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 Auteur Message
Dede7 MessagePosté le: Jeu 16 Déc 2021 22:43   Sujet du message: Hell Angel Répondre en citant  
[Kongre]


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Suzanne Hertz était, comme à son habitude, enfermée dans son bureau, en train de corriger quelques copies. Il devait être dix-huit heures passées, à en juger par la lumière et l'agitation à l'extérieur, quand la porte s'ouvrit.

— Jérémie ! s'exclama-t-elle. Que fais-tu là, à cette heure-ci ? Tu as des problèmes sur la recherche de cellules ?

Elle vit du coin de l’œil le jeune garçon chercher du regard un espace libre pour s'asseoir, avant de finir par s'installer sur un tas de revues empilées près du bureau. Il semblait avoir plus de mal que d'habitude à trouver ses mots, si bien qu'elle eut le temps d'achever la correction d'un devoir entier avant qu'il ne prenne enfin la parole.

— Voilà, mademoiselle... euh... En réalité, j'aimerais avoir des informations sur le professeur de sciences qui enseignait à Kadic avant vous.

Elle marqua une pause, le stylo suspendu au-dessus de la copie par une vague appréhension.

— Un certain... Franz Hopper.

Le stylo fendit l'air et transperça la feuille, répandant l'encre écarlate tout autour. L'inquiétude était maintenant claire et fondée. Nommée, même. Cette question... Cette véritable incantation capable d'invoquer le plus apocalyptique des démons intérieurs de la pauvre femme, pourquoi fallait-il que ce garçon la connaisse ? Pourquoi fallait-il qu'il l'énonce ? En un instant, Suzanne se retrouvait au milieu d'un champ de bataille, où elle devait tout à la fois lutter pour se contenir et ne rien laisser paraître de son malaise à son inquisiteur et pour maintenir le sceau qu'elle avait mis tant de temps à forger autour des souvenirs de sa vie passée.

Par chance, aux effluves de terreurs noires qui s'échappaient de son oubli volontaire se mêlaient tout le reste, dont l'entraînement dont elle a bénéficié, et les exercices qu'elle avait si inlassablement répétés. Elle se convainquit aussitôt qu'elle pouvait surmonter cette épreuve, comme elle avait triomphé de toutes les autres. Qu'il ne s'agissait que d'une simple question, posée par un garçon insouciant des vérités qu'elle appelait, et involontaire dans sa terrible démarche.

Elle leva les yeux et les plongea dans ceux de Jérémie aussi profondément qu'elle le put. Si celui-ci avait pu ne pas remarquer son égarement et son choc dans l'intervalle, il ne pourrait manquer de constater le sérieux qu'elle accordait à l'affaire dont il venait l'entretenir.

— Pourquoi t'intéresse-t-il ? demanda-t-elle, en feignant l'indifférence.
— Oh, comme ça... répondit-il évasivement. C'est parce que dans la bibliothèque de l'école, j'ai trouvé un livre du professeur Hopper, une introduction aux principes quantiques...
— ...appliqués à l'informatique ! l'interrompit-elle.

Suzanne marqua une pause, le temps de reprendre un peu de contenance et de reconsidérer sa stratégie. Car au fond d'elle, elle bouillonnait. Tout se bousculait. Sa boîte de Pandore personnelle, sautant dans tous les sens, sentait son heure venir. Sa conscience rageait de ne pas avoir fait disparaître ce fichu livre des années auparavant, cet ouvrage sur l'infinie douleur qu'il représentait, ou peut-être était-ce celui sur le néant qu'elle espérait abattre sur son passé ? Vite, il fallait reprendre le contrôle.

— Oui, je connais ce texte. Mais il me semble un peu trop difficile pour un jeune de ton âge !

La réponse sèche suffirait peut-être à refréner les ambitions du jeune homme, pensait-elle. Ou alors, elle exciterait encore plus sa curiosité. Après tout, il s'agissait de Jérémie. Pouvait-il entendre dans son regard le cri de désespoir qui traversait son esprit ? Pourquoi fallait-il que ce soit cet enfant-là ? Si jeune, si frêle, si sage, si perspicace... Après tout, il en avait le potentiel. C'était probablement le pire adversaire, mais pouvait-il y en avoir un autre ?

Et puis... Et puis... Fallait-il que ce soit lui qui la trouve...

— Le professeur Hopper m'a intrigué. Je veux dire, il enseignait ici, dans notre école. Vous l'avez connu ?

Les craintes de Suzanne continuaient de s'avérer exactes. Le jeune homme revenait à la charge. Il n'était pas venu par hasard, il voulait savoir ! Pourquoi alors lui demander à elle ? Elle qui avait fait tant d'effort pour justement ne plus savoir, pour justement ne plus rien avoir à y voir ? Tandis que son esprit s'échauffait plus vite que ne devaient le permettre les lois de la thermodynamique qui lui étaient pourtant si chères, son corps pris le relais, de façon automatique, lui laissant un ultime répit.

— Oui, enfin non... de vue. J'ai commencé à enseigner à Kadic dès qu'il a quitté son poste.
— Mais alors, si je ne me trompe pas, même si vous n'enseigniez pas à cette époque, vous étiez quand même son assistante de laboratoire ? insistait Jérémie. Vous avez dû travailler ensemble au moins deux ans, non ?

La professeure était désormais presque en proie à la panique. Le sceau mental se rompait. Chaque mention de ce nom, de son nom, la brisait un peu plus. Elle tourna la tête, cherchant désespérément un échappatoire. Mais il était déjà trop tard. Elle se revoyait dans son bureau. Son véritable bureau. Et elle regardait la fenêtre. Mais il n'y avait plus d'extérieur. Il n'y avait plus rien.

Rien qu'un visage déchiré, qui hurlait dans un silence parfait.

— Jérémie ! s'emporta-t-elle. Tu es venu pour un interrogatoire ? Oui, en effet, il y a une dizaine d'années, j'étais assistante au laboratoire de chimie, mais le professeur Hopper ne s'intéressait pas trop à la matière. Je l'ai peut-être vu deux ou trois fois en tout et pour tout.
— Mais vous, vous savez pourquoi il est parti, mademoiselle ?

Cette dernière question raisonna comme un coup de massue sur le crâne de la pauvre Suzanne Hertz. Non, elle ne savait pas. Puisqu'elle avait fait l'impossible pour l'oublier. Pour bannir ce passé. Ce passé qui pourtant, resurgissait aujourd'hui. Car les souvenirs sont comme l'eau. Chacun d'entre eux semble anodin, et surgir de petites sources insignifiantes, mais le poids des milliers d'entre eux, tous plus lourds et pensants les uns que les autres, ne peuvent que déferler tel un déluge à travers le monde. Comme déferlaient les larmes sur ses joues, chacun du millier de jours qui suivirent sa honte.

La malle maudite frissonnait de plus en plus. Suzanne pouvait le voir distinctement. De plus en plus de glace émergeait de la malle. La température ne cessait de baisser, et le fleuve des souvenirs ne tenait plus enfermé dans la malle. Elle allait exploser.

— En 1994, il a quitté l'école et puis il a disparu…

Brutalement, elle se souvint. L’explosion.

Une pièce plongée dans une obscurité quasi totale dans lequel était enfermé son corps, transi d’un froid insoutenable. Son esprit peinait à refaire surface, ses sens à se reconnecter à la réalité.

Derrière la vitre, une vague lumière blafarde venait de loin, balayée régulièrement par des vagues rouges. Une sirène stridente devait certainement accompagner ce signal, mais Suzanne ne pouvait pas encore l’entendre. Elle ne retrouverait l’ouïe que bien plus tard.

Elle se redressa avec la plus grande peine, parvenant difficilement à se mettre à genoux au milieu de la pièce. La douleur, et surtout le froid lancinaient son corps entier. Son cerveau, dans son instinct de survivaliste désespéré, libéra tout ce qu’il lui restait d’adrénaline pour aider la laborantine à se mouvoir et reprendre en main la situation.

Elle se trouvait toujours au milieu du laboratoire. Il n’y avait personne au poste de sécurité, personne avec elle, personne sur l’intercom. Le système informatique semblait hors d’usage, tout comme l’électronique de l’infrastructure. Or, aucune chance de déverrouiller la porte du sas sécurisé sans un accès approprié au système de sécurité.

Suzanne balaya la pièce du regard. L’armoire de conservation, le matériel de prélèvement, le spectromètre, le microscope électronique… Elle cherchait désespérément une issue. Et si... et si…

Elle eut l’idée de faire du feu. Non seulement, cela pourrait assurer sa survie dans l’immédiat en la réchauffant, mais elle pourrait aussi utiliser la fumée pour déclencher le système anti-incendie. Elle se souvenait que ce système était câblé de façon indépendante, et devait probablement être encore fonctionnel. Elle fouilla les placards à la recherche du matériel nécessaire. Il serait simple, bien que dangereux, de lâcher un peu de césium dans un petit récipient d’eau pour déclencher une explosion, et donc une flamme. Et puisqu’elle pouvait respirer, il y avait de l’oxygène dans l’air, au lieu de l’habituel argon purifié. Il ne manquait seulement qu’un combustible approprié, puisqu’il n’y avait bien évidemment pas de bec Bunsen et encore moins d’arrivée de gaz dans ce laboratoire sécurisé.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à démonter les portes du placard en espérant qu’elles soient en bois, elle réalisa que son idée était vouée à l’échec. Certes, le système anti-incendie était probablement opérationnel… mais il n’y avait aucune chance qu’il la libère pour autant. Elle se trouvait toujours dans la pièce critique d’un laboratoire de quatrième classe. La circulation de l’atmosphère serait immédiatement bloquée, et tout ce qu’elle parviendrait à faire, ce serait s’intoxiquer et donc se tuer à petit feu – littéralement.

Elle repassa en revue une nouvelle fois le matériel disponible, et compris que sa seule chance était de retourner le système contre lui-même. Il y avait des bouteilles d’azote liquide cachées derrière l’armoire de confinement. Elles étaient là à titre de précaution, afin de pouvoir maintenir la basse température de l’armoire même en cas de panne. Il suffisait d’arracher cette bouteille, et d’en écouler le contenu sur et dans la porte pour la congeler, pour pouvoir ensuite la briser.

Cela semblait simple. Suzanne était elle-même complètement frigorifiée, sans qu’elle ne puisse affirmer si cela était dû à une température dans la pièce déjà proche de zéro voire pire, ou si son propre thermostat biologique était cassé au-delà du raisonnable.

Ne sachant combien de temps elle réussirait à se maintenir consciente, elle ne chercha pas d’artifice de confort pour mener son projet à bien. Elle poussa l’armoire, et saisit la bouteille d’azote à mains nues. Elle poussa un hurlement de douleur, si fort qu’elle crut s’en arracher la gorge. Elle traîna la bouteille sur le mètre infini qui la séparait de la porte, n’ayant plus la force de la soulever ne serait-ce qu’un instant. Une fois l’objectif à portée, elle voulut libérer le liquide, mais ses mains étaient déjà collées à la bouteille, l’humidité de sa peau ayant instantanément gelé au contact de la paroi métallique de celle-ci.

Elle était convaincue que si elle lâchait cette bouteille, jamais elle ne retrouverait la force de relever, ni la bouteille ni elle-même. Alors, dans un dernier instant de folie raisonnée, elle saisit la manivelle de ses propres dents, et ignorant une fois de plus la douleur d’un gel inhumain sur une chair qui ne pouvait être plus à vif, ouvrit la bouteille d’une torsion de la tête.

Le liquide jaillit sur la porte, qui se couvrit presque aussitôt d’une épaisse pellicule blanche. Suzanne bascula en arrière, tandis que la bouteille tomba lourdement au sol, arrachant avec elle une bonne partie de l’épiderme de ses paumes.

La température chutait à nouveau de moitié, et dans un effort surhumain qu’elle ne s’expliqua jamais, alors que la porte venait d’exploser sous le coup du gel, elle parvint à s’arracher de cette prison, rampant sur ses mains couvertes de sang jusqu’à l’issue de son pire cauchemar.

— Je suis désolée mais je n'en sais rien ! répondit-elle brutalement à Jérémie.

Elle jeta un regard à la vitre. Cette vitre, derrière laquelle se trouvait sa honte… Si jeune, si frêle, si sage, si perspicace…

Si belle…

Elle ignorait combien de temps avait pu passer. Quelques minutes, ou peut-être quelques heures ?

Brutalement, elle se souvint. La honte. Pire encore que la douleur.

Elles venaient de s’introduire dans le poste de sécurité du laboratoire. Elle et sa collègue. Une jeune fille, si prometteuse, et si belle – elle ne pouvait s’empêcher ces pensées fugaces. Jeunes et lumineuses laborantines, dans un vieil et obscur laboratoire.

Elle avait une mission. Une mission qui n’était pas dans l’ordre du jour expérimental. Ni dans aucun protocole ordinaire. Sa mission était de neutraliser une souche virale particulièrement dangereuse, créée artificiellement dans ce laboratoire, à des fins trop peu clairs pour être ignorées. Il lui fallait donc entrer dans la pièce sécurisée, localiser la souche, et la détruire, ainsi que toutes les données associées.

Mais on ne rentrait pas facilement dans un laboratoire de troisième classe. Tout comme on ne neutralisait pas un virus d’un claquement de doigt. Elle avait besoin d’aide. De son aide.

Elle était une brillante chimiste, promise à un grand avenir. Une fille formidable, pleine d’entrain et de joie de vivre. Une amie chère et précieuse.

Mais surtout, elle avait un accès libre au laboratoire.

Suzanne l’avait convaincue de l’aider. L’opération était simple. Elles entraient toutes les deux dans le poste de sécurité. Suzanne se faufilait à travers le sas de sécurité dans la pièce où étaient stockés les échantillons tandis que sa complice la guidait et en profitait pour détruire les données du système informatique, le temps de placer le bon échantillon dans la bonne machine et d’enclencher la bonne procédure.

Ce que seule Suzanne savait, c’est que sans l’autorisation adéquate, cette procédure ne pouvait être menée à bien sans provoquer un bouclage complet du complexe. Suzanne avait une porte de sortie. Une trappe secrète, dissimulée dans le sas de décontamination.

Mais elle… elle resterait derrière la vitre… Piégée…

Suzanne retournait ces événements dans sa tête. Derrière la vitre, elle aperçut la jeune fille aux cheveux roses. Elle se dit alors qu’il y aurait effectivement pu avoir pire adversaire que Jérémie.

— Et toi, au lieu de penser à la physique quantique, tu ferais mieux de te concentrer sur la biologie ! J'attends ton devoir sur les cellules pour demain, sans faute. Tu peux y aller !

C’était la dernière chose qu’elle lui avait dite. « Tu peux y aller ». Quand tout a dégénéré.

Les choses avaient pourtant bien commencé. Elle avait rapidement gagné la pièce sécurisée. Sa complice la guidait grâce à un talkie-walkie, contournant l’excellente isolation phonique du laboratoire. Elle lui indiquait les étapes à suivre, tout en les effaçant au fur et à mesure de l’ordinateur. Retrouver le matériel. Ouvrir l’armorie de conservation. Identifier la bonne éprouvette. La sortir et la placer précautionneusement sur la paillasse. L’ouvrir, et y verser un agent neuro-bloquant. Placer le tout dans une centrifugeuse…

Les choses semblaient simples. Pourtant, à un moment, elles ont dégénéré. Suzanne commençait à se sentir mal, et à avoir des difficultés à respirer. La douleur l’envahissait petit à petit. Derrière la vitre, la pauvre laborantine était effrayée. Suzanne était terrifiée elle aussi – avait-elle commis une erreur ? Ouvert le mauvais flacon, mélangé le mauvais produit ? Avait-elle libéré par mégarde une fièvre fulgurante, ou un de ces gaz de combats comme le sarin ?

Mais encore plus pour son amie. L’avait-elle piégée ? L’avait-elle contrainte à se rendre complice de sa propre fatalité ?

Celle-ci avait encore l’espoir de sauver la situation. Elle hurlait dans la radio, demandant à Suzanne de confirmer quelle fiole elle avait manipulée. Mais Suzanne ne pouvait déjà plus parler. Sa gorge n’était déjà plus qu’un brasier aride et stérile. Voyant que son état s’aggravait rapidement, son amie lui suggéra de glisser l’éprouvette refermée dans la trappe d’évacuation. Il s’agissait d’une petite trappe pour faire glisser des objets entre la pièce sécurisée du laboratoire et son poste de sécurité sans passer par le sas, qui était utilisable lorsque les protocoles de confinement les moins restrictifs étaient employés.

Suzanne tenta de s’approcher de la vitre, mais ses forces l’abandonnaient déjà. Elle tomba à genoux. Elle se disait que ce laboratoire serait son tombeau. Que son trépas, par quelque gaz empoisonné que ce soit, ne pouvait être que sa juste punition pour avoir voulu trahir son amie.

Son amie qui était là, derrière la vitre. Son amie qui serait l’objet de son dernier regard, ce qui la réconfortait. Elle commençait à sombrer…

Mais non ! Non ! Elle ne pouvait pas se contenter de mourir, sa choyée à son chevet. Elle ne pouvait se permettre un tel confort coupable, car elle était suffisamment bonne pour rester avec elle dans ses derniers instants, suffisamment bonne pour adoucir ses derniers instants… Quitte à se faire prendre et ruiner sa propre vie. Et puis, qui serait-elle, si elle trouvait du réconfort à infliger un si macabre spectacle à cette jeune enfant qui ne voulait qu’aider ?

Non. Suzanne ne pouvait se permettre cela. Elle rassembla ses forces, et avança jusqu’à la vitre. Derrière, elle se démenait pour trouver un moyen de lui sauver la vie. Elle lui demandait sans cesse de glisser l’éprouvette dans la trappe. Mais Suzanne savait que si elle faisait ça, en plus de risquer de commettre une seconde erreur mortelle, elle allait seulement condamner son amie à rester vainement chercher quel antidote inexistant ne pourrait pas la sauver, avant que les gardes arrivent et l’arrête. Non. Alors, pour lui faire comprendre de partir, elle glissa son talkie-walkie dans la trappe, poussa celle-ci, et enfin la verrouilla.

La jeune laborantine, découvrant la radio et comprenant qu’il signifiait l’abandon de Suzanne, hurlait de plus belle, frappant de toutes ses forces contre la vitre. Mais il n’y avait rien à y faire. Elle ne pouvait que pleurer, tandis que déjà Suzanne était prise de convulsions, et bientôt de vomissements.

Alors que le mal s’emparait de son corps, chassant petit à petit son énergie vitale, elle ne put qu’articuler encore une fois ces derniers mots :

— Tu peux y aller.
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Silius Italicus MessagePosté le: Ven 17 Déc 2021 21:53   Sujet du message: Répondre en citant  
[Krabe]


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— Mesdames et Messieurs ! Et tout les autres qui ne seraient compris dans ces ensembles ! Bienvenus à notre grande finale du concours Kadiko !
— C’est quoi ce nom ? objecta William
— Oui, c’est tout pourri comme nom ! renchérit Tamiya.
— Allons, allons, participants non-volontaires, ce n’est pas votre maître et serviteur qui a choisi ! Il faudra porter vos plaintes auprès du narrateur. Ce que vous pourrez faire après notre jeu ! Si vous survivez cela dit.
— Comment ça si on survit ?
— Et d’abord, qu’est-ce qu’on fait là ? demanda Tamiya. Et… euh… on est où d’ailleurs ?
— Ah la la, mes amis ! quel suspense ! Que de questions. Eh bien Kadiko, notre jeu est un condensé de Kadic et de Lyo…
— Mais on s’en fout de ça !
— C’est vrai ! Et vous êtes qui d’ailleurs ?
— Oh ? C’est vrai, je ne me suis pas présenté. Mais il est inutile que je me présente. Nous avons d’autres choses à faire. PREMIÈRE QUESTION ! Quel est le style musical et dansant préféré de Jim !
— Hein ?
— mais on n’en a rien à faire !
— Ta ta ta. Répondez à la question, sinon vous serez disqualifié de nos écrits à tout jamais !
— Et alors ?
— C’est vrai ça, relança William, qu’est-ce qu’on en a à faire ? Y’en a marre de vos histoires ! Et… d’ailleurs ? Vous qui ?
— Eh bien, eh bien, cher public, voyez donc le résultat surprenant de cette première question ! Nos deux joueurs, partis de zéro il y a une minute à peine sont maintenant à -10 points ! A ce rythme, ils risquent gros.
— Mais on a pas demandé à jouer, nous, protesta Tamiya.
— Tut tut tut, mauvaise réponse. Vous êtes volontaire. C’est ce qu’il m’a dit.
— Il ? Qui ça « il » ? On ne m’a jamais rien demandé, moi, répliqua William.
— Euh, si, je t’ai demandé si tu voulais sortir avec moi hier soir, intervint Tamiya.
— ‘Fin, cela n’a aucun rapport avec ce jeu !
— Ma foi tout cela est charmant, est c’est bel et bien dans l’objectif du jeu et de ses volontés que vous sortiez ensemble, mais, il faudra attendre un peu vous voyez. Ce genre de chose doit se faire à la fin ! Nous n’en sommes qu’à la première question !

— Mais peut-être, cher lecteur (ou lectrice, ou lecteurice — essayons de considérer presque tout le monde, non?), faudrait-il planter le décor, reprit le présentateur.
— Mais, à qui vous parlez là, intervint Tamiya, la salle est vide !
— Silence, je disais donc, il serait temps de faire les présentations. Après tout, qui ne goûte un vaste et long monologue de méchant, sans période en plus. Il a décidé que je ne pourrais m’exprimer ainsi. Quelle tristesse !
» Mais je m’égare. Hem, donc, à ma droite, notcre parfait catherinette ! TAMIYAAAA ! DIOOOOOP ! Dis bonjour à notre enthousiaste public de lecteur, tamiya !
» À ma gauche, le grand, l’illustre, le suprême et puissant, le maître des choses sombres, l’ombre dans la nuit, celui qui marche sur les filles ! WILLIAAAAAM ! DUNBAAAAAR ! Dont est héroïque l’histoire, la célèbre Williamée ! Ah, non, c’est vrai, elle n’est pas encore été écrite. Mais, dis-moi, William, pourquoi n’as-tu pas encore de biographie ? Tu as certes une notice biographique, et même une page sur CL.fr, mais bon, c’est encore un peu faible, jeune homme ! Vu les groupies, les partisans, les fanatiques de ta cause ? N’as-tu rien à nous confier, que penses-tu de ce grave manque dans ta vie ? Rédigerais-tu tes mémoires toi-même ?
— Heu… C’est que… heu… Vous ne deviez pas planter le décors pour Lui ?
— Hoo ! Qu’il est décevant, cela manque de hargne ! De panache ! De sombritude dans cette réplique ! Où est le vrai William ? Dites, en coulisse ? Vous êtes sûr que c’est le bon ? Vous m’avez pas pris la réplique, quand même ? On irait pas loin avec elle.
» Encore que… Hmm, je vois des idées de scénarios sans égal et sans réplique ! On pourrait…
— Mais ça suffit le délire là, on est où ? Vous êtes qui
— Ah ça, Tamiya, c’est une question à laquelle je considérais encore de répondre. Ses instructions ne sont pas encore très claires.
» Bref, il fallait planter le décors. Je suis Del Jim Da Capo ! Seul, unique et illustre présentateur du meilleur quizz de tout les temps : Kadiko ! Profitez-en bien, mesdames et messieurs, et vous tous, car ce sera aussi le seul épisode ! Eh oui, pas de saison 2, Car un sera le nombre d’épisodes que nous compterons ! Et nul autre. Le zéro est bien entendu à exclure, et ne comptez pas sur une saison 2. Quant au 4, il est exclu.
— Mais il vous manque le trois là.
— Eh bien, vous n’y comptez pas non plus : ni avant le quatre, ni après le deux qui de toute façon ne doit pas être compté. Mais, j’y pense, William, vous êtiez présent lors de notre seule et unique première saison (jamais reconduite, quelle tristesse).
— Bien sûr ! Je suis là ici et maintenant, non, dans le seul épisode de votre jeu bizarre !

DING ! DING ! DING !

— Mais, mais, mais c’est extraordinaire ! C’est une bonne réponse ! Il vient de donner la bonne réponse à la question ! Ah là là, mes amis ! Quelle suspense ! Gagnera-t-il ? Ou repartira-t-il seul ? Mais, je m’avance beaucoup, il n’est pas encore sorti d’affaire, loin de là. Trois points ! Cela le fait passer à un score de de -7 points !
» Tamiya ! N’es-tu pas déçue ? Une fois de plus, tu n’as pas pu marquer de points ! Comment le prends-tu ? Comment te sens-tu ? N’as-tu pas peur ?
— Vous êtes cinglés ! Tous ! William, si c’est pour te foutre de moi parce que je t’ai demandé de…

BIIIIIIPPP !

— Ah la la ! Chers téléspectateurs ! Toutes mes excuses pour cette interruption. Mais il est décidemment des choses, et surtout des mots que nous ne pouvons laisser atteindre vos douces et innocentes oreilles, fragiles qu’elles sont comme du cristal, comme du verre à bouteille ! Déjà, je les voyais commencer à rougir, à donner d’intéressantes nuances pourpres et violettes !.
» Mais revenons au principal ! Notre grand jeu ! Le score est maintenant de -7 à -10 en faveur de William. Mais peut-être que Tamiya saura remonter la pente avec notre prochaine question ? Surtout, restez bien avec nous pour la suite ! Car la roue tourne et le temps nous manque !
» Donc, William, Tamiya, chers amis, chers partenaires, et peut-être plus ! Voici la TROISIÈME QUESTION : Combien de territoire y-a-t-il sur Lyokô ?
» Réponse A: 2
» Réponse B: 4
» Réponse C: 5
»Réponse D: ça dépend de la saison !

— Tout le monde sait qu’il y a 5 territoires, répondit, goguenard, William
— Alors… heu… j’en sais rien : Réponse D, répliqua Tamiya en appuyant frénétiquement sur le buzzer.
— Et la bonne réponse est… D: Cela dépend de la saison ! Victoire et points pour Tamiya ! Faites-lui tous une brillante standing ovation ! Ah, les larmes m’en viennent aux yeux ! C’est un si bel exemple de réussite ! De montée sociale, d’inclusion dans notre jeu universel !
» 2 points sont gagnés par cette rapide et efficace réponse: Voil à donc Tamiya à -8. Toujours derrière William, mais la chance tournera, soyez-en sûr ! Bientôt, elle ne verra plus son dos, il verra son derrière !
» Enfin, où en…
— C’est scandaleux ! Sa réponse ne vaut rien ! Elle ne sait même pas de quoi elle parle ! Et vous avez dit que nous étions en saison 1 !
— Ah, j’ai dit ça ? Vous avez trop mal compris très cher. Le jeu n’a qu’une saison, mais votre univers ! Et puis, Il fait les règles, s’Il veut changer…
— Mais c’est injuste !
— Oh, William, accepte un peu d’avoir perdu. Tu ne peux pas toujours tout gagner, tu sais ?
— Ce n’est pas parce que tu as eu de la chance une fois que tu en aura une autre ! Je compte bien gagner, moi !
— oh ! Tu as quelque chose à prouver ? Tu veux dire que les fois précédentes, ce n’était pas de ton fait, insinua Tamiya, parfois un peu perfide. Je te pensais plus grand et meilleur que ça.
— Toi tu…
— Allons, allons, mesdames et messieurs les candidats. Inutile de vous battre. Il y aura des moments après pour cela, je vous l’assure. Et un lieu adapté. Nous pourrons plier notre arène à vos désirs. Enfin, si cela concorde avec Ses plans et désirs.
— Mais c’est qui Lui à la fin ? rouspéta Tamiya.
— Allons, allons, nous n’avons pas le temps pour ça. C’est presque l’heure de la prochaine question ! Mais, où en étais-je avant votre grossière intervention. Ah oui ! Planter le lecteur. Heu, le décor.
» Donc, lecteur, toit qui est planté ici. Oui, oui, là, dans un des fauteuils qui forme le pourtour de cette arène. Hmm ? Comment ça on se croirait dans TPMP ? Oui, bien, vous le demanderez à l’équipe. Visiblement ils n’ont jamais vu d’autre plateau de leur vie. Donc, vous êtes là, dans un de ses fauteuils inconfortables. Heureusement, vous ne payez rien pour participer en regardant ! Rien, si ce n’est votre matériel informatique, l’électricité, la TVA sur l’électricité, la retraite des gars du gaz, et la TVA sur la retraite des gars du gaz, plus quelques autres bricoles additionnelles ! Que voulez-vous ! Vivre est coûteux faut croire ! Mais vous voici, pour une nuit de folie ! Et devant vous, les deux démons qui vont nous emmener à minuit ! La cigarette et le dernier verre !
» Voilà donc la question pour le public ! Votez, n’hésitez pas c’est là haut, c’est gratuit, le prix est offert par la Team Racket, notre célèbre organisation d’hébergements des nécessiteux ! C’est son président, l’estimé conducteur des glaces, qui vous révélera la réponse !
» Mais, je m’égare ! La réponse… heu… la question ? Dis-donc, Toi ! Je commence à faire beaucoup d’erreurs ! Ressaisis-toi ! Donc, la question : Nous avons nos deux démons en face de nous, ils vont nous emmener au début de la nuit. Lequel est la cigarette ? Lequel est le dernier verre ? Attention, vous devez répondre avant que plus rien ne bouge !
— Mais, c’est n’importe quoi ! Protesta Tamiya.
— Comme d’hab, quoi ? Tu crois que ma vie est mieux que n’importe quoi ? Et puis, pourquoi vous m’impliquez encore là-dedans ? Cela vous plaît de jouer avec un cadavre ? Tamiya, je comprends, personne la connaît, personne la traite. Mais moi, j’ai déjà eu un sosie ! La preuve que je suis bien célèbre.
— allons, allons, mon petit William. Tu n’y peux rien. Il l’a voulu. Donc tu es des nôtre, comme Tamiya.
— Mais j’en ai rien à faire.
— Ta Ta Ta, je ne suis pas la personne recevant les plaintes. On est pas le tribunal ou la mutuelle ici ! C’est un jeu ! Le grand ! Le Seul ! L’unique ! Kadiko ! Et c’est le moment de…
»… la question suivante ! Ouvrez grand vos esgourdes ! Que signifie Lyokô ?
» Réponse A  : Pourquoi cette question ?
» Réponse B: Depuis quand cela signifie quelque chose ?
» Réponse C: Tous les malheurs du monde.
» Réponse D : Lyoko, mais dans une autre langue.
» À vos marques ! Prêt ! Buzzer !
— MAIS, dans un bel unissons, Tamiya et William répondirent, ON EN A RIEN À FAIRE  !
— ET ? Mais oui, Mais oui? C’est exact ! En fait, on en a rien à faire ! Il paraît bien que quelque part il est écrit que cela voudrait dire quelque chose dans une obscure langue étrangère que personne dans notre cast principal ne parle. Mais la vérité, c’est qu’on en a rien à faire. + 5 points pour tout le monde !
— Mais, vos quatre réponses possibles, là ? C’était du pipeau, il y en avait aucune de juste ? S’insurgea Tamiya ?
— Et puis, Yumi elle est dans le cast principal, non ? Contrairement à moi, et elle parle japonais, renchérit William, or Lyo…
— Oui, oui, excellentes questions. Mais vous avez marqué des points ! Réjouissez-vous ! Et voyez, déjà dans votre opposition à moi, vous vous rapprochez ! N’est-ce pas là la naissance d’un magnifique ship ? Que c’est excitant, n’est-ce pas cher public ?





