un terme à tout ça. Mais ça ne dura qu’un instant, et le monde retourna au gris juste après. Il ne savait pas éteindre cette horreur. Mais Jérémie savait le rallumer. Le détruire ? Et si ça ne faisait que libérer le monstre à l’intérieur ? Si Xanadu pouvait déjà se déverser dans le monde réel, ne suffisait-il pas de briser sa coquille pour qu’il sorte, pleinement monstrueux ? Odd imagina un grand vortex noir s’élançant à l’assaut d’un ciel d’orage. Et cela lui fit peur.

Il souleva la plaque d’égout, et disparut sous terre, comme il aurait dû le faire depuis longtemps. Accroupi au bord de l’égout proprement dit, il regarda l’eau souillée s’écouler dans le canal. Il se prit à se demander où ce Styx du pauvre se dirigeait. Il s’imagina plonger dedans, avalé par l’eau grasse, vers un monde de tranquillité. Un monde sans Xanadu. Un monde sans danger. Une étrange fleur alizarine s’épanouit dans les flots, et il trouva l’image belle, en dépit de la puanteur des lieux. Une autre s’y ajouta, tirant davantage sur le carmin. Le courant les emporta bien vite toutes les deux, laissant Odd avec un sentiment de perte inexpliqué. Puis une autre se reforma, s’en fut encore. Un instant, le fleuve se lissa, et lui laissa voir un petit garçon effrayé, avec le nez en sang. Ce ne fut que là qu’il se rappela d’où provenait ce rouge qui se déversait dans l’eau.
Il se releva, les genoux douloureux comme ceux d’un petit vieux, et poursuivit son chemin sans rien dire, se demandant encore ce qui l’avait retenu de sauter.
Il ne pouvait pas retourner au collège dans cet état, réalisa-t-il au beau milieu du trajet. Pas avec son nez en sang. On allait forcément se poser des questions, et par « on », il entendait Jeanne. Odd fouilla ses poches, et trouva un mouchoir, comme une main tendue du destin. Il avait dû l’oublier là un jour, et ça expliquait son allure peu fière, mais au moins était-il là. Son nouveau complice en main, il s’essuya le nez, ôtant précautionneusement les sombres agglomérats de plaquettes perdues qui lui souillaient la lèvre. Il passa sa langue aussi loin qu’il put pour s’assurer qu’il avait tout enlevé, et le goût des dernières traces de sang lui resta dans la bouche.
Il abandonna son mouchoir à l’eau ténébreuse, et resta inexplicablement à le regarder sombrer, entraîné par les flots. Peut-être une façon de lui signifier qu’il était désolé ? Ou peut-être l’impression que c’était une part de lui qu’il abandonnait là, une de plus.
Il réalisa que s’il laissait tout ceci le détruire, ce ne serait pas la dernière part de lui qu’il abandonnerait. Depuis combien de temps était-il sur le point de se briser, hein ?
« Pas aujourd’hui » se promit-il.

Il reprit son chemin jusqu’au bout de l’égout, se faufila dans le parc, et se laissa tomber assis au pied d’un arbre. Là, il reprit son souffle (que l’échelle pouvait être longue !) et envoya simplement ce texto :
« Jeanne, au secours. »
Et puis ce fut l’attente.
En été, ç’aurait été un lieu charmant où patienter. L’herbe verte, les jolies dentelles d’ombre projetées par les feuilles sur le sol, la chaleur du soleil et peut-être même la stridulante compagnie d’un grillon. Les rires d’autres, le vent juste assez caressant pour être agréable. Mais ce n’était pas l’été, non. C’était l’automne qui mordait ses doigts. L’herbe rêche, les lacérations des branches dénudées sur le ciel gris, la lumière froide et triste d’un monde à l’agonie, et personne. Il se demanda si elle allait venir. N’avait-elle pas mieux à faire, finalement, que de recoller les morceaux du même vase, qui persistait encore à se jeter du meuble pour mieux aller exploser au sol ? N’importe qui aurait eu mieux à faire.

Mais Jeanne était une sainte. Jeanne était l’aurore tardive qui réchauffe les cœurs quand le froid s’installe. Jeanne était venue.
— Odd ! s’exclama-t-elle à sa vue, et elle se dépêcha de couvrir le reste du terrain jusqu’à lui, essoufflée.
Avait-elle ratissé tout le parc pour le trouver ? Elle en était bien capable…
— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? demanda-t-elle, plus doucement, en se laissant tomber à ses côtés.
Odd ne pouvait pas lui répondre, et il le savait parfaitement. Il ne pouvait pas non plus lui mentir, elle le verrait immédiatement. Alors il se contenta de secouer la tête. Jeanne serra les poings.
— C’est Jérémie et Yumi, c’est ça ?
Il n’eut pas le cœur de lui préciser le dernier protagoniste. Qu’elle continue à croire aux rêves, elle.
— Odd, tu ne peux pas rester silencieux. Tu dois en parler, sinon ça ne s’arrêtera pas. Même s’ils t’ont forcé à ne rien dire ! Les adultes peuvent te protéger, et moi aussi, mais on ne peut rien faire si tu continues à aller avec eux et à ne rien nous dire…
— C’est pas si simple. Tu connais ce sentiment. La fois où tu t'es retrouvée perdue à la course d'orientation que Jim avait organisée dans les bois. Tu avais pourtant la carte. Tu avais tous les éléments devant toi pour suivre la bonne voie, celle qui te ramènerait au bercail. Mais parfois... c'est la vie elle-même qui t'empêche d'accomplir cette tâche par toi-même.
— C'est pas du tout comparable ! s'énerva Jeanne, sentant ses joues s'empourprer mais s'efforçant de préserver sa concentration, pour ne pas céder une nouvelle fois au doux parfum des jolis mensonges de Della Robbia. J'ai fini par revenir moi, je ne suis pas restée seule dans l'obscurité bien longtemps !
— C'est Rouiller qui t'a retrouvée, tu aurais été bien incapable de trouver le chemin de retour par tes propres moyens. Parfois... on sait où on veut aller mais, en revanche, on ne sait pas comment faire pour atteindre l'objectif convoité. Si je te raconte tout ce que j'ai vu... ça ne résoudra rien. Pire, je suis même convaincu que cela cassera quelque chose entre nous. Mais s'il y a bien un truc dont je suis certain... c'est que tu fais fausse route Jeanne. Si je donne l'impression d'être mal dans ma peau, il ne faut pas blâmer Jérémie pour cela, et encore moins Yumi. Je suis juste... responsable de mon propre malheur. Même si je me sens mort Jeanne, mon corps fonctionne encore. Et tant que ce sera le cas, je me battrai. Chacun se façonne seul, c'est une certitude. Si je veux changer mon moral, ça ne tient qu'à moi : il est grand temps que je me reprenne en main.

Il se trouva bizarrement serein. Etait-ce le sceau du secret qui recollait ses morceaux de moral, ou de self-control ? Etait-ce ça, d’avoir encaissé assez pour ne plus sentir ? Il aurait cru qu’il s’écroulerait en pleurs dans les bras de son amie, et pourtant il était là, calme, et résolu à défendre ses tortionnaires et à défendre ce qu’ils défendaient. Parce qu’il leur avait promis de le défendre avec eux.
En revanche, il n’avait pas promis de se laisser frapper sans réagir.

Is there an honor in following your words to the bitter end, despite being plagued with doubts ?


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Les esprits graves et présomptueux ne réussiraient point auprès de moi, pas cette fois. Tout en conservant sa nature silencieuse et modeste, les reflets luisants du Supercalculateur et son sourire doré ironique semblaient me dire : « Pauvres humains que vous êtes, espérez-vous passer à mes yeux pour de nobles figures, pleines de vie et de sève ? »

J'avais fini par trouver la force de me rendre à l'usine seul. Sans avoir été appelé par Jérémie au préalable. Ni lui, ni personne d'autre. Il était l'heure de faire un choix. Les arguments se bousculaient dans ma tête, prônant le pour, le contre, et même l'entredeux, ce qui ne m'aiderait pas des masses dans la situation actuelle. Le stress me tailladait le ventre, de ses crocs acérés dévorant ma vessie contractée par l'angoisse. Partout le spectre de Belpois semblait flotter autour de moi dans les airs ; il s’élevait au-dessus de chaque rouage, de chaque tuyau, et je le regardais avec des yeux étincelants, du fond des ondes claires de mes orbes humidifiés. Bien sûr, il n'était pas vraiment là. Enfin, pas physiquement néanmoins. Mais l'endroit était totalement marqué de manière indélébile par une sorte d'aura psychique. Chaque manipulation, même la plus petite comme appuyer sur le bouton commandant l'arrivée du monte-charge ou se curer le nez, semblait devoir être autorisée par le maître des lieux. Sans lui, rien ne pouvait se faire dans cet endroit sacré !

Il paraît que l'important n'est pas de convaincre mais de donner à réfléchir... Pourtant, j'avais beau clamer à haute voix dans les premiers jours toutes les raisons logiques qui auraient poussé n'importe quel humain sensé à débrancher la machine, personne n'avait voulu m'écouter. Ni Jérémie – ce à quoi je m'attendais néanmoins – ni ses laquais, et ça c'était plus surprenant. Parce que, qu'est-ce qu'ils y gagnaient au fond ? Jérémie voulait retrouver son père, et c'était bien légitime. Mais les autres ? Pourquoi risquer de blesser un tas d'autres personnes pour le bien de leur propre plaisir personnel ?

Jérémie pense que je suis le nœud du problème. Mais il ne comprend toujours pas que si la situation n'avance pas, c'est aussi parce qu'il campe sur ses positions de base sans aucune explication claire et recevable à son refus immédiat d'envisager ma proposition. Il a directement répondu par la négative lorsque j'ai proposé de sécuriser un minimum notre environnement terrestre la première fois, notre bien-aimé leader n'a jamais voulu reconsidérer la chose depuis... et toujours silence radio sur le pourquoi de sa non-implication dans la protection de nos camarades, il n'a jamais pris la peine de réellement envisager l'option qui serait moins "confortable" pour sa petite routine je pense. Car le souci est là, bien présent. Ça ne peut pas être que des cauchemars. Les ombres sont à Kadic.
Doit-on attendre le premier mort pour finalement réagir ?

Tout au long du chemin, on construit sa vie et l'on se construit soi-même. Les choix que l'on fait sont au bout du compte de notre seule responsabilité. Et aujourd'hui, j'ai assez fait le toutou. Il est temps de poser un acte, ma propre décision après des mois de labeur. Si j'ai bien compris le « mode d'emploi » du Supercalculateur, il suffit d'abaisser la manette pour qu'un monde s'effondre. Il aurait pu être simplement mis en veille mais Xanadu est beaucoup trop instable pour cela. Jérémie pense que le monde virtuel ne survivrait pas à une coupure d'approvisionnement en énergie de plus de trente minutes. Et je compte bien rester là chaque seconde qu'il faudra pour m'assurer que cet engin de malheur mette fin à notre calvaire.

A pas feutrés, je m'avance vers l'imposante machine. Automatiquement, une bande métallique de trente centimètres de long environ se déplace verticalement pour laisser place à la fameuse manette. C'est simple. Un levier. La fin du monde. Enfin, d'un monde. Car nous vivrons en paix, mais ce sera l'ultime moment d'existence pour Xanadu.
Profitez bien les ombres, on se revoit en Enfer !
Après une ultime bouffée d’air pour me donner l’impulsion nécessaire, je tends la main, plus déterminé que jamais, et...

— Je ne ferais pas ça si j'étais toi.

La voix me glaça immédiatement, un frisson dans l'échine, et le mouvement stoppé net. Je n'avais pas beaucoup entendu de mots sortir de cette bouche, mais c'était assez récent pour que je puisse instantanément identifier la locutrice.

— Clara ?
— Bien vu Odd, sourit la jeune fille en émergeant de la pénombre. Ravie de te revoir...
— Mais... mais, que fais-tu ici ?
— J'ai encore des contacts dans la région, répliqua-t-elle en continuant d'avancer dans la lumière. Mes grands-parents habitent à deux pas, et j'ai encore plein de potes ici. Mais ce n'est pas le propos... c'est totalement débile ce que tu es en train d'essayer d'accomplir Odd. Si par cet acte tu veux montrer à tous que tu n'es pas qu'un couard, c'est raté. Actuellement, cela prouve juste que t'es totalement con.
— Tu ne m'empêcheras pas d'abaisser ce levier, criai-je d'une voix plus assurée que d'habitude. C'est ce que je dois faire, je suis là pour ça dans cette histoire ! Ils m'ont toujours... méprisé, ils n'ont jamais voulu m'écouter ! Aujourd'hui, il faut qu'ils payent.
— Tu penses vraiment que c'est si facile ? s'amusa Clara en le toisant de ses yeux noisette. Jérémie a électrifié le levier. Et, si tu déjoues ce système de sécurité, il y a sûrement un autre truc qui te butera en moins de deux. Il faut les prendre à leur propre jeu Odd. La vengeance est un plat qui se mange froid... et moi j'ai eu le temps d'y réfléchir. Maintenant, tu vas t'asseoir et m'écouter. Très attentivement.

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Ce ne fut pas Odd qui heurta le sol, mais plutôt l’inverse. Le choc, en plein sur son dos, annihila ses os virtuels. Ce retour sur Xanadu était une catastrophe. Lourdement, il roula sur le côté, comme s’il était déjà incapable de se tenir debout. Quel félin il faisait... Autour de lui, le paysage était tristement gris, comme une sorte de lande désolée battue par le vent, avec quelques brins d’herbe jaune. Et puis Odd tourna la tête de l’autre côté, et réalisa à quel point il était proche du vide. Il blêmit et s’écarta de la falaise, en panique.
En bas, il avait vu la fin du monde. La fin de Xanadu. Au-delà de cette frontière, il y avait une espèce de jungle perdue insondable, un monde encore plus vaste. Alors au-delà de Xanadu...il y avait encore quelque chose de plus grand ? Personne ne le savait. Pour l’heure, il y avait des sujets plus immédiats à traiter.
Le plan de Clara était d’une simplicité déconcertante. En apparence du moins. Elle voulait se servir de données virtuelles pour en apprendre plus sur le fonctionnement-même du Supercalculateur, damer le pion à Jérémie au jeu du chat et de la souris en quelque sorte… Loess avait l’immense avantage de connaître déjà le terrain, sans doute mieux qu’Odd d’ailleurs. Et puis, à l’exception de Della Robbia, tous ignoraient sa présence à Sceaux. Ce qui mettait un peu mal à l’aise Odd. Pour le dire vulgairement, il était une nouvelle fois le cul entre deux chaises. D’un côté, il désirait plus que tout aider Clara. De l’autre… il s’en méfiait. A cause de sa cicatrice. Une fois n’est pas coutume, c’est lui qui jugeait une autre personne sur son apparence. Et cette pensée lui donna envie de vomir.

— Debout.

Il sursauta en voyant la main qu’on lui tendait. Elle était ensanglantée. Griffue. Monstrueuse. Odd leva les yeux, et reconnut à peine sa camarade. Il vit une créature voûtée, à peine humaine, dont le haut du visage était dissimulé par la capuche d’un pull noir d’où s’échappaient quelques mèches rousses. Sur ce qui était visible de sa joue gauche, Odd distinguait des sillons rouges, aussi rouges que l’œil brillant qui émergeait des tréfonds des ténèbres de son visage. Du côté droit, en revanche, il ne discernait rien au-delà de l’arête du nez. Retenu en bandoulière dans le dos par une chaîne rouillée, on discernait un fourreau renfermant un cimeterre. Le reste de la tenue de Clara se composait d’un bermuda déchiré qui n’excédait pas le genou et d’une seconde chaîne qui paraissait avoir fusionné avec la chair de son mollet. Elle était pieds nus. Quant à la main droite, celle qu’elle ne lui avait pas tendue, elle était drapée dans une chape de ténèbres fumantes, comme si son bras avait été avalé par les étranges ombres de Xanadu.
— Arrête de faire cette tête et lève-toi, on a pas beaucoup de temps. Tu veux attendre que Jérémie nous chope ?

Il prit sa main. Ses sens limités sur Xanadu lui firent malgré tout sentir à quel point les doigts étaient déformés et froids. Elle le releva sans grand effort, puis se tourna vers l’intérieur des terres, son arme au poing. Odd constata à cette occasion que le large cimeterre était aussi rouillé que la chaîne qui le retenait.
— On va aller par là. Je crois qu’il y a une tour.
— Je ne comprends pas, commença Odd en tentant de se grandir quelque peu pour ne pas paraître minuscule à côté de Loess, comment t’as pu nous amener ici ? Jérémie nous a toujours dit que c’était impossible de se virtualiser seul, qu’il fallait toujours au moins quelqu’un derrière le pupitre…
— Belpois est un menteur, renifla Clara en dévisageant Odd d’un regard mauvais, je pensais que tu l’avais compris… J’ai appris toutes les manœuvres de base auprès de lui, il n’est pas le seul à être doué en informatique. En me formant de cette façon, il essayait de se convaincre que la mission de sauvetage perdurerait, même en son absence, temporaire ou permanente… Mais c’est une chimère. Sans Jérémie, plus personne n’irait risquer sa vie sur cet enfer pour sauver un gars que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam.
— Tu parles de Ludwig ?
— Evidemment ! Qui d’autre ? Il est ici tu sais, pas loin… C’est au fil des virtualisations que tu apprends à sentir sa présence. Crois-moi, ce n’est pas un cadeau. Assez perdu de temps. Suis-moi ! Une fois qu’on se sera connectés à l’interface, tu prendras enfin connaissance de tout ce qu’il y a à savoir sur le maître des lieux.
Odd n’était pas très rassuré par la perspective de se connecter à l’interface. Lui-même n’avait jamais tenté, mais il en avait eu des échos de la part de Yumi et Ulrich. Rien de très précis, ils n’avaient pas voulu développer le récit outre mesure.
Pour autant, comme d’habitude, Odd n’était pas libre de choisir ce qu’il faisait.
— C’est trop plat par ici, grogna Clara, avant de se diriger vers une zone plus abrupte des falaises.
Odd la suivit, un peu incertain. La jeune fille avait une démarche étrange, voûtée, comme si elle était mal à l’aise sur ses deux jambes. Elle semblait également intriguée par l’état de son bras droit, auquel elle jetait régulièrement un œil. Elle s’arrêta devant une falaise abrupte, vérifia les environs, puis rangea son arme. Odd n’était pas préparé à la suite. Elle fit un bond surhumain, et Odd entendit ses griffes se planter dans la roche, à plusieurs mètres de hauteur.
— Allez, grimpe, toi aussi tu as des griffes ! l’encouragea-t-elle.
Il choisit un chemin pas trop raide, se servant de ses griffes uniquement lorsqu’il n’avait pas le choix. Il était lent. Pour une fois, cependant, il voyait le ciel de Xanadu.

La voûte céleste paraissait n’être qu’un amas abject de nuages gras et sombres, qui tourbillonnaient comme un soir de tempête. Pour un peu, Odd pouvait se figurer les ombres de Xanadu qui n’attendaient que de fondre sur eux. Si le ciel leur tombait sur la tête, ils étaient morts. Peut-être qu’elles se cachaient là finalement. Tout là-haut, dans le ciel.
— Accélère ! lui lança Clara depuis les hauteurs de la falaise.
« Tu parles » songea Odd.
Là-haut, Clara était parvenue à un plateau. Songeuse, elle regarda son bras enténébré. Ce n’était pas normal. Lors de sa dernière virtualisation, son avatar était exempté de cette chape d’ombres. Xanadu était-il vraiment capable de modifier jusqu’à l’apparence qu’elle avait ? Etait-il si puissant ? La possibilité que Jérémie Belpois y soit pour quelque chose n’était pas non plus à exclure. Mais il ne devait pas avoir prévu qu’elle revienne un jour dans les entrailles du Supercalculateur.
Elle jeta un œil en contrebas. Odd grimpait lentement, mais au moins il progressait. Le temps qu’il arrive, elle pouvait presque aller repérer la suite du plateau sur lequel elle se tenait, mais se séparer ici n’était pas prudent.
Alors elle s’accroupit, le cimeterre dans une main, et le regard tourné vers l’horizon.
Quand finalement le félin parvint à sa hauteur, elle le happa et le tira sur le plateau pour gagner une minute. Odd se remit piteusement sur pattes, un peu bousculé. Elle lui désigna sans un mot la tour qui les attendait au bout du plateau. Ce dernier était constellé de stèles en pierre, plus ou moins droites dans le sol, dans les tons gris. Peut-être que vues du ciel elles représentaient un motif, mais les explorateurs de Xanadu ne pouvaient pas le deviner.
Clara bondit pour gagner le haut d’une des pierres. Odd retint un soupir agacé. Elle avait bien compris que la mobilité de son avatar ne convenait pas à tout le monde, et pourtant elle persistait à employer des chemins où il ne pouvait pas la suivre. Resigné, il foula l’herbe vert bouteille en gardant un œil sur la forme noire qui bondissait là-haut. Au moins avait-elle la politesse de ne pas le semer.

Clara avait toujours la même détente. Son organisme virtuel répondait parfaitement, les muscles des cuisses la propulsaient à travers le vide, et ses griffes raclaient la pierre pour l’ancrer sur la stèle suivante. Elle se souvenait de ça comme si c’était hier. Mais à un moment elle s’arrêta, campée sur ses quatre pattes griffues, et leva la tête vers le lointain. Les ombres semblaient s’amasser autour de la tour.
— Odd, on va devoir s’attendre à de la visite. Je vois des choses qui bougent.
Et elle avait raison. Lentement, dans le dédale de stèles, des traces de fumée noire se firent voir. Distantes, elles se rapprochaient petit à petit. Ce fut Clara qui réalisa la première ce qui se passait.
— On va être encerclés ! lança-t-elle, paraissant nerveuse pour la première fois.
— Alors fonce, t’es plus rapide que moi. Je devrais en détourner une partie, répondit calmement le blondinet.
Elle hocha la tête et bondit comme jamais, sautant d’une pierre à l’autre. Elle dépassa le cercle des ombres, qui se déforma pour tenter de l’attraper, mais la fumée rata son pied d’un micron. En quelques sauts, elle atteignit le bout. Elle était à quelques mètres de la tour à peine. Sans se retourner pour voir où en était Odd, elle allait continuer, mais un sifflement dans l’air la fit reculer précipitamment.


Face à elle, une ombre qui lui ressemblait dans l’allure venait de se réceptionner. Un être humanoïde, dont les doigts se terminaient par des griffes, mais qui parvint à se tenir droit lorsqu’il se redressa. Elle croisa un regard bleu qui en devenait douloureux tant il était acéré, et à cet instant, un grand cercle de ténèbres jaillit du sol comme un geyser, et les enferma face à face.
— Alors c’est comme ça, siffla Clara.
Elle se mit en position de combat : à quatre pattes, et le cimeterre en main. L’ombre croisa les bras et la toisa en silence. Des cordons de noirceur émergèrent de l’enceinte de l’arène improvisée, et leur cible ne fut une surprise pour personne. Mais Clara était rapide. Elle sauta, les laissant se croiser là où elle se trouvait une fraction de seconde plus tôt, et fendit l’air vers l’ombre qui paraissait tout diriger. Un rideau de ténèbres s’érigea et dévia son coup, la faisant retomber au sol. Son cimeterre rouillé alla se planter dans le sol un mètre à côté. Une roulade eut l’effet de la redresser et de la ramener auprès de son arme, qu’elle attrapa avant d’enchaîner les sauts d’esquive. Car évidemment, l’arène maudite ne lui laisserait pas de répit. Elle atterrit face au mur d’ombres, et bondit en un saut périlleux arrière pour revenir vers le centre. Elle fit bien, car déjà des mains noires surgissaient du mur pour tenter de la saisir.

Un moulinet de sabre la débarrassa des ombres qui l’approchaient de trop près, et elle se reconcentra sur son objectif : le chef d’orchestre, toujours débout au centre de l’arène, qui la considérait d’un air hautain. Dans un cri, elle sauta de nouveau. Le mur d’ombres s’érigea pour protéger son adversaire, mais elle avait calculé son coup pour atterrir derrière. Le cimeterre fendit le flanc de l’être, mais ce dernier en profita pour lui arracher des mains sans qu’elle puisse rien faire. Elle se baissa pour éviter la frappe, griffa au niveau des mollets, mais fut contrainte de reculer pour esquiver le coup de taille qui suivit. Elle était littéralement dos au mur. Sa détente légendaire lui permit de se remettre à un emplacement plus avantageux, mais elle était désormais désarmée. Enfin presque.
Cette fois, l’arène ne tenta pas de l’attaquer. Ce fut le maître des lieux qui marcha calmement jusqu’à elle, sa propre lame en main, prêt à la trancher en deux. Toujours à quatre pattes, elle laissa venir, puis se jeta entre ses jambes. Surpris par la manœuvre, il mit du temps à se retourner, temps qu’elle exploita pour lui porter un coup de griffe tout en travers du dos. Elle sentit ses doigts la brûler au contact des ombres, et soudain, alors qu’il pivotait...
— Flèche laser !
Elle sursauta. Odd ?
Le cimeterre se planta dans son ventre. Odd n’était pas là. Xanadu l’avait déjà vaincu. Et elle s’était fait avoir si facilement par une nouvelle illusion du monde virtuel.
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*Odd Della Robbia* MessagePosté le: Jeu 22 Fév 2018 11:56   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kongre]


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interessant.
donc la bande sait pour la visite d'Odd a clara, et l'ont prit violemment.
En tout cas ils sont toujours aussi manipulateur, et hypocrites. Ils parlent de se faire confiance, mais ils n'ont jamais fait confiance à Odd, espionnant chacun de ses mouvements, cachant de nombreuses choses et essayant de détruire toute relations qu'il fait hors du groupe.
Donc ont dirait que les membres du groupe (original) ont certains talents ou pouvoirs, y compris clara.
Donc Odd en a finalement assez de la bande et veut leurs faire payer et clara a préparé une petite vengeance.

Aussi pour le commentaire, j'ai pas dit qu'Odd servait a rien sur le plan dramatique, j'ai dit au contraire qu'a part pour le côté dramatique, Odd ne sert quasiment à rien du tout. (et encore une fois il a été dévirtualisé en quelques minutes sans avoir quoi que se soit de vraiment utile pour aider clara). Il serait peut être temps qu'il reçoive un gros power-up dans ses compétences et un talent utilisable sur terre depuis que tout les autres semblent en avoir (et pas le don d'anticipation, sauf si c'est une version ou il peut le contrôler à volonté et changer le futur de ses visions)

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Sorrow MessagePosté le: Mar 27 Fév 2018 18:49   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kankrelat]


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Spoiler


Chapitre 8
Les griffes de l'ombre


Pour une fois, Odd se remettait bien de sa dévirtualisation. Lorsque les ombres l’avaient attrapé, il avait sérieusement craint les conséquences, mais finalement, il avait suffi d’une ou deux minutes à l’agonie dans le scanner avant d’être de nouveau en possession de ses moyens. Il se releva, intimidé par le silence de cathédrale de l’usine, et sortit du caisson maléfique. Juste au cas où celui-ci déciderait de se refermer de nouveau sur lui.
Ensuite, ce fut l’attente. Il faillit descendre vérifier les écrans pour voir où en était Clara, mais la crainte d’une entrée en trombe de Jérémie le retint. Le petit génie apprécierait encore moins son intrusion s’il le trouvait à faire joujou devant ses moniteurs sacrés. Et qui plus est, Odd ne savait pas s’en servir, et pouvait très bien faire une erreur majeure.
Donc il attendit, vacillant sur ses petites jambes fragiles, que sa camarade revienne de Xanadu. Avec, quelque part, l’angoisse qu’elle ne revienne jamais et qu’il se retrouve tout seul. Il commençait à comprendre ce que Jérémie avait pu ressentir en ne voyant pas son père revenir. Pour un peu, il aurait pu se mettre à la place de l’autre blondinet. Est-ce que la solitude pouvait à ce point affecter les gens ? Est-ce que c’était dans cette expérience qu’il fallait chercher les raisons de Jérémie ? Probablement que oui. Malgré tout ce qu’il avait subi, Odd trouvait encore le moyen de compatir.
Il sursauta quand la porte du scanner face à lui s’ouvrit brusquement, libérant davantage de fumée qu’une nuée ardente, et plissa les yeux pour essayer de discerner la forme à l’intérieur. La vue des cheveux roux suffit à le rassurer. C’était bien Clara, en boule sur le sol, l’échine malmenée par une toux sèche qui paraissait lui arracher tout dioxygène de la bouche. Passée la surprise, Odd se précipita pour voir comment elle allait. Les mains crispées sur son ventre, elle paraissait sacrément mal en point. Le blondinet repéra du sang, vraisemblablement projeté par sa toux. Sa dévirtualisation avait dû être violente.

— Euh… ça va ? osa-t-il demander, un peu vainement.
Il l’entendit pousser un grognement de douleur, mais sans savoir si c’était une réponse à sa question. Elle ne l’avait peut-être même pas entendu. Une nouvelle quinte de toux la reprit, plus rauque cette fois, et effraya Odd par la même occasion. Est-ce qu’elle allait mourir ? La question traversa son esprit, et il se dépêcha de l’enterrer, de peur qu’elle n’ait l’idée de devenir une réalité. Il n’aurait vraiment pas besoin de ça.
— Clara ? essaya-t-il encore.
Devant cette nouvelle absence de réponse, il se hasarda à poser une main sur son épaule. La réaction fut épidermique. Elle bondit vers le fond du scanner comme s’il l’avait brûlée, avec un cri d’animal effrayé. Désarçonné, il n’osa plus bouger d’un iota, craignant d’empirer les choses. Elle le regardait comme si elle ne le reconnaissait pas, adossée au scanner, ses genoux affaiblis incapables de la faire tenir debout. Elle feula, et il reconnut les cris qui lui échappaient parfois sur Xanadu quand elle bondissait. Cependant, elle se tenait encore le flanc, et il remarqua qu’elle saignait du nez, entre ses mèches rousses désordonnées, et sa cicatrice à découvert.
Comment est-ce qu’elle le voyait pour le regarder avec cet air aussi sauvage ?