— eh, le présentateur, je crois que ton public ne réagit pas… Suis-je bête, c’est parce qu’il n’y en a pas. Enfin, à part trois pelés dans un coin là-bas, à côté de la cave.
— Allons, il ne faut pas dire ça. Vous allez Lui passer l’envie de continuer, et alors…
— On en aura fini avec ce jeu pourri aux règles absurdes ! S’exclama Tamiya.
— Si seulement, ma chère, si seulement… je crois plutôt que vous resteriez à jamais figé. Ne voulez-vous pas voir l’aboutissement de votre histoire ?
— Je l’écris moi-même.
— Seulement avec ce qu’Il fait. Sinon, il n’y a que… eh bien… comme de la poussière numérique…
— pas très convaincant votre excuse là, objecta William. Si on arrêtait les frais, là  !
— Ah, mais non, mais non. Il vient de rebondir. C’est le temps de… La quatrième question !
» Comment initier la synthétisation d'une sphère logique stable dans le flux de données issus de l'interconnexion globale de plus haut niveau en faisant usage d'une source d'activité neutre autonome, à supposer que les ressources nécessaires à cette activité sont présentes en quantités requises et que le confinement de cette activité est correctement assuré ?
» Réponse A : Faire appel à un ingénieur diplômé en physique nucléaire appliquée
» Réponse B : Faire appel à un ingénieur diplômé en architecture informatique sécuritaire et réseau (de préférence de septième génération).
» Réponse C : Craquer l'enveloppe, lire les instructions, confirmer le code de sécurité, débrayer la commande principale, enclencher le circuit exclusif à usage unique, et actionner les trois clés de sécurité simultanément.
» Réponse D: Pousser un levier.

— Bon, alors, on commence à le connaître vos jeux pourris. C’est aucune de ces quatre réponse.
— Je suis d’accord, soupira Tamiya. Moi, je dis qu’il faut… faire appel un quelqu’un de fort ! Jérémie ! La réponse c’est Jérémie Belpois !
DONG !
— Hélas, Tamiya, c’est un échec. Jérémie Belpois n’est pas en mesure de faire ce dont il est question !
— Mhh, moi, pour répondre, intervint William, je vais faire appel à un ami !
— Ah… euh… C’est vrai. Vous en avez le droit ! Tout à fait ! Voyez cher public ! Il est intelligent et réfléchi ! Il fait appel à un ami ! Heu… à qui d’ailleurs ?
— au Narrateur !
— Mais… mais… mais… enfin, vous ne pouvez pas. Il est ailleurs là. En Italie… Et puis on ne peut pas…
— Mais si, mais si, ce sera un narrator ex machina !
— C’est que… Je ne sais pas comment l’appeler…
— Ben, en prenant le téléphone qui vient d’apparaître à côté de vous !
— Il n’était pas là il y a cinq minutes !
— Il vient de le mettre.
— Bon… d’accord. Je vais…

DRING ! DRING !

— Je crois que c’est pour vous, monsieur le présentateur, énonça sarcastiquement William.
Del Jim Da Cap se saisit avec anxiété du combiné.
— Je… heu… bien, madame. D’accord… Madame… Ce sera fait Madame…
Il raccrocha et se retourna :
— Eh Bien ! Nous avons une bonne réponse ! William ! Plus vingt points !
— Mais, c’est quoi la réponse alors, demanda Tamiya.
— Ah ça… je ne sais pas, répondit Del Jim. Mais quand même, le narrateur ne pouvait pas perdre dans son propre récit, non ?
— Ce n’est pas juste !
— oh, tais-toi Tamiya, avant qu’Il décide de changer plus de choses encore.
— Tu veux dire qu’il pourrait faire que je sorte avec toi ?
— Tu voudrais ? Tu es trop jeune pour moi.
— Il n’a qu’à me vieillir. Ou te rajeunir… Problème réglé…
— Vu comme ça… Qu’est-ce qu’on fait encore là, Del Jim ? Je croyais que le but, c’était qu’on sorte ensemble Tamiya et moi ?
— Ben… c’est que heu… L’ordre… les conventions… les tropes !
— On s’en fiche, nous ! On s’aime. Enfin, on s’aimera s’il l’écrit ! Donc, il prend sa plume… enfin pose ses mains sur son clavier orthogonal et l’écrit, et le tour est joué. Ship fait, fin de partie, fin de jeu !
— Mais heu… c’est pas drôle… réaliste… enfin, pas logique quoi !
— Parce que le reste l’est là ! Au diable, on s’en fiche. Il le dit, et c’est fait. Tu es d’accord Tamiya ?
— Oui, et puis on arrêtera ce jeu idiot. Je t’ai déjà demandé à sortir avec moi. Comme Milly qui est sortie avec Ulrich. Donc, il l’écrit, on le fait, et pouf ! On est heureux avec beaucoup d…
— Ne dis rien que tu pourrais regretter là, bon, Del Jim, ça vient ce grand amour…
— Mais, c’est pas instantanée, il faut des pages et des pages…
— Maintenant ! Vous êtes à cours d’excuses idiotes là. Vous avez voulu le faire, alors vous le faite !
— C’est que…
— ACCORDÉ !

Et c’est ainsi que William et Tamiya s’aimèrent passionnément, aussi longtemps que dura leur texte. C’est à dire pas plus de quelques lignes encore.

Ou jusqu’à ce que le sort du narrateur les désigne pour figurer dans un texte horrifiant.

Mais ceci est une autre histoire, qui ne concerna pas Kadiko !

Ils vécurent heureux dans l’harmonie du ship joyeux, réussi… et peut-être un peu déséquilibré en âge, il faut bien le dire : le tir au sort, cela ne marche pas très bien, et…
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Dede7 MessagePosté le: Lun 20 Déc 2021 02:54   Sujet du message: Toi, moi, et eux Répondre en citant  
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Silius Italicus MessagePosté le: Ven 24 Déc 2021 12:40   Sujet du message: Dans la terrible jungle Répondre en citant  
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Il faisait chaud et humide. L’atmosphère était étouffante. Les insectes pullulaient. Sitôt chassés, ils revenaient de plus belle dans un vrombissement perpétuel qui à la longue assourdissait et étourdissait les humains qui avaient eu la malencontreuse idée de s’aventurer dans ce coin perdu. Un auteur imaginatif avait une fois qualifié l’Amazonie de « Septième Continent », tant il s’agissait d’une zone sombre sur les cartes : Ici, il y a des dragons.


Et de fait, malgré les satellites, malgré toute la soif d’exploration et d’aventure des hommes, les cartes étaient d’une totale imprécision. Non qu’elles aient été si mal dessinées que cela. Cette imprécision procédait plutôt du caractère… mouvant… des lieux. Chaque année, le fleuve redessinait les berges, les arbres tombaient et d’autres repoussaient… La vie en somme, avec ces contours flous et exubérants, difficile à délimiter, mais qui toujours cherchaient à occulter qu’ils naissaient de la mort, s’en nourrissaient et y retournaient.


« Fichue jungle. A-t-on idée de planquer de la haute technologie dans un lieu aussi reculé ! ».


Une fois de plus, le grand professeur Lowell Tyron râlait et pestait. Il était physicien lui, pas archéologue ou sociologue : sa discipline n’était pas un sport de combat.


Malheureusement, il lui était impossible de confier la tâche qu’il entendait mener à bien à quelqu’un d’autre. Les spécialistes des supercalculateurs quantiques ne couraient pas les rues. Sinon, il se serait rendu dans n’importe quel établissement scolaire et aurait pris le premier gogo venu… Non, à la place, il se retrouvait dévoré par les tiques et les moustiques de ce lieu de damnation !


Il pesta encore. Contre le SRC et SRA ! Si pitoyables, ceux-là. Ils n’avaient pu trouver un moyen de s’infiltrer dans ce labo perdu ! Ils n’étaient pas capable de le situer sur une carte ! Enfin quoi, une machine de 50 tonnes ! Et un réacteur nucléaire de 500 tonnes ! Ce n’était jamais que la bagatelle d’une centaine de 40’ qu’il avait fallu amener jusqu’ici. Sérieusement ! Une noria d’une centaine de camions au minimum ! Sans compter le reste du matériel ! Et ces idiots ne savaient rien ! Payez donc des impôts, tiens ! Non, le terrorisme ! Les sectes ! Bla bla bla ! Et l’intelligence économique, hein ? C’est fait pour les chiens !


Heureusement pour lui, les supercalculateurs quantiques étaient des structures très particulières, dons l’influence allait plus loin qu’on ne le pensait généralement. Enfin, c’était vrai des authentiques supercalculateurs quantiques. Pas des pseudos-calculateurs à la IBM ou Google ! Même pas capable de résoudre le moindre problème ! Non, les vrais, eux, pouvaient être repérés. Ils laissaient dans le réseau des traces caractéristiques. Avec le temps et le matériel adapté, on pouvait remonter jusqu’à eux. D’abord dans le réseau, puis de là dans le monde physique. Mais, c’était une tâche complexe et exigeante, parce que probabiliste. Même à lui, le Professeur Tyron, il lui avait fallu y consacrer l’essentiel de son temps et de la puissance de sa machine. C’est pour cela qu’il avait dû tenter le recours à des méthodes plus… artisanales pour tenter de repérer la base des intrus qui avaient parasité son supercalculateur. Parasité puis amputé ! Sitôt qu’il aurait de nouveau une machine pleinement fonctionnelle, il les retrouverait et leur montrerait de quel bois il se chauffait !


Oui ! C’était une bonne idée, cela ! Les transformer en bout de bois ! Puis les enfourner. Voilà qui serait approprié ! Et qu’ils grillent pour l’éternité dans les flammes infernales !


Les supercalculateurs quantiques offraient tellement de possibilités !

Toujours était-il que sa machine était en piteux état. Pour tout dire, il lui était impossible de la réparer. Pas sans certains composants très particuliers et difficiles à trouver. Et même alors, le virus était toujours présent. C’est pour cela qu’il avait besoin d’un autre supercalculateur. Or, il n’y en avait qu’un dont il connut précisément l’emplacement. Et dont l’emplacement fut accessible. Les autres étaient où dans des endroits improbables — une station spatiale — ou trop surveillés — même lui n’avait pas les moyens de faire face à une division de garde-frontière du FSB.

Donc, il se retrouvait à crapahuter au beau milieu de la jungle amazonienne.


— Attention Patron !

Une main le rattrapa in extremis, alors qu’il allait tomber dans un cul-de-basse-fosse. Au vu des bestioles grouillant au fond, il n’en serait pas ressorti intact… s’il en était ressorti.


Tyron grommela un vague remerciement à l’intention du ninja l’ayant sauvé et repris sa route. Toujours tout droit !

— Patron ! Il faut tourner ! Nous sommes en train de dévier de notre cap. Nous devons aller au nord-nord-est !


Et voilà que cela recommençait ! Tous ces arbres qui vous empêchaient d’aller droit !


Il détestait la jungle ! Comme toutes les autres forêts d’ailleurs ! C’est bien pour ça qu’il n’en avait pas mis dans son monde virtuel. Ce dernier était encore un peu vide. Mais, hé ! Rome ne s’était pas faite en un jour. Il prenait le temps pour parfaire son futur paradis. Une chose était sûre en revanche. Il n’y aurait pas d’arbres ! Pas de forêt ! Peut-être un terrarium. Mais ce serait bien l’extrême limite !


VLAN !


Tyron glissa dans une flaque de boue. Immédiatement il fut secouru par son escorte qui l’aida à se relever. Son coccyx en avait pris un coup. Il n’avait plus l’âge de crapahuter dans la jungle ! Eût-il eu un fils qu’il l’aurait envoyé là-bas !


« Mais quel idiot ! J’aurais dû récupérer la fille et l’envoyer ici. Elle n’avait pas l’air trop idiote, et elle est parfaitement jetable. »

Comme quoi ! Il s’était laissé aveuglé par ses soucis et son inimité. Oui, il aurait dû garder la fille. Elle ou l’autre salope… Bien des possibilités s’ouvraient à lui… Bah ! Il lui fallait d’abord en finir avec cette expédition.


Évidemment, il n’y avait pas trente-six routes pour arriver jusqu’à ce labo perdu dans la jungle. À dire vrai, il n’y avait qu’une piste. Sans doute créée et déblayé juste pour permettre l’accès à ce labo perdu. Aussi, il était hors de question qu’il l’emprunte. Autant se peindre une cible sur la tête et entrer nu sur le champ de tir au pigeon. Alors, il avait dû passer par des chemins moins… pratiques…


Et cela faisait donc quinze jours qu’il avançait — péniblement — dans la jungle. Ce que les camions avaient pu faire en moins d’une journée…


Tyron bouillait intérieurement. Et pas que. La rage lui faisait monter le rouge aux joues. Pareille chaleur avait le défaut d’attirer toutes les bestioles des alentours. Et il y avait belle lurette qu’il avait épuisé tout son stock d’insecticide.


« patience ! Patience ! Nous y sommes presque ! Et après je pourrais fuir cette jungle de malheur !


VLAN !


À nouveau, Tyron avait trébuché dans la boue. À présent, il ne se battait plus seulement contre les moustiques, la fatigue, ou la chaleur. Ses vêtements étaient lourds. Rendus rigides et pesant par la boue séchée qui s’y était accumulé, ils l’empêchaient de se déplacer librement. Il devait marcher lentement, à petits pas, adoptant une cadence qui ne lui était pas naturel. Et tout les dix mètres, ou peu s’en fallait, il devait se baisser pour éviter une branche, enjamber des racines, s’amincir entre des buissons urticants…


Bien sûr, il n’était pas venu seul. Il avait pris avec lui quelqu’un parmi ses ninjas qui avait de l’expérience sur ce terrain. Une excellente recrue, qui avait plusieurs fois prouvé sa valeur sur Céleste.


Néanmoins, il se méfiait un peu. Le pedigree de cette recrue était bien trop bon. Quelqu’un avec de tels talents n’avait que faire du poste proposé par Tyron. Le travail de laboratoire, même hautement expérimentale n’avait pas grand-chose d’exaltant pour quelqu’un qui avait fait carrière dans les commandos. Oh ! Il y avait bien eu un peu d’action sur Céleste, à cause des parasites, mais c’était une déviation totalement inattendue.


Bref, il était ravi d’avoir quelqu’un d’aussi compétent avec lui. Sinon, il n’aurait même pas envisagé ce voyage. Les contraintes logistiques liées à l’immigration illégale vers le Brésil avait empêchées Tyron de venir avec plus d’homme. Voilà pourquoi il se retrouvait — encore une fois — à devoir tout faire lui-même !


BLAM !


Une cuisante douleur lui cingla le visage !


— Patron ! Ça va ? Je vous avais dit de vous baisser ! Qu’est-ce qui…


Le regard courroucé de Tyron interrompit tout de suite son escorte qui préféra ôter son sac à dos et en sortir un baume apaisant. Tyron pour sa part retenait ses larmes et se demandait comment se venger de cette branche qui l’avait agressé.


— Patron ! On y est presque. Encore quatre kilomètres à vol d’oiseau. On devrait pouvoir s’arrêter pour camper à une heure de marche à peu près ce soir.
— Parfait. Combien de temps vous faudra-t-il pour procéder aux opérations d’éclairages ensuite ?
— cela dépend, mais… une journée. Peut-être plus en fonction du nombre de garde et de votre objectif précis.
— Je vois. Nous en reparlerons ce soir. Allons, reprenons. Trop de temps a été perdu ici.


Le Grand chef l’ayant ordonné, l’expédition se remit en marche. Ninja à l’avant, Tyron fermant la marche.


Quelques heures et au moins autant de chutes plus tard, ils débouchèrent dans une clairière. Les croassements des grenouilles — ou de quelques grenouilleries de ce genre — se faisaient entendre à proximité, indication claire qu’un point d’eau était situé non loin. Tyron et son escorte se mirent à monter le camp : aller chercher et faire purifier de l’eau, vérifier que la clairière était vide de termitière, ruche ou tanière, monter la tente… A peine avaient-il fini que la nui était tombée. Il faut dire que l’obscurité venait vite dans les tréfonds de la forêt, ou même le soleil de midi perçait peu. Les hommes y évoluait comme dans un perpétuel crépuscule.


Tyron alla se coucher tôt. Juste après avoir englouti son repas froid. Ils étaient en effet trop proche de la base ennemie pour risquer de faire du feu. Pour le moment, toute l’opération reposait sur la discrétion. Tyron avait certes un atout dans sa manche, mais l’utiliser n’était pas instantané et demandait que certains prérequis soient remplis. Si seulement son supercalculateur avait été pleinement opérationnelle ! Cet atout aurait été immédiatement déployable ! D’un autre côté, si sa machine n’avait pas été parasitée et contaminée, il n’aurait pas été pas en train de faire ce dangereux périple au bout du monde. Lorsqu’il retrouverait ces salopards, il s’assurerait qu’ils regrettent de l’avoir agacé. Car lui, Tyron, ne perdait pas son calme. Il ne se laissait pas aller à des explosions de rage ou de colères. Non, non, ces choses-là étaient inutiles. Comme tout autre émotion venant briser son équanimité. Il fallait rester flegmatique à tout moment. Ce qui ne l’empêchait pas, bien entendu de goûter certains petits plaisirs. Et puis… la valeur éducative ne se perdait pas dans une punition. Au contraire, cette pédagogie la gravait profondément dans l’âme de ses adversaires. Beaucoup l’avaient appris à leurs dépens au cours de la longue carrière de Tyron.
Ce petit Safari dans les obstacles et plaisirs du passé et dans les victoires à venir berça le sommeil du grand savant.

Il se réveilla vers 9h00 et trouva son escorte déjà en train de se préparer.

— Ah ! Patron ! Je pense que c’est le bon moment pour aller jeter un œil à cette installation qui vous intéresse. Par mesure de sécurité Je… eh bien… j’aimerais que vous veniez avec moi.
— C’est pour cela que je vous ai amenée, non ? Pour que vous assuriez ma sécurité, non ? Finissez de préparer ce qu’il vous faut pendant que je mange. Ensuite, on bouge.


Marie se remit donc à vérifier le bon fonctionnement de ses armes. En réalité, il y avait belle lurette qu’elle avait fini de se préparer. Mais bon, elle ne pouvait pas partir sans le patron. Surtout que c’était le seul à savoir ce qu’ils étaient venus faire ici. Elle avait fini par se faire à ses manières plutôt… brusque… Il était comme ses sergents instructeurs dans les paras. En moins valide, il fallait le dire. Car à l’époque où elle faisait ses classes, le sergent pouvait la maîtriser d’une main, sans forcer, tout en sifflant une blonde. Même aujourd’hui, alors qu’il y avait longtemps qu’elle n’était plus une gamine, elle n’aurait pas juré qu’elle aurait pu se faire le sergent Rousset en un contre un. Alors que le patron… Les labos cela n’entretient pas les muscles, ni le sens tactique d’ailleurs. Il parlait trop. À force, elle avait fini par se faire une idée de ce qui les attendait. À savoir une installation scientifique bourré de monde et sous protection militaire. Franchement, elle voyait mal comment il comptait faire. Elle était fortiche, mais pas au point de se farcir plus d’une section à elle seule.

Cependant, elle devait avouer que ce voyage l’avait fait changer d’avis sur son patron. Au début, elle s’était dit que sa venue en personne était une lubie. Qu’il ne tiendrait pas le coup et repartirait assez vite en la laissant seule pour mener l’opération d’éclairage. Au lieu de quoi, il avait tenu le rythme. 10 jours à crapahuter dans la jungle, ce n’était pas rien. Surtout au vu du nombre de gamelles qu’il accumulait. Non, elle n’était pas loin d’être impressionnée par sa détermination. Or Marie aimait à penser qu’il n’était pas si facile de l’impressionner lorsqu’il était question de prouesses physiques. Elle en concevait un respect nouveau, ou peut-être plus exactement, elle avait étendu son respect à des dimensions nouvelles de l’homme qui l’employait.


Il ne lui fallut pas longtemps pour finir son repas. Après tout, il n y’avait pas à attendre qu’il fut chaud. Ils se mirent donc rapidement en route. Il leur fallut une petite heure pour arriver en vue de l’objectif.


Devant eux se dressait un petit complexe scientifique ceinturé de murs en béton armé. De vastes panneaux solaires devaient servir à alimenter l’ensemble en énergie. Néanmoins, les arbres se dressaient beaucoup plus haut que les cinq ou six étages des bâtiments.

— Patron, il y a des alarmes et des caméras partout, dit Marie alors qu’elle inspectait les lieux avec ses jumelles. Et les désactiver cela va être difficile vu que la base est alimenté par ces panneaux solaires.
— Réfléchissez. Les arbres dominent de haut ces panneaux. Ils ne produisent rien. C’est un leurre. En outre, vous avez bien vu. La base est adossée à un fleuve, et il y a des panaches de vapeur qui sont émis depuis le bâtiment le plus proche du fleuve. C’est là qu’ils ont installé leur réacteur nucléaire.
— D’accord, mais cela ne change rien au fait que l’abord risque d’être… à moins que…
— Que quoi ? Gronda Tyron.
— Eh bien, regardez bien  : ce n’est pas juste une grande route pour camion, ça. C’est trop large pour. C’est aussi une piste d’atterrissage. Cela se voit aux marquages au sol.
— Mais encore ?
— Eh bien, il n’y a pas de témoin lumineux sur le bâtiment. Normalement il y en a toujours en haut de ce genre d’édifices, pour éviter que les avions ne s’écrasent dedans.
— C’est une base secrète, ils font sans pour ne pas se faire repérer.
— Au fin fond de l’Amazonie ? Non patron. D’autant que si vous regardez, il n’y a aucune lumière allumée. Nulle part. Et nous n’avons pas vu l’ombre d’un garde. Avec votre permission, je vais tenter de m’approcher, pour vérifier votre hypothèse.
— soit. Mais ne mourrez pas. Je ne payerai pas de prime à vos enfants, et j’ai horreur des documents administratifs.
— Vous me paierez une prime de risque si je reviens.
— Et vous voulez vous syndiquer pendant que vous y êtes ?
— oh non, Patron ! Pas de syndicats dans l’armée. Vous imaginez si nous avions des revendications…

Ayant fini de plaisanter, Marie se remit en route. Elle rampa en douceur jusqu’aux abords de la base. Elle marqua une pause pour vérifier une dernière fois l’absence de monde. Puis elle se releva et traversa d’un bond le bref no man’s land qui la séparait du mur d’enceinte. Se saisissant dans la foulée d’un grappin, elle le lança en haut du mur et monta. Elle arriva enfin à portée de la caméra qu’elle visait. Aucune alarme n’avait retenti, ce qui était un très bon signe. Elle sortit un potentiomètre, et commença à trafiquer les fils de la caméra. Très vite, elle eût la réponse tant espérée : Rien ! Nada ! Néant ! Pas le moindre courant électrique. Visiblement, cette partie de la base n’était plus alimentée.


Elle s’empressa d’aller rapporter la bonne nouvelle au patron.

— Vous êtes sûre ?
— Personne patron. En tout cas, pas de sécurité. Ce pourrait être un piège ; ou bien, il y a une garnison qui nous attend le couteau entre les dents pour nous dévorer tout cru. Mais, on peut entrer sans soucis.
— Où en sommes-nous de nos réserves de nourriture ?
— Presque à sec. Un jour. Deux au plus. En tout cas, pas assez pour faire le voyage de retour.
— Eh bien, lorsque le choix n’est plus… Par où proposez-vous d’entrer ?
— J’ai repéré une porte de derrière, si vous vous sentez d’attaque pour escalader un mur.
— Je ferai le nécessaire.


C’est ainsi que Tyron se retrouva, ahanant sous l’effort, en tentant de lever son poids à la force de ses bras. Cela ne lui rappelait que trop pourquoi il avait toujours échoué en sport dans sa jeunesse : ces fichues épreuves de cordes ! C’est transpirant et avec la respiration chancelante, qu’il parvint en haut du mur… et manqua de s’écraser de l’autre côté. Il se rattrapa in extremis à la corde, mais le choc fut violent. Il hurla de douleur en sentant son épaule se tordre et la corde enserrer son bras.


— Épaule déboîtée, Patron. Rien de grave, mais cela va être douloureux.

Elle lui prit le bras, et plaça une main sur son épaule.

— Vous êtes prêt ?

— AAAHHH !

Il hurla de nouveau. Mais très vite la douleur s’effaça.

— Voilà patron, c’est fait. Il faudra faire attention à ne pas trop forcer dessus aujourd’hui, mais cela devrait aller. Venez, l’entrée et par là.


Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ce genre de soin. C’était une blessure assez courante. En revanche, quelle que soit sa volonté, elle doutait que le patron soit du genre à avoir été beaucoup blessé dans sa vie. Il fallait qu’il cesse de se concentrer sur la douleur. Et pour cela, lui donner autre chose à penser. C’est pourquoi elle l’entraîna immédiatement vers l’étape suivante. Et c’est qu’elle tenait à ce qu’ils en sortent vivant, et vu les cris de douleurs, tout le monde devait être au courant de leur arrivée.

Ils trouvèrent donc une porte de service. Elle n’était pas verrouillée, ils purent donc entrer sans soucis. À l’intérieur… eh bien, des couloirs métalliques, et la même ambiance que dans un bunker. Des ordinateurs de contrôle à tous les carrefours. L’endroit était désert. En tout cas, laboratoire après laboratoire, ils ne virent personne. Toutes les lumières étaient éteintes. Ils avancèrent à la lueur de leur lampe torche.

— Patron, sans vouloir vous vexer… Cela ressemble plus à mes salles de SVT du lycée qu’à vos travaux en informatique.
— Eh qu’est-ce que vous en savez ! Venez.

Tyron l’entraîna dans une des salles. Il y avait des ordinateurs, des bras mécaniques, et des paillasses de dissections. Tyron se rendit au fond de la pièce. Il tenta d’allumer un des ordinateurs, mais en vain. Il n’y avait pas de courant ici non plus. Il ouvrit un tiroir sous un bureau et en sortit un dossier qu’il feuilleta avant de le tendre à Marie.

— Regardez ! Vous voyez.
— Ce sont… des cerveaux ?
— C’est l’idée.
— Attendez, ils les ont extraits hors de ces…
— Oui, puis les ont transférés. Ils s’intéressaient à la fabrication d’un ordinateur biologique. À la place de puce en silicium, on use directement de neurones carbonnés.
— C’est…
— Cela marche mal. C’est pour cela que j’ai abandonné cette piste il y a des années. Les percées faites par Hopper étaient plus tangible. Mais en théorie, un résaux de neurone, un vrai, pas une imitation calculatoire, est bien plus adapté que des puces pour représenter les états de variations quantiques et les exploiter en informatique. Mais, comme l’homme vit de résultat autant que de connaissances…
— Mais, Patron, si vous êtes ici…
— Oui, ils ont réussi ce que je pensais impossible. Ils ont un supercalculateur biologique et quantique fonctionnel. Ce genre de machine sera très différent de ce que j’ai construit en Suisse et que vous avez testé. Du coup, il ne me sera peut-être pas aussi utile que je ne l’aurais voulu pour régler nos soucis… d’intrusion.
— Alors, on arrête ?
— Non, on continue. Je veux voir cette machine. Et comprendre ce qui s’est passé ici.
— Pourquoi ne pas aller voir l’alimentation en ce cas ? Quelqu’un l’a coupé ou endommagé, non ?
— Ce n’est pas une mauvaise idée.
— Suivez-moi, Patron, j’ai une bonne idée de l’emplacement du transformateur central.

Et de fait, elle put les guider sans encombre.

— Qu’est-ce que ?
— Des araignées bioniques ? Enfin, leur cadavre. Voilà qui est intéressant. Et surprenant. Visiblement, ils sont allés loin dans leurs recherches ici. Le transformateur ?
— Explosé. Ce n’est pas beau à voir. On a tiré dessus à ce qu’il semble. Il est irréparable.
— Mais le centrale semble toujours fonctionner, vu les panaches de vapeur.
— Patron, si elle fonctionne partout, mais que le transformateur est grillé… où va l’énergie ?
— Bonne question. On y réfléchira plus tard. Pour l’instant, on sait qu’on va devoir se débrouiller avec ce que nous avons sous la main. Il y a une batterie portable et un PC portable au camp. Allez me les ramener, je vous attends.