Odd laissa échapper un cri de terreur quand elle lui sauta à la gorge. Il aurait juré que ses mains n’étaient pas différentes de ces griffes qu’elle arborait lors des combats. Il croisa son regard, un regard de tueur, et paniqua d’autant plus en sentant le sang du nez de la jeune fille lui couler dessus.
— Stop, Clara ! Arrête ! C’est moi ! Odd ! s’exclama-t-il en essayant de l’empêcher de l’étrangler. Arrête !
Elle s’interrompit, le regard égaré, réalisant lentement où elle était. Qui elle était. Ce qu’elle faisait. Elle fixa Odd couché sous elle, complètement paniqué. Perdue, elle prit encore quelques longues secondes pour vraiment revenir à elle. Odd ne savait pas trop quoi faire. Il avait encore les mains rivées aux poignets de la jeune fille, et celles de la jeune fille étaient encore rivées à sa gorge. La subite proximité le fit virer au rouge. Mal à l’aise également, elle se défit de sa prise et s’écarta maladroitement, ce qui s’apparenta plutôt à rouler sur le côté au vu de son état. Odd s’attendait à ce qu’elle dise quelque chose. Mais ce ne fut que le silence.
— Euh… tout va bien ? demanda-t-il, hésitant.
Il crut la voir trembler. Elle s’était de nouveau prostrée sur le sol, lui tournant le dos. Odd s’assit, les idées encore un peu troubles, et sans savoir quoi dire. Sans savoir non plus si Clara était vraiment elle-même.
— Je suis désolée, murmura celle-ci d’une voix à peine audible. Ça… ça arrive parfois.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? On aurait dit que tu te croyais encore sur Xanadu…
— J’ai jamais bien tenu la dévirtualisation, avoua-t-elle honteusement.
Odd se sentit réellement mal à l’aise quand il crut voir un sanglot l’agiter. C’était à lui de dire quelque chose, là.
— C’est pas grave. Personne ne peut bien tenir ça, tu sais. Tu te sens mieux ?

Elle essaya de se relever, tituba. Odd vint l’aider. Elle évita son regard, honteuse, mais consentit à s’appuyer sur lui. La cicatrice honteuse se trouvait de l’autre côté de son visage, celui qu’il ne voyait pas, et il se surprit à la trouver jolie sous cet angle.
— C’est bon. Je vais m’en sortir, répondit-elle en se dégageant.
Elle s’engagea vers le grand escalier, son acolyte pas trop loin. Clara réfléchissait. Elle savait que la possibilité de la dévirtualisation ratée existait, et elle avait déjà eu des soucis pour se reconnecter au monde réel, mais à ce point ? Elle aurait juré qu’Odd était une ombre, et elle s’était vue dans son avatar au moment de lui sauter dessus. Bizarre. Est-ce que le problème venait de Xanadu lui-même ?
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Odd, alors qu’elle se dirigeait vers le pupitre de commandes. C’est le pupitre de Jérémie…
— Je sais. Mais il faut qu’on efface les traces de notre passage, sinon qu’est-ce que tu crois qu’il va nous faire ? Jérémie ne plaisante pas avec ses affaires, fit Clara, l’air grave.

Elle s’avança jusqu’au clavier et pianota dessus frénétiquement. De dos, Odd eut l’impression de voir Jérémie, et réalisa que Clara avait beaucoup trop de visages pour vraiment être possible à cerner. Ce soir, il l’avait vue tour à tour impitoyable, brisée, monstrueuse, mignonne, et maintenant en as de l’informatique. Il avait l’impression de ne toujours pas savoir de qui il s’agissait.
— Comment tu t’es fait dévirtualiser ? demanda Odd, ne sachant pas trop comment meubler l’espace verbal.
— Je suis tombée sur une ombre plus forte que les autres, qui a dressé une sorte d’arène autour de nous, et on s’est affrontées. Elle m’a battue en me déconcentrant alors que j’étais en train de gagner, répondit Clara, concentrée.
— Oh. Moi je me suis fait avoir par les ombres, comme d’habitude…
— T’en fais pas, je trouve que tu t’en es bien tiré.
Odd s’empourpra une nouvelle fois.
— Merci. Toi aussi tu…
— Je n’étais pas au meilleur de ma forme, fit-elle avec une moue qu’il ne vit pas. Mon avatar avait un peu changé depuis ma dernière dévirtualisation, ça m’a déstabilisée. Et puis ça faisait longtemps que je n’avais plus mis les pieds sur Xanadu.

Le blondinet n’osa pas demander ce qui s’était passé le fameux jour de la dernière dévirtualisation, ni ce qui avait conduit à son départ de la bande. Ou à son éviction, il ne savait pas trop. Quelque chose avait bien dû finir par ne plus coller entre Clara et la bande, mais à quoi est-ce que c’était dû ?
Le bruit du clavier continua à hanter la pièce. Vraiment, on aurait dit que Jérémie était bien là, en chair et en os. D’ailleurs, Odd craignait toujours de le voir débarquer en trombe, furieux qu’on ait profané son sanctuaire.
— Comment ça a commencé, toute cette histoire ? Je veux dire, je comprends comment Jérémie et Yumi se sont fait entraîner là-dedans, mais toi et Ulrich ?
— Jérémie et Yumi avaient besoin de plus de monde. C’était impossible de gérer Xanadu avec seulement deux personnes, dont une qui est trop peureuse pour se virtualiser. Ulrich et moi sommes des pièces rapportées. C’est sans doute pour ça qu’on s’entendait aussi bien.
Odd crut voir passer un léger sourire, du peu qu’il voyait de son visage. Il se demanda ce que ça voulait dire, mais là encore, il n’osa pas creuser.
— En fait, la seule avec qui le courant passait moins, c’était Yumi, poursuivit Clara, d’humeur loquace. Elle était assez jalouse que Jérémie me montre comment se servir du Supercalculateur. Peut-être que depuis il lui a appris quelques trucs à elle aussi, mais à l’époque, ça la faisait enrager. Après, Jérémie en lui-même n’a jamais été d’une compagnie transcendante.
Elle eut un petit rire méprisant qui rappela à Odd celui que pouvait avoir Sissi. Il se souvint qu’elles étaient proches : après tout, c’était bien de Sissi qu’il tenait son début de piste. Subitement, il se sentit un peu refroidi, et n’ajouta rien.

— Bien, j’ai terminé, annonça Clara. Avec un peu de chance, Jérémie sera complètement mystifié. De toute façon, il ne s’imaginerait pas qu’on puisse s’introduire dans l’usine sans son aval. Je pense que tout se passera bien. Malheureusement, on n’est pas beaucoup plus avancés qu’avant. Il faudrait refaire une plongée à l’occasion.
Elle se retourna et commença à marcher vers la sortie, quand la douleur dans son ventre décida de la lancer à nouveau. Elle se plia en deux, inspira un grand coup, et contint de son mieux.
— Arrête de me regarder comme ça, c’est bénin. Les blessures qu’on reçoit sur Xanadu ne subsistent pas dans la réalité, fit-elle plus sèchement.
Odd obéit et lui emboîta le pas à l’extérieur. Il fallait qu’il rentre avant qu’Ulrich ne se rende compte qu’il avait fait le mur…


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Théo Gauthier et Ulrich Stern avaient beau être rivaux, pour la popularité comme pour les filles (à moins que cela ne soit la même chose ?), ils n'en étaient pas moins de bons potes. Le mot « amis » aurait été trop fort, néanmoins il conversaient avec plaisir quand les deux étaient dans un bon jour, ce qui arrivait environ une à deux fois par semaine. Lors des entraînements en fait. Et plus particulièrement à la fin de ceux-ci... En dehors, en période de cours, ils s'évitaient un peu bien que ce soit compliqué en étant dans la même petit bahut. C'était pas toujours volontaire, juste pas les mêmes groupes de potes, pas d'intérêts convergents en dehors du sport,... Il y avait toujours eu un relent de jalousie qui avait rongé tout excellent lien potentiel, ils en étaient donc restés au stade du « on est potes pour les Hawks. » Théo-Ulrich, une entente ambigüe donc mais néanmoins présente.

Avec Caroline, Bastien et Thomas, ils pesaient lourd dans le game. Jim était ravi de leurs derniers résultats mais l'éducateur était gourmand, il voulait toujours plus. La clé des grands sportifs réside dans la persévérance. « Viser plus haut, en toutes circonstances » étant le crédo de vie de Moralès, il était compliqué de satisfaire ses exigences même s'il était plutôt fier de ses poulains en temps normal. Il avait néanmoins une nette préférence pour Ulrich, ce que tout le monde avait remarqué au sein de l'équipe et ce qui pouvait être source de tensions multiples. Un professeur ne devrait jamais avoir de chouchou, du moins de manière explicite. Car c'est lui qui avait divisé les deux ados qui, de base, s'entendaient vraiment bien. Lors de la saison précédente, après une défaite plutôt amère, Jim avait fini par prononcer cette fameuse parole mal placée devant toute l'équipe (exception faite d'Ulrich justement qui avait chopé une sale grippe pour l'occasion). A partir de là, les choses avaient changé, au grand désarroi de l'harmonie des Hawks.

— C'est con Théo... Tu pourrais briller, t'as du talent à mort, tu sais plein de choses sur le terrain mais tu bosses pas assez.
— Mais je passe ma vie à m'entraîner M'sieur ! Je fais même plus d'heures qu'Ulrich, je pourrais être capitaine si vous me laissiez ma chance pour une fois, lui il est d'accord en plus !
— Ah oui ? Ça m'étonnerait... Stern a la tête sur les épaules, contrairement à toi. Tu n'arriveras à rien si tu te compares en permanence à lui. Et tu sais pourquoi ? C'est tout simple, tu n'auras jamais son niveau. Même en bossant dur. Moi vivant... tu ne deviendras pas capitaine mon petit, t'es bien à ton poste.


Aujourd'hui, cela faisait 123 jours que le petit speech de Jim avait été prononcé. Mais Théo s'en souvenait comme si c'était hier. En croisant le regard d'Ulrich à la fin de l'entraînement, il essaya très fort de ne pas le détester. Et puis, le naturel – ou plutôt le superficiel – reprit le dessus. Il sourit à Stern, et desserra la mâchoire pour lui adresser quelques mots.

— C'était costaud aujourd'hui, râla Théo. Je suis mort gros... mais je vais quand même aller courir un peu dans le parc. Si t'es chaud dis-le moi, on fera des parcours différents mais on peut se croiser à un point donné pour mesurer notre cadence !
— Pas cette fois, rétorqua Ulrich. Tout ce que je rêve en ce moment, c'est d'une bonne douche et dodo. C'était pas ma journée...
— Ok comme tu préfères... Tu sais pas la dernière ? Devine ce que Sissi a sorti quand Christophe l'a invitée au ciné !
— Aucune idée, commenta sobrement le capitaine en rangeant sa gourde dans son sac de sport. J'ai pas eu vent de cette histoire.
— Tiens-toi bien. La reine de la répartie lui a sorti cash : « J'aime les hommes comme le lait : blanc, riche et avec 2% de matière grasse. »
— Rude.
— D'ailleurs, en parlant de Delmas, autant te prévenir, tu savais que Sissi s'apprête à sortir un article sur ta relation avec Crohin dans les Echos ?
— Qu'elle le fasse, affirma Stern en crachant par terre comme tous ces joueurs qu'il regardait à la télévision, j'ai aucun souci avec ça.
— Odd a les couilles pleines à cause de la psychologuezone et toi t'arrives encore à lui voler sa meuf... Excuse-moi de te le dire mais t'es quand même un beau connard Stern.
— Eh, ils n'étaient pas en couple d'abord ! Ils ont toujours été amis, rien que ça. Ni plus ni moins. Et puis, on fait encore ce qu'on veut. C'est pas Sissi ni Odd qui vont nous dicter notre ligne de conduite... toi non plus d'ailleurs. Allez, à samedi !

Après une tape qui se voulait amicale, Stern laissa Théo en plan, seul avec sa misérable tentative de déstabilisation. Une humiliation publique ne change pas les gens. Jamais. Au contraire, ça les pousse à révéler leur vraie nature. Et dans le cas du second de l’équipe, c’était pas joli-joli…
Chassant Théo de son esprit, Ulrich tourna à l'angle du bâtiment et, après avoir vérifié que personne ne se trouvait dans les parages, une accélération subite l'emmena au sommet de quelques rangées d'escaliers de l'internat, pile à l'étage des garçons. Même s'il avait croisé quelqu'un en chemin, il avait été bien trop vite pour que la personne puisse se rendre compte qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Au moment de franchir la porte coupe-feu pour accéder aux chambres, il sentit sa gorge se contracter. Une brûlure intense lui vrilla le crâne, un spasme parcourut son bas-ventre et il eut l'impression que quelqu'un lui enfonçait une longue épine dans le tympan droit. Des taches noires se mirent à danser devant ses yeux et il crut voir l'espace d'un instant le contour d'une ombre aux griffes acérées. Il suffoqua, toussa et... tout s'estompa. Le regard dirigé vers le sol, il comprit qu'il était tombé et à la place de l'ombre se tenaient deux bottes bariolées aux lacets interminables qu'il identifia instantanément.
— Jeanne ? murmura-t-il, affaibli par la secousse.

Elle s'agenouilla à sa hauteur et lui caressa la joue. Le contact l'électrifia et toute la douleur sembla absorbée par les doigts de sa muse. Tout à coup, il se sentit ridicule, là, collé au parquet. Il se releva et la première chose qu'il vit à nouveau fut l'éclat émeraude des yeux de Jeanne. Sans réfléchir, il l'embrassa. Leurs lèvres se mêlèrent quelques instants, jouissance brève mais intense, avant que Jeanne ne passe sa main derrière la nuque d'Ulrich, un air soucieux sur ses traits pourtant toujours apaisés.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? T'as de l'asthme ? Un malaise vagal ? Une crise de tita...
— Jeanne.
— Tu t'entraînes trop, reprocha Crohin. Tu passes ton temps à courir, encore et encore. Tu vas finir à 40 ans en chaise roulante si tu continues !
La mine d'Ulrich changea du tout au tout. Et si... elle avait raison ? Si cette crise... Pour la première fois, il se dit qu'il abusait peut-être de son pouvoir. En l'utilisant aussi souvent, il mettait sans doute sa santé en péril. Mais il n'y avait pas que ça, non. Il avait vu la fumée, il avait vu les griffes. Il fallait aller à l'usine. Au plus vite.

— Sissi va sortir un article sur nous.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit cela. Il fallait qu'elle sache. Mais surtout, il avait besoin d'un prétexte pour se barrer. Et ça, ce n'était pas un très bon moyen pour se rendre au labo au plus vite.
— Boarf, qu'est-ce que ça change ?
La réaction de Jeanne le déstabilisa. Il s'attendait à tout… Sauf à ça. Il lui faudrait encore un peu de temps pour s’adapter à l’épatante simplicité de sa nouvelle copine. Simplicité qui était, il faut le dire, inversement proportionnelle à celle de la plupart des filles.
— Mais tu voulais tellement qu’entre nous ça reste secret, par rapport à Odd, à...
— Il n'y avait que cette raison-là, rétorqua la belle brune. Les autres, je m'en fiche. Et en ce qui concerne ton colloc, la question est réglée. Je lui ai dit hier soir... et il l'a très bien pris.
— Parfait. Tu m'excuseras alors mais... je dois y aller.

Jeanne sembla déconcertée. Mais Ulrich prit les devants. Il lui déposa un rapide baiser sur le front et descendit les marches. A allure normale, cette fois.


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Le look, c'est la façon dont on se présente au monde.

Première ligne.
Le journal intime se remplissait peu à peu. Oui, c'était un peu niais. Oui, c'était carrément cliché. Mais Elisabeth Delmas aimait raconter à un interlocuteur imaginaire ses petits tracas du quotidien. Le jeudi soir tragique où elle s'était cassé un ongle, pourtant manucuré à la perfection. Le vendredi matin pourri où elle s'était vautrée en cours de gym, ce qui avait provoqué des éclats de rire tonitruants chez ses congénères. Le temps de midi où elle avait posé un énième râteau à cet abruti de Thomas. De manière très théâtrale, elle faisait de grands gestes pour rédiger n'importe quel petit mot, comme si elle se sentait observée par des paparazzis imaginaires. Ses lettres étaient parfaitement rondes, rédigées avec grand soin comme dans les cahiers d'écriture pour petits écoliers. Attelée à sa tâche, elle aimait écouter les tubes de Britney Spears en chantonnant et sifflotant aux endroits adéquats.
Une nouvelle fois, c'était cliché, mais bel et bien réel.

Tout se déroulait au mieux lors de cette rédaction de matinée où elle s'était une nouvelle fois agréablement sentie à l'aise avec la matière abordée en classe. Finalement, les efforts avaient payé. Ses notes avaient carrément remonté lors du dernier relevé de points et elle en était vraiment fière. Bien sûr, elle ne faisait pas partie de l'élite. Elle n'en ferait jamais partie d'ailleurs. Sissi appartenait plutôt à cette catégorie de personnes malchanceuses qui n'étaient pas forcément dotées de grandes capacités à la base. Du coup, si elle voulait réussir, elle devait bosser plus dur que tous ceux pourvus de ces extraordinaires « facilités ». Avant, elle s'en foutait de l'école. Aujourd'hui, elle s'en foutait toujours un peu. Mais c'était néanmoins bon de se voir progresser. Surtout qu'elle avait un objectif, un cap bien précis dont elle ne pouvait se défaire. Si Elisabeth Delmas s'était tout d'un coup attelée à la tâche scolaire, réalisant avec application ses préparations et prenant même de l'avance sur la matière grâce aux cours des anciens, c'était pour une raison simple : son père avait finalement trouvé la bonne carotte. Il lui avait fait le serment de l'autoriser à quitter Kadic, si sa moyenne s'approchait de l'excellence.

C'est le moment où tout le monde se demande : « Pourquoi quitter le fameux collège-lycée Kadic, réputé à Sceaux et partout ailleurs ? Surtout quand on détient autant de privilèges que Sissi Delmas ! » Eh bien, la réponse était tristement simple. Elisabeth en avait assez de cette vie de petite diva pour les uns, fille à papa pour les autres. La jolie brune souhaitait juste... quitter le nid Delmas si oppressant, recommencer à zéro, prendre un nouveau départ, appelez cela comme vous le souhaiterez. Elle n'attendait qu'une chose : arriver dans un bahut où personne n'aurait d'a priori sur elle. Sans que tout le monde ne la catégorise immédiatement, juste à l'évocation de son nom de famille.

— Sissi ?
La voix provenait du couloir, elle fut accompagnée de deux coups plutôt costauds apposés sur sa porte. Instinctivement, elle referma d'un geste rapide son journal intime et le planqua sous l'oreiller. Cachette minable, mais cela suffirait pour le moment. Son visiteur – ou plutôt sa visiteuse vu la voix – ne retournerait de toute façon pas ses affaires devant ses yeux. Elisabeth, de son pas à la fois félin et étrangement aérien, alla ouvrir, dévoilant son plus beau sourire à une camarade de classe qu'elle avait appris à apprécier avec le temps, Yumi Ishiyama.

— Hey, ça fait longtemps ! s'exclama Delmas, t'étais pas mal absente ces derniers temps.... et tu m'as manqué en maths !
— J'ai dû sécher, sourit Yumi en adressant un clin d'œil complice à la fille du proviseur qui ne se permettait jamais ce genre de petit plaisir, et ça fait un bien fou !
— Toujours tes problèmes de santé ?
— On va dire ça... Dis, ça te dérange si on discute un peu avant que je ne rentre chez mes vieux ? Il y a un truc dont j'aimerais bien te parler...
— Pas de souci, affirma Sissi en s'écartant pour laisser passer son invitée, entre ! Fais comme chez toi !

Les deux filles auraient pu ne pas s'entendre... Après tout, elles étaient différentes sur, à peu près, tous les plans du quotidien. Mais dans sa quête incessante de la réussite, Sissi avait eu des difficultés dans certaines branches. Yumi, qui travaillait souvent en bibli, n'avait pas rechigné pour l'aider la première fois que Delmas avait osé (cela n'avait pas été facile) demander des explications complémentaires. Même si la japonaise l'intimidait de prime abord, par ses performances sportives et son look particulier, Elisabeth avait finalement brisé la glace à l'occasion d'un travail à effectuer sur la composition des cellules, sujet basique en biologie. Depuis, les deux compères s'étaient entraidées, sans la moindre rivalité dans les points. L'important restait qu'elles puissent réussir toutes les deux... Bon duo, Elisabeth filait les notes de cours lors des absences répétées de la japonaise et Yumi la remerciait en lui expliquant ce qu'elle comprenait de la matière. C'était un accord tacite qui fonctionnait vraiment bien.

— J'ai pris tes feuilles en géo, commença la fille du proviseur en farfouillant dans ses fardes, le prof nous a demandés de...
— Je ne suis pas venue pour ça, assura Yumi en lui déposant une tape amicale sur l'épaule. Assieds-toi, il faut qu'on parle... sérieusement.
— Ne me dis pas que t'es enceinte, s'horrifia Sissi.
— Ne te fais pas des films, s'esclaffa la jap' en levant les yeux au ciel dès que le rire fut interrompu. Avec qui de toute façon ? Le saint esprit ? Soyons sérieux. Le sujet de la conversation est un peu plus grave que tout cela. Hum... tu te souviens de Clara ?
— Bien sûr ! s'indigna Sissi, c'était quand même ma meilleure amie en sixième je te signale !
— Mh... les amis, ça part, ça vient. Dis-moi, c'est très important, est-ce que tu l'as revue depuis son départ ?
— Pas du tout.
— T'as des contacts avec elle ?
— Non plus.
— T'as encore son numéro ?
— Mais merde Yumi, c'est quoi toutes ces questions ?! s'énerva la diva, j'en ai plus rien à battre de cette fille ! Tu devrais le savoir mieux que personne d'ailleurs...
— Sissi, je sais que t'as renseigné Odd.

Un silence glacial s'installa. L'atmosphère ne semblait subitement plus aussi détendue qu'auparavant. Un ange passa. Au propre, comme au figuré, si l'on considère que les anges peuvent aussi être les enfants des ténèbres...

— Je ne comprends pas, s'entêta Yumi. Tu sais que cette fille est instable. Pourquoi t'as été lui donner son adresse ? C'est totalement inconscient de faire ça ! Et puis, depuis quand t'aides Odd d'abord ? Tu passes ton temps à te foutre de lui en SVT.
— Il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. On a fait un deal, j'ai rempli ma part du contrat. C'est comme toi avec les cours... On peut me reprocher beaucoup de choses mais, s'il y a bien un point qu'il est impossible de contester, c'est que je suis honnête en affaires. Garce en négociations mais droite au possible quand j'ai donné mon aval. Après, je ne suis pas totalement idiote... Je sais très bien qu'Odd, c'est le genre de mec à demander une pizza végétarienne avec supplément jambon. Il ne sait pas ce qu'il veut, au fond de lui. Il sauterait du toit un jour que cela ne me surprendrait même pas.
— J'espère pour toi que cela n'arrivera pas...
— Tu sais quoi Yumi ? Je me suis trompée à ton sujet. L'amitié est une activité funeste pour le cerveau. Ton groupe de potes te rend conne, tu devrais passer plus de temps à venir en classe au lieu de traîner avec eux. T'as déjà pris le temps de bien regarder leurs gueules ? Jérémie est un putain d'autiste, il porte encore des slips kangourou et bave en mangeant. Il pue la transpi à cinq mètres à la ronde. Il ne semble pas connaître le shampoing, ni le dentifrice d'ailleurs. Je suis certaine que son père n'a pas disparu, il s'est juste barré bien loin en voyant le cas désespéré que devenait son fils. A sa place... je serais partie moi aussi.

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Le lisseur de Delmas fracassa la fenêtre, passant en une fraction de seconde du bureau vers le verre... brisé. Le tiroir à maquillage se renversa à grand bruit sur le sol tandis que les flacons de parfum commençaient déjà à se briser un par un dans le petit lavabo.
— Qu'est-ce qui se passe ?! glapit Sissi.
Son "amie" l'attrapa au cou, l'empêchant d'une prise habile de se redresser du lit. Yumi immobilisa sa proie, tout contre l'oreiller, et commença à lui susurrer à l'oreille une flopée de mots presque inaudibles. Sissi sentit sa gorge se rétracter, un frisson emplit sa poitrine, il faisait si froid tout à coup. Si froid, si noir... Les rideaux sont-ils tirés ? Sissi entendit un rire, entraperçut une fumée sombre... Que se passait-il ?! Elle tenta de se dégager mais...

— Yumi !!
La japonaise sauta du matelas et projeta Sissi contre la penderie. Rouge écarlate. Chaleur. Onde de choc. A l'endroit où elles se trouvaient toutes les deux une seconde plus tôt, une boule de feu semblait avoir pris forme, les dévorant d'un regard malsain au possible. Prunelles violettes, contours flous et odeur de souffre, ça ne pouvait être que...
— Les ombres, putain faut que je prévienne les autres.
L'instant d'après, l'apparition avait totalement disparu. La japonaise se pencha vers Delmas... elle semblait assommée.
— Tant pis, je peux me permettre de la laisser ici. Ils se fichent d'elle. C'est moi qu'ils veulent. Moi... et Jérémie.

Yumi dégaina son portable et sortit de la chambre, sans un regard en arrière, pendant que Sissi se relevait déjà sans la moindre difficulté. Cette fois, c'était clair.
Cette petite connasse devait appartenir à l'ordre des sorcières du Japon… ou une connerie du genre.


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Cela faisait presque longtemps que le groupe n’avait pas eu à gérer de débordement de Xanadu. Pourtant, Ulrich et Yumi foncèrent vers le scanner comme si c’était naturel. Enfin, Ulrich, qui avait attendu les autres jusque-là, fut littéralement dans le scanner en un clin d’œil. Cela prit un peu plus de temps à Yumi, et ne parlons même pas d’Odd dont la forme physique était discutable ces temps-ci. Il sentit ses poumons le brûler à peine la première volée de marches franchies, mais il s’accrocha, déterminé à continuer, parce que le monde en dépendait vraiment cette fois. Il ne s’agissait pas du combat dérisoire de Jérémie pour sauver son père : il s’agissait de protéger la Terre des ombres de Xanadu.
Mais le destin en décida autrement. La vue d’Odd se brouilla au milieu du second escalier, et il s’écroula à quatre pattes, ses jambes se dérobant sous lui. Il ne comprit pas ce qui lui arrivait. Les marches froides traçaient de si jolies lignes parallèles devant ses yeux. Bientôt, il ne vit plus qu’elles. Ses paupières papillonnaient, et c’était au tour de ses oreilles de le lâcher. Il n’entendit pas la voix de Jérémie lui demandant ce qui se passait. Il termina juste de s’effondrer sur l’escalier, et tout devint noir.

La lumière l’éblouit. Un grand magma bleu clair, rayonnant, compacté en une boule où arrivaient des dizaines de câbles noirs. Un soleil enchaîné. L’image était nette, parfaite, si réelle, qu’Odd ne put que se sentir émerveillé devant tant de majesté. Il avait la sensation de se trouver devant un sanctuaire inviolable et inviolé, où personne avant lui n’avait pu se rendre. Le cœur battant de Xanadu. Le Noyau.
Il vit les ombres graviter autour, comme des comètes incapables de s’arracher à l’attraction d’une étoile. Il les vit nouer et dénouer des anneaux autour de l’éblouissant orbe. Il avait toujours eu la sensation que Xanadu était un monde mort… qu’est-ce qu’il s’était trompé. Comment pouvait-on avoir tort à ce point ? Xanadu n’était pas mort. Xanadu n’était pas ce malade en phase terminale qu’il fallait achever. Xanadu débordait de vie.
Ce ne fut que dans un second temps que vint la peur. Une fois le constat fait, Odd réalisa alors ce que cela impliquait. Cette chose qu’il pensait morte au cœur du Supercalculateur... elle était vivante. Elle était prête à tous les dévorer.
Odd, ou du moins cette présence immatérielle qu’il incarnait, tourna la tête autour de lui pour voir ce qui se passait alentour. Car l’astre bleu n’occupait pas tout l’espace du Noyau. A vrai dire, il y avait des sortes de plateformes qui gravitaient autour, comme des morceaux de sol arraché qui planaient dans la semi-pénombre, incapable de trop s’approcher de la grandeur infinie de la véritable essence de Xanadu. Odd se trouvait sur l’une d’elles, les pieds dans une herbe silencieuse, mais y en avait une multitude d’autres : celle-ci laissait couler un joli ruisseau, vers le néant, celle-là était toute enneigée, et là-bas encore il en était une qui lui rappelait les landes qu’il avait arpentées aux côtés de Clara.
Et là, un morceau de la mangrove, avec les racines d’un arbre géant qui pendaient dans le vide. Debout au pied de l’arbre, il y avait quelqu’un. Une silhouette, blonde, qui tendait la main vers le Noyau.
Puis la salle se mit à trembler.


— Odd ! s’écria Jérémie pour la troisième fois en secouant maladroitement l’adolescent évanoui. Odd !
Les paupières du blondinet se soulevèrent lourdement. Sa vue, encore floutée, mit quelques secondes à s’ajuster et à lui montrer le visage soucieux de Jérémie.
— Qu’est-ce que tu fiches ? Tu es dans les pommes depuis dix minutes ! Tu es sûr que tout va bien ?
— Je… j’ai eu une absence. C’était tellement bizarre…
Odd se rassit, une main sur le front. Il lui fallut quelques secondes encore pour remettre définitivement tout ce qu’il avait vu en place, avant de s’exclamer :
— J’ai vu le Noyau, Jérémie ! Comme si j’y étais ! Comme mes flashs sur Xanadu !
Il avait du mal à réaliser que ses pouvoirs s’étaient vraiment manifestés sur Terre. Bien sûr, il avait déjà vu Ulrich ou Yumi à l’œuvre, mais il n’aurait jamais cru que lui-même verrait ses aptitudes déborder du virtuel. Il eut peur, encore une fois, de l’emprise grandissante de Xanadu sur lui. Au moment où il s’était enfin résolu à tout arrêter, il découvrait que le monde virtuel l’avait changé au point de le rendre surhumain. Ou peut-être inhumain.
Jérémie le considéra, peut-être pour la première fois, avec un regard intéressé.
— Raconte-moi ce que tu as vu.
Odd allait parler, quand on entendit Yumi jurer depuis le moniteur des communications de Jérémie. La salle trembla subitement, de la poussière chuta du plafond.
— Merde. Bon, écoute, faudrait que tu ailles les aider sur Xanadu, ils ont l’air d’avoir du mal, et on doit absolument stabiliser le monde virtuel. Tu me diras tout après, d’accord ? Tâche de t’en souvenir, c’est important. Tu détiens peut-être la clé de la fin de tout ça.
Son acolyte hocha la tête et s’apprêta à se relever. Hélas, une nouvelle secousse le fit tituber, et sa vue en profita pour redevenir trouble. Encore ?!