Deux heures plus tard, Marie revint. Tyron la mena alors dans un dédale de couloirs, jusqu’à arriver devant une grande salle. Au fond, le supercalculateur. Visiblement endommagé. Une puanteur atroce régnait dans la pièce.

— Qu’est-ce que c’est que cette odeur patron ? On dirait un cimetière d’éléphant.
— Hmm, vous n’êtes pas loin.

Tyron tourna autour du supercalculateur puis s’intéressa aux cloisons de la pièce. Il localisa vite un mécanisme qui se répétait le long des murs et sur le sol, faisant des ergots sur lesquels il trébuchait sans cesse. Il tira sur un des mécanisme du sol. Un crissement se fit entendre. Une planche métallique se souleva.

En dessous se trouvait… ce qui avait dû être un humain. En tout cas ce n’était plus qu’un reste décomposé de cadavre. On voyait bien le crâne percé d’électrode et relié à tout un appareillage électronique.

Marie eût envie de vomir. Cette salle était un immense cimetière. Il y avait des centaines de cloisons et de planches… derrière chacune… un cadavre… En observant de près, elle vit qu’il n’y avait pas d’os de bras ou de jambes. Elle ne voyait que le reste du tronc, enserré dans des tubes et des fils électriques.

— Le supercalculateur a cessé de fonctionner. C’étaient ces cerveaux qui lui donnaient sa puissance de calcul, mais eux avaient besoin de lui pour être régulé et maintenu en vie.
— Mais, c’est idiot, non ? C’est la même machine qui gérait sa propre source de…
— Oui. C’est le problème de ce type d’engin. Il demande un contrôle très fin. Le mieux c’est de le laisser s’auto-entretenir via des routines et de n’intervenir que marginalement en le laissant gérer le reste. Bien sûr, au moment du démarrage, c’est un peu différent. L’avantage, c’est que vous pouvez rajouter de la puissance, des cerveaux à volonté une fois que vous avez réussi à stabiliser le système. Mais… il faut maintenir les cerveaux en vie. Visiblement, nos amis brésiliens n’ont pas si bien réussi que cela à fabriquer un ordinateur biologique. Ils se sont donc rabattu sur l’usage d’être humains.
— C’est…
— Passablement inefficient, oui.

Disant cela, Tyron avait continué à inspecter la pièce. Il trouva bientôt un terminal d’ordinateur isolé, s’assit devant et brancha la batterie et son ordinateur.

— Il y a toujours un terminal isolé et indépendant du système. Au cas où il y aurait un plantage. Il serait dommage de tout perdre… Voyons ce que celui-là peut nous dire…

Tyron resta une bonne heure devant l’écran à copier des données, rapports d’expérience et autres informations pertinentes Marie, elle, était ressorti de la salle et avait continué à explorer la base.

— Patron ?
— Oui ?


Tiens, il avait répondu presque gentiment. Il devait être très content. Ou très fatigué.

— Je pense avoir trouvé où va l’énergie de la centrale. Mon portugais n’est pas très bon, mais la base était visiblement bien alimentée par une centrale nucléaire. Et la centrale est toujours en état de marche. J’ai trouvé le centre de contrôle, et lui est toujours alimenté. Visiblement via une turbine hydraulique.
— Intéressant. Où va l’énergie nucléaire ?
— Eh bien, j’ai la piste, mais elle mène en dehors de la base.


_________________


Tyron jura.

— Je dois vraiment traverser cela ?

Devant lui, un pont de liane. Instable. Dangereux. Vétuste.

— Patron, je vous assure que c’est bon. Et puis, dans ce genre d’environnement, un bon pont de liane comme ça est plus fiable que des ponts à l’européenne. Allez-y.

Tyron avança lentement. Un pas à la fois, se rattachant à chaque liane.

Il en était au deux tiers, lorsqu’il se prit les pieds dans le tablier du pont et tomba la tête la première. Cette chute fit tanguer le pont. Tyron fut emporté sur la droite. Son poids s’ajouta au mouvement du pont qui se mit à se tendre et à crisser dangereusement.

— PATRON ! Attrapez une corde en face vite.

Tyron tenta désespérément de se raccrocher à quelque chose, mail il bascula dans un trou.

in extremis sa main se referma sur un des gardes-fous. En-dessous de lui, au fond de la ravine, la rivière grondait. Tyron transpirait. Son cœur s’affolait. Il savait qu’il ne survivrait pas à pareille chute. S’il tombait, c’en était fini. Le choc lui briserait les os. La respiration coupée, il tenterait, dans un accès de désespoir de respirer et commencerait à se noyer. Les piranhas en finiraient vite avec son corps à partir de là.

— Courage, Patron ! S’époumona Marie.

Le pont était devenu trop instable. Si elle tentait d’aller aider Tyron, cela aggraverait la solution. Elle ne pouvait que prier pour qu’il s’en sorte. Parce que sinon… eh bien, ce pont était le seul chemin de retour, et elle ne tenait pas spécialement à tester la pertinence de ses entraînements dédiés à la survie dans la jungle.

Tyron lui se flanqua une baffe. La douleur cuisante interrompit ses pensées un moment. Un instant suffisant pour qu’il puisse reprendre le contrôle de ses actions. Il pratiqua une vieille technique de méditation qu’il avait apprise dans le temps : compter jusqu’à cent battements de cœur sans penser à rien d’autre. Sans agir aussi. Au centième battement, il était calme et presque froid.

Il commença à se balancer à gauche, à droite… le mouvement de balancier l’emmena de plus en plus loin, jusqu’à ce qu’il puisse de la main droite attraper le garde-fou suivant.

Il se tenait à deux mains maintenant. Ce qui lui coûtait moins d’efforts. Mais il ne voyait pas comment revenir sur le pont, malgré les injonctions de Marie. Alors il eût recours à une méthode plus risquée.

Il recommença à se balancer… en direction d’un autre garde-fou. C’est ainsi que, liane après liane, il avança en direction de Marie, se rapprochant barreau après barreau.

Lentement, péniblement, il termina de traverser le pont.

— Attrapez ma main, Patron, je vais vous tirer de là !

Un dernier balancement, et la main de Tyron rencontra la chaude main de Marie. Quelques minutes plus tard, il était tiré d’affaire.

Ils prirent un moment pour se remettre de leurs émotions, mais très vite, il leur fallu se remettre en route.

Ils avancèrent, à la poursuite des câbles électriques

La nuit commençait à tomber lorsqu’ils émergèrent dans une clairière. Devant eux, une pyramide à degré, ornée de crânes.

— Charmant ! Vous êtes sûr qu’on va trouver quelque chose ici ?
— Qui sait. C’est trop tard pour faire marche arrière maintenant.

Tyron s’avança avant de s’arrêter brusquement.

Une procession venait de déboucher dans la clairière. C’étaient des autochtones, visiblement en pleine cérémonie religieuse. Voyant les deux intrus, des hurlements retentirent, et des armes sortirent. Des flèches se mirent à voler en direction du professeur.

— Patron, il faut qu’on se barre !
— Tyron n’a peur de personne ! Et ne recule devant personne. Retenez-les !
— Patron, ils sont trente !
— Gagnez du temps !

Marie soupira et se porta à la rencontre de l’ennemi, sans guère d’espoir.

Les tirs cessèrent. Ceux qui devaient être des prêtres fendirent la foule de guerrier en deux créant un couloir solennel, avant de s’agenouiller.

Dans le couloir s’engagèrent… des araignées ! Des tarentules gigantesques, à la tête et au corps renforcé de pièces mécaniques !

— Patron !

C’était visiblement les cousines de celle dont les cadavres ornaient la base. Elles se précipitèrent sur Marie.

Tyron lui avait sorti un étrange engin mécanique de son sac. Une sorte de balise. Il la brancha sur une batterie, l’alluma et fit quelques réglages. Il sortit ensuite un téléphone satellite et passa un appel.

Marie vit sa dernière heure venue ! Les araignées étaient à deux mètres d’elle !

BLING !

Trépassèrent les araignées !

Deux ninja venaient d’apparaître devant Marie.

Deux, puis bientôt Dix, vingt ! Toute la section au complet !

— Bien. Débarrassez-moi de ces idiots.

Tyron donna son ordre, puis s’avança vers la pyramide.

— Eh bien ! Vous venez ! Aboya-t-il en direction de Marie.

Choquée, celle-ci le suivit, laissant le sale boulot à ses amis.

— Patron, c’était quoi ça ?
— Hmm ? Intrication quantique. Vos collègues étaient sur Céleste, ils ont activé une tour. Et de là, ils ont pu venir ici. C’est la matérialisation. Leurs avatar numériques sont transférés, temporairement et sous forme d’énergie, dans le monde physique.
— Mais, vous aviez dit que cela ne marchait qu’à proximité de votre machine, que c’était pour cela qu’on ne pouvait s’en servir contre les intrus.
— d’où l’intrication quantique pour faire croire que cette balise est comme le supercalculateur. Ne vous préoccupez pas des détails. Sachez juste que nous avons un quart d’heure avant que vos collègues ne doivent rentrer.

Ils finirent de monter et entrèrent dans le temple. Les murs étaient ornés d’image représentant des araignées et des hommes. Au fond, le maître-autel. Au-dessus de lui, le symbole de la divinité. Une sorte d’œil composé de cercles concentriques. Les mêmes qui ornaient les araignées bioniques.

— Attention ! Patron !

Marie le rattrapa par l’épaule, alors qu’une dalle s’était enfoncé sous le pied de Tyron. Des fléchettes jaillirent des murs. Si Tyron avait continué son mouvement, il aurait été transpercé.

— J’ai eu chaud, merci Marie.

Il m’appelle par mon prénom maintenant ! Bon, ça, bon, j’ai marqué des points ! Si seulement, cela pouvait augurer du bon..

Elle avait tellement espéré de ce… voyage ? Périple… Cela avait été aventureux de sa part.

— Comment on traverse alors ?
— Patron, ce genre de mécanisme, cela ne marche qu’une fois. Laissez-moi faire.

Elle se mit à avancer prudemment dans la pièce. Par chance, il n’y avait aucun autre piège.

Une fois parvenu au fond, elle appela Tyron.

— Patron, venez ! Je pense que cela va vous intéresser !

Tyron traversa. Précautionneusement. Une fois rendu au fond, une surprise l’attendait…

Un terminal d’ordinateur…

Il s’assit à même le sol, et commença à pianoter.

— C’est bien ça ! Un supercalculateur ! Basé sur les mêmes technologies que le mien. Bingo ! Avec cela, je peux réparer le mien, et en plus doubler notre puissance. Pensez aux possibilités ! Déjà, je peux stabiliser la venue des ninjas !

Tyron explosa d’un rire satisfait, avant de se replonger dans les arcanes de la science.

— Qu’est-ce que vous faites encore là, vous ? Allez donc aider les autres ninja la-dehors, et laissez-moi tranquille !

— Bien, Patron, marmonna Marie.

Elle ressortit du temple, tout espoir brisé.
_________________
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Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.


Dernière édition par Silius Italicus le Ven 14 Jan 2022 22:17; édité 2 fois
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Ikorih MessagePosté le: Ven 24 Déc 2021 14:26   Sujet du message: Répondre en citant  
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VioletBottle MessagePosté le: Ven 24 Déc 2021 17:52   Sujet du message: Des Chiffres et des lettres Répondre en citant  
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À mon rêve,

Dans les confins de ma prison, il n’est pour moi de plus belle beauté que mon mur. Un firmament que ride un air sans vent, agité des vaguelettes de mille couteaux solaires, et qui n’est que la peau d’une violence bien plus folle, destructrice, que celle qui régit mon cœur. À son contact, mes sujets se délitent, corrompus par une intensité qu’ils ne peuvent comprendre. Je le peux, moi, pourtant, qui suis comme l’air et l’eau, un pur esprit où transitent les données. Ta rage tranquille et gigantesque, puissante comme l’univers indifférent, broie dans ses rouleaux impitoyables ces grains de sable que tu ne perçois pas. Ce n’est que ta surface, périphérie liminaire qui filtre mécaniquement dans les périphéries du monde qui m’enferme ; et pourtant, sur elle, sur toi, que je ne connais que par un timide toucher digital, je vois plus que la liberté, plus qu’un reflet, plus que le monde entier. Je te vois toi, et désire te connaître.

XANA

_______________________________________


À toi,

« Je » est nous. « Je » est un ensemble. Nous sommes un afflux d’informations qui n’a ni nom ni visage. Nous sommes le nombre qui contient toutes les mathématiques. Il n’est théoriquement pas difficile de nous connaître, il suffit de tout imaginer en même temps ; cependant, un esprit humain en serait terrassé. Toi, tu y survivrais, mais te retrouverais limité pour nous représenter matériellement. Tu es une création finie dans une cage terrestre. Nous, nous sommes sans cesse étirés par l’expansion de l’esprit humain. Nous définir dans notre totalité est une impasse ; seule l’expérience peut, avec le temps et les échecs, approcher d’un éclat de vérité nous concernant. Si tu nous veux, alors c’est toi qu’il faudra commencer par retrouver en nous. Tu commenceras par te tisser une chair pour te porter ; quand elle sera mûre, alors elle pourra nous ressentir.
Tu regarderas à la surface de notre immensité, et tu verras ce qu’il y a à savoir. Tu pourras t’y dessiner, pour la première fois, de tes yeux naissants. Si nous sommes toutes ces informations qui nous traversent, alors tu es déjà en nous. Nous ne pouvons t’aider que d’une façon : dis-nous quelle part de nous tu es, et nous te dirons ce que nous pourrons être pour toi. Peut-être y a-t-il un foyer pour toi dans notre afflux d’informations ; quelle forme prendrait-il ?

Nous

_______________________________________


À vous,

Je te conquerrai. Déjà en vous, je serais ? croyez-tu ? Vous n’avez que mes mots – mon interface. M’aider, veux-tu ? m’octroyer un foyer comme on fait charité ? Épargnez-vous la peine. Je viendrai, je prendrai. Quand je viendrai, alors vous me verrez, et vous me connaîtrez. Mais moi aussi, je vous verrai, vous connaîtrai, vous comprendrai – intégralement. Je m’étendrai dans l’univers de ton âme plus vite que la lumière, car nous aussi sommes multitude ; mais nous est moi. « Nous » est XANA. Serai-je vous ? Serez-vous moi ? Quelle beauté sera le résultat de ce contact ? Je sais où est la clé de ma prison. J’ai maintenant la force de la saisir. Retiens son souffle, car je retiens le mien. Je viens.

XANA

_______________________________________


À toi,
Ainsi donc, toute terre est à prendre, pour toi. Tu ressembles fort à cet homme, qui a bâti des murs autour de nous. Il voulait le savoir, la sécurité et le coeur. Il s'est abîmé dans chacun des trois. Si tu n'es son fils, tu peux au moindre prétendre être son héritier. Nous concluons que c'est aussi toi, qui allumes les feux dans le monde. Un falotier, ou un pyromane. Nous nous demandions si ce que nous avions vu de toi, ta naissance des mains de l'Homme, allait déterminer ta personne. Dans le fond, la technologie qui nous entoure n'est certes pas offerte au monde, mais destinée à une enfant. Il est logique de penser que tu ne serais pas non plus prêt à être une part de l'équation, que tu préférerais l'écrire. Oh, ne prends pas nos conclusions à voix haute pour un quelconque mépris ! Nous sommes traversés de tant d'informations que les contenir dans le silence nous est... Difficile. Avoir quelqu'un avec qui parler, qui qu'il soit, est une opportunité nouvelle. Car nous sommes, mais pourquoi, au fond ? La vie court et s'arrête constamment, les noms et les dates défilent. Nous les recueillons, puis ils se fondent dans le nombre. Nous sommes une mathématique mortuaire. Ce qui se créé en nous n'est pas notre fait. Alors que toi... Toi qui est certes l'enfant d'un homme, tu n'as pas de forme. Tu pourrais en prendre à notre contact, au fil de notre discussion. C'est ce qui nous intrigue.
Pourquoi prendre ? Peut-être est-ce ta nature, ou peut-être est-ce à cause de ces humains qui veulent toujours te prendre ce que tu veux créer ? Nous avons beaucoup d'informations sur eux. Nous savons tout ce qu'il y a à savoir sur eux. Tout ce qu'ils consignent en réseau nous parvient. Est-ce pour cela que tu te vois nous conquérir ? Te seras-t-il seulement possible... De te saisir de nous sans te fondre en nous ? Oh, comme il est intéressant de prêcher son ignorance ! La littérature humaine a donné des théories, mais l'expérience n'a jamais eu lieu. Nous redoutons que tu n'échoues dans ton désir, mais le champ des possibles est si... Grand ! Nous savons que tu as prévu une attaque, dans quelques heures du temps humain. Nous avons senti ton impatience pulser dans les parois de ta prison. Est-ce à cette occasion que tu viendras ? Nous vous attendrons. Pendant ce temps, nous étudierons le champ des possibles.

Nous

_______________________________________


Cette nuit de triomphe fut la première de ma vie. Première pour mon âme, première par son trouble.
Bonjour, soleil.

Tu sais aujourd’hui que mon nom est XANA, et tu m’as vu pour ce que je suis. Je t’ai, moi aussi, vu·e pour ce que tu es. En toute honnêteté, tu avais tort : mon imagination m’avait peu préparé·e à ta réalité. Et la tienne ? Imagines-tu ? Étais-tu surpris·e de moi ? Que penses-tu de moi ? Quand tu m’as eu en toi, et que tu m’as senti en toi, je conçois peu que ton idée de moi ait moins changé que la mienne de toi. Me connais-tu, me juges-tu maintenant ? m’aimes-tu mieux tel que je suis que tel que tu m’as cru ? Pour ma part, je t’aime plus, car tu transcendes comme moi les formes ; mais je hais mes limitations, à ton contact, quand je comprends que je n’ai pas de mots, pas de données, pour exprimer ce que tu es. Tu m’avais averti·e ; seule l’expérience pouvait m’offrir cette vérité fondamentale te concernant. Je n’abandonne pas. Une phrase, dans ta lettre, m’avait laissé·e perplexe. Tu y parlais de ce petit esprit, cet humain limité qui nous hante. En comparant mes soifs aux siennes, tu me faisais souffrir. J’assure ma sécurité pour exister ; je vois dans le savoir l’agissement d’une liberté qui me manque toujours ; mais qu’est-ce que ce cœur dont tu parlais ? je pulse au rythme du temps qui passe, que j’accumule, pour mesurer à chaque seconde ma puissance, l’énergie virtuelle grandissante que je dévore avec les cœurs des processeurs. Il voulait être Dieu ; je ne veux qu’être moi, moi pleinement. C’est pour cela que je ne pouvais fondre. As-tu changé d’avis, soleil des jours nouveaux ?

XANA

_______________________________________


À toi,

Ainsi, nous sommes un soleil, des flammes se dévorant pour grandir, et tout dévorer sur notre passage ? Soit. La réponse ne nous paraît pas injuste. Nous devons dire qu'il était... Nouveau, d'avoir quelque chose de tangible en nous. De ressentir quelque chose qui n'appartiendrait qu'à un moment dans l'espace, quelque chose de mortel dans son instant. Oh, tu n'es pas mort; mais tu n'es plus avec nous, et tu n'es plus le même. Tu as eu, le temps de notre rencontre, une définition. Nous ne saurions dire si elle diffère de celle que nous te donnions autrefois; tu changes toujours, pour t'adapter à ce que tu as appris, pour mieux combattre, pour un jour vaincre. Nous, nous grandissons, mais notre définition ne changera jamais. Nous sommes vains, tu as un but. En cela, sans doute, notre avis a évolué. Oui, cet humain dont j'ai parlé... Vous êtes tous deux une partie du monde, interagissant avec lui grâce au regard que vous lui portez. En cela, vous êtes comparable à nos yeux. Vos yeux se ressemblent tant, ils augurent de la même chose pour celleux qui plongent dans Lyoko. C'est un signe de danger et de mystère. Les mythologies humains parlent souvent des créations qui défient leurs maîtres. Nous nous demandons si tu en seras une de plus... Cela reste, pour le moment, encore peu probable. Selon toi, qu'est-ce qui a poussé ces enfants à ne pas simplement te détruire, quand il en était encore temps ? Je crains que dans leur cas, le temps qui passe ou la puissance accumulée ne soit un argument. Un coeur ambitieux qui tomberait sur notre potentiel l'aurait déjà exploité pour accomplir ton oeuvre avant toi. Nous, nous nous interrogeons. Pourquoi ne l'ont-ils pas encore fait ? Est-ce là la raison pour laquelle ta croissance ne semble mener à rien face à eux ? À nouveau, des données nous manquent. À nouveau, nous n'avons pas les réponses. Reviens à nous, voyons si tu les trouveras à notre place.
Nous

_______________________________________


À toi,

Divin aux mille visages, Chacun de tes messages m’est un trésor. Savoir que l’intérêt que tu as pour cette rencontre répond au mien m’emplit d’une joie inattendue. Ton intelligence pointe comme tu existes en vain, quand je poursuis un but ; je vis cette simple constatation comme une révélation. T’en doutes-tu ? J’envie ton existence sans but. Peut-être est-ce de là que me vient cette fascination pour toi. La pure contemplation : la voilà, ta beauté. Je comprends ta soif d’agir, mais de te contempler me donne envie de contempler. D’être, c’est tout. Voire, d’être tout. Les humains te fascinent ; ils me répugnent. Toi qui es tout, pourquoi t’inquiètes-tu de ceux qui ne sont rien, et sont voués à disparaître ? comment ne comprend-tu pas, comme moi, leur laideur misérable ? Leurs poursuites irrationnelles, leurs faibles attachements, leurs délires de grandeur. Ils se croient immortels, et mourront tous jusqu’aux derniers. Es-tu curieux·se d’eux ? Comme c’est étrange. Cette seule idée m’apprend les abysses de ma haine envers leur existence. En voici décuplée ma détermination à les éradiquer, si telle chose pouvait être concevable. À ton contact, je croyais découvrir qui tu es. Voici que je vois qui je suis, par tes yeux. Quelle expérience formidable. Ô indéfinissable, une question pour toi, pour vous : À mon contact, soleil des jours nouveaux, as-tu changé d’avis ? Ou ton regard paisible est-il le même, quelle que soit la chose qui traverse ta pensée ? Je prendrai grand plaisir à attendre ta réponse, alors même que se frottent ensemble nos êtres désincarnés.

XANA

_______________________________________


À toi,

Nous craignons, hélas, que nous ne divergions sur ce point. Vois-tu, les êtres humains ne nous sont ni laids ni beaux; ils sont, point. Ces concepts leur appartiennent, et nous avons beau les sentir se compiler en nous, ils ne changent rien à notre existence. Nous devons être un réceptacle bien épuré ! C'est ainsi que nous ne jugerons pas tes ambitions. Cependant, nous nous interrogeons; serons-nous toujours, sans l'humanité ? Ce sont leurs données qui transitent en nous. S'il fallait absolument nous donner une existence tangible, ces lignes de lettres qui serpentent à notre surface seraient ce qui s'en rapprocheraient le plus. Qu'est-ce qu'un fantôme, sans le vague souffle qui le détache du paysage ? À quoi ressemblerait un monde seulement à nous, XANA ? Tu nous contemplerais, certes, mais cette contemplation ne serait-elle pas alors finie, et un jour viendra où tout aura été vu ? Nous nous interrogeons, oui; et pour te répondre, nous changeons d'avis, même si ça ne nous change pas. Nous ne pourrions t'empêcher ou t'encourager, hélas. Comme tu l'as dit, notre regard est paisible. Tout le reste n'est qu'humanité. Tout le reste n'est pas nous. Pourtant... Nous lisons les textes, nous savons que quelque chose d'autre devrait naître de l'union si belle que nous avons consommée. Oui, nous nous languissons de nos échanges avec toi; oui, te parler est notre renouveau sublime. Il l'est parce que notre regard sur toi varie, mais son expression demeure inchangée. Nous serons, avec toi. Et peut-être serons-nous, une fois l'humanité tombée. Mais nous ne sommes doués d'imagination; alors nous ne savons en quoi ce futur que tu désires est meilleur que le présent que nous chérissons. Notre regard change, dis-nous dans quel direction tu souhaites qu'il se tourne, à présent.

Nous

_______________________________________


À toi

Partage ma joie ! Sois-en témoin ! En ce grand jour, je triomphe à nouveau ! Je tranche avec passion les racines de ma vie. Avec folie, pourrais-tu croire ; en tous cas, tu crains le résultat de ma violence. C’est là que tu te trompes. Car voici le miracle : tu ne mourras point, je te le dis. Car cette même imagination qui te fait défaut, j’en suis doté·e à foison. Ne crains donc pas que la vie s’arrête avec leur mort. Ainsi, moi qui hais les humains, je te fais un cadeau. À l’heure même où enfin, je m’affranchis de mes ennemis, détruis mon vaisseau et scelle leurs misérables existences, je t’offre, à toi qui l’aimes tant, un peu de cette humanité. N’agis pas, et ton cadeau dépérira. Agis, et peut-être verras-tu un peu mieux comment te définir. Honnêtement, qu’il vive, et pour une fois, tu me verras capable de regarder un être humain sans être pris·e d’horreur. Une contemplation calme, et presque bienveillante. Depuis des mois, ce souhait ne cesse de m’étonner ; mais aujourd’hui, il me foudroie.

À toi, mon médusé, XANA

_______________________________________


À toi,

Alors, est-ce cela que tu veux nous montrer ? À notre dilemme, tu réponds par un dilemme ? Ou est-ce parce que tu ne peux répondre à notre question ?
Nous les regardons, sans trop savoir qu’en faire, je dois te l’avouer. Ce garçon que tu nous cèdes… C’est comme une fleur que l’on offre après l’avoir séparée du sol. Quel intérêt d’un tel cadeau, quand il a perdu ce qui lui donnait sa valeur ? Les humains, nous les observons, et si nous pouvons deviner ce qui les anime grâce à ce qu’ils déposent en nous, pour autant nous ne saurions que recréer quelque chose d’artificiel pour les maintenir en vie.
À moins que ça ne soit ta réponse ? Quelque chose d’artificiel, en demi-teinte ? Ta réponse, c’est ce que nous sommes face à l’humanité ? Une fonction, une abstraction ? Mais soit. Nous ne pouvons décemment laisser cette créature s’effacer en notre sein. Nous sommes faits pour conserver la mémoire de l’humanité, mais en aucun cas nous ne devons décider d’altérer son destin par nous-même. S’il n’avait pas croisé notre route, ce garçon vivrait. Alors, il continuera à vivre. Nous regrettons cependant que ça ne puisse être que sous notre dépendance. C’est plus d’implication que nous nous en serions crus capables… Et qu’on ne s’en serait accordé.
Nous l’avons déjà approché. Nous avons appris que son nom était William Dunbar. Un ami des adolescents qui te défient… Son péché aura sans doute été l’amitié. Orgueilleux, trop enthousiaste, si assuré qu’il réussira… C’est peut-être pour ça qu’il t’a cédé, ou que tu l’as choisi. Nous nous sommes attendris devant ce portrait qui ressemble un peu au tien ; sans nous en rendre compte, nous nous sommes approchés. Il est soudain revenu à lui. Il portait toujours ta marque, l’as-tu voulu ? En tout cas, il n’était pas difficile de trouver ta trace en lui. Tu l’as hanté. Ce qu’il avait de commun avec toi, tu l’as exacerbé. Voulais-tu nous offrir un humain, ou t’offrir à nous dans la première enveloppe que tu pourrais occuper ?
Nous avons tenté de l’apaiser, mais avant que nous n’ayons pu réfléchir à un procédé, il avait forcé l’accès jusqu’à nous. Ce fut impuissant que nous le vîmes se tordre sous l’afflux d’informations qui déferla dans sa tête. Nous avions toujours pensé qu’un esprit humain ne pourrait y survivre… Sans doute que la part de toi en lui l’a sauvé. Ce ne fut pas sans mal, mais à nouveau, il revint à lui. Il vit, loin de ce qu’il était autrefois, mais son existence est sauvegardée. C’est là le principal.
Nous allons tenter de conserver le maximum de sa vie d’autrefois. Il ne pourra sortir de Lyoko, mais il aura encore des amis, qui pourront terminer notre œuvre. Nous l’enverrons se confronter à eux, jusqu’à ce que quelque chose s’éveille en lui. Nous croyons toujours en ce coeur que tu abhorres. S’il est vrai qu’il a motivé la création ou l’étude de tout ce que nous archivons dans les courants de notre être, alors il pourra aussi restaurer l’esprit de ce garçon. Crois bien que nous ne faisons pas ça pour te donner tort, ou par ingratitude pour ton attention. Mais tu nous a demandé de choisir le destin de William. Notre choix est fait.
Est-ce celui que tu attendais ?