Il vit une silhouette blonde, de dos, dans une tour, des câbles fichés à même sa chair. Une douce lumière bleue baignait la salle, si similaire à celle du Noyau, et Odd ressentit la même paix. Une seconde passa, puis les câbles eurent un spasme. La personne qui y était attachée tomba à genoux, la tête entre les mains, et les ombres se mirent à suinter des jonctions entre elle et ses étranges entraves. Puis elles gouttèrent. Puis elles coulèrent. Puis elles se déversèrent dans un fracas torrentiel partout dans la tour, jusqu’à obscurcir la vue d’Odd. Il emporta en guise de dernière sensation un cri de souffrance, et l’éclat de deux yeux bleus.

Cette fois, Odd n’était pas tombé par terre. Il inspira comme s’il venait d’émerger de l’eau, tituba à nouveau, manqua de choir dans les marches. Jérémie, qui avait commencé à redescendre, se retourna pour voir ce qui se passait. Blême, le jeune garçon se contenta de hocher la tête et de gravir le dernier escalier vers les scanners. Il ne comprenait pas bien ce qu’il venait de voir.
Mais pour l’heure, il y avait d’autres priorités.
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WR104 MessagePosté le: Jeu 01 Mar 2018 20:12   Sujet du message: Répondre en citant  
[Frelion]


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Bonsoir,

Tout d'abord j'aimerais dire merci à l'auteur de cette fic pour sa qualité et son originalité.

Au début, j'avais du mal à situer l'œuvre dans l'univers Garage Kids et puis au fils des chapitres tout s'arrangea. Mieux, une meilleure appréciation de l'œuvre se développa. J'en viens presque à regretter sa fin future…

Ce que j'aime beaucoup dans cette fic c'est son style d'écriture et le traitement des personnages. Je trouve de mon point de vue, que l'on se laisse facilement absorber par l'histoire traitant du monde réel. Mais un peu moins en ce qui concerne Xanadu… En même temps, je trouve qu'il est moins présent par rapport aux autres éléments ? Mais c'est peut-être qu'une impression ?

Enfin les pouvoirs d'Odd apparaissent Very Happy . J'espère que tu nous réserve une bonne surprise avec leurs capacités, mais je pense qu'Odd va avoir du mal à les interpréter. En tout cas pour le moment, Jérémie semble enfin remarquer qu'Odd a du potentiel à faire valoir.

Autre chose, on a eu des passages (voire des chapitres) axés sur chaque personnages principaux. Mais j'ai pas le souvenir du passage de Yumi ? Est-ce moi qui l'ai oublié, Sad ou arrivera-t-il dans une future publication ?

Pour revenir sur le dernier chapitre, Yumi était au courant de la visite Odd/Sissi et affirme presque le retour de Clara ? À mon avis Jérémie va apprendre par je ne sais quel moyen qu'Odd est passé à l'usine. J'espère là encore lire une bonne explication du comment du pourquoi la bande à Belpois arrive à espionner tout le monde.

Hâte de lire la suite.

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Icer MessagePosté le: Mar 20 Mar 2018 13:43   Sujet du message: Répondre en citant  
Admnistr'Icer


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Eh bien, ça faisait longtemps que je n'étais pas passé par ici ! Voilà qui a dû te causer beaucoup de... chagrin, Sorrow Razz
De fait, j'ai eu de quoi lire.

Citation:
« Je te jure Jeanne, au lit, je suis comme Pikachu : plein d’énergie en permanence et prêt à t’attaquer avec ma queue de fer ! »


La réplique kitch habituelle, même si au Pôle, on est habitué à se foutre de la gueule de Pikamaniaque avec des images du genre. Et depuis longtemps.

Citation:
— Je ne vois pas de quoi tu parles, répliqua sèchement Belpois en la toisant de manière particulièrement efficace. Ton « lui » n'a pas d'antécédent donc je ne peux décemment pas savoir à quel sujet il se rapporte.


Non mais ptdr, je suis fan !

Citation:
Il avait dégainé son sabre, dont la lame n’était rien de plus qu’un assemblage bleuté de code binaire


D'ailleurs en passant, j'ai toujours trouvé ce concept beaucoup plus stylé que ses sabres de CL, même si évidemment, compte-tenu du changement de décor, ça aurait sûrement rendu un peu plus étrangement sur Lyoko.

Plus généralement sur Xanadu - et ce que j'écris est bien sûr valable pour l'ensemble des chapitres que j'ai lu - on sent que tu es parfaitement à ton aise dans la description de l'endroit. L'immersion que tu provoques est réelle, un paradoxe appréciable puisque l'on parle d'un monde virtuel n'est ce pas ?


Citation:
Ludwig, en parfait iceberg qu’il était


Je le sens bien ce personnage, je ne sais pas pourquoi mais... Mr. Green
Le chapitre 5 a, en tout cas, particulièrement retenu mon attention. Exit Michel, place à la version allemande, forcément plus performante que la française. Ludwig donc, dans le rôle de Hopper. C'est plutôt bien pensé ceci dit, parce que du peu qu'on sait de GK, c'est vrai que Jérémie a l'air plutôt de bien connaître le bébé donc que son père en soi à l'origine est une possibilité. Mais, Allemagne oblige, Ludwig perd la guerre et se retrouve prisonnier de Xanadu. Voilà qui fourni donc les premiers éléments de réponse au « Mais au fait, qu'est-ce qu'on en a à foutre d'explorer Xanadu ? ».

Les motivations d'Ulrich, exposées dans le chapitre suivant, ne m'ont guère surprises. Le « destin » de Clara également, était à prévoir, mais ça n'en reste pas moins passionnant à lire. Le groupe des Kids n'a rien à voir question ambiance avec celui des LG et je trouve ça plutôt fascinant. C'est sûrement le point le plus intéressant de la fanfic, au-delà de la quête de Ludwig, qui par ailleurs ne progresse que lentement. La façon dont Odd se retrouve dans ce merdier, qui était difficile à concevoir quand on voyait son attitude au début du récit, est également parfaitement menée, à mille lieues de la façon grossière dont Yumi se rajoute dans la Genèse de Code Lyoko.
Davantage surpris que Clara décide subitement de revenir à l'Usine ceci dit. Bien sûr, on misera sur le fait que la venue d'Odd ait changé son point de vue. Mais quand même.


Citation:
Odd imagina un grand vortex noir s’élançant à l’assaut d’un ciel d’orage.


Hé, bien joué...

Citation:
« Jeanne, au secours. »


Ok, là tu as gagné mon respect éternel.

Sur ces doux mots, je ne peux que te souhaiter de finir ton récit, d'un très haut niveau, et qui par son originalité viendra, j'en suis sûr, compléter avec efficacité la liste des meilleurs textes de notre communauté ! Wink

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« Les incertitudes, je veux en faire des Icertitudes... »
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Sorrow MessagePosté le: Lun 02 Avr 2018 13:49   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kankrelat]


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Spoiler


Chapitre 9
Les limbes d'une amitié


Yumi et Ulrich n’eurent qu’à cligner des yeux pour se retrouver dans Xanadu. Tout autour d’eux, le ciel était noir, et le sol couvert de cendres. La lune était levée, ce qui les étonna : ils ne s’habitueraient jamais à ce cycle jour-nuit anarchique de Xanadu. A moins que l’astre céleste ne diffère en fonction de la zone, ce qui était largement possible.
Ils ne s’aventuraient que peu dans cette région de Xanadu, et pour cause, elle était assez peu hospitalière, et manquait de tours. Jérémie doutait fortement de retrouver son père dans cette zone, alors ils avaient fouillé un peu, mais sans plus.
Comme dit précédemment, le sol était couvert de cendres. Le relief, assez inégal, ne facilitait pas le déplacement, et un sommet volcanique se dressait vers le ciel, ses flancs veinés de rouge. Bien entendu, que serait un volcan sans ses coulées de lave ? On pouvait cependant saluer le réalisme scientifique de la programmation de Ludwig : les coulées de lave restaient un danger mineur tant qu’on ne s’en approchait pas. Au vu de leur vitesse réduite, il était impossible de les prendre en pleine figure.
La noirceur des environs n’était pas simplement due à la nuit. Les ombres de Xanadu, célèbres pour leur assiduité, rôdaient derrière chaque pierre, et fusaient à travers le ciel sans prendre garde à eux. Yumi désigna la tour visible sur un aplomb rocheux, vers le sommet du volcan. Les spectres s’étaient regroupés autour, formant un bouclier de protection des plus jaloux. On pouvait néanmoins en voir certains être siphonnés vers l’édifice, pour ne plus reparaître par la suite. Les voyageurs virtuels savaient où ils étaient envoyés : vers la Terre. Et c’était bien pour ça qu’ils étaient là.

— Jérémie, où est Odd ? interrogea Ulrich, qui s’attendait tout de même à ce qu’ils soient trois sur Xanadu, tout commentaire sur l’efficacité du blondinet mis à part.
— Je crois qu’il vient de s’évanouir dans les escaliers. Débrouillez-vous, je vais voir comment il va, répondit Jérémie, toujours aussi calme.
Ils l’entendirent quitter son poste. Yumi haussa les épaules :
— Eh bien on est tous seuls maintenant.
— T’as peur ? se moqua Ulrich.
— Tu veux rire ! C’est plus drôle comme ça.
Et sur ces bonnes paroles, elle commença à courir vers leur objectif, ses éventails en main. Ulrich fut à son niveau en un rien de temps. Il dégaina son sabre, mais ce dernier n’était pas encore chargé : il n’eut en main qu’une poignée sans lame. Cette dernière se déploierait après un certain temps sur Xanadu, mais en attendant, il devrait faire sans. Face à ce petit « défaut de conception », Ulrich s’amusait à dire qu’il fallait bien une faiblesse à son avatar.

Ce fut peut-être leur mise en mouvement qui alerta les volutes de fumée occupées à les survoler. En tout cas, Yumi les avait à l’œil, et perçut très vite le changement d’attitude. Alors elle fit voler son éventail qui trancha sèchement dans le tas. Difficile, dans la pénombre, de voir combien elle en avait eu, mais l’arme continua à décrire des boucles interminables, volant au-dessus du duo comme une étrange soucoupe volante. Ulrich avait déjà vu sa camarade user et abuser de sa télékinésie, et ne s’en étonnait même plus. Il fallait reconnaître qu’elle était terriblement efficace, là où lui était condamné à attendre le bon vouloir de son arme.
— Alors Flash, tu as une idée de par où on doit passer ? demanda-t-elle, constatant le terrain abrupt et assez peu hospitalier vers lequel ils se dirigeaient.
— Je pourrais arriver à monter la falaise à la verticale, mais mieux vaut qu’on reste groupés. Passons par la droite, suggéra Ulrich.
Ils obliquèrent en conséquence. Alors qu’ils abordaient un sentier, un rugissement fit trembler la montagne, et quelque chose les survola. Quelque chose de gros, dont les ailes déclenchaient des courants d’air considérables. Yumi poussa un juron sonore, et la chose choisit de se poser devant eux, gueule grande ouverte. Le sol trembla. Cette secousse avait moyen de s’être propagée jusque sur Terre…
C’était un dragon fait d’ombres, qui les considérait avec des yeux jaunâtres peu sympathiques.

Comme à son habitude, Yumi opta pour le lancer d’éventail en guise de réaction privilégiée. Ulrich resta en retrait, frustré de ne pas voir la lame de son arme se déployer. Il avait l’impression que ce temps de charge n’était pas toujours le même, mais sans bien cerner les facteurs qui jouaient là-dessus.
— C’est bon, Odd s’est réveillé, je vous l’envoie, annonça Jérémie. Il se passe quoi de votre côté ?
— Xanadu fait dans l’originalité, on affronte un dragon ! répondit Yumi avec une dose de sarcasme aisément perceptible qui fit pouffer l’opérateur.
— Jérémie, où en est la charge de mon sabre ? interrogea Ulrich, qui ne perdait pas le Nord.
— 60%.
Ce n’était pas ce qu’il aurait voulu entendre. Il se renfrogna, et chargea le dragon. Yumi, concentrée, faisait danser des éventails à travers sa chair, et il commençait à s’énerver. Il arqua le cou en arrière, la japonaise cria un avertissement, et Ulrich bondit sur le côté à l’aide de son pouvoir. Une gerbe de flammes s’écrasa là où il se tenait précédemment. La perspective de revenir roussie dans le scanner n’enchantait pas Yumi, qui recula pour prendre ses distances. La créature sembla de toute façon beaucoup plus absorbée par Ulrich qui courait partout autour d’elle à la façon d’un enfant turbulent.
La japonaise eut un sursaut quand Odd apparut brusquement à côté d’elle. Fraichement arrivé sur Xanadu, le blond prit un tiers de seconde pour réaliser ce qui se passait, regarda le dragon, et aurait certainement pâli si son avatar l’avait permis. Il s’agenouilla à côté de Yumi, la patte bien droite, et décocha une salve de flèches laser.
— Mieux vaut qu’on reste pas groupés, indiqua-t-elle en se décalant. Il crache des boules de feu.
— Ah, génial, grinça-t-il en retour.
Le monstre reporta son attention sur les déplaisants éventails de Yumi, qui continuaient à lui taillader la chair, comme dotés d’une vie propre. Il se cabra, en saisit un dans sa gueule, et le brisa dans une gerbe de pixels. La japonaise fit une drôle de tête, et sa seconde arme revint dans sa main.
— Ulrich, tiens-toi prêt, c’est pour bientôt, avertit Jérémie.
Mais Ulrich n’aurait peut-être pas l’occasion d’entailler le cuir d’ombre du dragon. Ce dernier prit son essor, décidé à gagner les cieux pour se mettre à l’abri. Sa gueule commença à s’illuminer. Quelqu’un cria de se mettre à couvert, et les rochers furent une protection salutaire contre la pluie ardente qui les cibla. La seule bonne nouvelle fut l’apparition de la lame numérique du sabre d’Ulrich.
— Génial, ça va vachement me servir maintenant qu’il vole, marmonna le samouraï.
— Fonce jusqu’à la tour, c’est ça le principal, répliqua Yumi. Tu peux détruire les ombres qui la gardent, on va continuer à distraire le dragon.
Comme pour ponctuer son propos, Odd passa la patte hors de son abri pour tirer quelques fléchettes, mais il n’était pas certain que cela inflige énormément de dégâts à la créature, loin de là.
—Ok. Bonne chance, répondit Ulrich, avant de foncer dans un arc lumineux vers leur objectif.

Son pouvoir était un atout clé dans beaucoup de situations. Pourquoi s’ennuyer à affronter les monstres quand on pouvait courir plus vite qu’eux et arriver à la tour sans se fatiguer ? Certes, c’était une technique moins glorieuse, mais Ulrich avait appris depuis longtemps que ce n’était pas le courage qui intéressait Jérémie. Davantage l’efficacité.
Il fendit les ombres d’un coup de sabre, passa le bouclier de la tour, et se retrouva à l’intérieur.
D’ordinaire, les tours étaient calmes. Souvent perfides dans la façon dont elles organisaient le chemin vers l’interface, et assez promptes à inspirer la peur, mais toujours dans une ambiance étouffante. Là, Ulrich voyait parfaitement les dalles rouges qui flottaient dans le vide et qui conduisaient à ce petit écran virtuel, de la même couleur. Des éclairs traversaient occasionnellement le gouffre noir, mais a priori, ils ne présentaient pas de danger pour Ulrich. En revanche, les plateformes supposées le guider jusqu’à l’interface tressautaient, comme parcourues de bugs, et les murs invisibles de la tour paraissaient trembler. Un bruit similaire à une sonnette d’alarme retentissait, mais n’apprenait rien du tout à Ulrich : la tour était instable, et il fallait corriger cela.

Il sauta d’une dalle à l’autre, vif comme le vent, et parvint sans encombre devant l’écran. C’était facile. Mais le plus compliqué venait maintenant. Ulrich prit une grande inspiration et posa la main sur l’interface.
« Connexion à la tour initialisée »
Les alentours se hérissèrent de ces câbles noirs si douloureux. Impassible, Ulrich se contenta de serrer les poings quand il se fichèrent profondément dans sa chair. Il émit malgré tout un grognement. Il pouvait sentir toutes les pointes métalliques de ses bourreaux, et une seule était déjà assez pour le dégoûter. Mais bon, pour sauver l’humanité, on pouvait concéder quelques sacrifices…
Il se prépara lentement mais sûrement à subir. Remuage des doigts, haussement d'épaules, tout plutôt que de penser à ce qui l'attendait réellement. Il ne savait pas encore quel était le menu du jour, mais il était certain que ça lui déplairait. Il eut le temps de compter jusqu'à sept. Et puis, la torture psychologique commença.

— L'échec peut faire du mal, physiquement parlant. J'espère que tu me crois, mon fils. Ça nous ronge autant qu'une lèpre sournoise et toi, tu ne réagis pas. Tu préfères nous laisser mourir à petit feu.
Ulrich fit volte-face, il se retourna si rapidement qu'il faillit en perdre son sabre. Il avait reconnu la voix. Et ça ne lui plaisait guère. La tour avait viré au gris acier, anthracite veiné d'un orange criard par petites touches, tandis qu'une silhouette se détachait lentement de la paroi. Ce corps, ce visage, Stern les connaissait bien. Puisque c'était sa mère qui se trouvait devant lui.

— Ce que j'envie, moi, c'est la nostalgique admiration qu'éprouvent les êtres heureux, ceux qui voient leurs enfants briller à l'école. Tu pourrais pas être méritant, pour une fois dans ta vie ? Un 16/20, même un 12 ou un 10 vu ton cas désespéré, crois-moi, cela vaut la peine de se mettre au travail chaque jour que Dieu fait.
— J'ai d'autres choses à faire de mes journées que de réviser.
— Servir de torche-cul à quelqu'un qui réussit tout ce qu'il entreprend, s'exclama ironiquement l'ombre qui avait pris la forme de Madame Stern, c'est clair que c'est comme ça que tu vas arriver à quelque chose dans la vie. Tu sais, le jour où tu as invité Jérémie à la maison... je me suis pris à rêver qu'il pourrait être mon fils. Un être brillant, mature et plus intelligent que tu ne le seras jamais. Lui au moins il a un avenir !
— Il n'y a pas que les neurones, je te promets que je trouverai un bon job ! Il y a tellement de possibilités aujourd'hui.
— N'essaie même pas. Tu pues la puberté Ulrich, tu ne jures que par les filles et le sport. Tu t'en moques de ton futur, ça se voit... mais il serait temps de penser à autre chose que ta misérable petite personne. Tu crois que c'est valorisant pour nous de montrer ton bulletin à tes grands-parents, à nos amis, ... à ton frère ?
— Je n'ai jamais eu de frère, protesta le guerrier tout en essayant d'esquiver la tristesse qui commençait vraiment à l'envahir, juste un fœtus qui est mort dans ton bas-ventre. Et ce n'est certainement pas de ma faute.

Il avait prononcé sa tirade avec force et conviction. La vision allait s'estomper, c'était certain. Il ferma donc les yeux, sentant les câbles s'agripper avec force à ses veines. Ça le répugnait. Il avait l'impression qu'une vingtaine d'aiguilles étaient fichées dans son corps, dérivant au gré de son sang et inoculant des substances cauchemardesques. Il s'efforçait tant bien que mal de garder son calme malgré la sensation désagréable mais un parfum qu'il ne connaissait que trop bien le força à écarter à nouveau les paupières. Devant lui, se trouvait une jeune fille qu'il aurait préféré oublier. Mais sa chevelure flamboyante, ses yeux noisette et son charme à toute épreuve ne le laissaient toujours pas de marbre, malheureusement pour lui. Sans un mot, elle se colla tendrement contre son buste, tentant sans doute de l'embrasser. Il la repoussa sans ménagement.

— C'est fini ces conneries, n’essaie même pas !
— Tu ne m’as pas toujours parlé comme ça mon gros loup, minauda la belle rousse. Alors comme ça tu te tapes une autre meuf ? Tu m'as bien vite oubliée, ce qui ne m'étonne pas tant que ça en fin de compte.
— Écoute Clara, je...

Il s'interrompit. Non, elle n'était pas là. Ce n'était qu'une illusion de plus. Mais il oublia bien vite cette pensée, cet avertissement interne... Car le doux poison pixélisé qui lui était injecté par Xanadu lui faisait perdre toute limite entre le rêve et la réalité, l'abstrait et le concret. Et là... il avait l'étrange impression que Clara était vraiment virtualisée. C'était possible après tout, plus que sa mère... même s'il savait, qu'au fond, les paroles de ces démons étaient très proches de la réalité.

— Je n'ai jamais voulu te remplacer. C'est toi qui est partie... moi, je ne voulais pas ça. Je t'assure que tu m'as manqué, beaucoup. Dans un premier temps, j'ai même essayé de te retrouver mais...
— Allons allons, ricana Loess en le toisant d’un regard empli de mépris, on sait très bien tous les deux que si tu avais vraiment voulu me revoir, tu aurais trouvé la bonne adresse. Odd, qui ne connaissait rien de moi, m'a dénichée en moins de deux. Ne me dis pas que tu l'estimes plus malin que toi.
— Je te jure que...
— Je n'en ai que faire de tes promesses. Un chien reste un chien, et c'est tout ce que tu es Stern. Un chien de talus qui cherche sans cesse le prochain terrier où il ira se réfugier. Sans Jérémie et Yumi, tu n'es rien. Juste un mec random de plus, misérablement insignifiant. Les types comme toi, c'est comme du papier peint finalement... Toujours là et pourtant invisibles. Tu te crois populaire dans ton petit bahut de merde mais tu n'as rien vu du monde extérieur. Tu te prends pour le king mais, dehors, tu n'es même pas respecté par ta propre famille. Vu ton assiduité "épatante" à l'étude, tu n'es pas près d'avoir ton diplôme. Tu te réfugies dans le foot et tu vas finir par te réveiller à trente, quarante ans... et qu'est-ce que tu auras accompli de ta vie ? Rien. Absolument rien.
— Parce que tu te crois mieux sale conne ? On t'a pris dans le groupe par pitié. Sans moi, tu pouvais encore crever sur le sol à chaque dévirtualisation.

Les artères de Clara battirent avec violence, des éclairs pétillaient de ses yeux, et elle se mit à mugir comme une bête féroce ; puis elle fit vingt bonds dans les airs, et s’écria en riant aux éclats :
— Bel imbécile ! valse gaiement ! Bel imbécile, ton règne touche à sa fin. Blondinet tu penses vaincre mais blondinet te vaincra.

Les menaces, c'était une véritable blessure de l'âme chez Ulrich. Il ne put garder son calme, comme il s'était pourtant promis de le faire. Saisissant alors Clara avec force, il voulut la précipiter du haut de la tour mais, dans son désespoir, la jeune fille planta ses griffes dans le rebord de la plate-forme. Malheureusement pour Ulrich, quelqu'un entendit les cris d’effroi de Clara. Au moment où la paroi de la tour se mit à se flouter, signe d'une arrivée imminente, un horrible pressentiment s’empara de Stern. Les cris de Clara augmentaient sans cesse... mais personne ne fit son apparition. Éperdu de rage et d’effroi, il écrasa de la pointe du pied les griffes acérées, pour qu’elle puisse enfin céder et chuter dans les abysses de la tour. Les cris de Clara devenaient de plus en plus faibles :
— Au secours ! Sauvez-moi... sauve-moi Odd !
Une seule de ses mains s'agrippait au rebord, elle allait lâcher.
— N'oublie pas ce qui est juste dans cette histoire Ulrich... et surtout, ne te trompe pas de blondinet.
En un ultime relent d'énergie, Loess éclata d'un rire malsain au possible avant d'agripper de sa patte libre la cheville de Stern. Elle tira un grand coup, s'ancrant à l'aide de ses griffes dans la chair du garçon pour le faire basculer dans le vide, mais d'un coup de sabre acéré et vif, le samouraï trancha la main de son adversaire. Surprise par cet imprévu et hurlant de douleur, Clara desserra la patte qui la maintenait toujours en équilibre et entame sa chute vers le puits sans fond. Ulrich vit distinctement son corps imploser, et une ombre sortit de l'avatar. Il soupira de soulagement. Clara était bien à Orléans... loin de Xanadu. Et c'était mieux comme ça. Ne voyant pas d'autre ennemi à l'horizon, il se reconnecta à l'interface qui clignotait d'un vert rassurant. Il avait réussi. Au moment où il posa sa main sur l'écran translucide pour régler définitivement le problème, il ne put s'empêcher de douter... est-ce que l'ombre avait voulu le prévenir ?

Yumi esquiva une énième boule de feu venue du ciel avec une acrobatie, pestant de ne pas arriver à se concentrer sur les trajectoires de ses éventails avec toutes ces attaques. Odd avait moins de problèmes, mais ses flèches laser atteignaient peu leur cible. Il remarqua du coin de l’œil que la tour commençait à briller. Intrigué, il ne put s’empêcher de tourner la tête, pour voir un immense flash blanc illuminer les environs, parti directement du bâtiment. Les ombres se dissipèrent par la force des choses, le dragon disparut dans un rugissement de souffrance, et le calme revint sur Xanadu. Odd avait entendu les cris, mais il les oublierait bien vite.


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La rematérialisation était beaucoup plus agréable quand c’était Jérémie qui l’occasionnait. Odd n’avait pas eu l’occasion de tester souvent, mais l’air frais en sortant du scanner fut tout ce qu’il sentit. Pas de toux, pas de fumée, pas de douleur insoutenable, pas de crachats sanguinolents. Il ne titubait même pas. Yumi semblait également en forme, mais Ulrich peinait à se relever. Elle alla l’aider, et Odd se demanda ce que ça lui avait infligé de lancer la surcharge d’énergie de la tour.
A sa grande surprise, le blondinet vit également son homologue terminer de monter les marches jusqu’à eux, un peu essoufflé. Qu’est-ce que Jérémie pouvait avoir à leur dire qui justifie le déplacement ?
— Beau boulot tout le monde.

Odd manqua de s’étrangler. Le chef de la bande était-il malade ? Non, il devait y avoir un « mais ». Il y avait toujours un « mais ».
— Cette attaque a été jugulée sans problème, et ce n’était pas évident, poursuivit Jérémie. Odd, tu t’es très bien débrouillé. Ulrich, félicitations pour l’activation de la tour. Yumi… oh, c’était parfait, comme d’habitude, fit-il avec un petit sourire.
Le petit cœur d’Odd se gonfla de fierté. Voilà qu’il était enfin mis au même plan que les autres ! Lui aussi avait droit à un compliment, lui aussi savait se débrouiller sur Xanadu ! Enfin il était reconnu !
— Je suis quand même un peu inquiet, avoua Jérémie. L’état de Xanadu ne s’améliore pas du tout, il est de plus en plus instable. Pourtant j’ai vérifié le Supercalculateur, il ne s’est rien passé d’inhabituel récemment…
Un poids supplémentaire s’ôta des épaules d’Odd. Les manipulations de Clara avaient fonctionné, et Jérémie n’y voyait que du feu. Malgré tout, ce constat sur l’état de Xanadu ne le réjouissait pas. Il n’osa pas suggérer d’éteindre le Supercalculateur, sachant parfaitement comment cette proposition pourrait être accueillie. Et puis il restait le sujet de ses visions à trancher, mais il préféra les garder pour lui, ayant une petite idée sur ce qu’il convenait d’en faire.
— Est-ce que ce ne serait pas une bonne idée de recruter du monde ? suggéra Ulrich. Si ça va si mal que ça…
Jérémie fit la moue.
— Je n’aime pas trop ébruiter le secret plus que nécessaire. Tu pensais à quelqu’un en particulier ? fit-il, avec un regard bleu perçant qui laissait penser qu’il savait déjà ce qu’Ulrich répondrait.
— Eh bien… vu le temps qu’elle passe avec moi maintenant, sans compter sa proximité avec Odd, je pense que ça va être difficile de garder Jeanne à l’écart du secret très longtemps. Autant se simplifier la vie.
Odd tiqua lourdement à la mention de sa meilleure amie. Il n’avait aucune envie qu’elle finisse mêlée à ça. Déjà, l’imaginer roulant des pelles à Ulrich le répugnait, alors la remettre entre les mains de Xanadu ?
— Jeanne ne nous aime pas, souligna Yumi. La dernière fois qu’on s’est parlés, elle a voulu frapper Jérémie. Je ne suis pas certaine qu’elle accepterait de garder le secret et de coopérer avec nous.
— C’est exact, fit Jérémie en remontant ses lunettes sur son nez. De plus, envoyer un novice sur Xanadu en ce moment serait très dangereux.
— Je suis d’accord avec Jérémie ! intervint spontanément Odd. Il pourrait lui arriver quelque chose.
— Bien vu Odd, ce serait délicat à justifier auprès des adultes, confirma Jérémie.

Odd faillit dire que ce n’était pas exactement la justification d’un incident auprès des adultes qui l’inquiétait. Mais il savait que Jérémie ne raisonnait pas toujours comme eux, et n’étala pas ses états d’âme. De toute façon, ce ne serait sans doute pas nécessaire : Yumi et Jérémie avaient l’ascendant dans le débat, et Ulrich se plierait à leur avis sans broncher. Autant ne pas s’exposer avec ses bons sentiments et rester sur la bonne impression qu’il avait faite.
— Apparemment, Odd s’est amélioré, insista Ulrich. On peut peut-être se permettre d’encadrer un nouveau novice. Après tout, lui a réussi à survivre.
Petit regard noir du blondinet.
— Xanadu n’était pas aussi instable que maintenant, maintint Jérémie. Vous ne le voyez peut-être pas encore sur le terrain, mais ça devient de plus en plus risqué.
Odd faillit suggérer de rappeler Clara, mais se retint in extremis. Le trio s’était montré plutôt clair quant à ce qu’il pensait d’elle, et Odd ne tenait pas à revivre la dernière fois où ils avaient discuté d’elle. Alors il garda le silence.
— Tu voudrais faire courir un risque pareil à ta copine, Ulrich ? insinua Odd, venimeux.
— Très bien Jérémie, comme tu voudras, capitula Ulrich, sans même faire attention à Odd.
— Bien, est-ce que nous avions autre chose dont nous devions discuter ? questionna Jérémie.
Le chef du groupe les balaya tous du regard un par un. Yumi eut un geste gracieux pour rajuster une mèche de son carré. Un silence s’installa, puis Jérémie conclut :
— Dans ce cas, je vous libère, il faut que je reste encore pour effectuer quelques tests.
— Je vais chercher mon sac et je viens te tenir compagnie, fit Yumi. Il faut que je fasse mes devoirs, et je pense que c’est mieux de t’avoir sous la main pour ça…
Ils échangèrent un sourire enfantin. Odd haussa les épaules et prit la direction de la sortie de la pièce. Ulrich commença à descendre avec lui, avant de se tourner pour lancer à Yumi :
— Tu veux que je te le ramène ?
— Ce serait très aimable à toi !