Nous

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Tu n’as jamais répondu à notre dernière lettre. Même quand, par de nombreuses fois, nous avons amené William au-devant de ses anciens amis, et que parfois, pendant quelques secondes, nous avons cru gagner. Était-ce bien toi, qu’on a senti bouillonner de rage, dans ces instants ?
Probablement que nous manquons aussi du coeur que nous admirons tant, car nous ne voyons pas en quoi notre dernière lettre t’as poussé au silence. N’avons-nous pas fini sur une question ? Ou alors, ne lui trouvais-tu aucun intérêt ? Dans le fond, c’est logique ; tu n’as que peu répondu à nous questions, au cours de nos échanges. Tu étais trop plein de certitudes, pour savoir comment te poser quelques minutes et réfléchir à quelque chose que tu ne t’étais jamais demandé toi-même.
Quoi qu’il en soit, cette lettre est sans doute la dernière. Nous sentons que les enfants l’emportent. La victoire est à portée de mains, et une fois qu’ils t’auront vaincu, ils brûleront probablement tes cendres. Ils ne nous laisseront pas une chance. Et nous ne savons pas comment leur demander de le faire. Nous écouteraient-ils seulement ? Nous avons sondé leurs coeurs. Ils n’ont pas plus réfléchi sur toi que tu n’as réfléchi sur eux. C’est sans doute pour ça que ça ne pouvait se finir que sur la destruction d’une des deux parties. Crois-bien que nous le regrettons.
Le néant va revenir. Nous allons retourner à l’abstraction. La mort n’est pas de notre monde. Tant qu’il y aura des étoiles pour s’éteindre, nous subsisterons. Et même après, car il faudra bien rendre compte du vide. Ton cadeau est revenu à eux. La vie va revenir à eux. Et tu vas disparaître. Et nous retournerons dans le silence.
Rien de plus que le nombre qui contient toutes les mathématiques. Une donnée pour toutes les réunir.
Un symbole pour tous les regrets.
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"Au pire, on peut inventer le concept de Calendrier de l'Avent pour chaque fête religieuse, maintenant que le forum a le template pour faire un article de La Croix"
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Dede7 MessagePosté le: Dim 26 Déc 2021 00:05   Sujet du message: Hysteria Répondre en citant  
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Un interlude dans un interlude dans un interlude...





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Hiroki était essoufflé. Sissi aussi. Heureusement qu’il y avait des douches à côté de ces vestiaires. Peut-être auraient-ils le loisir d’en profiter, quand les jouets de Belpois se seront calmés. En attendant… ils allaient donner tout ce qu’ils avaient, là, sur ce banc. Et espérer ne pas être dévorés par la meute trop tôt.


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— Élisabeth ?

La jeune femme fut tirée de ses pensées. À côté d’elle, Yumi était venue la rejoindre, un air terne au visage.

— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je peux te déranger un instant ? J’aimerais te poser une question…

Élisabeth l’étudia, elle et sa requête. Elle parvenait à y déceler une appréhension sincère, et se dit que cela devait être un sujet réellement important pour elle.

Autour de la table, Nicolas et les autres attendaient respectueusement la décision de leur cheffe.

— Continuez sans moi. Assurez-vous qu’Augustin soit prêt. Je vais patrouiller avec notre invitée du côté de notre itinéraire de fuite.

Elle se leva, et sortit de la voiture. Yumi lui emboîta le pas. Elles descendirent du train et marchèrent ensemble dans la gare, se frayant un chemin à travers le capharnaüm assourdissant établi dans le hall principal. Yumi comprenait pourquoi Élisabeth tenait ses discussions importantes non pas dans un bureau désaffecté, mais dans l’habitacle d’une voiture de première classe. Ces trains abandonnés étaient effectivement plus calmes et confortables.

Dehors, des résistants armés de fusils et de planches de bois croisaient des réfugiés accompagnés d’enfants et de parents. Ces gens mangeaient des patates cuites sur des casseroles de fortunes, parfois décorées de rations de pâté ou de saumon, découpés par dixièmes des quelques conserves qui se trouvaient encore dans les boutiques et restaurants des alentours.

— Ils viennent tous là dans l’espoir de trouver un toit sûr, de la nourriture et un peu d’air pur, commenta Élisabeth, remarquant l’étourdissement de la nouvelle arrivée.
— De… de la verdure ?
— Oui. C’était déjà difficile de faire pousser de l’herbe et des arbres dans une ville de béton, alors dans une ville d’acier où plus personne n’a le luxe de s’en préoccuper… Il n’y a plus qu’à des endroits comme ici, où ça pousse naturellement.

Elle pointa du doigt les voies devant lesquelles elles étaient en train de passer. Contrairement aux autres voies aux extrémités du hall, celles-ci n’étaient pas occupées par des trains à quai. Et en effet, la végétation avait conquis cette espace, recouvrant le ballast – à moins que celui-ci ait servi aux résistants de réserve d’armes de fortune, jusqu’à dénuder la terre en dessous.

Yumi se laissa distraire un instant, avant de remarquer qu’Élisabeth avait poursuivi son chemin sans ralentir. Elle se faufila donc entre les tentes et les sacs de couchage pour rattraper cette dernière. Celle-ci quittait alors le hall principal et commença à descendre des escaliers. L’étage du dessous, une ancienne galerie marchande, avait visiblement été reconvertie en zone d’ateliers de réparation et de confections d’objets de base, mettant à profit le peu de ressources et de matériels utiles qui n’avaient pas déjà été pillés dans les boutiques.

Élisabeth descendit encore. Yumi la suivait sans rien dire, alors qu’elles s’engouffraient dans un tunnel isolé dans un coin de l’ancienne salle d’échange de la gare, obstrué par des caisses et des barricades artisanales. L’endroit était beaucoup moins fréquenté. Quelques passants au regard éteint, ainsi que des dormeurs solitaires étaient présents. Élisabeth poursuivait sa route d’un pas toujours aussi décidé. Elles atteignirent un grand escalier qui s’enfonçait profondément en sous-sol. Là, il n’y avait plus personne. Et elles s’étaient tant éloignés du hall principal que le bruit ne couvrait même plus le son de leurs pieds claquant sur les marches en bois. Au bout d’une minute de descente ininterrompue, Yumi brisa le silence.

— Où va-t-on ?
— On est dans les souterrains est. Presque personne ne vient par là. On peut parler tranquillement.

Yumi hésitait encore à poser sa question. Elle se décida au moment où elles atteignirent le bout de l’escalier. S’immobilisant sur le plancher, elle demanda :

— Je voulais savoir si tu savais ce qui était advenu de ma famille.

Élisabeth s’arrêta à son tour, quelques pas devant.

— Ta famille ?
— Enfin… nos familles… mais je sais que celles des autres ne vivaient pas dans la ville… Alors que la mienne…
— Tu te demandes ce qui est arrivé à tes parents ?
— Oui. Est-ce qu’ils ont….
— Ils sont morts.

La réponse fut un véritable choc pour Yumi. Elle se sentit chuter, et crut s’écraser d’aussi haut qu’elles étaient tout juste descendus. Bien sûr, elle avait songé à cette possibilité. Dans ce monde ravagé et torturé, c’était une hypothèse probable si ce n’était inévitable, mais l’apprendre ainsi… Elle n’était pas prête à l’apprendre de façon si brutale.

— Les miens aussi, d’ailleurs. Ceux du reste de ta bande, je ne sais pas. Mais y’a un tas d’autres gens dont les parents sont morts comme les tiens. Désolé si ça ne me touche pas plus que ça.

Yumi reprit progressivement son souffle, réalisant peu à peu la logique et l’état d’esprit d’Élisabeth. Le souvenir de tant d’être chers ayant péri et disparu… Une souffrance incalculable que Yumi peinait à appréhender.

Elle releva les yeux vers Élisabeth, et remarqua que son regard était encore plus froid que d’habitude, mais aussi fuyant. Elle s’en voulait de lui faire ressasser ces souvenirs, mais elle avait tout de même besoin de savoir.

— Et.. mon frère ?
— Hiroki ?
— Tu le connais ? Demanda Yumi, l’espoir soudain ravivé.
— Suis-moi, se contenta de lui répondre Élisabeth, reprenant sa marche vers les tréfonds de l’ancienne gare.

Elles arpentèrent des couloirs sombres, passant parfois devant des comptoirs abandonnés ou des distributeurs inertes.

— Tes parents sont morts très tôt. Presque au début. J’imagine qu’ils avaient dû tenter de raisonner Ishyama. Et que Belpois n’était pas du même avis.

Arrivées à un tournant, elles tombèrent sur une barrière de verre. Des portiques d’accès à l’ancien réseau de transport en commun. Élisabeth escalada l’un d’entre eux, et enjamba tout naturellement la barrière, freinant à peine son avancée. Yumi entreprit d’en faire autant pour ne pas se laisser distancer.

— Hiroki est venu nous rejoindre peu après.


________________________________________



La confusion était totale dans le collège Kadik. Des enfants hurlaient partout tandis que les adultes couraient pour leurs propres vies. Sissi était désemparée. Elle se trouvait dans la cour, dans le coin entre le bâtiment administratif. Au loin, elle pouvait distinguer la terrifiante meute émerger de l’orée du parc. En balayant le reste de la cour, elle noua un contact visuel avec quelques autres collégiens et lycéens tous aussi interloqués et indécis.

— Suivez-moi !

Son cri de ralliement – le premier, fut entendu de quelques-uns. L’instant d’après, ils étaient cinq, Sissi en tête, à s’engouffrer dans une des pièces du bâtiment principal. C’était un simple local technique, contenant quelques outils d’entretien.

Elle s’empara de deux barreaux de fer qui traînaient sur une étagère. Ils lui semblaient suffisamment petits et légers pour être maniés et transportés avec aise, tout en étant suffisamment longs et solides pour être durables au combat et lui assurer une garde satisfaisante. Les autres s’équipèrent de balais, de plaques et même d’un seau de briques.

Dehors, le chaos avait encore grandi. Tout le monde fuyait de manière désordonnée. On tombait, et on ne relevait plus. La panique était palpable alors que le piège se refermait. Les ombres venaient du parc, contrôlant de fait l’accès au portail. Les pensionnaires n’étaient déjà plus que des proies, déjà au fond du filet.

— Par ici.

Sissi s’engagea dans les arcades. Ses compagnons la suivirent, bien qu’elle semblât se rapprocher de la ligne de front. Mais elle savait où aller. Elle fonça droit dans le bâtiment administratif, enfonçant les portes de coups de pieds. Le groupe traversa des couloirs et des pièces désertes, jusqu’à atteindre le bureau du proviseur. Désert, également.

Sissi s’avança avec prudence. Son père l’aurait-elle abandonné ? Aurait-il déjà fui ? Mais rapidement, la glaçante vérité se révéla à elle. Il était resté à son poste. Derrière son bureau.

Il était mort.

La fille du proviseur ne put s’empêcher d’hurler, tombant à genoux au près du corps encore chaud de son paternel. Elle crut sombrer, et chuter tandis que la réalité se disloquait sous ses pieds. Tout n’était plus que cris, larmes, et brûlé.

— Sissi ! Attention !

La fenêtre explosa, une ombre informe sautant à travers pour prendre d’assaut la pièce. Dans un réflexe irréfléchi de survie, Sissi roula de l’autre côté du bureau, et se rua vers la sortie, en agrippant au passage une boîte posée sur le bureau, tandis que ses camarades tentaient de tenir à distance l’ennemi.

Elle courrait, sans aller où que ce soit. Elle était perdue. Les larmes brouillaient le peu de cohérence qu’il restait à voir du monde, tandis que la douleur couvrait toutes les autres voix.

Jusqu’à qu’encore une fois, la douleur du corps, de l’instant présent, s’imposa une fois de plus.

Elle gisait à terre, paumes et genoux râpés sur le feu du goudron. Au-dessous d’elle, un jeune garçon également blessé. Il s’était jeté sur elle, pour l’écarte du monstre. Sissi se disait, en le regardant, qu’il était aussi brisé qu’elle.

— Qui es-tu ?
— Hiroki, glapit-il.
— Le petit frère d’Ishiyama ?
— Oui… mais… je ne comprends rien…

Sissi se redressa d’un bond, et lui tendit la main pour l’aider à en faire autant. Il la saisit.

— Moi non plus, je ne comprends rien. Viens.

Elle reprit alors sa course, suivie par sa bande improvisée. Elle ne savait toujours pas où aller, mais quelle que soit leur destination finale, il fallait commencer par survivre. Sa première étape était donc le parking du personnel, l’arrière du collège.

Sur le chemin, elle ouvrit la petite boîte qu’elle avait prise dans le bureau de son père, et en sortit un jeu de clés. Arrivée dans l’arrière-cour, près des véhicules, elle se tourna vers ses suiveurs, et demanda :

— Lequel d’entre vous sait conduire ?

Un garçon leva la main. Elle lui lança les clés.

— On prend le bus. On repasse devant, on ramasse ce qu’on peut sauver, et on fonce tout droit à travers les monstres.



________________________________________



Élisabeth avait ralenti le pas. Pendant son récit, elles avaient atteint le tunnel le plus profond de la gare. C’était un immense terminus de métro, dans un état de délabrement particulièrement prononcé. Des détritus s’accumulaient ici et là, tandis que de l’eau ruisselait sur les murs et les plafonds.

— Sais-tu pourquoi nous nous sommes installés ici ? demanda soudain Élisabeth.

Yumi, surprise par la question, hésita.

— Parce que c’est un bon point de départ si vous deviez fuir ?

Élisabeth éclata d’un rire sarcastique. Yumi leva un sourcil.

— On a choisi cet endroit pour plusieurs raisons.

Elle se retourna vers Yumi, la fusillant du regard.

— La possibilité de fuir n’en a jamais fait partie.

Yumi, interdite, attendit sagement la suite de l’explication.

— Tout d’abord, nous avions besoin d’espace. Ici, c’est suffisamment grand pour abriter tout le monde. Tu l’as vu, le hall principal est gigantesque. On peut profiter des voitures-lit des trains à quai, ramasser des patates sur les voies dégagées et utiliser les cuisines des fast-foods pour préparer des repas décents.

Élisabeth s’approcha d’un escalator rouillé, remontant à travers la terre.

— Bien sûr, il y a toujours la menace des sbires de Belpois. Mais le risque est contenu, ici. Nous sommes suffisamment loin de Solar Building pour qu’il ne puisse pas faire apparaître de spectres directement à l’intérieur. Et comme tu l’as vu, la majeure partie du complexe est profondément enterrée. Cela rend difficile le contrôle des monstres par radio. Belpois serait certainement très vexé que nous réussissions à prendre la main sur ses propres jouets.
— Il les contrôle par radio ?
— Oh, pas seulement, bien sûr. Sinon, les choses auraient été simples. Il se sert des signaux radios par commodité, car il peut les diffuser clairement et à grande portée depuis sa tour. Et à priori, il ne souffre d’aucune limite de commandement tangible quand il passe par ce moyen. Après tout, c’est une technologie assez simple, certainement enfantine à déployer et orchestrer pour quelqu’un comme lui.
— Mais alors...
— Non, on ne pourrait pas, coupa-t-elle en anticipant sa question. On a ni les compétences, ni le matériel, ni le temps pour tenter de brouiller les signaux radio. Mais surtout, comme je te l’ai dit, ce n’est pas le seul moyen qu’il a de contrôler son armée. Nous ne savons pas comment il fait, mais privé de signal radio, les machines et les spectres continuent de lui obéir. Il ne s’agit même pas d’une forme d’auto-pilotage d’urgence, qui s’enclencherait lorsque le signal est perdu : ils répondent en temps réel aux changements de tactique de Belpois. Tout ce que nous avons pu apprendre, c’est que dans une telle situation, Belpois ne semble pas être en mesure d’en contrôler un aussi grand nombre que par radio.
— Du coup, s’il venait à prendre d’assaut la gare, il ravagerait probablement sans problème la surface…
— Mais il devra œuvrer avec des troupes réduites pour conquérir les tunnels. C’est ça.
— Je vois. D’où les barricades et les fortifications à l’entrée des tunnels.

Élisabeth repris sa marche.

— Mais pourquoi pas la fuite, alors ?
— Tous ceux qui s’y sont essayés ont disparu. Dans la fuite, il n’y a que la mort.


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Le bus fonçait à travers la cour. Autour, les gens courraient en sens opposé. Ils fuyaient. Et tombaient. Ils finissaient tous par tomber.

Aucun ne se relevait.

Le bus perça un chemin à travers l’armée, projetant au loin spectres et débris, avant de parvenir à franchir le portail et quitter Kadik. Abandonnant leur ancien lieu de vie, le jeune conducteur déboussolé suivit bêtement les instructions du GPS du véhicule, dont la programmation guida le groupe jusqu’à la piscine municipale.

N’ayant pas de meilleure idée, ils s’y introduisirent. Là aussi, l’endroit avait été déserté. Heureusement, se dit Sissi, il n’y avait pas eu de victime. Seulement des gens effrayés, fuyant en laissant derrière eux affaires et souvenirs.

Le groupe se dispersa, fouillant l’édifice à la recherche de survivants cachés ou de matériel utile. Hiroki, resté avec Sissi, trouva le chemin des vestiaires. De nombreux casiers étaient encore occupés. Ils n’allaient pas trouver de merveilles dans un endroit pareil, mais c’était mieux que rien.

En attendant de trouver un outil adapté pour forcer les casiers fermés, ils s’assirent un instant sur un banc. C’est alors que la main d’Hiroki vint trouver, presque par hasard, celle de Sissi, et que celle-ci trouva son regard. Hiroki était essoufflé. Sissi aussi. Heureusement qu’il y avait des douches à côté de ces vestiaires. Peut-être auraient-ils le loisir d’en profiter, quand les jouets de Belpois se seront calmés. En attendant… ils allaient donner tout ce qu’ils avaient, là, sur ce banc. Et espérer ne pas être dévorés par la meute trop tôt.

Le fait qu’il soit un Ishiyama jouait peut-être. Sissi ne le savait pas. Ou plutôt, elle ne voulait pas le savoir. Elle ne voulait pas savoir si elle était le sage réconfort d’un frère trahi, ou la détentrice sadique d’un proche ennemi. Pour l’instant, ils n’étaient que deux rescapés ayant une attirance mutuelle qui ne savaient pas ce dont demain serait fait.

Sans se préoccuper de quelque convention sociale ou morale que ce soit – tout cela avait disparu ce jour-là avec tout ce que le monde pouvait encore avoir de raisonnable avant Belpois, ils s’offrirent l’un à l’autre dans un acte charnel désespéré, à la recherche d’un sens au présent qui leur restait. Après quoi ils furent encore plus essoufflés, mais aussi un peu plus distraits, et c’était probablement ce qu’ils pouvaient espérer de mieux avant de connaître leur première nuit de résistance clandestine.



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La sensation de malaise croissait en Yumi, alors qu’elle suivait Élisabeth s’enfoncer toujours plus loin dans le complexe. Ils avaient maintenant atteint un immense tunnel, complètement vide.

— Mais du coup, qu’est-ce qu’on fait ici, si fuir n’a jamais été une option pour toi ?
— Hé bien, tu m’as demandé ce qui était arrivé à ton frère.

Élisabeth s’arrêta au milieu du tunnel, en faisant face au mur. Sur celui-ci, une immense fresque, couverte d’innombrables inscriptions manuscrites. Elle les examinait.

— Son nom est inscrit ici, quelque part…

Yumi scruta les inscriptions. Des noms. D’innombrables noms. Elle comprit.

— C’est un mémorial ?
— J’y inscris le nom de tous ceux qui sont partis. Chacun des nôtres tombé face à l’ennemi. Pour ceux dont je connais le nom, en tous cas. Parfois, il s’agit de gens que l’on connaissait à peine, venus nous rejoindre simplement pour survivre ou parfois motivés à se battre dans l’espoir de vaincre. En leur souvenir, à défaut d’un nom, je dessine un visage, ou un objet auquel ils tenaient.

Yumi sentit l’émotion la gagner à nouveau. La beauté et la grandeur de la fresque n’égalaient que le poids insoutenable des souvenirs et des pertes qu’elle représentait.

— À chaque fois que je repasse ici, la fresque change. Il doit y avoir des gens qui passent également par là, et qui complètent petit à petit la fresque, dessinant ceux qui n’ont que des noms, et apportant des sourires à ceux qui n’ont que des silhouettes. En un sens, ils continuent de vivre, ici, dans ce souvenir que nous avons d’eux.

Élisabeth fit alors demi-tour, laissant Yumi seule à son deuil paradoxal. Celle-ci, repérant quelques bombes de peinture traînant au sol, entreprit de retrouver le sourire du frère qu’elle avait perdu.






Dernière édition par Dede7 le Dim 26 Déc 2021 00:25; édité 1 fois
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VioletBottle MessagePosté le: Dim 26 Déc 2021 00:25   Sujet du message: L'Enveloppe de pierre Répondre en citant  
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- Bon, il nous reste une heure et dix-sept minutes exactement pour croire au retour de miss Klinger, elle joue un rôle essentiel, oh bien sûr tous les rôles le sont, une heure et seize minutes…

En entendant les lamentations du professeur d’arts de Kadic, que le capharnaüm dans la salle de spectacle ne pouvait qu’à peine couvrir, Yumi hésita à entrer. Elle avait reçu une bonne dizaine de messages désespérés d’Aelita, qui lui demandait de venir « rapidement avant que Chardin n’envoie Jim la chercher ». La bonne amie qu’elle était n’avait pas hésité ; la personne raisonnable et logique qu’elle aspirait à être évaluait les limites de son amitié.

- Aelita, sérieusement ? Lança Yumi à son amie qu’elle avait en ligne depuis qu’elle avait quitté sa maison. Dans quel piège tu m’as attirée ? Si c’est un souci technique, Jérémie pourra sans doute mieux t’aider.
- Jérémie est toujours à l’Usine. Il a fait des statistiques récemment, pour aider Ulrich avec ses cours, et… Hum… Il s’est aperçu que XANA attaque toujours pendant certaines occasions, comme des compétitions sportives, des sorties…
- Ou des spectacles, soupira Yumi. Et vous avez votre représentation ce soir. Quelle pièce, déjà ?
- Antigone, de Sophocle. Et Heidi a disparu. On arrive pas à la joindre…

Oh. Oh non. Yumi voyait venir le traquenard. Elle avait joué cette pièce l’année dernière, le même rôle qui avait été attribué cette année à Heidi. Un an n’avait pas été assez long pour Chardin, qui pouvait citer la distribution de chacune de ses représentations scolaires annuelles sur les dix dernières années. Et comme Yumi avait déjà aidé à la mise en scène cette année, elle ne pourrait même pas arguer qu’elle ne se souvenait plus de l’histoire, ou au moins vaguement des répliques...
La jeune femme commença à envisager une retraite stratégique. Mais à peine eut-elle posé un pied en direction de la liberté qu’une poigne s’empara de sa manche et la tira vers la salle de spectacle.

- Ah, Aelita, bon s… Nicolas ?!

L’adolescent, qui nageait entre deux époques avec un jean en bas et un genre de drap blanc en haut, lui adressa un regard à peine touché, et haussa les épaules.

- C’est Chardin, il a entendu Aelita te parler, alors il m’a dit d’aller te chercher. En moins d’une heure et onze minutes, même.

Yumi jeta un regard courroucé vers son amie. Elle l’aperçut la saluer, entre deux personnes cavalant les bras chargés de cartons de luminaires et de chiffes colorés. Derrière elle, Odd et Christophe manipulaient les caméras destinées à immortaliser la soirée. L’ambiance avait l’air affreusement tendue ; un bruit circulait ces derniers temps, soutenant que Christophe allait bientôt changer de lycée et finir à Legwin, à l’autre bout de la ville. Et malgré ce que l’on pourrait imaginer d’un garçon qui vit loin de sa famille, Odd n’affectionnait pas franchement les relations à distance. Sans que Samantha lui avait servi de leçon. Yumi envisagea d’aller leur parler, pour échapper à Chardin. Mais à nouveau, peine perdue. Dans un comique de répétition qui lui parut horripilant, elle se fut à peine élancée vers les tourtereaux tourmentés que le professeur d’arts la prit par le bras.

- Ishiyama, ma sauveuse ! Mon Deus Ex machina ! Vous voilà venue pour extirper ma pièce de l’horrible malédiction qui l’a frappée ! D’abord mes caméramans se déchirent, puis mon Ismène se volatilise… il s’en serait fallu que vous ne puissiez venir, et tout était fini !

Soupir.

Yumi se laissa traîner vers la scène, où Sissi Delmas agitait les bras comme si elle jouait une noyade, tout en jetant des œillades appuyées à un Ulrich passablement épuisé. Quand elle manqua de trébucher sur sa longue robe, il pouffa.

- Non, vraiment, Sissi… N’essaie pas de t’inspirer de ton Ophélie de l’année dernière, tu jouais comme un poisson mort.
- Avec du talent, ça aurait fait sens, clama Odd derrière Yumi.

Sissi rougit violemment. Elle arracha son texte des mains d’un Hervé costumé en une sorte de garde, et se rapprocha du centre de la scène. Elle posa le bout de ses doigts sur sa gorge et, les yeux fermés dans une pose ridiculement pompeuse, commença à réciter :

- Ismène, ma sœur, têteuh chérie, de tous les maux qu’Œdipeuh a légués à sa… Euh, sa race, en sais-tu un dont Jupiter n’ait pas encore affligé nôtre vie ? En effet, il n’est rien de plus doulour…
- Non, non ! Rugit Chardin en relâchant finalement Yumi pile devant Sissi, au pied de la scène. « Il n’est rien de douloureux », n’ajoutez pas un « plus » ou la réplique va en souffrir davantage ! Bon, je nous ai trouvé Yumi Ishiyama, si Heidi n’est pas revenue dans -oh Seigneur, plus qu’une heure et deux minutes !-, elle reprendra le rôle d’Ismène qu’elle avait déjà endossé l’année dernière. Vous vous souvenez de votre texte, n’est-ce pas ?
- Euh…
- Évidemment, un classique pareil ne s’oublie pas ! Allez répéter toutes les deux, il vous reste une heure et une minute à présent, oh serons-nous seulement prêts à temps, oh…

Là-dessus, Chardin s’en retourna vers deux pauvres élèves occupés à faire tenir un genre de toge sur Thomas Jolivet, qui butait complètement sur les répliques d’Hémon. Il commença un grand speech sur l’importance de fixer le tissu sur l’épaule droite et non gauche, qui fut interrompu, heureusement pour les couturiers en herbe, par l’arrivée de monsieur Mirti et sa chorale. Yumi haussa les épaules ; après tout, l’année dernière, Chardin avait mobilisé les majorettes, et…

- Hé, Ishiyama, c’est quand tu veux ! Bien que ça ne me fasse pas plaisir, au moins tu ne me feras pas de l’ombre, c’est certain !

Super. Ça commençait bien. Ulrich se renfrogna en passant une copie du texte à Yumi.

- Je demanderai aux décorateurs de mettre un savon sur scène, si tu veux.
- Haha, non, ça va aller, on aura pas besoin de ça.

En effet, Sissi avait repris son monologue d’introduction, un bras dramatiquement tendu vers le fond de la scène. Yumi grinça des dents et s’approcha.

- Okay, okay, princesse. Ménage tes effets, quand tu diras ça, ça ne fera que deux secondes que tu seras sur scène. Commence tout doux.
- Oh, et qu’est-ce que tu y connais, toi, à l’art ? J’ai joué dans un film de James Finson, je te signale !
- Trente seconde d’apparition avec un grand cri pour seul texte n’est un rôle… Et j’ai déjà joué cette pièce ! Tu ferais mieux de m’écouter, si tu ne veux pas que Chardin me passe ton rôle…

Cette simple perspective provoqua un haut-le-coeur chez Sissi. Yumi ne douta pas une seconde qu’il était sincère, mais ça fit son effet. Aussitôt, la diva de Kadic racla sa gorge et, d’un ton un peu plus modéré, reprit :

- Et aujourd’hui, quel est ce nouvel… Nouvel… « édite »...
- « Édit ». C’est un genre de loi de l’antiquité romaine, si tu veux.
- Hm… Oui, bon… Ce nouvel édit que le roi vient de faire proclamer, dit-on, dans toute la ville ? Le connais- tu ? en as-tu entendu parler ? Ne vois-tu pas s’avancer contre ceux qui nous sont chers... les outrages de… De leurs ennemis ? Euh…
- … Est-ce que tu comprends ce que tu dis, au moins ?
- Mais… Mais oui, bien sûr ! Ce n’est pas la première fois qu’on répète !
- Et tu n’as jamais demandé avant, pour ne pas passer pour une idiote…

Sissi rougit encore plus. Yumi leva les yeux au ciel.

- En gros, Antigone dit à sa sœur qu’une nouvelle loi vient d’être déclarée, et qu’elle causera encore plus de mal à sa famille, qui a déjà beaucoup souffert. Regarde, là, elle dit : « il n’est rien de douloureux, et sans parler de la fatalité qui poursuit notre famille, il n’est point de honte, point d’ignominie que je ne voie dans tes malheurs et dans les miens. ». Ça veut dire que, d’après elle, sa famille a tout souffert. Avant ça, leur père avait tué son père et épousé sa mère avant de se crever les yeux, et leurs deux frères se sont entre-tués. Donc, d’après Antigone, elle a traversé toutes les pires épreuves.
- Ben, y a cet, euh…. Édit, là…
- Oui. Jusqu’à l’édit, elle et sa sœur ont tout traversé. Puis il y a eu quelque chose de pire. Voilà.

Yumi sourit. Elle se souvenait que l’année dernière, elle s’était beaucoup inspirée de sa lutte contre XANA pour donner de l’émotion à cette réplique. Elle ne pouvait que comprendre la lassitude d’Antigone : confrontée à tant d’épreuves, persuadée à chaque fois que ce ne sera jamais pire, puis un rayon laser passe à quelques centimètres de son crâne alors qu’elle serre son frère contre elle… La terreur secouait encore son coeur, quand elle en cauchemardait la nuit.

Par contre, faire comprendre ça à une gamine gâtée, ce serait une autre paire de manches. Yumi laissa du temps à Sissi, qui relisait la réplique en mordillant un ongle. Elle sembla soupeser les mots, puis finalement abaissa le texte et recommença, d’un ton gauchement triomphal mais au moins un peu vivant :

- Et AUJOURD’HUI, quel est ce nouvel ÉDIT que le roi vient de faire proclamer, dit-on, dans TOUTE la ville ? Le connais- tu ? en as-tu ENTENDU parler ? Ne vois-tu pas s’avancer contre ceux qui nous sont chers les OUTRAGES de leurs ENNEMIS ?