Ulrich disparut dans un courant d’air. Yumi et Jérémie descendirent à leur tour pour se diriger vers les écrans du Supercalculateur. Quand Odd eut quitté la salle depuis une minute, Jérémie reprit à voix basse :
— Alors ?
— Je suis allée voir Sissi. C’est bien elle qui a renseigné Odd, elle l’a confirmé. Mais la discussion a dégénéré, et mes pouvoirs se sont déclenchés accidentellement, et pas de la façon la plus discrète qui soit. Je suis désolée, ça risque de nous poser un problème à terme, fit-elle d’un air contrit.
— Ne t’en fais pas, sourit Jérémie, rassurant. Personne ne nous pose de problème.
Ulrich revint dans une bourrasque, le sac de Yumi sur l’épaule, et le tendit à sa propriétaire qui le remercia chaleureusement.
— J’ai raté quelque chose ? demanda-t-il.
— Il faut qu’on garde un œil sur Sissi, résuma Jérémie. Elle a vu une manifestation liée à Xanadu. Mais à mon avis, elle n’osera pas en parler, elle aurait trop peur d’être prise pour la folle du collège.
Yumi dut reconnaître que l’argument de Jérémie était très bien pensé. Elle ouvrit son sac pour sortir son cahier de mathématiques, et Ulrich s’éclipsa de nouveau, après un hochement de tête taciturne dont il avait le secret.


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Pour la première fois depuis un moment, Odd était rentré de l’usine plutôt serein, et même de bonne humeur. La situation semblait se dégager. Peut-être que si les autres continuaient sur cette voie, ils finiraient par l’écouter au sujet du Supercalculateur. Et sinon, il avait l’option Clara, dont il ignorait un peu où elle mènerait mais qui lui paraissait être un intéressant moyen d’agir. En tout cas, il avait beaucoup moins l’impression d’avoir les mains liées que précédemment.
Alors qu’il embarquait Kiwi dans son sac pour lui offrir sa promenade dans le parc, il se fit la réflexion que peut-être, Jeanne voudrait l’accompagner. En plus, ça la rassurerait sur son état, et elle poserait moins de questions…
Bon sang, voilà qu’il réfléchissait comme Jérémie.

Il envoya néanmoins un message à la jeune fille pour lui proposer de venir avec lui. Elle lui répondit deux minutes après avec force smileys et enthousiasme. Apparemment, elle avait été sensible à son changement d’humeur, et ça déteignait sur elle. A moins que ce ne soit son nouveau petit-ami… La pensée laissa un goût amer dans la bouche d’Odd.
Ils se retrouvèrent dans le parc, où elle lui retourna un sourire radieux et une bise amicale. Ils échangèrent quelques banalités en s’égarant parmi les arbres, le blondinet libéra son chien, puis ils s’installèrent contre un tronc. Jeanne s’extasia de la petite mésange sur l’arbre voisin, commença à sortir son carnet pour la dessiner, mais les aboiements de Kiwi la firent fuir avant que les esquisses de la jeune artiste ne puissent être concluantes. La scène tira un sourire à Odd, qui savourait à sa juste valeur ce moment de calme et de sérénité.

A un moment, Jeanne se leva pour aller jouer avec Kiwi, chose qu’elle devait sans doute moins pouvoir faire avec son iguane de compagnie. Odd les regarda, mais sans pour autant choisir de se lever pour aller avec eux. Il ne sut pas vraiment ce qui le retint, mais subitement, son humeur tourna comme un courant d’air capricieux qui lui amenait désormais un relent âcre et désagréable. Comment est-ce que Jérémie avait su pour son escapade à Orléans ?... Son regard coula lentement vers le portable de Jeanne, laissé là à côté de l’arbre.
« Non, c’est mal, ça ne se fait pas, arrête de douter. »
Il reporta son attention sur le duo si gai, à quelques mètres de lui à peine. Odd vit Jeanne féliciter Kiwi pour le retour d’un bâton, se retourner pour lui faire signe, un grand sourire aux lèvres. Ça ne pouvait pas être possible. Ils étaient tellement soudés, elle avait toujours été là quand ça n’allait pas pour lui.
Mais tout de même, personne ne savait à part elle.
Décidé à en avoir le cœur net pour arrêter de douter aussi stupidement, Odd saisit le portable de son amie, et tapa sa propre date de naissance sur le clavier pour le déverrouiller.
« Code incorrect »
Il haussa un sourcil intrigué, marqua une seconde d’arrêt. Elle l’avait changé. Sa méfiance monta encore d’un cran, et il essaya la date de naissance d’Ulrich.
Bingo.

Epluchant à une vitesse coupable le portable de Jeanne, il ne trouva que sa conversation avec Ulrich pour la relier au groupe. Promptement, il la remonta, retint une grimace devant les messages des deux adolescents amourachés, et mit enfin la main sur une très vieille conversation qui datait du jour de leur virée à Orléans.
« Là je suis dans le train avec Odd ! Orléans ça a l’air trop cool <3 »
La bonne humeur du blondinet se dispersa avec la rapidité d’un tas de feuilles dans la tempête. Bien entendu, ce fut le moment que choisit la situation pour s’envenimer.
— Eh ! Qu’est-ce que tu fais avec mon portable ?! s’indigna Jeanne, qui revenait vers lui avec Kiwi dans les bras.
— Je peux savoir pourquoi tu racontes tous nos moments ensemble à Ulrich ? rétorqua Odd.
Elle lui arracha l’appareil des mains, le fixant d’un regard meurtrier qu’il avait rarement vu chez elle. Et jamais pour lui.
— Oui je parle à Ulrich, je ne vois pas où est le problème ! Et tu m’avais dit que ça ne te dérangeait pas non plus que je sorte avec, alors quoi, t’as changé d’avis ?
— Tu fais ce que tu veux, mais lui raconter notre vie, je trouve pas ça cool ! répondit Odd, un ton plus haut. Surtout à lui !
— Ah oui ? Et qu’est-ce que tu lui reproches ? cracha Jeanne, qui commençait lentement mais sûrement à sortir de ses gonds.
Dans les bras de Jeanne, Kiwi plia les oreilles, dérangé par la montée des décibels, et lâcha un couinement plaintif.
— Tu vois Jérémie et Yumi ? C’est le même, exactement ! Si t’es pas d’accord avec lui il te tabasse et il t’écrabouille jusqu’à ce que tu le sois, il se croit au-dessus de tout le monde, toujours à se la péter ! Il suit les ordres de Belpois à la lettre comme un bon clébard, et ça le dérange pas une seconde !

Odd avait espéré que cette petite tirade aide Jeanne à se rendre compte de ce qui se passait. Bien entendu, ce ne fut pas le cas. Elle eut l’air de se calmer instantanément, il y eut quelques secondes de silence, le blondinet espéra, puis elle lâcha froidement :
— Je ne pensais pas que tu en arriverais là, Odd. C’est vraiment bas. Tu ne m’as jamais rien dit au sujet d’Ulrich auparavant, et maintenant que c’est mon mec et que je passe du temps avec lui, tu fais tout ce que tu peux pour essayer de m’en éloigner parce que tu es trop possessif. Je commence à comprendre pourquoi tu n’as pas d’autres amis.
Il s’attendait à tout, sauf à ce dernier coup de poignard en traître. Abasourdi, Odd fut incapable de dire quoi que ce soit. Elle poursuivit :
— Tu sais, je connais mieux Ulrich que toi. Il n’est pas celui que tu décris.
— T’es juste trop conne pour t’en rendre compte, parce qu’il est b…
La gifle vint interrompre la langue de serpent d’Odd. Jeanne se mordait la lèvre, au bord des larmes.
— Espèce de sous-merde, murmura-t-elle dans une vaine tentative de ne pas perdre le contrôle de sa voix. Je croyais que t’étais quelqu’un de bien. Quand je pense que je t’ai consolé à chaque fois que tu te faisais tabasser. Et toi, tout ce que tu trouves à faire pour me remercier, c’est fouiller mon portable et cracher sur mon copain en espérant que je le largue. Je suis pas ta chose, Odd. Tu sais, avant de dire qu’Ulrich est comme Jérémie et Yumi, je te conseille plutôt de te pencher sur ton propre cas. Tu leur ressembles incroyablement.
Elle reposa Kiwi, les yeux humides, et fit demi-tour, oubliant son carnet à dessin au pied de l’arbre. Odd fourra rageusement le chien dans son sac, ne prit pas la peine de récupérer le bien de Jeanne, et s’en alla de son côté, furieux.

Jeanne n’alla finalement pas très loin. Elle s’assit, en pleurs pour de bon, au pied d’un autre arbre, plus isolé, pour que personne ne la voie, pour que personne ne se moque. La seule personne à qui elle laissa un message ne tarda pas à se montrer. Après tout, Ulrich pouvait se déplacer aussi vite qu’il voulait…
La tête dans ses genoux, elle l’entendit avant de le voir. Quand elle sentit le contact chaud de sa main, son premier réflexe fut de se jeter dans ses bras et d’enfouir la tête contre son torse pour pleurer de tout son soûl. Patient, Ulrich attendit en lui caressant les cheveux qu’elle veuille bien lui dire ce qui se passait. Elle-même avait encore du mal à le concevoir, mais à un moment, le barrage céda et les mots sortirent tous à la fois de sa bouche.
— C’est Odd, sanglota-t-elle. Il a dit des choses tellement horribles…
Et elle lui raconta tout, en vrac, lui laissant le soin de retracer les évènements à partir de ces bribes. Il y parvint à peu près. Comme quoi, il avait fini par détacher complètement Jeanne de Odd… ce n’était pas le but, à la base, mais pourquoi pas. Jérémie aurait sûrement été ravi qu’elle ne s’intéresse plus aux problèmes du blondinet, mais malheureusement le problème avait juste été déplacé : Jeanne avait toujours un être cher impliqué dans la lutte sur Xanadu…


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De faibles rayons d'une lumière cramoisie se frayaient un chemin à travers les carreaux treillissés, et rendaient suffisamment distincts les principaux objets environnants ; les yeux de Yumi s'efforçaient en vain d'atteindre les angles lointains des prolongements du hall ou les enfoncements du plafond arrondi en voûte et sculpté. Elle ne savait pas ce qu'elle foutait ici. Ou plutôt, elle savait la raison qui l'avait poussée à venir mais l'idée la répugnait au plus profond d'elle-même. A pas feutrés, elle se dirigea vers le salon, encombré de meubles poussiéreux et jonché de détritus divers et de bouteilles d'alcool à moitié vides, la substance restante semblait peu engageante. Elle sentit un crissement sous son pied droit et vérifia aussitôt ce qui avait provoqué ce bruit sous sa semelle. Un cadre, dont elle venait de briser le peu de verre qui tenait encore à l'ossature de bois. Instinctivement, elle se pencha pour ramasser le souvenir épargné par les griffes du temps qui passe. Sur la photo, elle aperçut trois visages souriants. Le père, barbu et au visage froid peu expressif, tenait entre ses bras une petite fille qui riait aux éclats. A leurs côtés se tenait la plus femme que Yumi eut l'occasion de contempler. Une chevelure rare, un air enfantin flottant sur ses traits lisses et surtout des yeux d'une intensité époustouflante. En observant la petite famille, la jeune fille ne put s'empêcher de se demander ce qui avait poussé ce beau petit clan à... la poussière d'une vieille bâtisse. Les murs semblaient encore être teintés d'instants joyeux partagés en ces lieux malgré l'ambiance lugubre qui pesait dans la pièce, en particulier quand l'on dirigeait le regard vers le piano qui était propre à vous en donner des frissons. Contrairement à tout ce qu'elle avait pu constater jusqu'ici, l'instrument semblait presque comme neuf. Il avait, sans nul doute, été entretenu. Mais par qui ? Au fond d'elle, Yumi avait quand même sa petite idée...

Mais ce n'était pas la seule source d'angoisse chez la japonaise. Le son émis à l'étage ne la rassurait pas le moins du monde. Une petite mélodie, qui semblait tout droit sortir d'un film d'horreur, se répétait en boucle. Quelques notes, un clac sec mais bien audible, et puis retour au début de la chansonnette. Intriguée, Yumi se dirigea vers la cage d'escaliers. En montant les marches, une à une, elle ne put s'empêcher de constater la phrase gravée à la craie sur la paroi adjacente : La maladie, c'est ce qui brise le silence des organes. L'instant d'après, les mots semblaient s'être évaporés, aussi vite que la crasse chassée par un coup de loque. Sauf qu'elle n'avait pas touché à l'inscription. Ni elle, ni personne d'autre. Du moins... personne de concret.
Yumi se frotta les yeux avec vigueur et regarda à nouveau le mur à la peinture écaillée. Rien. Sans préambule, elle se demanda si elle était folle. Si tout ce qu'elle avait vécu, Xanadu et ses maudits spectres, ne pouvait être qu'un délire particulièrement complexe né au sein de son esprit maladif. Déjà en arrivant ici, tantôt au grand soleil, le long de l'eau trouble avant d'accéder au parc, des doutes étaient venus occulter sa raison, non point des doutes vagues comme elle avait eu jusqu’ici, mais des doutes précis, absolus.

Elle avait déjà vu des fous, elle qui avait fidèlement rendu visite à sa tante à « La maison verte » avant d'arriver en France. Certains psychiatres avaient diagnostiqué la sœur d'Akiko comme schizophrène, d'autres ne pouvaient statuer sur son sort. Une chose était sûre : elle ne pouvait vivre seule, même si elle ne représentait pas un danger pour les autres. Au fil des visites, Yumi en avait vu des patients, elle avait conversé avec eux lors des activités, pendant la pause des concerts que sa tante organisait fièrement à la résidence. C'était la chef d'orchestre. La lueur de raison qui devait guider le monde chaotique des clarinettes folles et des violons mal accordés. Dans ces moments, elle semblait presque guérie. Avant de retomber dans tous ses travers dès la dernière note.
A force de les côtoyer, Yumi avait pu constater qu'il y avait cette certaine catégorie de malades qui restaient intelligents, lucides, clairvoyants, même sur les aspects plus philosophiques, abstraits ou même amplement scientifiques de la vie quotidienne. Ils brillaient, ils paraissaient semblables à n'importe quel citoyen. Sauf sur un point. Ils parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain leur pensée, touchant l’écueil de leur folie s’y déchirait en pièces, s’éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu’on nomme « la démence ». Depuis la mort de sa tante quelques jours plus tôt – enterrement auquel était partie assister Akiko mais duquel les enfants Ishiyama étaient exclus –, Yumi remettait beaucoup de choses en question. Certains facteurs génétiques pouvaient-ils être responsables de cet enfer pseudo-virtuel qui n'existait peut-être que dans sa tête ?
Elle ne savait pas, elle ne savait plus.
Néanmoins, il fallait continuer. Vers la petite mélodie. Celle de la vérité ?