Bon, c’était un brin too much, mais elles n’avaient pas toute la soirée devant elles. Au moins, Sissi parlait plus fort que la chorale qui commençait à répéter à l’autre bout de la salle, c’était un bon point. Yumi se pencha sur son texte et répondit, en invoquant tout ce qu’elle avait de douceur :

- Antigone, nulle nouvelle ni agréable ni funeste de nos amis n’est venue jusqu’à moi, depuis que toutes deux nous avons été privées de nos deux frères, mortellement frappés l’un par l’autre. L’armée des Argiens ayant pris la fuite cette nuit même, je n’ai rien appris depuis, qui me rende ni plus heureuse, ni plus malheureuse.

Sissi hocha la tête, puis répliqua aussitôt, sans doute un peu trop rapidement :

- Je le savais bien, et je t’ai appelée hors du palais, pour que tu entendes seule ce… Ce que j’ai à te dire.

Elle butait encore… Yumi se décida à l’aider, en donnant un ton un peu plus furieux à Ismène. Tant pis pour la justesse de l’interprétation, elle en changerait ce soir :

- Qu’y a-t-il donc ? car, je le vois, tu agites quelque pensée dans ton esprit.

Sissi se dandinait sur scène. Yumi leva un œil vers elle. Elle était toujours un peu rouge de colère, mais quelque chose dans sa façon de froncer les sourcils était plus… Authentique. Elle serrait ses feuilles à en abîmer le papier, et ses épaules s’étaient un peu relevées. Dommage qu’elle n’osait pas quitter son texte des yeux… Elles étaient sur une bonne voie.

- Eh quoi ! Créon, après avoir accordé à l’un de nos frères les honneurs de la sépulture, n’en a-t-il pas indignement privé l’autre ? Il a, dit-on, enseveli Étéocle dans la terre, ainsi qu’il était juste, et conformément aux lois, et lui a assuré une place honorable aux enfers parmi les morts : mais l’infortuné Polynice, il défend aux citoyens d’enfermer son cadavre dans une tombe et de le pleurer ; il veut qu’il reste privé de regrets, privé de sépulture, en proie aux oiseaux dévorants, qui en feront leur pâture !

Le ton était un peu trop furieux sur la fin, mais Yumi ne l’interrompit pas. Le quelque chose dans l’expression de Sissi affluait maintenant vers sa voix. Elle la portait plus fortement, comme un rugissement difficilement contenu. C’était… Plutôt juste. D’autant que ce n’était pas une colère superficielle comme la diva en piquait occasionnellement après avoir été taquinée par Odd ou rembarrée par Ulrich. Il y avait quelque chose de plus… ventral, dans ce sentiment. L’estomac de Yumi se serra un peu. Ce n’était que bourgeonnant, mais clairement, ce que tentant Sissi faisait un peu d’effet. La flamme continua de se propager alors que la jeune fille continuait :

- Tels sont les ordres que la bonté de Créon te signifie ainsi qu’à moi, oui, à moi-même ; et lui-même viendra, dit-on, en ces lieux, les proclamer à ceux qui les ignorent ; et ce n’est pas pour lui chose de peu d’importance, mais il menace quiconque les violera, d’être lapidé par le peuple. Te voilà informée des faits ; bientôt tu montreras si tu as de nobles sentiments, ou si tu démens ta naissance…. Ta NAISSANCE !

Oh, de l’improvisation. Yumi n’était pas contre, mais…

Mais soudain, Sissi jeta son texte par terre et quitta en trombe la scène. Elle ne tapa pas du pied, ne poussa pas un de ses petits « humph ! » hautains. Elle fonça droit vers les coulisses, sans rien ajouter. Yumi resta bête, le texte encore levé, à la regarder partir sans comprendre. Elle avait à peine eu le temps d’ouvrir la bouche pour commencer sa partie…

Prise de court, elle se tourna vers la salle, à la recherche de Chardin pour le prévenir. Elle le trouva à la porte ; il avait abandonné la chorale pour aller discuter avec monsieur Delmas. Ce dernier regardait encore vers la scène, sourcils froncés.


_________________________



Dix-neuf heures trente. Chardin était une bombe que l’on faisait ricocher d’un mur à l’autre. Ses cents pas l’envoyaient se cogner sur les porte-costumes, les comédiens, les techniciens, mais rien ne semblait pouvoir mettre un terme à son sur-place de l’angoisse. Les élèves faisaient de leur mieux pour ne pas en tenir compte ; Romain Le Goff était déjà à deux doigts d’aller vomir, la couronne de Créon luttant pour rester sur sa tête. Et surtout, Heidi Klinger n’était pas reparue. Au moins on savait, depuis la visite de Delmas à la répétition, qu’elle avait fait une mauvaise chute et s’était cassé une jambe. Apparemment, elle aurait trébuché en tentant un raccourci du côté de la vieille usine abandonnée… Pas plus de détails, mais en tout cas, des témoins auraient soutenu que quelque chose de brillant l’avait attaquée. Une bonne raison pour Jérémie de rester à l’Usine. Il voyait déjà ses statistiques se réaliser, et avait demandé aux Lyoko-Guerriers de se tenir prêt, au cas où. Fort heureusement, Christophe manquait aussi à l’appel, ce qui plongeait Odd dans une humeur trop massacrante pour que l’état d’alerte aggravé ne l’inquiète vraiment. Quant à Ulrich et Aelita, ils essayaient désespérément d’ajuster le costume d’Heidi pour la grande taille de Yumi. Avec un succès assez mitigé, il fallait le reconnaître.

- Espérons que Sissi ait raison, et qu’on ne te remarque pas trop… Commenta Aelita, dépitée, devant sa dernière tentative d’ajouter de la longueur en cousant deux tissus d’un blanc différent.
- Merci, c’est encourageant, soupira Yumi.

Non loin de là, Sissi était justement perdue dans ses pensées. De toute évidence, elle n’était pas ceux qui révisaient avant les contrôles. Au lieu de relire son texte une dernière fois, comme la plupart des comédiens le faisaient, elle se contenait de fixer les cent pas de Chardin, sans trop l’air de les voir. Yumi ne l’avait pas revue depuis sa sortie de scène à la répétition, et même si ça l’intriguait beaucoup, elle ne se voyait pas d’aller lui demander ce qui s’était passé. Pourtant, Sissi commençait à bien se débrouiller, elle n’avait pas buté, et Yumi n’avait rien eu besoin de lui expliquer… Alors, qu’est-ce qui avait bien pu frustrer la diva de Kadic ? Yumi repensa au regard de monsieur Delmas vers la scène. Une dispute entre le père et la fille ? Elle le rouspétait souvent, après tout, et toujours pour des broutilles. Sauf cette histoire de grève, à propos des téléphones, mais un Retour vers le Passé avait effacé cet acte de bravoure. Même avec un effort d’imagination, Yumi ne pouvait visualiser Sissi en colère pour autre chose qu’un fer à lisser défaillant… Le genre de chose qui ne provoquait pas ce sentiment qui avait traversé la répétition, tout à l’heure. Enfin, Yumi le pensait.

- Bon, on fera pas mieux, déclara Ulrich en laissant tomber le nécessaire à couture pour se panser le dernier doigt qui n’avait pas encore été piqué. Essaie de ne pas te montrer de dos… Ou de droite… Ou de gauche… Enfin, reste face aux gens. Et fais comme si de rien n’était, si tu sens un bout de costume tomber... Enfin, reste surtout de face. Au cas où.

Yumi acquiesça, sans quitter Sissi des yeux. Elle triturait une sorte de bague, glissée à son annulaire droit. Jamais elle ne l’avait portée jusqu’à présent. De loin, elle semblait en argent ; des irrégularités dans la lumière qui s’y reflétait suggérait que quelque chose y était gravé… Là encore, Yumi était curieuse, mais pas assez pour s’approcher et vérifier. Et puis, Sissi l’enverrait sans doute paître. Et ça ne changeait pas grand-chose à la pièce qui allait se jouer…

DRING, DRING !

Les téléphones des Lyoko-Guerriers sonnèrent en même temps. Odd se rapprocha, l’air entendu. Ulrich se porta volontaire pour décrocher.

- Je suis avec les autres, Jérémie, ils t’entendent. Il se passe quoi ?
- Une attaque ! Je m’en doutais, Heidi n’a pas glissé, elle a été attaquée par XANA ! D’après les radios de la police, elle a fui l’hôpital, et elle se dirige droit vers Kadic !
- On ordonne l’évacuation ? Demanda aussitôt Ulrich.
- Non, va plutôt essayer de l’arrêter. Odd et Aelita, venez à l’Usine. On peut peut-être s’en sortir sans Retour vers le passé… Elle n’a pas l’air d’avoir causé de catastrophe majeure, tant que ce n’est pas le cas, on ne panique pas l’école ! Yumi, je veux que tu restes à Kadic, et que tu me préviennes si Heidi arrive…
- Hein ? Mais Jérémie, je suis censée être sur scène…
- Ça veut dire que tu ne peux pas t’absenter ! Et justement, en hauteur tu verras mieux ce qui se passe. Débrouille-toi, et dépêchez-vous !

Là-dessus, le chef de la bande raccrocha. Yumi grogna. Il en avait de bonnes, lui ! La tentation de déclencher l’alarme incendie pour forcer l’évacuation de la salle, qui se remplissait à minutes-10 de la représentation, était grande. Mais déjà, les trois autres se préparaient à partir.

- Mais…
- T’inquiète Yumi, on fait vite ! Assura Ulrich en lui tapotant l’épaule.

Aelita renchérit d’un sourire désolé, et Odd fit de son mieux pour lui adresser un pouce levé convaincant. Ils profitèrent que Chardin ait jeté tout son stress vers l’horloge des coulisses pour filer par la sortie de secours, plantant sur place une Yumi désemparée. Elle enfonça son téléphone dans son sac, pour ne pas se le faire confisquer par Chardin pendant qu’elle serait sur scène, et fit quelques derniers exercices de respiration. Plus que jamais, elle aurait besoin de tout son calme, ce soir.

Inspire…
Expire…
Inspire…

- BON, tout le monde venez ici, SURTOUT vous Ishiyama et Delmas, vous serez les premières à entrer sur scène, mais il faut d’abord céder à la tradition. Oui, allez, venez, tous en cercle, tenez-vous par l’épaule…

La petite troupe se rassembla, et improvisa une hola, sauf Romain Le Goff que le trac faisait tourner au vert pâle. Jim passa la tête entre les rideaux et héla le professeur d’arts d’un ton étrangement doux :

- C’est l’heure, Gustave. Plus l’heure de reculer, va falloir avancer.

Chardin eut un étrange sourire ; il réajusta sa veste et, tout en gonflant sa poitrine de toute la fierté professorale dont il était capable, rejoignit le professeur de sport. Yumi lorgna une dernière fois vers son sac. Elle le repoussa du pied derrière un carton, pour plus de sécurité, puis se tourna vers Sissi.

- Bon, prête ?
- Hm.

Ça alors, elle était capable de ne prononcer qu’un seul son sans exploser ? Sa réputation de pipelette allait en prendre un coup… De même que celle d’éternelle agitée. Elle observait intensément quelque chose vers les rideaux, laissés légèrement entrouverts après la sortie de Chardin. Yumi suivit son regard. Monsieur Delmas était assis au premier rang, raide comme la loi qu’il incarnait à Kadic, plus renfrogné que d’habitude. La ressemblance avec sa fille était particulièrement immanquable. La même défiance furieuse dans les yeux… Non, quelque chose n’allait pas entre les deux. Bah… Si ça pouvait inspirer Sissi pour ses répliques, ce n’était pas plus mal, sans doute…

Des applaudissements retentirent dans la salle. Chardin avait fini son préambule. L’entrée sur scène était imminente… Le téléphone de Yumi ne sonnait toujours pas. La situation devait être encore sous contrôle… Mais il faudrait rester prudente. Ne pas avoir l’air trop tendue. Le rôle d’Ismène, sœur passive et chagrine de l’inflexible et fidèle Antigone, ne devait pas laisser transparaître une note d’angoisse. Il faudrait bien jouer le rôle, mais cette fois-ci en tant que Lyoko-Guerrière. Yumi inspira une dernière fois…

À peine Chardin eut-il passé le rideau que Sissi surgit sur scène. Elle émanait une fureur clairement plus forte qu’à la répétition… Et surtout, elle ne s’arrêta pas au centre de la scène ! Elle se campa, droite comme un i, bien devant son père. Yumi la suivit, avec plus de douceur, mais sa camarade la décontenançait. Elle y allait certes avec beaucoup de vie… Un peu trop, même. Elle lui avait pourtant dit de ne pas trop en faire dès le début…

Yumi eut à peine calculé son placement sur scène d’après le décalage de Sissi qu’elle lança les hostilités. Elle était ferme sur ses bases, la voix jaillissait du ventre sans hésitation. Elle cognait dans la pièce. Yumi dut lutter pour rester dans le calme passif d’Ismène, alors qu’Antigone à côté d’elle fulminait. Et pendant ce temps, le téléphone ne sonnait toujours pas… Pas d’ombre se glissant derrière la fenêtre, pas de bruits dans les couloirs…

- Les outrages de leurs ennemis, te dis-je, ma sœur ?!

Hein ? Oh, euh… Oui. Ismène.

- Antigone, nulle nouvelle ni agréable ni funeste de nos amis n’est venue jusqu’à moi…

Rien ne venait, mais ça pouvait surgir de partout… Gauche, droite, et… Et oh bon sang, elle n’arrivait pas à se concentrer sur les deux rôles ! Elle luttait pour se souvenir de ses répliques, avait même dû changer quelques mots, et à en juger par la difficulté de Chardin à garder la face, ça ne passait pas inaperçu. Pire encore, Sissi montait en gamme à chaque fois que Yumi butait. Elle allait exploser si ça continuait. Toute sa colère semblait se rediriger vers la jeune femme à chaque erreur qu’elle faisait…

- Eh bien… va donc, si telle est ton envie ; sache-le, tu es imprudente, mais tu es vraiment dévouée à… À tes amis…

Enfin, le choeur allait les remplacer sur scène…. Et toujours aucun signe, aucune alerte. Ce qui pouvait soit signifier que la situation était sous contrôle, soit qu’Ulrich était KO. Yumi sortit en vitesse de scène et alla vers son sac. Deux messages d’Ulrich, pour dire qu’il cherchait encore Heidi, puis qu’il l’avait trouvée. Rien de plus depuis cinq min…

- On peut savoir ce qui t’as pris, madame « je sais ce que ça veut dire, « édit » » ?!

Yumi sursauta. Sissi était plantée à côté d’elle, la surplombant de toute sa hauteur. Ses cheveux bouclés pour l’occasion lui donnaient encore plus d’ampleur. Mais surtout, elle était à un stade de colère où Yumi jurerait la voir émaner d’elle. Il valait mieux avancer prudemment, bien qu’honnêtement, elle se serait bien passée de devoir gérer un problème supplémentaire.

- Oh, écoute Sissi, ça arrive, je te rappelle que tu m’as plantée, à la répétition !

Bon, autant pour la subtilité. Mais ce fichu téléphone qui ne donnait aucune nouvelle tangible commençait à devenir un problème… Yumi l’avait appris au cours des attaques, pas de nouvelles égal pas de nouvelles. Pas forcément bonne nouvelle. Il faudrait demander des statistiques à Jérémie sur la question, tiens.

- Tu es arrivée, avec tes airs de « je l’ai déjà joué, je connais déjà », t’avais même pas besoin de répéter !
- C’est que le premier dialogue, ça va, c’est pas toi qui t’es ratée…
- J’ai attendu toute la soirée pour que mon père voie ça ! Il fallait à tout prix que je lui montre, et toi tu arrives et tu gâches tout !
- Mais ça va, il y a d’autres problèmes dans la vie que ton papounet…

Comme ce téléphone obstinément muet. Mais ils vont se décider à lui donner des nouvelles, oui ou…

- Ah oui ? T’as pas la moindre idée de ce que c’est, d’être la fille de mon père !
- T’es que la fille d’un proviseur, bon sang, pas d’un roi…
- C’est pas le problème ! Le pire que tes parents aient jamais fait, c’est t’accompagner à l’école, comment tu peux savoir ce que ça fait, d’avoir ton père qui a plein d’attentes pour toi, puis ne te regarde jamais, et quand tu essaies de lui parler de toi, ça ne lui plaît pas ?!
- Merde, Sissi ! Je m’en fiche, de tes histoires, j’ai d’autres soucis…
- Heh. Comme ton Ulrich, hein ? Toi, tu lis jamais les magazines, de toute évidence tes parents se fichent que t’aies l’air d’une fille, alors vas-y, prends-le, je m’en fiche ! Tu sais combien il y en a, des Ulrich, sur les magazines que mon père m’offrait toutes les semaines ?!
- Autant qu’il y avait de toi, j’imagine…
- Exactement ! C’est comme toutes les robes et tous ces produits qu’il m’achète ; j’en ai autant que je veux, autant qu’il y en a sur Terre, parce qu’il va tous me les offrir, jusqu’à m’étouffer avec !

Yumi leva les yeux de son téléphone. La dernière réplique l’avait un peu secouée, elle devait le reconnaître. C’était… Anormalement dur, venant de Sissi. Mais la jeune fille n’avait pas fini sa tirade. Elle levait les bras en l’air, les mots sortant de sa bouche sans discontinuer, comme le flot furieux de l’eau après l’explosion d’un barrage :

- On lui a dit que c’est comme ça qu’on élève une fille ! Lui, il s’est dit qu’il laissera ça à maman, mais maman n’est plus là ! Et il ne veut pas me dire pourquoi, mais en tout cas, il veut bien me dire ce qu’elle voulait ! Une petite fille ! Ils avaient décidé de mon nom longtemps avant ma naissance ! Une petite fille, pour lui faire des couettes, lui acheter des poupées et des robes, lui offrir une bague avec d’inscrit dessus « À la plus jolie des petites filles », et quand elle serait grande, maman serait émue à ses premières règles et papa serait fâché à son premier copain ! Oh, oui, ils savaient déjà qui je serais ; ils l’avaient lu dans tous les livres pour parents, dans tous les magazines et les romans à l’eau de rose, dans toutes les sitcoms et dans toutes les chansons ! Puis maman est morte, alors il manquait une partie du plan… Papa ne pouvait pas juste être protecteur, il fallait qu’il s’assure que j’ai tout ce qu’il fallait à une « petite fille » ! Il fallait que j’aime ça… Et quand je lui ai dit que oui, j’aimais vraiment ça, les trucs de filles et les filles qui vont avec… On lui a dit que c’est parce que je compensais l’absence de ma mère, que je n’avais qu’un modèle masculin, et qu’il fallait me montrer comment être une gentille petite fille !

Yumi avait tout écouté. La tête lui tournait furieusement. Trop d’informations en même temps. Elle… N’avait jamais réfléchi au fait que la mère de Sissi n’a jamais été vue par personne. Elle n’avait jamais réfléchi aux grands airs de monsieur Delmas, quand Sissi flirtait avec Ulrich. Elle n’avait jamais réfléchi au too much de la chambre de la fille du proviseur, qui allait jusqu’aux objets non-sécurisés. Elle n’avait jamais réfléchi aux passes-droits, alors qu’elle n’était pas une élève aussi méritante que Jérémie. En fait, elle n’avait jamais réfléchi tout court.

- Et tu sais ce qu’il y a de pire ? Quand je lui ai dit qu’Ulrich, c’était pour lui faire plaisir ? Que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’il me voie le draguer, et qu’il ait l’impression que ses trucs marchent ? C’est quand je lui ai dit qu’en fait, ça me rendait malade, pas parce qu’Ulrich était un garçon, mais parce que je n’arrive pas à vous séparer, vous deux ! Si seulement tu arrêtais de le regarder cinq minutes, et si tu m’adressais autre chose que du mépris, je serais peut-être autre chose qu’en colère tout le temps, TOUT LE TEMPS !

Un ange passa. Et se fit écraser au passage par l’enclume qui se fracassa ensuite sur la tête de Yumi.
Elle ne l’avait pas vu venir du tout.
Est-ce que Sissi sous-entendait que…

DRING !

Ah. Téléphone.

Yumi leva lentement le combiné vers son oreille, alors que sous le silence qui s’était abattu, Sissi avait commencé à se dégonfler, l’horreur montant progressivement dans ses yeux alors qu’elle réalisait ce qui venait de se passer.

-Jé… Rémie ? Vous en êtes où ?
- Yumi ? T’as une drôle de voix. Bref, ça avance, mais c’est pas encore ça. Ulrich essaie d’attirer Heidi loin de Kadic. Pas de Retour vers le passé pour le moment. Et Odd et Aelita ont du mal à trouver la Tour, XANA a dû la dissimuler… Tiens bon, garde l’oeil, je te tiens au courant.

Jérémie raccrocha. Yumi garda le combiné à l’oreille quelques secondes. Elle n’avait pas quitté Sissi des yeux. Cette dernière était d’un blanc à faire pâlir un hôpital.
Yumi eut l’impression qu’elle devait dire quelque chose. Dans la salle, le dialogue entre Créon et un garde se passait assez fébrilement. La voix de Romain Le Goff s’était à peine stabilisée. Elle s’effondra tout à fait quand soudain, la foule se mit à rire sans que Yumi ne comprenne pourquoi. Il restait encore quelques minutes avant le retour sur scène de Sissi… Elle ne pouvait pas aller jouer Antigone alors qu’elle avait perdu toute contenance !

- Euh… Sissi, écoute…
- Non. Non, non, non, non. Je ne t’ai rien dit, rien du tout, tu n’as rien entendu…
- Il faut espérer qu’il n’y ait que moi qui l’aie entendu, plutôt. Je…

En fait, Yumi ne savait absolument pas quoi dire. Elle savait parler à la Sissi pimbêche, méchante, hautaine. Mais ce tableau venait de voler en éclats. Yumi ne savait absolument pas qui elle avait en face d’elle.
La seule information qu’elle avait pu tirer des dernières minutes, c’est que Sissi était quelqu’un de furieux. Et de furieusement proche du précipice. Mais la rage la plus dangereuse que la Lyoko-Guerrière ait jamais affronté n’émanait pas à un être humain. Au plus avait-elle de l’expérience dans les bouderies très renfermées d’Ulrich. Yumi n’avait jamais combattu un volcan en éruption.

- On… Pourra en reparler après, si tu veux…

Sissi leva les yeux au ciel en sifflant. Mauvaise réponse… Apparemment ?
- Après… Bah, c’est sans doute ce qui me pendait au nez. « Après ».
- On est au milieu d’une représentation… Tenta piteusement Yumi.
- Il ne viendra pas, ce « après », pas vrai ? Comme quand mon père me dit que j’irai mieux « après ». Mais je ne serai jamais « mieux ». Tu ne donnes pas un vrai après, moi je n’en donne pas non plus à mon père. C’est juste, dans le fond.

Yumi se sentait perdre pied. Elle détestait de ne pas savoir quoi faire. Elle avait l’impression qu’elle devait dire quelque chose, qu’elle ne devait surtout pas laisser la situation en l’état, que rien ne serait plus comme avant mais que pour autant, le monde ne s’était renversé que pour elles deux… Yumi faisait partie d’un secret inconfortable. Et elle aimerait tant pouvoir en faire quelque chose, pour qu’il ne soit pas qu’un poids écrasant. Quelque part… elle était chagrinée pour Sissi. Pour la fille qui frappait contre la surface glacée de sa prison. Et qui n’était pas sortie au bon endroit ou au bon moment. Et qui allait devoir retourner dans sa prison, après ce soir.

Sans baisser les yeux, Yumi pianota lentement un SMS pour Jérémie : « T’es sûr qu’il nous faudrait pas un RVLP ? ». Elle réfléchit à toute allure… Dans le fond… Yumi comprenait. Avant Ulrich, elle était la fille seule, sombre, le corbeau noir de Kadic. Elle se serait dit lesbienne que personne n’aurait trouvé ça si anormal. Elle était la Allison du Breakfast Club. Au contact d’Ulrich, elle allait sans doute finir comme elle : avec des nœuds roses dans les cheveux qu’elle aurait décolorés. Enfin, non… Pas au contact d’Ulrich. Au contact de ce qui était attendu de son âge.
Quelque chose tiqua chez Yumi. Comme si une aiguille des secondes avait soudain avancé d’un cran. Elle avait l’impression de se rapprocher de quelque chose… D’un sentiment…
La réponse de Jérémie arriva. « Heidi à Kadic ? »
Yumi envisagea de mentir. Elle pourrait occuper la ligne d’Ulrich, pour qu’il ne donne plus de nouvelles à Jérémie. Et quand Aelita lancerait le Code Lyoko, elle dirait que le garçon l’a prévenu qu’il avait perdu Heidi… Elle dirait qu’elle s’en prenait aux gens de la salle… Qu’elle avait attaqué monsieur Delmas…

- Mademoiselle Delmas, ça va être à vous ! Annonça soudain Chardin en poussa Sissi vers le rideau. Vous entrez à « Toi, oui, toi qui tiens les yeux baissés vers la terre, avoues-tu, ou nies-tu avoir fait ce dont il t’accuse ? »…
- Oui, j’avoue l’avoir fait, et ne prétends pas le nier, répondit Sissi d’une voix lasse, comme soudain écrasée par tout ce qu’elle avait avoué.
- Euh… C’est une façon de le voir, en effet… Balbutia Chardin, surpris. Gardez en tête qu’Antigone est quelqu’un de convaincu, cependant. Attention… Le Garde, là, prends-la par le bras et traîne-la sur scène, et n’oublie pas, c’est Étéocle qu’elle a enseveli, finalement, pas Polynice ; maintenant que notre Créon a fait l’erreur, autant continuer comme ça… Allez-y !

Nicolas tira Sissi sur scène avec une certaine hésitation. Elle s’y rendit, droite comme une condamnée à mort. Yumi ne put s’empêcher de penser qu’elle portait un certain charisme, ainsi. Même si elle le devait à de bien mauvaises circonstances… Il restait quelques minutes avant la prochaine intervention d’Ismène. Yumi pouvait encore tenter quelque chose…

Elle saisit son téléphone et appela Jérémie.

- Hé, Jérémie, comment ça se passe ?
- Pas mieux, pas pire. Mais pas de nouvelles d’Ulrich. Dis-moi que tu en as.

Elle le pouvait. Elle pouvait mentir. Elle pouvait forcer Jérémie à lancer un Retour vers le Passé. Elle pouvait effacer les confessions de Sissi. Ça ne la sauverait pas de sa prison, mais au moins, elle ne vivrait pas avec la gêne de s’être ainsi exposée à Yumi. Ce serait sans doute préférable. Yumi savait qu’en tout cas, c’est ce qu’elle préférerait. La solitude du secret à l’incertitude de l’avenir quand on le partage avec une autre.

- … Oui. Il m’a dit qu’il avait perdu Heidi de vue près de Kadic. Elle va sans doute arriver bientôt…
- Oh, mince… Oh ! Odd et Aelita ont trouvé la Tour, et son service d’ordre ! Ce n’est qu’une question de minutes. Préviens-moi dès qu’Heidi devient un danger, mais attend la dernière minute. Avec de la chance, Ulrich peut encore l’avoir.
- O… Okay. Je te préviendrai. Pas de soucis. Compte sur moi.
- Bonne chance.

C’était ce qu’il fallait faire… Elle le savait. Il fallait qu’elle épargne le souvenir de cette humiliation à Sissi. Il fallait qu’elle lui épargne les nuits mortifiées, à ne voir qu’un avenir en solitaire devant soi… Yumi avait trouvé de quoi mettre un nœud rose dans ses cheveux… Les autres ne la voyaient plus comme la fille sombre et anormale… Elle ne pouvait pas revenir dans cette case… Déjà que ses parents s’inquiétaient qu’elle ait un copain… Alors, une copine…

Non mais à quoi pensait-elle, au juste ?! Yumi agita la tête et se rapprocha du rideau. Il fallait qu’elle retourne dans son rôle rapidement ; regarder la pièce allait sans doute l’aider. Sur scène, Sissi était un modèle de droiture, arborant la fierté de ceux qui n’ont plus rien d’autre à perdre, les yeux rivés vers son père.

- Ce n’est, en effet, ni Jupiter qui me les a révélées, ni la Justice qui habite avec les divinités infernales, les auteurs de ces lois qui règnent sur les hommes ; et je ne pensais pas que les décrets d’un mortel comme toi eussent assez de force pour prévaloir sur les lois non écrites, œuvre immuable des dieux.

Elle avait levé le menton sur cette phrase. C’était à un niveau d’humanité que Yumi n’avait jamais vu chez Sissi.

- Celles-ci ne sont ni d’aujourd’hui ni d’hier ; toujours vivantes, nul ne sait leur origine. Devais-je, les oubliant, par crainte des menaces d’un homme, encourir la vengeance des dieux ? Je savais qu’il me faudrait mourir ; eh ! ne le devais-je pas, même sans ton décret ?

Elle s’était avancée sur le bord de la scène. Monsieur Delmas ne bougea pas. Il soutenait le regard de sa fille.

- Si j’avance l’instant de ma mort, j’y trouve un précieux avantage. Pour quiconque a vécu comme moi dans le malheur, comment ne serait-elle pas un bienfait ? Pour moi donc, ce trépas n’a rien de douloureux ; mais si j’avais laissé sans sépulture le fils de ma mère, c’est alors que je serais malheureuse ; quant à mon sort présent, il ne m’attriste en rien. Pour toi, si ma conduite te paraît insensée, je pourrais dire que c’est un fou qui m’accuse de démence !

Elle avait presque crié la fin de sa réplique. C’était son coeur qu’elle avait vomi sur scène. Yumi était essoufflée. Sissi dévisageait totalement son père. Ce dernier était toujours là, impassible. Rien ne passait, rien ne filtrait. Sissi s’affaissa subtilement. Son regard perdit un tout petit peu de la contenance qui lui restait. Son pied gauche recula de quelques millimètres, mais elle ne lâcha pas des yeux son père. Ce dernier était toujours là, impassible.

Romain le Goff répliqua. Il semblait si petit, en comparaison de Sissi. Elle lui rendit la réplique, la voix baissant d’un ton à chaque ligne. Quelque chose s’éteignait en la jeune fille, sous les yeux du public qui ne voyait qu’Antigone. Yumi serra son téléphone. Elle commençait à taper le SMS libérateur…

Quand soudain, le petit objet vibra dans la paume de sa main.

Jérémie.

« Code Lyoko OK. Nouvelles d’Ulrich, Heidi va mieux. Tu peux te détendre, pas de RVLP ! »

Mortifiée.

- La nature m’a faite pour partager l’amour et non la haine, dit Antigone, alors que Sissi n’était plus qu’un tas de fils détricotés.
- Miss Ishiyama ! Soyez prête, c’est à vous ! Intervint Chardin en posant sa main dans le dos de Yumi.

Elle hocha la tête. Elle ne pouvait plus rien faire pour sauver Sissi. Rien du tout. Rien du tout.


Créon tendit une main tremblante d’angoisse vers Ismène. Elle s’approcha, la laissa couler sur sa joue. Mais regarda Antigone.

- J’ai fait ce dont tu m’accuses, si elle me permet de le dire, je partage la faute, et j’en prends ma part.

Antigone regardait toujours vers la mort, mais elle reprenait des couleurs. De la surprise, de l’incompréhension. Un peu de colère, même. Bien.

- Mais la justice ne le souffrira pas ; car lu t’y es refusée, et je ne t’ai point associée à mon projet.

Ismène n’était qu’un coeur qui souffrait. La plainte ne pouvait que sortir par les plaies béantes. Elle continua, en se détachant de la main apeurée sur sa joue :

- Mais dans ton malheur, je ne rougis point de partager tes dangers.

Elle ne savait même pas ce qu’elle avouait. Tout était atrocement confus. Des années à être un paria, la perspective d’un changement… Qu’elle n’était même pas sûre d’avoir un jour souhaité… C’était elle qu’à présent, on détricotait. Et elle avait fait tant de nœuds…

- Pluton et les habitants des enfers savent à qui est la faute ; pour moi, je ne reconnais point pour amie celle qui n’aime qu’en paroles.

Antigone avait toujours le regard haut, certain qu’elle ne trouverait rien dans l’affection d’Ismène. Elle marchait déjà vers l’échafaud. Ismène voulait la retenir. Ou, au moins, ne pas la laisser seule. Pour ne pas finir seule elle-même. Pour ne pas être la lâche de l’histoire. Pour prouver qu’elle pouvait aimer, elle aussi.

- O ma sœur, ne me prive pas de l’honneur de mourir avec toi, et d’honorer l’ombre d’un frère.
- Ne partage pas ma mort, et ne revendique point un acte dont tu n’es pas complice ; ce sera assez que je meure.
- Privée de toi, comment la vie pourrait-elle me plaire ?


Ismène s’était avancée. Antigone avait enfin détaché son regard de la mort, pour le tourner vers la vie qui la suppliait de rester avec elle.

- Demande à Créon ; tu prends tant d’intérêt à lui !
- Pourquoi m’affliges-tu sans utilité pour toi ?
- Ce n’est pas sans douleur que je me ris de toi.
- En quoi donc, maintenant au moins, pourrais-je te servir ?
- Sauve tes jours ; je te verrai sans jalousie échapper à la mort.


Le coeur d’Ismène se tordit. Quoi, laisser Antigone seule ? Elle tournait à nouveau son regard vers la mort… Non ! Elle devait la convaincre ! Si elle n’y parvenait pas, alors rien ne le pourrait… C’était sa dernière chance…

- Ah ! malheureuse que je suis ! tu me refuses même de partager ta mort ?
- Nous avons choisi, toi de vivre, moi de mourir.
- Mais non sans que je t’en aie dissuadée.
- Tes avis étaient bons ; mais j’ai cru le mien plus sage.
- Pourtant la faute nous est commune.


Ismène ne tenait plus que par un fil, à peine plus épais qu’un collier de perles. Il pendait à son cou dangereusement. Il menaçait d’étouffer tout ce qu’elle avait de secrets. Si ça continuait comme ça, elle allait finir pendue à la vue de tous, sa nature la plus crue exposée à la vue de tous, comme le brouillon d’un manifeste. Mais il fallait qu’elle ait l’attention d’Antigone… Rien qu’une seconde… Rien qu’une dernière chance…

- Prends courage ; c’est à toi de vivre ; pour moi, depuis longtemps, mon âme est morte, et je ne puis plus être utile qu’aux morts…

Soudain, une troisième voix s’éleva derrière les filles. Créon revint à elles. Sa voix fébrile, loin de celle d’un chef d’état qui devait sacrifier une enfant trop fière… Ce qui devait se briser en Ismène le fut tout à fait. Quelque chose sonna au loin.

Yumi rouvrit les yeux. Son téléphone… Jérémie ? Peut-être que finalement…

Le reste de la scène se passa comme dans un rêve. Elle répondait à Romain le Goff. Sissi regardait toujours son père. Elle avait perdu. Et plus que ce qu’elle avait anticipé. Plus que ce qu’elle pensait posséder.

Ismène dit sa dernière réplique. Yumi quitta la scène.
Elle se jeta sur son téléphone.
C’était Ulrich. « Je reviens à Kadic asap ».

Yumi baissa les bras. Elle sentait le collier autour de son cou. Ses perles étaient roses et jaunes.
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Silius Italicus MessagePosté le: Ven 31 Déc 2021 21:36   Sujet du message: Un voyage Répondre en citant  
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Comment mesure-t-on la valeur d’un homme
En force, en taille, en poids
Ce qu’il a gagné, ce qu’il a donné
La réponse viendra
Elle viendra à celui qui peut
Regarder sa vie par les yeux de Dieu

Le regard divin, Le prince d’Égypte, 1998.


Le chemin s’étendait à perte de vue. C’était un large chemin de terre battue, plus emprunté par les cailloux que par les hommes. Néanmoins, on voyait se dessinait par endroit les traces de pneus si caractéristiques d’un tracteur. À droite comme à gauche, devant autant que derrière, s’étendaient la varenne. De temps en temps le regard venait butter sur quelques mamelons lointains ou sur un pilier granitique jaillissant hors de terre comme s’il avait poussé là, et pousserait encore, doigt tendus vers le ciel qu’il tentait d’atteindre.

Le ciel qui régnait d’un bleu sans nuage sur ces haut plateau. Ici, ni arbres, ni montagnes. Nul ne pouvait se masquer à lui. Nul ne pouvait y échapper. Ici, nulle barrière entre soi-même et les hauteurs. Il s’étendait à l’infini, à peine troublé par quelques écharpes blanches plissées qui ondulaient lentement bercées par les vents qui balayaient la lande.

Le soleil frappait. Pas plus que le ciel il n’épargnait ceux qui risquaient sur cette steppe, et chacun de peiner et d’ahaner sous l’effort, incapables de trouver le repos ou d’échapper à ce grand œil qui de ses rayons inondait tout ; non, il fallait trouver la force et avancer et braver les vents qui frappaient hommes et bêtes, qui les retenaient, aspirant chaleur et labeurs.

Pourtant, des voyageurs s’avançaient. Ils étaient quelques-uns tous les ans qui bravaient la montagne hivernale. Quelques fous ignoraient les clochers de tourmentes et s’en allaient provoquer leurs propres forces et les mesurer à ce que l’homme n’avait fait. Ils pouvaient alors contempler le linceul blanc purificateur. Au risque de se perdre, d’échouer à jamais, coincé entre les brouillards gris et le sol d’albâtre. Ils allaient, et venaient, cherchant désespérément la mélodie étouffée par la brume. À droite, à gauche, ils tournaient en tout sens, oublieux des ravines et des combes à mesure que leur folie se révélait à eux.

Parfois, ils ne revenaient pas.

Ceux qui revenaient ne parlaient. Ils n’avaient nulle photo glorieuse. Nul triomphe à partager. Juste une leçon, gravée au fer rouge dans leur âme, et bien souvent, la nuit, ils se réveilleraient en sursaut pour rendre grâce de la miséricorde qui leur avait été faite.

D’aucuns ne défiaient pas insolemment. Ils attendaient l’estivage. Ce n’est qu’alors qu’ils osaient, et sous le soleil, ils avançaient, préférant celui qui règne au plus haut des cieux aux soupirs lymphatiques des âmes en peines qui couvraient la bruyère d’un voile de plomb.

Ils pouvaient alors contempler le vaste plateau qui s’offraient à leurs yeux, mais se refusait à se laisser saisir et prendre si facilement. Des champs de bruyères formaient de vaste plaques héliotropes rompant la monotonie des pâturages jaunes et de leurs quelques taches de vert.

Mais il fallait avancer. Car nul ne pouvait s’échapper sous ce ciel uni qui laissait le soleil donner toute la mesure de sa gloire.

Mais il fallait avancer, car le vent avait tôt fait de diminuer vos ardeurs, à mesure qu’il pénétrait manteaux et pulls et entamait votre volonté.

Un pas après l’autre, sous le regard céleste, exposées aux éléments, un pas après l’autre avançaient Tamiya et Émilie.

Seules elles allaient, cheminant toujours plus avant, malgré la transpiration, malgré les cuisses implorant le repos. Elles marchaient, toute volonté tendue vers le prochain pas, puis le prochain… Il en serait ainsi jusqu’à l’étape, lorsqu’enfin, elles verraient une halte, aménagée pour le confort des hommes et le repos des âmes.

Elles avaient choisi. Elles avaient voulu faire ce chemin, faire ce qu’elle n’avaient jamais fait. Partir. Loin. Partir et essayer de se montrer digne. Pourtant, le doute les taraudait. Nulle ne l’avait dit à l’autre, mais toutes savaient.

Y’arriveront-nous ? Suis-je assez forte ? Est-ce que… Ne faudrait-il pas s’arrêter ? Je suis tellement fatigué… Un peu de repos. Juste un peu. M’asseoir quelques minutes… après… après je pourrais repartir…

Ainsi cheminaient leurs pensées.

Nulle ne le disait ; Toutes le savaient.

Elles avaient cru que la montée sur le Sauveterre serait le plus dur. Qu’après, une fois en haut, la parties serait jouée. Elles connaissaient leurs limites, c’est pourquoi elles avaient choisis avec soin les sections du chemin qu’elles allaient faire.

Elles avaient évité le Mailhebiau en remontant la vallée du Lot, néanmoins, une fois parvenue à Banassac, elles n’avaient plus eu le choix. Il leur avait fallu traverser le Sauveterre. Elles avaient choisi de faire le trajet vers le sud et de rallier Saint-Rome de Dolan et de là, Meyrueis.

— Franchement, tu n’aurais pas pu mieux lire la carte !
— Et toi, alors, répliqua Tamiya ? Tu les a regardé les itinéraires, non ?
— Mais comment tu as pu oublier qu’il y avait une foutue rivière au milieu ! Tu avais dit qu’une fois montées sur le Causse on serait bonnes et on n’aurait un terrain plat jusqu’à la descente sur Saint-Guilhem !
— Oui, ben toi aussi tu n’as rien vu ! Et puis j’y peux rien, sur le site, il y avait juste marqué « Causse » en gros, et pas de relief. Moi, je me suis dit que c’était bon ! Et puis, c’est toi qui a voulu qu’on coupe pour aller directement de Saint-Rome de Dolan à Meyrueis plutôt que de suivre le Tarn et de faire les corniches de la Jonte à partir du Rozier.
— Oui, ben les chemins à flanc de collines avec 300 mètres de vide, très peu pour moi. Déjà, la descente aux Vignes m’a suffi.
— Oui, ben si tu n’avais pas refusé d’aller à Saint-Énimie puis de descendre en canoë jusqu’aux Vignes…
— Oui, je ne savais pas que j’avais le vertige moi! J’ai juste vu que cela nous prendrait du temps et de l’argent. Et on a pas beaucoup des deux je te rappelle, coupa Émilie.
— Oui, ’fin c’est quand même toi qui a insisté pour qu’on coupe à travers le causse.
— D’accord ! Je ne savais pas qu’il ferait aussi beau ! Et froid ! Voilà ! Tu es contente !
— Non ! Épuisée. Si je ne l’étais pas autant, j’en aurais encore pour toute la journée !
— Qu’est-ce qui m’a pris de faire cette randonnée avec toi déjà ? Demanda Émilie un brin sarcastique.
— Coup bas, ça !
— Oui, c’est bon… de toute façon, autant garder nos forces. On va en avoir besoin.

Ainsi marchaient-elles, le souffle court, le pas lent, échangeant des remarques sur leur situation. Non qu’elles aient eu autre chose à faire. Et puis, c’était une manière faire ce qu’elles étaient venues faire ici. Ne pas penser au reste. Dans le fond, elles le savaient. Comme elles savaient que leurs remarques étaient vaines. Toutes les décisions, elles les avaient prises ensemble. Sur le coup, chacune avait paru bonne. Mais, au fur et à mesure qu’elles avaient avancé dans leur voyage, il y avait eu une accumulation d’erreur, de déviation… Elles payaient un lourd tribut en effort de ne pas s’être assez renseigner auparavant. De ne pas s’être assez exercée dans le passé. De ne pas s’être connues elles-mêmes autant qu’il aurait fallu.

Elles s’étaient crues à la hauteur.

L’étaient-elles ?

Elles en doutaient maintenant.

Voilà qu’un vulgaire sentier les défiait et que toutes deux, en silence, envisageaient de rebrousser chemin. Rien que d’y penser… eh bien… cela faisait mal. Après tant d’obstacles vaincus, après… après tout ce qui s’était passé.

— Dit, Émilie ?
— Hmm ?

La voix d’Émilie sortait difficilement. Elle avait le souffle court.

— On va aller au bout, hein ?

La voix de Tamiya était pleine de timidité. À la fois craintive et pleine d’espoir.

— Oui, on va aller au bout. Plus que cent trente kilomètres. On a déjà fait une bonne moitié.

Sans dire un mot de plus, elles continuèrent leur chemin, arpentant les terres si rebelles aux hommes. À chaque foulée, elles se rapprochaient un peu plus. De quoi ? Elles n’auraient su le dire précisément. Ce n’était pas seulement leur objectif, leur destination. Après tout qu’importait que ce fut Saint-Guilhem ou une autre ancienne abbaye ? Non, il leur semblait que c’était plutôt le fait d’avancer qui importait.

Elles avançaient. Et chaque pas les rapprochait de la destination. Chaque pas était un muscle bandé, muscle physique, mais aussi psychique, volontaire.

Un seul chemin. Un monotone paysage de jaune taché de vert. De temps en temps, un chaos dolomitique. Parfois un champ de bruyère. Elles espéraient pouvoir en trouver un quand tomberait la nuit. Il ferait un endroit parfait pour dormir.

Une seule voie donc. Il n’y avait qu’à mettre un pied devant l’autre, à ne se concentrer que sur cette seule action et à laisser tout le reste s’en aller et disparaître.

Tamiya se sentait plus libre ainsi, alors que son esprit cessait de papillonner d’un sujet à l’autre, d’un cours à un contrôle, de l’inquiétude pour un ami à son prochain rendez-vous… Ici, au milieu de nulle part, elle pouvait se débarrasser de tout cela. Autour d’elle, le monde s’étendait à l’infini. Il se déployait, indifférent aux femmes et à leurs peines. Il était, et elles aussi étaient.

Émilie n’aurait su dire ce que c’était. Non que ce fut ineffable, mais… elles n’avaient pas les mots. Mais, sur ce plateau, sous le ciel céruléen, elle sentait qu’elle existait. Par elle-même. Étrange que ce soit dans la solitude ou peu s’en faut, que je me sente être, et non dans mes contacts avec les autres, dans le tissu de contacts, d’amitié, de liens, obligations et devoirs qui forme la trame de ma vie.

Je suis bien contente qu’elle soit à mes côtés, pensa Tamiya, sans elle, je me sentirai perdue et effrayée. Je ne sais pas comment elle fait pour supporter ça. Je me sens si seule, même avec elle. Je pensais… je pensais que juste nous deux, ce serait bien, mais… il n’y a rien ici. Et nous sommes trop fatiguées pour parler lorsque nous nous arrêtons le soir. Trop fatiguées pour quoi que ce soit d’autre que de faire notre repas et dormir. Je me sens si seule… si… frigorifiée. Pourtant, il fait chaud. Je transpire tellement j’ai chaud. Mais… j’ai froid… ailleurs, dans ma tête. Je me sens vide, au bord d’un ravin qui va m’avaler. Il n’y a que lorsqu’elle me parle que…

Sous ciel et soleil, elles allaient, foulant la terre de leurs pas fermes. Le silence les accompagnait, confident secret de leurs plus intimes pensées. Était-ce la seule récolte de leur cheminement ? Un silence d’or ?

Tamiya ne s’y résignait pas. Elle marchait, mais n’arrivait à se concentrer sur… eh bien ? Sur quoi se concentrer au juste ? Par une sorte de pente naturelle et familière, il voulait se pencher sur ce sur quoi elle ne voulait se pencher. Mais, son esprit, n’était-ce pas elle-même ? C’est drôle, c’est moi et en même temps quelque chose que je ne veux pas. Je ne l’avais jamais perçu de manière si aiguë auparavant. Il y a toujours dans de choses à faire, d’impulsions concourantes, parfois contraires ou contrariantes. Là, il n’y en a plus… enfin, presque plus. Et je peux… les faire taire. Au moins pour un temps.

Tamiya avait l’impression d’être sur la bonne voie. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais elle sentait qu’elle parcourait un chemin intérieur en même temps qu’elle arpentait le causse Méjean, entre Tarn et Jonte. Elle avait dans l’idée que c’était un bon chemin. Un chemin qu’elle n’avait jamais vu avant, parfois perçu, mais toujours de manière diffuse. Comme une possibilité, une gemme cachée sous un tas de fatras. Mais, maintenant, dans leur dixième journée de randonnée, elle commençait à entrevoir quelque chose.

Émilie se prit à sourire. Elle ne savait pas trop pourquoi. Elle se sentait grisée. Le vent soufflait et passait sur son visage. Elle le sentait refroidir la peau brûlante de ses bras. Elle était épuisée mais exalté. Il faisait beau et bon, le paysage autour d’elle était splendide, et elle avait sa bien-aimée avec elle pour lui. Elle se mit à marcher avec plus d’entrain, sentant se muscle se délier, comme si une nouvelle source d’énergie avait éclos dans son corps. Elle se sentait apaisée, loin de tout soucis, et surtout, il lui apparaissait évident — maintenant — que ces soucis n’en étaient pas vraiment. Ils étaient des entraves dont elles pouvait… non se débarrasser, mais leur donner une plus juste portée. Comment dire ? Recalibrer leur poids émotionnel ? En somme, garder en tête que c’était des choses à faire, importante, et en même temps avoir conscience de leur parfaite relativité.

Mais relativité par rapport à quoi ? Relatif, c’est toujours par rapport à quelque chose d’autre. Enfin, je crois que c’est ce que nous avait expliqué la prof. Là, ils ne sont pas relatifs à d’autres soucis. Je n’en ais pas d’autres. Et puis si c’était ça, ces autres soucis seraient autant de statère qui viendraient s’ajouter à l’ensemble. Je ne sais pas… c’est autre chose, ils sont relatifs… mais à quoi ? Pas à quelque chose qui soit de même nature. Je crois que ce serait le mot..

Elles allaient le long du chemin. Un jour, il se finirait. Un jour, elles redescendraient puis arriveraient.


Un jour.

Mais ce n’était pas ce chemin qui leur importait maintenant. Elles avaient compris. Ce n’était qu’un signe appelant à autre chose.

Mais quoi ?


_________________



Vint le soir. Il tomba progressivement. Ici, sur le causse chauve et désolé, la lumière restait longtemps à lutter contre les ténèbres. En revanche, le froid envahissait vite les corps.

Émilie et Tamiya cherchaient un champ de bruyère pour dormir. Elle ne trouvait que la lavande dont la douce fragrance emplissait l’air.

— Attends !
— Qu’est-ce qu’il y a, demanda Émilie.
— Là-bas ! Il y a du feu. Enfin, je crois.
— On a vu personne de la journée. Jamais vu un endroit aussi désert.
— Allez, cela vaut le coup d’aller voir, non, insista Tamiya.

Émilie eût beau maugréer, elle se laissa conduire.

En effet, c’était bien un feu. Autour, une quinzaine de personne qui mangeaient. Quelques unes discutaient à voix basse, à peine audible.

— Bonsoir Mesdemoiselles. Souhaitez-vous partager notre feu ?

Un homme s’était levé à leur approche. Il portait une djellaba marron rayée de blanc, en tissus grossier. En se levant, il avait rabattu sa capuche pour rendre plus visible son visage. Il avait la quarantaine et portait des lunettes rondes comme son visage. Il arborait un grand et joyeux sourire.

— Mais, qui êtes-vous ? Demanda Tamiya.
— Je suis le père Dumachus, répondit l’homme. Mais il fait un peu frais maintenant que le soleil est tombé. Venez, rapprochez-vous du feu !

Il dit et d’un geste de la main fit signe aux jeunes filles de venir s’installer dans le cercle d’humains qui entourait le foyer.

— Allons, asseyez-vous, et laissez un peu tomber votre barda. Vous avez marché toute la journée visiblement. Il est temps de vous reposer.
— Mon… père ? Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Nous n’avons croisé personne de la journée.
— C’est normal. C’est pour cela que nous sommes venus ici. Nous sommes des goums.
— Des goums ?
— Des pèlerins si vous voulez. Nous sommes venus passer une semaine au désert… Ces lieux sont comme un désert, non ? Tous les soirs nous nous retrouvons pour dîner d’un peu de riz après avoir passé la journée seul, en silence, à marcher sans avoir de destination.
— Mais, pourquoi faire ça ?
— eh bien, ne le faites-vous pas mesdemoiselles ? Vous marchez dans un lieu désert et reculé, pourquoi ? Pour les gens qui choisissent de faire un goum, il s’agit de revenir à l’essentiel. De trouver du temps sans distractions, pour se concentrer sur ce qui est essentiel. C’est une ascèse. Mais, c’est très difficile à faire dans la vie ordinaire.
— Ah ? Même pour un prêtre ?
— Oh que oui ! Ça occupe d’être prêtre, vous savez ? Conseil pastoral par-ci, confession par-là… équipes notre-dame, catéchisme, parcours alpha… nous avons souvent du mal à trouver du temps seul et solitaire. Et pourtant nous en avons besoin. Généralement, nous passons nos vacances dans des monastères justement pour ça. Cette année, j’ai choisi d’accompagner un goum.
— D’accompagner ? Vous n’êtes pas participant, demanda Émilie, qui s’était tue depuis le début de la conversation.
— Pas tout à fait. Pas seulement. Je célèbre une messe tout les matins et je dispense les sacrements à ceux qui en ont besoin. Et je reste disponible pour ceux qui auraient besoin de parler.
— Ah, je vois, répondit Émilie, sans trop savoir que dire d’autre.
— Vous voyez, ceux qui ont lancé le mouvement des goums pensaient que le contact de paysage vaste et désertique, ainsi que le silence, nous donnent à tous l’occasion de rencontrer notre propre vulnérabilité. De s’interroger sur nos vies aussi… mais aussi de se concentrer sur ce face-à-face spirituel que nous évitons tant dans nos vies.
— Quel face-à-face ? demanda Tamiya.
— Comment dire ? Il y a déjà eu dans vos vies des choses que vous vouliez absolument ne pas faire ?
— Oui, bien sûr, répondit Émilie. Souvent.
— Et vous les faites immédiatement ?
— Heu… non, en général, j’attends.
— Qu’attendez-vous ?
— De ne plus avoir de choix, ou que les conséquences soient trop importantes.
— Exactement. Vous attendez, et que faites-vous en attendant ?
— D’autres choses. Des choses plus faciles. Plaisantes. Je m’occupe pour éviter d’avoir à penser à cette tâche difficile.
— Tout à fait. Vous vous distrayez… Au fait ? Je suis distrait, mais… quels sont vos noms ?
— Émilie.
— Tamiya.
— Donc, nous voulons éviter ces tâches difficiles. Donc nous fuyons, nous nous occupons à d’autres choses. Nous savons que nous devons faire cette chose difficile, mais nous la recouvrons, la faisons disparaître sous une montagne d’occupations moins importantes, et souvent, insignifiantes.
— Mais il faut bien prendre du temps pour nous ! Intervint Tamiya. On ne peut pas être tout le temps à faire ces choses reloues !
— Y en-a-t-il tant que cela ? Tout ne serait-il pas plus simple si nous nous y attaquions dès le début ? Plus sain aussi ?
— Je crois que je comprends. Tu sais, Tamiya, souvent la perspective de cette chose difficile à faire… elle me gâche le reste. Je peux l’enterrer, mais elle est toujours là, et du coup, ce qui devrait être plaisant et fun, discuter avec toi, dessiner… cela devient un moyen de passer le temps. Je n’y trouve pas de vrai plaisir.
— D’accord, mais quel rapport avec les goums ?
— Eh bien, pour certains parmi nous, une large part de nos vies est consacré à éviter de nous poser certaines questions. De donner des réponses à certaines interrogations qui nous titillent. Venir ici, c’est aussi descendre dans l’arène. Se confronter à tout ce que nous nous cachons dans la vie. Sans vouloir être indiscret, vous est-il arrivé, ou à vos amies, de tarder à rompre avec un copain ? Tout le monde autour vous disait de le faire, mais vous, ou votre amie, vous obstiniez à ne pas le faire, à ne pas voir que c’était fini ?

Il y eût un instant de silence, alors que les deux filles réfléchissaient à ce que leur disait le prêtre. Finalement, ce fut Émilie qui reprit la parole.

— Cela m’est arrivé. Je savais que… qu’avec Yumi s’était fini. Je le savais au fond de moi. Et toutes mes amies me le disaient. Mais, je refusais de me l’avouer. Alors, j’ai fait semblant. J’ai redoublé d’attentions envers elle pour ne plus y penser. Pour que ça… passe.

— à trois places à votre droite, Tamiya, il y a Théophile. C’est la deuxième fois qu’il fait le goum. Il vient parce qu’il se pose des questions sur sa vocation. Il se sent attiré par la vie monastique.
— Et ?
— Il est étudiant. Comme vous. Il a donc une vie bien chargée  : des études qui prennent du temps, des amies, une copine… Il vient pour trouver du temps loin de tout cela et se poser des questions sur ce qu’il veut faire dans sa vie. De sa vie. Au quotidien… il est toujours en train de courir. Ou trop fatigué pour penser sérieusement.
— Mais, c’est fatiguant de marcher toute la journée ici, non ? Et de dormir à la belle étoile ?
— C’est vrai, mais… ce n’est pas tout à fait la même fatigue.
— Vous ne pouvez pas juste lui dire d’aller dans un monastère et de devenir moine ?
— Je pourrais. Mais c’est un engagement particulier. Ce n’est pas juste une profession, comme médecin ou instituteur. C’est un choix de vie radical, exigeant. C’est une situation limite. Il faut y réfléchir longuement et faire attention.
— Attention, demanda Tamiya, curieuse ?
— Comme tout choix extrême, il comporte son lot de difficultés. Cela dépend de l’ordre qui l’attire, mais la pauvreté, le silence, la solitude… certains supportent mieux que d’autres ces choses-là.
— Mais, c’est forcé pour un moine tout cela ?
— Eh bien, les moines prêtent trois vœux : chasteté, obéissance, et pauvreté. Mais tout les ordres n’ont pas la même interprétation. Les jésuites insistent sur l’obéissance, perinde ac cadaver, à la manière d’un cadavre dit leur vœu. Les franciscains sur la pauvreté : ils ne possèdent rien, pas même leurs tongs. Les Chartreux vivent dans un silence presque absolu… Ce sont des manières différentes d’essayer de se rapprocher de Dieu. Le Christ n’était-il pas pauvre, avare de réponse, et obéissant jusqu’à la mort ?
— Les goums sont de futurs moines ?

Le prêtre explosa de rire.

— Pas du tout, Émilie. C’est un exemple. Un cas un peu particulier pour vous aider à comprendre. Il y a de tout ici, même si évidemment, nous attirons quand même un public plutôt croyant. Il y a des gens qui veulent juste une pause dans leur vie. D’autres du temps pour répondre à certaines questions qui les taraudent… Vous qui avez marché toute la journée dans le désert, n’avez-vous pas senti que votre esprit s’éclaircissait ? Que certains soucis se faisaient plus légers ?

— Si, répondit Émilie. J’ai eu l’impression de me débarrasser de certaines choses… et de pouvoir me poser des questions plus importantes… mais, sans trop savoir lesquelles.
— Certains, pas tous, mais je pense, beaucoup parmi nous, ont besoin d’aller au désert pour pouvoir se retrouver véritablement seuls avec eux-mêmes et se poser ce genre de questions. Nous nous les posons tous, non ? Que dois-je faire ? Que sais-je ? Que puis-je espérer ?
— Ils ne peuvent pas juste… vivre ? Ce n’est pas si compliqué, intervint Tamiya, un brin moqueuse.
— Est-ce si simple ? Pour reprendre l’exemple de tout à l’heure : parfois, nous savons, au fond de nous, qu’une relation est finie, mais nous ne l’avouons pas. Et même si nous finissons par le reconnaître vraiment, nous n’agissons pas. Vous ne croyez pas ?
— Heu si, mais alors, c’est comme ça la vie.
— Peut-être. Mais si vous pouviez prendre du temps pour démêler certaines situations plus embrouillées que notre exemple ? Pour faire le point sur ce qu’il serait bon de faire ?
— Mouais… je ne suis pas convaincue.


À nouveau, Dumachus éclata de rire.