— Je n'irai pas plus loin si j'étais toi.

Yumi s'immobilisa. Cette voix, elle ne la connaissait que trop bien. C'était celle de l'occupante des lieux. Enfin, l'ancienne occupante, bien que la japonaise la soupçonnait de venir s'égarer ici quelques nuits avec son ordinateur.

— Je n'ai pas envie que tu puisses voir ma chambre. C'est privé. Et ce n'est pas pour ça que je t'ai invitée.
— Mais... et la mélodie ?
— Mon ancienne boîte à musique. Elle déconne de temps à autre.
— Elle fonctionne toujours ? s'étonna Yumi.
— Certaines choses sont éternelles, répliqua l'héritière légale de la sombre demeure. Sauf ma mère. Elle... elle a claqué bien trop vite.

Sans protester, Yumi descendit les marches, pour faire face à son interlocutrice. Cette dernière avait ouvert un volet, ce qui permettait aux deux adolescentes de s'examiner mutuellement avec méfiance.
Le front de la nouvelle arrivante était haut, très pâle, et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie et ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles actuellement d'un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Même avec sa nouvelle teinture étonnante, la maîtresse des lieux restait éblouissante.

— Je ne pensais pas que le blond t'irait si bien, fit remarquer Yumi... qui regretta presque aussitôt cette remarque.

Elisabeth Delmas eut un petit sourire amusé. Rictus qu'elle renforça de manière quelque peu artificielle, quitte à paraître méprisante. Il fallait qu'elle s'en tienne à son rôle de pimbêche superficielle. Encore quelque temps. Bientôt, la période Sissi ne serait plus qu'un mauvais souvenir...
— Ça ne pouvait que s'accorder avec mon grain de peau, répliqua la fille du proviseur. Mais nous ne sommes pas venues ici pour parler chignons, pas vrai ?
— Je ne peux pas croire que tu habitais ici... Tu ne m'en as jamais parlé.
— Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas à propos de moi Yumi. Et c'est sans doute mieux comme ça.
— Ne commence pas à jouer la fille mystérieuse, il n'y a rien de plus agaçant. Viens-en aux faits.
— Bien, ponctua Delmas en tendant une enveloppe. Ouvre. Tu ne tarderas pas à comprendre.

Sans plus attendre, la japonaise déchira l'encolure de papier et une série de clichés s'éparpilla sur le sol souillé. Il ne fallut pas longtemps à Yumi pour constater que l'entièreté de ces photographies représentait une seule et unique personne. Elisabeth Delmas. En maillot de bain, se baladant sur une allée du parc avec son sac en bandoulière, en tenue de pom-pom girl, à moitié nue dans sa chambre.... Le point commun entre tous ces moments capturés sur papier ? Sissi ne prenait la pose à aucun instant, contrairement à son habitude. Toutes ces petites scènes semblaient lui avoir été volées de son quotidien, sans qu'elle ne réalise qu'on la prenait en photo.

— Il y en a des pires dans la série des clichés de ma chambre... Quelqu'un a dû pirater la webcam de mon ordi. Et je sais précisément qui.

A cet instant, Yumi sut ce qui allait suivre. Delmas allait tenter de la convaincre que Jerem était un porc, qu'il fallait impérativement s'en éloigner, etc. Sauf que sa stupide manigance ne fonctionnerait pas.

— C'est ridicule ! scanda la meilleure amie de Belpois. Jérémie n'aurait jamais fait ça !
— Mais voyons Yumi... je ne l'accuse pas du tout. C'est Clara qui est derrière tout ça !

A la mention du nom de son ancienne sœur d'armes, Yumi blêmit quelque peu. Comment pouvait-elle... Cela ne pouvait pas être vrai. Non. Il y avait sûrement une autre explication.

— Tu veux dire que Clara s'amuserait à te mater à poil ? demanda Yumi avec une pointe de sarcasme pour dissimuler son trouble. Tu sais que c'est grave d'accuser les gens sans preuve...
— Et ça alors ? rétorqua Sissi en retournant l'enveloppe pour laisser apparaître une inscription à l'encre violette. C'est écrit texto « Pour toi ma pimprenelle », c'est le surnom que me donnait mon papy, qu'elle a entendu un jour qu'il me rendait visite à Kadic et depuis elle l'utilise pour se foutre de ma gueule.
— C'est un peu léger quand même fit remarquer Yumi. N'importe qui aurait pu utiliser ça pour t'induire en erreur.
— Mais je reconnais son écriture, sa façon de tracer les L ! Et il n'y a qu'elle pour utiliser de l'encre violette putain ! Regarde, tu vas identifier cette graphie toi aussi !

Les L à boucle ascendante... Cet élément troubla la japonaise. Serait-il possible que... Elle ne voulait pas y penser. Non. Clara n'oserait pas revenir ici après la catastrophe monumentale qu'avait été sa place au sein du groupe, et même, de l'établissement en général. Il devait y avoir une autre explication.

— Et c'est pas tout, affirma Sissi avec conviction en sortant un collier de sa poche. C'est le bijou qu'elle m'avait emprunté... et il se trouvait lui aussi dans l'enveloppe.
— Je dois avouer que ça devient flippant là. Mais, honnêtement, je ne comprends pas pourquoi tu me dis tout ça. Surtout après ce qui vient de se passer entre nous deux.
— C'est pourtant clair comme de l'eau de roche ! Elle est revenue pour se venger. Et elle ne partira pas d'ici tant qu'elle n'en aura pas terminé avec ceux qui l'ont poussée à son... accident.
— Ne parle pas de sujets que tu ne maîtrises pas, s'agaça Yumi. Tu ne sais rien sur cette cicatrice. Comme aucun élève à Kadic. C'est juste elle qui s'est montée la tête toute seule !
— Bref. Crois-moi ou pas. J'ai assez donné ici. Je me barre. T'as l'info, fais-en ce que tu veux. Mais si jamais tu la croises... promets-moi de faire souffrir cette garce.
— Mais... mais tu ne peux pas partir comme ça ?! Et nos projets ? Et la fac de lettres ? Et... et... notre amitié ? Je sais que j'ai pété les plombs ces derniers temps mais... tu sais à quel point je tiens à toi. Ne fais pas ça, ne pars pas... tu vas le regretter par la suite !
— Voyons Yumi... tu trouveras une autre fille avec laquelle tu t'amouracheras aussi vite. Les mois passant, j'ai fini par constater la manière dont tu me dévorais des yeux. Ça me fait mal de l'admettre mais... il y a mieux que moi tu sais.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, se braqua la japonaise. Tu vas beaucoup trop loin, je n'ai jamais...
— Tu ne pourras pas te mentir éternellement Yumi. Cette violence que tu contiens en toi, qui s'est déclenchée l'autre fois... ça va finir par te bouffer de l'intérieur. T'essaies de te le cacher mais je suis tombée sur ton journal intime tu sais. J'étais pourtant persuadée que tu en pinçais secrètement sur Jérémie, voire même sur Ulrich ! Mais non. Ça ne parlait que de moi. Tout le temps. Tu ne l'as pas écrit noir sur blanc mais à mes yeux c'est clair. Si je souris de cette façon, je vois dans tes pupilles une lueur qui n'y brille pas en temps normal. Je sais que dans ta culture... dans ta famille tout court, ça ne sera pas facile à accepter. Surtout que tu as paru "instable" à ce niveau assez tôt, mais tu es encore très jeune. Il faut que tu te fasses tes propres expériences pour comprendre ce qui te plaît vraiment. Mais cette phrase « Je ne me suis jamais sentie à ma place, ni dans mon corps et encore moins dans mon esprit » que tu avais écrite un jour de mai...
— Comment t'as pu lire tout ça ? rugit Yumi. C'est ma vie privée, privée t'entends ! J'espère que t'as pas été faire aller ta sale langue dans tout Kadic !
— Voyons... tu me connais mal. Si je l'avais voulu, des extraits des passages les plus croustillants seraient déjà en une des Echos. Mais j'ai compris ce que tu ressentais. Pas au niveau de l'attirance physique évidemment, mais ton passage sur l'inadéquation au monde, de l'écart entre ta personnalité et celle des autres... Ma vie de fille du proviseur ne m'a jamais convenue. Tu sais... je vivais ici avant. Je n'ai quitté ces lieux que pour cette maudite école. Kadic m'a tout volé. Ma maison, la relation avec mon père et, plus que tout, cela m'a coûté ma mère. Si papa n'avait pas été aussi obnubilé avec ce bahut de merde... elle serait encore là. Et peut-être que les choses auraient été différentes Yumi. Je n'aurais sûrement pas pleuré tous les soirs en pensant à ce passé révolu. Peut-être que je me serais autorisée à avoir de vrais amis, peut-être que je me serais permise d'aimer. Mais ça n'a pas été le cas. Et si je veux que ça change... il faut que je parte.
— Je... tu... tu ne peux pas partir maintenant. Mon attitude était déplorable. Je voudrais pouvoir me rattraper.
— Je sais. Tu as essayé bien fort de me haïr pour ne pas avoir à avouer une vérité qui blesserait tes proches. Mais ça n'a pas fonctionné. Du coup, nous sommes devenues amies. Mais ça ne t'a pas suffi n'est-ce pas ?
— Sissi je... c'est vrai qu'il m'est arrivé d'avoir des pensées impures mais ça va me passer. Je ne suis pas la personne que tu crois. Ça me gêne terriblement, je... je ne sais pas quoi dire.
— Alors tais-toi.

Et sur ces mots, elle l'embrassa. Et là, au contact de la petite langue humide, Yumi ressentit ce sentiment. Celui qui murmure à notre oreille un amour qui insuffle du sens à la vie, qui résiste aux lois naturelles de l'usure, qui nous épanouit et, surtout, qui ne connaît aucune limite. La japonaise pouvait encore sentir la veine de son cou palpiter tandis qu'Elisabeth s'écartait. Ce fut rapide, presque trop, mais Sissi devait partir. Elle n'avait que trop traîné.

— Mes affaires sont prêtes. Je prendrai un train, puis un autre... et encore un autre, celui qui m'emmènera au plus près de la frontière espagnole. Mon père n'en saura rien. Personne d'autre que toi d'ailleurs, tu dois me faire cette promesse.

Yumi était bien trop sous le choc pour réagir de manière adéquate. Ses yeux brillaient, oh oui ils brillaient. Ils paraissaient semblables à n'importe quel citoyen. Sauf sur un point. Ils parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain leur pensée, touchant l’écueil de leur folie s’y déchirait en pièces, s’éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu’on nomme « la démence ». Etait-elle démente ? Venait-elle vraiment de vivre ce moment de plaisir intense ? Et puis surtout, est-ce que la ravissante créature qui se trouvait devant elle n'était pas un spectre de plus ? Yumi eut soudain envie de lui passer une barre de fer à travers l'estomac pour le vérifier. Mais finalement, elle acquiesça de la tête. Oui, elle garderait le secret. Elle avait l'habitude après tout.

— Tu dois sûrement te demander pourquoi je me suis autorisée cette petite... incartade. Disons simplement que... j'étais curieuse moi aussi, sourit Sissi en lui adressant un petit clin d'œil. Je te souhaite de réussir brillamment dans tous les projets que tu entreprendras, Yumi. C'est tout le mal que tu mérites. Et ne t'inquiète pas, ton souvenir me donnera la force d'être une meilleure personne. Je compte bien prouver que je ne suis pas cette salope sans cœur que toute le monde dépeint, le monde me tend les bras !
— J’espère que tu reviendras... Ça me plairait de discuter autour d’un verre à l’occasion. Quand on sera totalement maîtresses de nos destins respectifs, qu’on aura vécu un peu plus… il sera encore temps de voir ce qu’il peut advenir de nous deux.

« nous deux », cela semblait si juste et si étrange à la fois. En rougissant quelque peu après un tel aveu, Yumi voulut se détourner mais Delmas caressa une dernière fois la joue de celle qui l’avait tant fait douter. Yumi n'aimait pas les adieux. Elle n'avait jamais su comment les gérer. Du coup... elle ne dit rien. Et en quelques clignements de paupières, la belle de Kadic avait disparu.
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*Odd Della Robbia* MessagePosté le: Mar 03 Avr 2018 12:40   Sujet du message: Répondre en citant  
[Kongre]


Inscrit le: 14 Sep 2008
Messages: 1316
Localisation: Sur le territoire Banquise entrain de faire de l'overboard
chapitre, interessant.
il se passe beaucoup de choses.
Donc finalement odd s'est un peu amélioré sur lyoko et a meme obtenu un compliment de jérémie.
Très interessante le mode d'activation des tours avec les cables dans la peau et l'intrusion mentale.
J'ai vraiment hate de voir aussi Odd en activer une, et les mémoires/flash qu'il va obtenir (j'espère que tu l'a planifié, et pour bientot).

Donc gros clash entre Odd et jeanne qui ne sont plus ami, c'était donc elle qui a prévenu ulrich à propos de la visite d'odd a clara et odd l'a mal prit.
Franchement Jeanne est une puta*n d'hypocrite, quand ulrich lui a dit de s'éloigner d'Odd, elle n'a pas trop réagit et a fait du gars appartenant au groupe qui tabasse odd son petit ami. Mais quand c'est le tour d'Odd de critiquer Ulrich (avec raison) elle gueule et défend son chère nouveau petit ami. Salope.

Et grande surprise, je ne m'attendais pas à ce que Yumi soit lesbienne et amoureuse de sissi et que sissi décide de fuir kadic pour l'espagne afin de ne pas fair face a clara.

Hate de voir la suite.

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Icer MessagePosté le: Dim 15 Avr 2018 17:48   Sujet du message: Répondre en citant  
Admnistr'Icer


Inscrit le: 17 Sep 2012
Messages: 2156
Localisation: Territoire banquise
Citation:
sache que cette phrase est la raison pour laquelle Jeanne s'appelle Jeanne.


Eh bien, tu y tenais !
Voilà une introduction toute trouvée. Un petit passage rapide, manquant de temps, je n'avais heureusement qu'un chapitre à lire, alors j'en profite.

Grosse séquence virtuelle ici. On sort l'artillerie lourde avec le dragon et les ombres qui se mettent à manifester un intérêt soudain pour les études de psychologie. On sent que la fin approche.


Citation:
Après tout, Ulrich pouvait se déplacer aussi vite qu’il voulait…


Oh, subtil, ta façon de révéler l'information, même si la façon dont Yumi est gérée avec la bagarre reste incomparable.

L'IRL n'est pas en reste, ça s'engueule, du drame, du saïxe, on va jusqu'au SissixYumi. Venant d'un mec comme toi, je sais pas pourquoi ça ne m'étonne pas tant que ça. Sûrement l'avatar de corbeau.

Je dois reconnaître que c'est l'attitude d'Odd qui a davantage surpris ici, il commence à accorder de la valeur à ce que dit Jérémie sur le fait qu'il a été bon (à ce stade j'aurais dit qu'il en avait rien à foutre mdr) mais joue quand même double jeu avec Clara. Il est moins malin concernant Jeanne ceci dit, à cet âge là, difficile de lutter quand arrive le dossier du nouveau mec.

Mais l'important, comme dirait *ODR*, c'est que la suite devrait être très... intéressante. Mr. Green

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