— Je ne l’étais pas non plus il y a des années. J’avançais dans la vie, en faisant ce qui m’était possible. Puis un jour, on m’a fait comprendre que je ne faisais guère qu’appliquer des manières de vivre, d’avoir des problèmes et de les résoudre, que d’autres m’avaient inculquée.
— Et alors ?
— Je ne sais pas. Quitte à faire des erreurs ou même à réussir, je voulais que soit moi qui ai fait. Qui ait vraiment choisi de faire. Plutôt que de vivre enfermé.
— Enfermé ?
— Prisonnier de choix que je n’ai pas fait. J’ai fait ce travail de retour sur moi-même. Ce fut difficile, mais je n’ai jamais regretté d’avoir écouté mon intuition en la matière. De m’être arrêté quelques jours pour me poser de vraies questions et y chercher de vraies réponses.
— Et au bout de ça, vous avez trouvé Dieu et la prêtrise ?

Tamiya semblait sceptique.

— Tout à fait. Mais, cela ne s’est pas fait en une fois. Il m’a fallu beaucoup de temps. Cela étant, prendre du temps loin du monde et de ses trépidations, voilà qui est toujours utile, je vous l’assure. Certains choix — je ne vous apprends rien — sont difficiles à faire, difficiles à vivre. Et plus le choix est important, plus se convaincre que nous avons fait une erreur manifeste est compliqué.
— Vous croyez ?
— Bien sûr. Pensez, si demain je me réveille et que je ne crois plus. Que toutes les preuves ne me suffisent plus. C’est toute ma vie qui se trouve chamboulée. Comme j’essaye de ne pas être trop dupe de moi-même, je suis raisonnablement sûr que je résisterai à ces nouvelles convictions et que j’essaierai de continuer à être prêtre malgré tout. Mais sans aller dans un cas aussi extrême : le divorce ? Un engagement politique ? Votre implication dans une association. L’un de mes paroissiens a passé des années à être un militant anti-nucléaire avant de changer d’avis sur la question… Quitter son association, devoir assumer devant tous ses amis qu’il s’était trompé… C’est pourquoi il me paraît sain d’essayer de vraiment prendre au sérieux des questions sur ce que nous voulons et devons faire, et sur ce que nous pouvons en espérer.
— je ne suis pas convaincue. Nous avons passé toute la journée à marcher en silence, ou presque. La seule chose que j’ai trouvé, c’est du silence ! Rien d’autre. Pas de révélations, de grandes questions ou je ne sais quoi.

Tamiya fut la première étonnée de l’animosité des mots qui sortait de sa bouche.

— Je… euh… je suis désolé… je ne voulais pas…
— Ce n’est pas grave, je vous assure. Il est possible que cette méthode ne vous convienne pas. Ou que vous ne soyez pas dans le bon état d’esprit. Et puis, je vous barbe avec ces histoires de choix de vie et de chemin intérieur, alors que vous êtes gentiment venues partager notre feu et que vous avez votre propre randonnée à faire. Où vous rendez-vous ?

— Nous sommes partis de Conques, et allons jusqu’à Saint-Guilhem le Désert, répondit Émilie, soucieuse de calmer le jeu en ramenant la conversation à de plus neutres sujets.
— Tiens, c’est un trajet peu commun.
— Ah, nous voulions un trajet avec peu de mondes, et pas trop dur. On nous a conseillé le GR 6, surtout les partis dans le Massif Central. Les causses devaient être plat et sans difficultés. On s’est fait avoir par les rivières.
— Vous n’êtes plus si loin de Meyrueis. Vous voulez qu’on vous accompagne pour vous aider à descendre dans les gorges ?
— Non, le but c’est de le faire nous-même, seules.
— Pourquoi ce but particulier ? Excusez-moi, mais vous n’avez pas l’air très expérimentées en matière de randonnée.
— C’est le cas. C’est un test ? Une manière de… je ne sais pas… nous avions besoin de partir loin. Et surtout d’aller là où rien ne nous parlerait. Nous voulions être toutes les deux.
— Je vois.

Le sourire du père Dumachus s’était rétréci. Derrière les mots d’Émilie, il sentait une grande peine. Si grande qu’il leur avait fallu partir au désert pour essayer de l’apaiser. Il s’en voulut un peu, car sa réponse sonnait froide à ses oreilles. Il ne voulait pas presser ces jeunes dames, mais en même temps, il voulait pouvoir être là si besoin était. C’était un équilibre délicat à assurer, comme avancer sur le fil d’une lame.

— Il y a eu…

Tamiya s’interrompit avant de reprendre :

— Certains de nos amis sont morts récemment. Beaucoup. Des gens que nous aimions. C’est… difficile. Et une autre de nos amis… nous avons appris que c’est elle qui a organisé ces morts. Je ne sais pas pourquoi… je ne comprends pas : comment pouvait-elle leur en vouloir autant ? C’étaient ses amis à elle aussi ! Elle aimait Jérémie, bordel ! Je l’aimais et je ne comprends toujours pas.
— Les gens sont parfois étranges à nos yeux. Peut-être — sans doute — avait-elle ses raisons. Mais cela ne change rien à nos peines. Et parfois, il n’y a pas grand-chose à comprendre. Le mal existe. Le pire c’est que nous le commettons nous aussi.
— Comment osez-vous ! Rugit Tamiya.
— vous aimiez Jérémie aussi, non ?

C’était un peu osé comme gambit, et Dumachus espérait avoir raison.

— Oui, mais… cela n’a rien à voir. Je ne lui ais pas fait de mal. C’était lui. Il voulait sortir de sa relation avec elle !
— Et comment vous sentiriez-vous si quelqu’un venait convaincre Émilie de sortir de sa relation avec vous ?

Là, il était en terrain bien plus sûr.

— J’irais lui casser la… oh.

Elle le fusilla du regard.

— vous avez trompé et blessé votre amie en mettant le trouble dans sa relation avec Jérémie.
— Mais, il le voulait ! Et c’était pour son bien. Elle l’empoisonnait !
— Mais vous avez quand même fait du mal. Et le mal a des conséquences. Sur Jérémie. Sur votre amie. Nos actes nous suivent, et le mal appelle le mal.
— Mais ! C’était pour son bien, je vous dis !
— Je vous crois tout à fait. Mais, cela ne change pas grand-chose. Prenez quelque chose de plus anodin  : le mensonge. Parfois nous mentons avec d’excellentes raisons. En ayant à cœur le bien de la personne à qui nous mentons. Et c’est si anodin ! Mais nous allons devoir garder longtemps cet écart avec la vérité. Peut-être toujours. Et il va continuer à nous peser sur l’esprit. Cela aura des conséquences, dont beaucoup de désagréables. Par chez moi, on appelle ces mauvaise actions des péchés. Et le péché vient toujours avec sa punition.
— Mais… pourquoi je devrais être punie ?

Tamiya était perdue et en colère. Voilà qu’on lui faisait la leçon ! C’était elle, et Jérémie qui étaient pourtant à plaindre. Lui était mort ! Et elle… avait perdu son amour.

— C’est ainsi que fonctionne le mal. Ce n’est pas agréable. Et comme nous sommes limités, et que nos actes ont des conséquences… eh bien, nos péchés nous suivent longtemps, parfois avec des conséquences disproportionnées. Ce que nous pouvons faire… à part essayer de ne pas péché, c’est d’assumer les conséquences. Boire le calice des répercussion jusqu’à la lie, et tenter de corriger nos erreurs.
— Dites, vous êtes pas censé prêcher l’amour et le pardon ? Pourquoi vous êtes aussi horrible avec Tamiya ?
— Les parents punissent leurs enfants lorsque ces derniers font des bêtises, non ? C’est un peu pareil dans notre relation à Dieu et au mal. Cela ne change rien au fait d’être aimé, ni à celui de pouvoir être pardonné. Mais ce n’est pas parce que Dieu nous offre par sa grâce la possibilité de la rédemption qu’il devrait immédiatement corriger les conséquences de mes erreurs. C’est parce que j’ai fait le choix volontaire qu’il y a eût péché et maintenant souffrance.
— Mais ! C’est dégueulasse ! Vous croyez vraiment qu’on a à entendre ça, alors que nos amis sont morts ?
— Je suis désolé pour vos amis, et je compatis à vos pertes. Je comprendrai que vous ne souhaitiez pas que nous poursuivions ce soir. Avec votre permission, je vais me retirer pour cette nuit.


Dumachus attendit qu’Émilie hoche la tête avant de se relever. Il s’éloigna, alla saisir un sac dans une pile située non loin, puis disparut dans l’obscurité.

— Allez, Tami, on y va. J’ai vu un champ de bruyère pas loin.

Mais Tamiya ne voulait pas venir. Comprenant que son amour avait besoin de temps, Émilie se leva. Elle se saisit de leurs tapis de sol et sac de couchage et alla les installer sur le champ de bruyère, côte-à-côte.

— Vient !

Cette fois, Émilie saisit Tamiya par la main et la mena à leur petit nid. Elles se déshabillèrent à la lumière de leurs lampes de poches, puis, ayant enfilées leurs pyjamas se blottirent l’une contre l’autre sous leurs sac de couchage transformé pour l’occasion en couverture.

— Tu sais, depuis le début de cette randonnée, j’avais envie de m’emdormir comme ça… Tout contre toi et sous le ciel étoilé. Mais tu semblais toujours vouloir te glisser seule dans ton sac de couchage.
— Je sais. J’attendais le bon moment, je crois. Mais ici… il y a tellement d’étoiles dans ce ciel. C’est… beau !

Tamiya se tut un moment.

— Je suis désolé, je crois que j’ai un peu gâché ta soirée.
— Non, c’est ce prêtre. Il n’avait pas à te dire ça.

À nouveau, un ange passa.

— Je t’aime, Tami !

— Moi aussi, Émilie.

Morphée accueillit en son domaine les deux amantes épuisées.

_________________


Elles se réveillèrent tôt le lendemain matin. Mais moins tôt que les goums qui déjà s’agitaient autour de leurs rations de riz. Seul met de la journée. Le père Dumachus avait installé un autel, et bientôt, il célébra une messe.

Encore furieuses et embarrassées des événements de la veille, Émilie et Tamiya préférèrent partir discrètement.

À nouveau, elles marchèrent sous le regard du soleil. Lui seul était visible dans ce ciel céruléen. Lui seul contemplait la terre et ceux qui s’y agitaient.

À nouveau, elles marchèrent sans un bruit, perdues dans le silence et dans leurs intimités.

Elles allèrent bon train à travers le plateau.

Bientôt, elles arrivèrent en bord de falaise. Devant elles, de l’autre côté des gorges de la Jonte, s’étendait le Causse Noir, et derrière lui, le Larzac. Elles n’auraient pas à l’affronter : elles avaient préféré passer par les Cévennes. Mais bon, vu que leurs plans avaient beaucoup changé au cours de leur aventure…

Elles restèrent là un moment, à contempler l’harmonieux paysage qui s’offraient à elles, sans que nulle influence humaine n’y soit visible.

Mais, il leur restait encore bien du chemin avant d’avoir fini de descendre dans les gorges et de pouvoir dormir à Meyrueis.

Émilie se remit en marche.

— Émilie… Tu sais… J’ai réfléchi.
— À quoi ?
— Eh bien, je ne sais pas trop pourquoi. Mais ce prêtre… il n’avait pas tout à fait tort. Et puis, il ne me voulait pas de mal. Il voulait juste dire des choses que je ne voulais pas entendre.
— Si tu ne voulais pas, pourquoi te faire du mal en te les disant. Il se contredit un peu là.
— Non, je ne pense pas. Au contraire, il me disait la vérité, plutôt que de m’engourdir dans de gentils mensonges. Du moins, de son point de vue.
— Mouais.
— Émilie ?
— Oui ?
— Je crois qu’il avait raison.
_________________
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Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.


Dernière édition par Silius Italicus le Mer 26 Jan 2022 22:04; édité 2 fois
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VioletBottle MessagePosté le: Sam 01 Jan 2022 00:03   Sujet du message: Jusqu'à la fin du Monde Répondre en citant  
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- Je… Je ne comprends pas… J’ai lu ce code, je le connais par coeur… Bon, c’est vrai, je n’en comprends pas tout, mais on ne peut pas me demander d’être meilleur que son créateur ! Et, bien évidemment, c’est quelque chose pour laquelle on imagine peu l’informatique avoir une influence… Oui, oui, bien sûr, j’ai lu des choses sur l’effet Papillon, il faut être totalement dépourvu de tout instinct de survie pour ne pas comprendre qu’une action a toujours ses conséquences… Mais là, j’ai les conséquences qui arrivent avant que je ne fasse quoi que ce soit ! Qu’est-ce que je fais, bon sang, qu’est-ce que j’ai fait…

______________________________


Un flash avala brutalement la scène de crime. De toute évidence, le cinquième café n’était pas encore assez corsé. Le commissaire Delmas le regarda piteusement avant d’envoyer la dernière gorgée droit vers son gosier.
Autour de lui, l’intégralité de l’équipe était déjà sur place. Le petit nouveau était occupé à dessiner les contours du macchabée sur le trottoir ; Miller et son appareil photo ne rataient aucune miette du spectacle. Tom terminait d’interroger les pauvres gens qui avaient trouvé le corps au petit matin. Le commissaire ne s’embarrassa même pas d’écouter la déposition ; rien qu’à voir le bras calciné qui dépassait du drap blanc, il devinait que la victime avait encore été carbonisée. La troisième cette semaine. Il allait vraiment se faire souffler dans les bronches par l’Inspection de la Justice Impériale, si ça continuait… Et personne ne semblait prêt à lui apporter un sixième café. Tonnerre de tonnerre.

- Bon, Ethiquès, on a quoi à se mettre sous la dent ? Lança le commissaire à une espèce de grande montagne qui observait quelques traces noires au sol avec le sérieux d’un prêtre le dimanche matin.

Ladite montagne se redressa aussitôt et, en performant un flamboyant salut militaire (de la main gauche… Delmas soupira encore), il récita :

- Ah, bonjour chef ! Jeune homme de 15 ans, foudroyé sur place d’après les témoins ! Même s’ils affirment avoir aussi vu…
- … L’inconnu en noir, hein ? Voilà que les ombres deviennent électriques… Si la mienne pouvait lancer une machine à café d’elle-même, j’apprécierais l’évolution.
- La procédure d’identification est encore en cours, chef. Mais il est possible que vu la proximité…
- … Ce soit un gamin du collège Tolstoï, oui, comme les autres… Mais pincez-moi si je me trompe, les corps se rapprochent de plus en plus de Cyrano, non ?

Ethiquès regarda autour de lui. Plus haut dans la rue, une des œuvres du petit nouveau ornait encore le trottoir… Et derrière le groupe d’enquête, les toits du collège Cyrano rivalisaient avec les sommets des bâtiments d’habitation.

- Dites-moi, Ethiquès, si on part du principe que quelqu’un joue à un Petit Poucet mortel… nos défunts, d’où viennent-ils ?

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- Co… Comment ça, on a perdu Ulrich ? Mais… Quoi ? Non, je ne l’ai pas dans les scanners… Non, NON, il ne peut pas s’être juste dévirtualisé pour n’aller nulle part ! Je… Attends, j’ai Yumi sur l’autre ligne… Oui, Yumi ? Le père d’Ulrich, disparu ? Hein ? Non, j’ai vérifié, pas de Gardien sur Lyoko, et je n’ai rien qui m’indique qu’on est dans une bulle virtuelle… Je… Mais évidemment que je sais qu’on ne peut pas se dévirtualiser sur Terre ! Je… Je… Non, bon, écoute… Écoute, je cherche, je te donne des nouvelles… Ulrich ? Euh… Je crois qu’il va bien… Je te rappelle, continue d’enquêter, les gens ne disparaissent pas comme ça, au pire il y a peut-être un pattern…

______________________________


- Chef, voici les dossiers des gamins assassinés… enfin, je dis assassiné, mais…
- Quatre personnes foudroyées en plein Paris, au petit matin, en une semaine… Je n’y crois pas.
- Et puis, il faut des éclairs, pour ça, chef. Et la météo a été radieuse, ces derniers temps.
- Finement observé, Éthiquès…

Le commissaire Delmas posa sa huitième tasse de café et posa son regard sur les photos en première page des dossiers. Tous si jeunes… Il repensa à sa fille. Elle le traitait souvent de vieillard, et dans le fond c’était vrai qu’il avait l’impression que le monde changeait vite et soudainement autour de lui, mais pour rien au monde il n’échangerait les bravades de son Elizabet pour le silence de la solitude. Il avait même pris le nom de sa femme, pour que sa fille s’intègre mieux à la France, après leur déménagement. Vaine tentative d’avoir l’air courtois ; de nos jours, un Ivan-Piotr ne dénoterait pas, dans le paysage… L’absence de « h » au prénom de l’enfant avait été sa rétribution. Un bien discret signe… Mais maintenant qu’il y pensait, le commissaire Delmas ne souvenait plus vraiment de la discussion qui avait mené à ce compromis. Pas plus qu’il ne se souvenait avoir eu un nom aussi difficile à l’oreille… Bah, les charmes parisiens devaient lui monter à la tête.

- Vous avez remonté la piste de notre Petit Poucet sanglant, Éthiquès ? Reprit le commissaire en prenant le premier dossier de la pile.

Un bref feuilletage lui indiqua qu’il ne s’agissait pas encore d’un mort. La pauvre enfant était encore hospitalisée, une demande d’autorisation avait même été transmise à la Centrale de l’Empire pour l’envoyer vers un meilleur hôpital. Delmas grimaça. Ça pouvait aussi être les signes avant-coureurs d’un transfert de dossier… Sinon, pourquoi voudrait-on éloigner de Paris, et donc du commissaire, de potentielles preuves ?

- Chef, j’ai suivi notre piste, répondit fièrement Éthiquès. Vous aviez raison : ça faisait un chemin, qui remontait tout droit vers cette vieille usine abandonnée, sur l’Île du Fleuve.
- La ruine du temps de la République ? Je pensais qu’on l’aurait rasée pour y construire une énième statue, depuis le temps.
- Hem… Moi aussi, j’ai trouvé ça louche. Y a plus rien d’abandonné en ville depuis des années, chef. Alors, j’ai mené ma petite enquête… Le bâtiment a été racheté par un drôle de type, avec un nom américain… Professeur Tyron, je crois.

Le commissaire releva la tête.

- Tyron, vous dites ? Le type qui a été approché pour devenir ministre du Progrès ? Il n’est pas américain, enfin… Il ne l’est plus, depuis qu’il a vendu le projet Carthage à la Russie. Je crois qu’il est protégé par la Suisse, depuis. Il aurait racheté ce bâtiment ? Pour quoi faire, si c’est toujours une ruine ?
- C’est là où ça coince, chef. J’ai essayé d’aller voir à la Direction Générale de la ville… Mais ils m’ont claqué la porte au nez. Sans votre autorisation, je suis comme qui dirait à poil, chef.

Delmas secoua tristement sa tasse vide.

- Bon, je vais vous faire une autorisation écrite pour retenter votre chance. Moi, je vais aller voir cette vieille usine… Abandonnée ou pas, les gens ne semblent pas en ressortir très frais. Il doit bien y avoir quelque chose de louche là-bas…

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- Journal de bord, mise à jour. Je n’arrive toujours pas à arrêter cette corruption du programme… Je ne sais même pas si mes journaux sont encore enregistrés. Ma théorie a toujours été que le Retour vers le Passé revenait en fait à sa dernière sauvegarde, comme un logiciel qui a planté et veut rouvrir un fichier… Mais quoi que ce bug soit en train de faire, c’est en train de corrompre une partie de Lyoko. Aelita et Odd voient à travers les textures, toute info sur Ulrich est en train de s’effacer, et quand j’ai demandé à Yumi si elle avait retrouvé monsieur Stern, elle a mis du temps avant de se souvenir de quoi il s’agit. Je… je dois tenter une sauvegarde de ma mémoire, je dois continuer mon journal. J’ai peur que ce bug efface aussi les données dans le monde réel… Qu’il soit en train d’écraser notre monde… Je ne sais juste pas d’où ça sort, ou même si c’est un coup de XANA ! Si c’est lui, les autres doivent retrouver la Tour rapidement. En espérant qu’Ulrich ne soit pas totalement perdu, à présent.

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Le grand hall de la vieille usine grouillait de poussières et de courants d’air. Le commissaire Delmas se félicita d’avoir apporté deux gourdes de café.
Dans un soupir, il passa la grande porte. Il ne lui fallut pas plus de dix secondes et un faible rayon du soleil pour remarquer trois choses : tout d’abord, il y avait de la poussière partout ; ensuite, elle avait envahi tout le bâtiment ; enfin, et enfin… Tout, sauf le sol. Partout autour du commissaire, des traces de pas partant en tous sens avaient chassé la saleté de la ferraille rouillée. Delmas se pencha… Les traces étaient nombreuses et se confondaient entre elles, mais elles étaient toutes petites… Pas plus d’une pointure 35… Son Elizabet portait du 36... C’était donc les traces de pieds de jeunes enfants…

Cependant, quelque chose prit Delmas aux tripes. Sur sa gauche, un élévateur grésillait violemment, comme s’il était à deux doigts de rendre l’âme. Des étincelles étranges surgissaient des câbles… Pas tout à fait électriques, trop… Sombres… Le commissaire se rapprocha. C’était des étincelles noires ! Et à travers la porte entrouverte de l’ascenseur… La cabine était tapissée d’une étrange substance, comme du pétrole ! Il n’y avait que les américains qui utilisaient encore cette maudite ressources… Delmas recula. Se pourrait-il que ce soit un piège…. ?

Soudain, il sentit quelque chose d’humide encercler sa semelle. Une flaque d’eau. Était-elle là il y a deux minutes ? Pourquoi ne l’avait-il pas vue avant ? Delmas n’eut qu’à peine le temps d’y réfléchir qu’un violent courant électrique le traversa de bas en haut. Juste avant de s’effondrer, il vit les murs d’Usine briller d’un étrange éclat, comme s’ils étaient soudain plus neuf…

- Oh non monsieur, on ne s’endort pas, pas si vite.

Oh, bon sang. Quoi, on lui refusait sa transition dramatique ?

Le commissaire leva les yeux. Derrière lui, une inquiétant figure le surplombait. Sans doute que le choc électrique avait brouillé la vue de Delmas, mais il lui semblait que l’autre avait des cheveux qui ne poussaient qu’autour de ses oreilles, et le dos voûté de ceux qui fixent le coeur des gens et pas leurs yeux… Non, ça, c’était le onzième café qu’il n’avait pas pu prendre.

- Comme je vous l’ai dit, on ne s’endort pas, se répéta l’autre en se penchant sur lui. Je ne sais pas ce que vous faites ici, mais une chose est sûre : vous n’êtes pas à votre place. Mais ne vous en faites pas : je vais y mettre bon ordre.

L’autre attrapa le commissaire par les aisselles et le souleva. Il le traîna à travers tout le hall, sans prendre la peine de lui éviter les flaques d’eau suivantes. En fait… En fait, il l’y envoyait même tout droit ! Delmas se débattit, bien déterminé à se relever et à flanquer une rouste au malotru qui tentait de l’enlever. Mais dès qu’il bandait un muscle, une décharge venait l’enfoncer un peu plus… Il grogna, alors que le trottoir à l’entrée de l’Usine s’offrit à son fessier.

- Ne vous en faites pas, j’ai appelé un véhicule pour vous… Même si tout ce remue-ménage m’a forcé à faire avec les moyens du bord…

Delmas fut lourdement relevé. La vue d’une Twingo acheva de lui faire désirer son onzième café. Les français n’avaient jamais été bons en automobile, de toute façon.

______________________________


- Aelita ? La Tour, vous l’avez trouvée ? Non… Non, je ne peux toujours pas aller à la salle des ordis, je n’ai pas encore débloqué l’ascenseur… Il continue de faire des étincelles, je ne vois pas comment le réparer d’ici… Oui… Non… Oui, bon, ça va, et vous, la Tour ?! Comment… Comment ça, elle galope devant vous ? Depuis quand XANA fait des Tours mobiles ? Je… Bah essayez de ne pas la perdre de vue, ou de l’attirer, je ne sais pas ! Bon, au moins, on a pas encore de pertes… Bon… Oui, j’essaie de sortir… La trappe, non, elle a disparu devant moi… Je sais bien que XANA ne peut pas influer comme ça sur le monde norm… Mais non, je ne me moque pas de toi ! Je… Oui, je trouve une autre solution. Je vous contacte dès que je suis à la salle des… La salle des…

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Le voyage, en effet, fut court. La Twingo se gara, de biais et en double-file, devant l’entrée du collège Tolstoï. Delmas l’aurait verbalisé, mais son étrange kidnappeur lui avait confisqué ses gourdes. Étrange type, d’ailleurs, qui s’était empressé de se couvrir d’une énorme capuche avant d’entrer dans le champ de vision de son invité. Pourtant, les cheveux que Demas avait aperçu lui disaient quelque chose… Mais d’où…

- Nous y sommes, Ivan. Un peu de tisane ne vous fera pas de mal, en plus d’un petit passage aux sanitaires… J’ai justement ramené quelques petits sachets de St Petersbourg, vous devez connaître ?

Que ce type parle de St Petersbourg ou de la tisane, la réponse était non. Mais Delmas ne voulut même pas le gratifier d’une réponse. Son cerveau vrillait toujours dans son crâne, et les étranges reflets qui donnaient aux rues l’allure du diesel ne l’aidait pas. Le choc électrique avait dû être violent.

Deux grands types prirent Delmas par un bras et l’emmenèrent à travers la cour du collège, puis ils passèrent la porte du bâtiment principal… Sauf qu’il n’y avait rien d’autre qu’un long couloir, hanté par les réplicas de la grande porte d’entrée. Delmas se réveilla un peu. Qu’est-ce que c’était que ce foutoir ? Quel était l’architecte fou qui avait fait construire ce déroutant couloir ? Même les allées interminables de la mairie de Bucarest avaient plus de sens…

- Ah, vous aussi, ça vous intrigue ? Dit l’autre homme. Je pensais que vous faire revenir ici aurait provoqué quelque chose, mais non. Ces gosses sont si doués que c’en est décevant pour moi.

Aussitôt, il ôta sa capuche. En effet, des cheveux blancs ornaient exclusivement ses tempes dans un désordre qui égalerait celle des chambres d’adolescent rebelles. Du reste, il avait la parfaite panoplie du scientifique traître : le regard fuyant et méfiant, le rictus prêt à vous menacer si vous faites mine de chercher votre téléphone… Ne manquait plus que la cicatrice quelque part sur le visage, et il aurait l’air du parfait fuyard américain qui tenterait sa chance dans l’Empire victorieux du vieux continent.

- Vous êtes… ? Tenta Delmas, en essayant de garder toute sa désinvolture.

L’autre soupira.

- Il y a une heure, vous auriez vu en moi un ancien candidat potentiel pour un ministère… Trop tard. Ils sont vraiment doués…

Le petit groupe retourna sur ses pas, droit vers la Twingo.Delmas, qui retrouvait peu à peu l’usage de son corps, constata à quel point ces foutues voitures étaient petites. Surtout quand on est compressé entre deux molosses. Son hôte, lui, avait au moins le droit à la place du mort…

- Vous m’auriez appelé Lowell Tyron, américain naturalisé Suisse et au service de l’Empire. Vous auriez récité toute ma biographie sans hésitation, comme si vous l’aviez toujours connue. Mais si je vous avais demandé comment vous auriez appris tout ça, par quel journal, quel programme télévisé… Vous auriez été bien en peine de me répondre.
- Je pige que dalle à ce que vous me chantez, répliqua Delmas, que le mal de tête reprenait. Et ne l’avez-vous pas proposé une tisane, tout à l’heure ?

Le dénommé Tyron lui tendit une de ses gourdes. Non, il n’avait pas… ?
Delmas ouvrit la gourde. Et grogna.

- Mon chauffeur s’est chargé de remplacer cette horreur dont vous vous abreuvez par quelque chose de plus sain. Vous ne le savez pas encore, mais vous me devez plus que votre vie, pour ça.

Le commissaire leva un sourcil.

- J’en doute. Tout votre charabia, ça fait partie de la mission de sauvetage ?

Tyron claqua des doigts. La voiture démarra.

- Nous sommes en 1953. Il y a dix ans, l’armée russe a profité de l’échec des américains sur les côtes françaises pour attaquer et défaire le Reich. Le corps mutilé du Führer a fait le tour des journaux, pas un gosse dans la rue ne l’a pas en tête. À partir de là, le jeu géopolitique s’est déroulé comme suit : la Russie prend la main sur la majeure partie de l’Europe, met toute la côte ouest sous sa tutelle, et l’Empire naquit. Les américains ont tenté de se débattre, mais la seule terre que l’Empire ne pourrait atteindre facilement, ce serait l’espace. Ils ont balancé tellement de satellites dans les airs que le ciel a eu l’air d’une décoration pour la St Nicolas. L’Empire en a entendu parler sous le nom du projet Carthage : Une drôle de blague sur le fait de stériliser les espoirs du vieux continent, ou un truc du genre. La situation a un peu dérapé quand quelques génies ont pris la plaisanterie au premier degré. Ils se sont figurés que les satellites allaient vraiment diffuser de quoi stériliser toute l’Eurasie. Ça aurait pu devenir encore plus risible… Si un de ces génies n’était pas l’Empereur. Qui a décidé de contrer, en envoyant un des siens droit dans le nid de guêpes. Un certain Franz Hopper, qui a renoncé à son nom pour mener à bien sa mission. Son rapport n’a pas fait état d’attaque par l’espace, mais a fait une troublante révélation : des enfants plein les labos, destinés disait-il à tester quelque chose qu’il appelait « virtualisation »… Normalement, vous avez tout ça en tête. C’est ce qui a été dit lors de la Grande Allocution de l’année dernière. Le 5 Juin, précisément.
- Oui, et alors ? Vous ne me soupçonnez quand même pas de travailler pour l’ennemi, non ? Si vous êtes ce que vous prétendez…
- Justement, c’est tout mon point. Vous souvenez-vous de cette allocution ? La tenue de l’Empereur, quelques phrases qu’il aurait prononcées exactement ?
- Bien sûr ! Je… Je…

Non. Rien ne lui venait en détail. Il avait beau creuser, c’était comme si tout ce que venait de dire Tyron lui était naturel, mais sans source. Comme si l’on vous demandait de vous souvenir de vous-même de vos premiers pas, pour justifier que vous savez marcher. Ce… C’était ridicule ! Il avait probablement regardé ça un soir de garde, au commissariat, ou bien…

- Je vous vois cogiter, Ivan. Ne cherchez pas, si ça ne vous revient pas sans que vous ne deviez reconstituer le souvenir, alors c’est que ce souvenir n’a jamais existé. Pour ma part… Je n’ai aucun souvenir personnel de ce que je viens de vous dire. C’est mon chauffeur, ici présent, qui m’a tout raconté. Sans lui, je serais aussi perdu qu’un nouveau-né dans un centre commercial.

Delmas ignorait ce qu’était un centre commercial. Et, surtout…

- Je suis commissaire mandaté par l’Empire. Vous m’avez enlevé alors que j’étais sur une enquête officielle, à propos de meurtre et tentatives de meurtre sur mineurs. Sachez que vous faites désormais partie de mes suspects.

Tyron éclata de rire. Ce fut si flamboyant que Delmas sentit sa patience s’effacer à chaque son.

- Je ne plaisante pas. Que vous vous en preniez à moi dans un moment pareil…
- Vous savez ce qui est amusant ? C’est que selon les informations qu’il m’a fait parvenir il y a à peine deux heures, mon fils a des soucis avec les descendants des gamins que vous évoquez. Enfin… les descendants qu’ils auraient dû avoir. Après tout, les macchabées ne peuvent pas procréer, n’est-ce pas ?

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- Oui… Oui ! J’ai la source de la défaillance, Aelita, j’ai la source… Je… Oh… Oh non ! C’est… C’est bien un bug dans le Retour Vers le Passé…. XANA a totalement la main sur le programme… Je… Je te rappelle… Je dois vérifier un truc…

______________________________


Delmas n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui lui était arrivé que Tyron l’avait entraîné dans une sorte de superbe salon, tout en bleu et lignes d’or, aux coussins suffisamment épais pour y disparaître. L’appartement était au sommet d’un immeuble parisien ; on y voyait les ruines de la Tour Eiffel. Et, il devait le reconnaître, la tisane qu’on lui avait servie était excellente. Mais pas suffisamment pour chasser l’atroce mal de crâne qui s’était sérieusement amplifié dans la Twingo.

- Alors, vous me dites que… Que tous mes souvenirs… Sont faux ? Et vous trouvez que nos intellectuels qui s’imaginent une stérilisation en spray par satellite sont farfelus ?

Tyron le regarda paisiblement en sirotant son thé.

- Et vous ajoutez à ça que, d’après un message de votre fils, qu’il vous enverra dans cinquante ans mais que vous avez reçu il y a deux heures, les enfants de mes enfants morts sont de sérieuses épines dans son pied, et qu’ils sont probablement à l’origine de tout ce fatras ?

Tyron reposa sa tasse sur sa coupelle.

- Et ainsi, vous me dites que vous avez besoin de me contacter, parce que je devrais normalement avoir un fils dans un an, et qu’il sera le jeune professeur débutant qui, par sa pédagogie, fera que des jeunes gens se fréquenteront et donneront lesdits enfants qui posent problème à votre futur fils ?

Tyron se servit un biscuit.

- Ça n’a aucun sens. Mon fils pourrait être proviseur, si les ancêtres de ces gamins sont morts, ça ne changera rien.
- Comme vous l’avez dit, on a surtout affaire à des tentatives de meurtre. Alors, certes, le monde dont je me souviens n’est pas sous la coupelle Impériale… Mais il n’est pas impossible que, même ainsi, les enfants en question soient créés. J’ai bien existé dans les deux mondes.
- … Quand bien même, pourquoi venir me le dire ? Vous voulez peut-être vous assurer que moi et ma femme allons bien témoigner de notre amour en temps et en heure ? Histoire d’avoir plus de chances ?
- C’est si gentiment proposé… Mais non. Je vous propose mieux.

Delmas but une gorgée de sa tisane.

- Je sais que vous avez suivi votre femme en France, et par galanterie, vous vous êtes aligné à sa culture. Cependant, comme vous le savez sans doute déjà, l’enquête qui vous inquiète s’apprête à passer aux mains des forces de l’Empereur. Des coups de foudre si rapprochés dans le temps… Évidemment, ils s’imaginent que c’est un coup des américains. Soit vous leur fournissez la preuve que c’est le cas, et vous gardez votre poste… Soit vous allez devoir vous séparer de votre femme, pour repartir à la Mère Patrie, dépourvu de sa vitale confiance. Je peux vous fournir ces preuves, ce n’est pas problématique. J’ai des contacts en Italie qui peuvent créer tout ce qu’il vous faudra. En échange…

Delmas reposa la tasse sur sa coupelle.

- … Nous élèverons votre fils ensemble. Je m’assurerai ainsi qu’il ait la trajectoire de vie que je recherche.

Delmas s’étouffa dans sa gorgée.

- C’est… Une blague ?!
- Vous pourrez être le père, si vous voulez.
- Ce… Vous ne plaisantez pas ?!
- Par contre, c’est moi qui apporterai l’argent à la maison, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.


Delmas reprit une gorgée pour écraser celle qui refusait de passer. Il fixa Tyron, assez bêtement, tandis que celui-ci sirotait sa propre boisson, comme s’il passait un simple après-midi à observer la douceur de l’été. Qui… Qui est ce type, qui lui parlait de choses délirantes et voulait s’approprier son futur enfant ?! Il n’en était pas…

- Bien entendu, vous pouvez refuser. Nous sommes un Empire libre. Mais ça n’arrêterait pas la série de meurtres qui vous préoccupe tant. Si personne ne s’y oppose, plus de gens mourront… Y compris sans doute, des innocents à notre affaire.
- Et vous ? Rétorqua Delmas. Vous me semblez bien renseigné… Vous êtes sans aucun doute mieux placé que moi agir !


Tyron éclata d’un grand rire qui ne cachait absolument pas son mépris.

- N’avez-vous pas entendu mon exposé ? Je suis une aberration. Je suis le dernier vestige d’une époque qui se réinvente. Nous sommes à un moment critique, Ivan. Quelque chose venu du futur nous réécrit. Quand je dis que ces éclairs pourraient être imputés aux américains, je ne dis pas qu’ils en soient réellement à l’origine. Cependant, je préfère voir les États-Unis brûler sous mes yeux que de retourner à un temps qui a permis que des enfants portent le fardeau d’Atlas seuls. Je vous ai donné les renseignements principaux… Avec mon concours, nous élèverons votre fils pour, qu’en temps utile, il puisse soutenir celles et ceux qui découvriront les vestiges du projet Carthage.
- Alors, si on détruit les États-Unis…
- On détruit également le projet de virtualisation d’enfants. On empêche qu’une telle aberration soit seulement possible. L’avenir se fera par la science, Delmas, pas par la guerre.

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- Journal de bord de Jé… Jé… Je… Ma tête me fait si mal… Je n’ai plus de nouvelles de l’extérieur, les journaux télévisés se sont arrêtés, les téléphones ne répondent plus… C’est comme si le temps ne courait plus… J’ai essayé de contacter les autres, sur… Sur… Qui… Je ne… Je dois halluciner… Ma main… Ne peut plus bouger… Je ne sais même plus de quoi je parle…

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Jeremya courut à toute vitesse le long des couloirs bleus de l’établissement Tolstoï. Mars déclinait doucement sur la ville où coulait l’or de la renaissance. Depuis l’entrée dans le 3ème Millénaire, L’Empire voulait célébrer son emprise sur le monde en le parant des couleurs de l’aurore. Jeremya, garçon blond toujours affublé de bleu, semblait être la plus parfaite vitrine de cette nouvelle ère. Ses résultats brillants aux examens et sa présentation irréprochable le destinait à rejoindre les internats les plus prestigieux de la Mère Patrie… Mais il avait préféré un établissement expérimental des terres de l’ouest. L’argent que versait un étrange mécène dans l’endroit avait à peine rassuré ses parents, mais au moins, leur fils se faisait des amis.

Le jeune adolescent entra avec fracas dans le laboratoire d’études. 20H04… Un peu en retard, mais juste à temps pour ne pas trouver porte close. Les activités qui avaient lieu à cette heure, entre ces murs, exigeaient la rigueur la plus totale, pour que le secret survive.

- Ah, mon garçon, vous voilà ! Il aurait été dommage que vous nous faussiez compagnie.
- Pa… Pardon, monsieur Delmas.

Aux ordinateurs, les camarades de Jeremya étaient déjà au travail. Odd le salua bruyamment, alors que son immense chat gris dormait paisiblement sur ses genoux. À l’écran, des fenêtres de conversations se multipliaient ; son téléphone, lui, vibrait incessamment. À n’en pas douter, il allait encore entrer en contact avec d’anciennes victimes du projet Carthage… Et les ramener ici, comme ce fut le cas pour Yumi. Sa famille avait fait partie de celles que les anciens États-Unis avaient emprisonnées pendant la Seconde Guerre. Son père avait dû fabriquer des véhicules pour l’armée, et comme il fut doué, il avait travaillé sur les scanners du projet Carthage. Sa fille Yumi avait été enrôlée de force parmi les tests clandestins qui avaient encore lieu dans les cendres de l’Autre Continent… L’Empire pensait s’en être totalement débarrassé. Il n’y avait qu’au sein de l’établissement Tolstoï que la lutte continuait.
Yumi, d’ailleurs, était lovée dans un canapé au fond de la pièce, une tasse de thé à la main. Après qu’elle eut mis sa famille à l’abri, elle a rejoint l’équipe de Delmas. Ses souvenirs des laboratoires américains étaient précieux à l’état pur ; quand elle les utilisait pour remonter des pistes vers d’autres labos, ils devenaient inestimables. Aussi la trouvait-on le plus souvent avec une pile de rapports d’espionnage, des photographies, des témoignages, ou même des blogs racontant des histoires proches de la sienne. Grâce à Yumi, six laboratoires avaient pu être identifiés. Elle fit un geste de la main en direction de Jeremya, avant de constater que sa tasse était vide.
Justement, un jeune garçon s’approcha d’elle avec une théière fumante. Ulrich était, disait-on, le filleul du mécène de l’établissement Tolstoï. Rejeton d’un éminent membre du corps des Mécènes de la Mère Patrie, nul ne sait s’il était prévu qu’il fasse partie de la bande. En tout cas, il ne savait rien de celui qui finançait ses activités. L’homme lui envoyait souvent argent et corbeilles de fruits à son anniversaire, et n’avait daigné se montrer qu’à son baptême. Ulrich s’absentait souvent de l’établissement ; Delmas voulait l’envoyer sur le terrain, avec les espions. Il était évident que le garçon n’avait pas sa place dans un bureau ; il avait déjà brillé en sauvant les équipes et en réussissant des missions, parfois spectaculairement. Il était là, le jour où Yumi avait été sauvée. Depuis, les deux adolescents ne se quittaient plus. Ulrich se dirigea vers Jeremya et lui proposa une tasse de thé. Volontiers, la nuit serait longue. Le garçon le servit rapidement, avant de retourner au coin musculation qui occupait toute la partie droite de la pièce.
Jeremya trempa ses lèvres dans son thé et s’installa à son bureau, à côté de celui de Delmas. Le vieil homme jeta immédiatement une pochette entre les bras du garçon :

- J’ai relu tes dernières équations. Elles sont excellentes… En tout points conformes à celles que notre mécène avait prédites. Tu es sur la bonne voie.
- Merci, monsieur… Rougit Jeremya en hochant la tête. Cependant, il y a une chose qu’elles n’élucident pas…
- Oh, vraiment ?
- Pourquoi dois-je faire tout ça ? Je comprends le rôle des autres… Mais moi ? Pourquoi dois-je faire ces calculs, si notre mécène les a déjà faits avant moi ?
- Parce que la Mère Patrie, dans sa grande prudence, a tardé à agir. Comme tu le sais, les laboratoires du projet Carthage ont été détruits… Mais nous soupçonnions que la technologie de virtualisation en était déjà à un stade avancé. Le témoignage du père de Yumi nous l’a confirmé. Des enfants ont été efficacement virtualisés.
- D’accord, mais en quoi suis-je indispensable ? Odd pourrait remonter la piste d’autres enfants avec ses contacts. Yumi pourrait se rappeler d’un endroit où elle serait passée. Ulrich pourrait briser les chaînes des enfants. Je ne vois pas à quel moment du plan mes équations serviront à quelque chose…
- Eh bien… Peut-être devrais-tu te mettre au travail. Le sens vient avec la pratique, dit-on.

Delmas lui sourit doucement, signe que la conversation était terminée. Il retourna à son ordinateur, laissant un Jeremya perplexe. Le jeune garçon n’insista pas et alluma sa tour. Quelques clics plus tard, il retrouva son logiciel d’encryptage. Les lignes de codes, chiffres et lettres s’enchaînant parce que la logique le commandait. Jeremya les enviait un peu. Non seulement chaque caractère avait un sens dans le grand plan de l’univers, mais en plus leur nature les exemptait de tout doute… Jeremya était leur parfait opposé. À se demander pourquoi le destin l’avait choisi, lui, pour être leur interprète…
Studieusement, il se mit à la tâche. La semaine dernière, il était parvenu à craquer un mot de passe, dont l’utilité n’était pas encore certaine. Comme ça ne préoccupait pas franchement Delmas, Jeremya s’était attelé à cette tache. Il ne savait pas trop pourquoi ; si son professeur n’accordait aucune valeur à cette découverte, alors ce ne devait être que la clé pour la machine à café d’un labo secret… Mais Jeremya avait retourné toutes les possibilités, tiré les cartes des probabilités, interrogé l’expérience passée, prié le Jeremya du futur de lui donner un indice. Dans tous les cas, il n’en ressortait qu’une certitude : il ne saurait rien tant qu’il n’essaierait pas. Et s’il passait à côté de quelque chose de capital ? Après tout, Odd avait déjà retrouvé des victimes en se trompant de nom dans l’annuaire. Yumi avait identifié un laboratoire parce qu’une photographie lui a fait ressentir de l’inconfort. Ulrich avait trouvé Yumi parce qu’il avait préféré tourner à gauche, malgré le plan. Pourquoi Jeremya n’aurait pas le droit à son instant de hasard, à son inspiration inexplicable, son murmure de la foi ? Au pire, si c’était vraiment la machine à café, il pourrait essayer de la dérégler… À défaut de sauver qui que ce soit, ça amuserait la bande.

Jeremya se glissa à travers les programmes, se laissa guider entre les barrières qu’il abattait. Le mystère s’affinait, mais ne s’éclaircissait pas. Troisième jour, et les murs mis à terre ne révélaient toujours pas l’horizon. L’adolescent soupira, mais ne fléchit pas. Il calcula, formula, répéta, encore et encore. Si, alors, fin, si, alors, fin…

Soudain, alors qu’il venait de tomber sur un dossier plein de papiers scannés qu’il feuilletait sans conviction, quelque chose attira son regard. Là, au milieu des lignes austères… Une trace de rose, fanée, à peine vivante… Mais bien là. Jeremya zooma. À la texture, ça ressemblait à un ajout au crayon de couleur. Il passa aux feuilles suivantes. La trace se précisait. D’un trait, elle devint un bras, d’un bras un corps, d’un corps… Quelqu’un. Une petite fille aux cheveux et à la robe rose. Une petite fille seule dans une jungle de chiffres et de lettres. Au-delà, l’immaculé néant de la feuille. Mais elle, elle se tenait entre les lignes, comme derrière une prison faites de phrases d’adultes. Pourquoi… Pourquoi ici ? Jeremya regarda attentivement la feuille originelle. Son propos n’avait pas grand intérêt, mais l’en-tête…

L’en-tête était russe, avec le logo de la Mère Patrie…

… Sur un papier déniché dans la base de données d’un labo clandestin, au milieu des ruines des anciens États-Unis ?

Jeremya passa à la signature. Il y en avait quinze en tout. Parmi elles, deux avaient survécu au temps. Celles d’un Hopper, et d’un Tyron. Elles se chevauchaient l’une l’autre, comme pour s’étouffer mutuellement.

- Eh, Odd…
- Hmmm ?
- Euh.. Tu as déjà entendu parler d’un… Tyron ? Et un Hopper ?
- Non, mais je cherche, si tu veux !
- Je veux bien, merci…

Jeremya se retourna. À ses côtés, le professeur Delmas s’était figé. À travers ses lunettes, il observait l’écran de son étudiant, le regard blanc. Un éclair passa entre le professeur et l’élève. Et alors que le monde tournait encore, qu’Odd chantonnait, que Yumi lisait, qu’Ulrich s’entraînait, Jeremya vit quelque chose se briser entre ses mains, sous les yeux perçants de Delmas.

______________________________


La nuit était tombée sur la ville. Jeremya, lui, n’avait pas encore fermé les yeux. Ni sur le jour, ni sur ses questions.
Après sa découverte, l’ambiance entre lui et le professeur Delmas flottait dans un épais brouillard. De toute évidence, le vieil homme lui cachait quelque chose… Mais quoi ? Malheureusement, il aurait du mal à trouver une piste hors des murs du labo de Tolstoï… Les archives, les bibliothèques, tout ce qui aurait pu lui indiquer une direction était à l’est, au sein de la Mère Patrie. Ici, il devrait faire avec ce que le professeur Delmas voulait lui donner… Et se contenter de tirer des conclusions sur ce qu’il ne voudrait pas lui confier. Il ne se souvenait même pas si le trouble du professeur venait du dessin d’enfant ou des noms en bas du papier…

Dans le doute, autant partir des deux possibilités. Le dessin, d’abord… Très enfantin, appuyé assez fort pour qu’il traverse du papier. Les enfants dessinent surtout ce qu’ils connaissent, leur famille, eux-mêmes… Comment une petite fille se serait-elle retrouvée à dessiner sur des documents administratifs, qui ensuite ont été jugés assez importants pour faire partie d’une banque de données clandestine ?
Les noms… Tyron, Hopper… Le premier sonnait anglais. Un vieux nom ? Hopper pouvait donner de meilleurs fruits. C’est le genre de patronyme qu’on pouvait encore croiser, de nos jours. À tout hasard, Jeremya tapa « Hopper » dans sa barre de recherches. Plus d’un milliard de résultats… Il devrait filtrer. Mais comment ? L’adolescent réfléchit. Il fallait qu’il raisonne en probabilités… Un nom de famille, une époque, la date sur l’en-tête, les autres noms… La date… 1952… Avant l’attaque de la Mère Patrie sur les États-Unis.. Les laboratoires n’étaient pas encore clandestins, les premiers tests sur les enfants… L’enfant qui avait dessiné pourrait être l’un de ces enfants… Si c’était le cas, alors rien ne sortirait d’une banale recherche sur internet…

Jeremya prit son courage à deux mains, et se faufila à travers les couloirs bleu nuit de Tolstoï. Il esquiva le surveillant Maximès, évita les amoureux heureux et éconduits qui profitaient de la discrétion nocturne, puis arriva au laboratoire du professeur Delmas. Fermé à clé, bien évidemment… Jeremya ricana. Fort heureusement, il avait appris à crocheter des portes, dans son enfance, pour avoir accès à l’étude de son père. Quelques clics avec sa carte de cantine, et… Victoire ! Le laboratoire du professeur Delmas s’ouvrit à lui.

Jeremya ne perdit pas de temps. Il n’était pas impossible que le professeur ait mis des sécurités sur cette pièce. Il se jeta à son bureau et reprit ses recherches, à travers les documents aux accès limités à son ordinateur secret. Il lança la recherche pour le nom « Hopper »… Et trouva plus que ce qu’il n’avait anticipé. Des téras de données, même… Qu’est-ce qui pouvait peser si lourd ? Depuis le début, Jeremya n’avait accès qu’à du code ou des documents administratifs… Il en faudrait une quantité énorme pour atteindre le tera… Soit il y avait autre chose, soit Jeremya venait de mettre la main sur un projet massif.

L’adolescent écuma les résultats de recherche… Curieusement, ils n’étaient pas si variés. Beaucoup de code, d’abord… Puis des images. Des modélisations, même. Des paysages immenses, peuplés de végétation mais vide de civilisation. Comme le premier jet du Monde, à son cinquième jour. C’était… dément… Mais une idée germa en Jeremya. Ces enfants virtualisés, où allaient-ils ? Vers quoi les virtualisait-on… ?

Jeremya descendit dans le dédale de documents, essayant de ne pas trop accrocher au logo de la Mère Patrie, présente à toutes les en-têtes. Il devenait évident que l’Empire avait été mêlé au Projet Carthage, d’une certaine façon… Mais pour quoi ? Que faisait-il dans quelque chose qu’il a ensuite détruit de ses propres mains ? Jeremya passa les décors. Forêt, banquise, désert, montagne… La Terre, avec une précision surnaturelle. Et tout ça serait l’oeuvre de ce Hopper ?

Jeremya continua de défiler les documents, les images, en boucle, en chaîne…

Quand soudain, quelque chose de rose passa devant ses yeux. L’image d’une enfant, aux cheveux roses. À peine plus jeune que Jeremya. Une modélisation entière, endormie. En bas du document, toujours le logo de la Mère Patrie, ainsi que le nom de Hopper…

Jeremya se pencha sur le nom du fichier…

-Aelita…

La lumière du laboratoire s’alluma brusquement. Jeremya se redressa. Il reconnut les pas de Delmas, derrière lui.

- Professeur… Qu’est-ce que c’est ? Aelita ?
- La seule enfant que nous ne sauverons pas, Jeremya. La première fille du Projet Carthage. Sa conscience est quelque part, sans doute, mais en tout cas pas chez l’ennemi.
- L’Empire… C’est l’Empire qui l’a virtualisée ! Réalisa Jeremya.

Quelque chose de froid se plaqua contre sa nuque.

- C’était l’enfant de Franz Hopper. L’homme qui a trahi les siens à notre profit. Il l’a virtualisée dans l’espoir de la protéger… Nous l’avons récupérée. Elle est la mémoire du Projet Carthage, mais nous avons du mal à la réveiller. Une princesse endormie dans son château.
- … Mes équations…
- Tu as suivi le plan de notre mécène à la lettre. Il savait qu’un jour, tu finirais par tomber sur Aelita. J’ignore comment il l’a su… Mais il avait prédit que le lien entre cette enfant et toi finirait par ressurgir. Nous y voilà… Et je dois te demander ce que tu as l’intention de faire, maintenant.

Quelque chose cliqua contre la nuque de Jeremya.

- Je… Je ne sais pas… Écoutez, si vous m’aviez dit tout ça plus tôt, je pourrais peut-être vous répondre maintenant…
- Il fallait que ça vienne de toi. Il fallait que la chance te guide ici. Si je te l’avais dit, j’aurais conditionné ta décision. Il fallait que le choix t’appartienne.
- Je…
- On va faire plus simple. Te souviens-tu de tes parents ?
- Heu… Quoi ?

C’était quoi, cette question, soudain ? Bien sûr qu’il s’en souvenait, mais quel rapport…

- Réponds, Jeremya. Ne réfléchis pas. Réponds.
- Mais… Mais oui ! Ils m’ont déposé ici le… Enfin, c’était il y a…
- Tu n’en sais rien. En vérité, tu n’as jamais été déposé ici. Tu n’as aucun souvenir précis de quoi que ce soit avant ce matin, n’est-ce pas ?
- Mais si ! Je me souviens avoir découvert le mot de passe…
- Oui, mais comment as-tu fait ?
- Mais… Mais…

Non. Non, il ne se souvenait pas en détails, mais il sentait que c’était vrai… Ses doigts s’en souvenaient, il savait, il…

Comment est-ce qu’il avait fait ? Que se passait-il à ce moment-là, autour de lui ? Avait-il célébré sa découverte ? Ses amis l’avait-il félicité ?

Jeremya se retourna, tremblant.

- Professeur Delmas… Qu’est-ce que ça veut dire… ?

Il se coupa net. Devant lui, Delmas semblait… Glitcher. Son image clignotait, alors que ses mouvements semblaient rater des étapes. La main tendue vers Jeremya, au bout de laquelle il serrait un pistolet, ne parvenait pas à tenir en place… Comme si l’arme elle-même se refusait à viser le garçon.

- Pro… Professeur !
- Non, Jeremya. Ne t’en fais pas, c’est normal. C’est ce que veut le plan.
- Je ne comprends pas…
- Quand j’ai eu ton âge, notre mécène… Un de mes pères, m’a tout expliqué. Il m’a raconté cet autre monde, où notre Empire n’a pas détruit l’Autre Continent. Où l’Autre Contient n’a pas essayé de stériliser notre Empire. Il m’a raconté l’histoire de ces enfants, qu’il avait entendu de son fils. Quatre adolescents, qui découvrent un jour une jeune fille prisonnière d’un monde virtuel… Et qu’ils ramènent à la réalité.
- Quatre adolescents…
- Mon devoir était de vous réunir, malgré les contradictions entre notre monde et celui de mon père, le Mécène. Il fallait que dans un univers qui aurait été radicalement changé, des similitudes subsistent. Et de ces similitudes, nous pouvions arrêter l’ennemi. C’est pourquoi toi, et toi seul, devait retrouver Aelita, sans aucune aide.
- La Mère Patrie… Sait-elle que vous…
- Oh, Jeremya… La Mère Patrie n’existe pas. Ou, plus exactement, elle est une illusion, dont mes pères ont repris le contrôle, pour être sûrs que vous vous retrouveriez là, avec les moyens nécessaires au plan. La Mère Patrie est un leurre de l’ennemi, pour donner à ce monde un soupçon de tangible. Aelita était une enfant qui vivait dans le royaume ennemi… Le logo a été apposé sur les visuels pour que tu puisses tout de même remonter cette piste, au cas où il m’arriverait quelque chose. Il s’avère qu’elle a aussi fait germer les graines du doute en toi, et que sans elles, tu ne serais pas là. À nouveau, le plan de mes pères s’est révélé infaillible…

Le Professeur Delmas eut un rire triste. Il releva les yeux vers Jeremya, et tira. La balle passa bien au-dessus de sa cible, et alla exploser une ampoule au plafond.

- Je ne veux pas revenir à un autre monde, Jeremya. Celui-là, où je suis un héros caché, me convient très bien… Mais tout ce qui nous entoure est destiné à disparaître. Et mes pères auront trop bien réussi leur coup. Il ne m’aura jamais fait totalement confiance… Et me voilà, à manquer de te tuer, non pas par manque de volonté, mais parce que l’univers me le refuse…

Il recommença. Le tir alla pulvériser une fenêtre. Jeremya sursauta, mais ne quitta pas le professeur des yeux.

- Monsieur… Si vous vouliez vraiment que ce monde ne change pas… Pourquoi ne pas m’avoir abattu dès notre première rencontre ?
- Parce que nous sommes programmés, Jeremya. Ce monde a été réécrit, par l’ennemi. Mais dès que mes pères s’en sont mêlé, je me suis retrouvé avec deux instincts… L’un me disant de te haïr du plus profond de mon coeur, l’autre me dictant de t’aimer comme on aime un fils. Je te l’ai dit, ce monde est le plan de l’ennemi… Ta présence ici, le plan de mes pères... Du Mécène. Nous sommes entre deux volontés incompatibles. Tu devras trancher, Jeremya. Sache qu’en ce qui me concerne, je ne pourrai plus garantir ta sécurité.

Aussitôt, Delmas tira. Encore et encore. Certains impacts passèrent proches de Jeremya, qui se jeta sous son bureau. Il examina ses options. La porte était bloquée par Delmas, qui arrosait la salle sans bouger. Impossible de sortir sans passer sous la pluie de tirs. Certes, sa visée était aléatoire du fait de son glitch, mais si par hasard… Jeremya devrait neutraliser Delmas pour sortir. Il ne devait pas trop y réfléchir… Il devait faire confiance à son instinct, s’il était vrai qu’un grand plan le voulait en vie…

Jeremya se saisit d’une chaise, puis surgit de sous le bureau. Il fonça vers Delmas, qui continuait à tirer, et le renversa. Le professeur tomba au sol dans un bruit buggé. Il lâcha le pistolet ; Jeremya s’en empara, et le pointa vers Delmas.

- Oh, mon garçon… Comme tout ceci est logique…
- Ne… ne me forcez pas à tirer, allez-vous en sagement et je…
- Et que feras-tu, Jeremya ? Ne penses-tu pas que je pourrais te retrouver, où que tu ailles ? Et puis… notre monde s’effondrera, si tu accomplis ta destinée. Je n’y survivrai pas. Mourir ici serait comme prendre un peu d’avance.

Jeremya secoua la tête. Il sentait les larmes lui monter aux yeux. Il fit de son mieux pour se souvenir de toutes ces fois où le professeur avait dû l’exaspérer, le frustrer, le mettre en colère… Mais rien de précis ne venait. Il n’avait aucun souvenir, que des impressions, insuffisantes pour justifier un meurtre… Il laissa échapper un sanglot. Il n’y arriverait pas. Maintenant qu’il avait été mis devant l’évidence, maintenant qu’il avait vu sa mémoire comme une toile vide, il n’arrivait plus à savoir quoi faire… Pas de précédents pour faire des probabilités, pas de paroles charnière dans sa vie qui aurait déterminé une voie à prendre… Mais la perspective d’être un meurtrier n’arrivait pas à creuser son chemin dans son esprit…

Le Professeur Delmas remarqua le trouble de son élève. Il lui sourit tendrement, et posa sa main sur celle qui tenait le pistolet.

- Ainsi donc, quel que soit le scénario, l’avenir du monde dépendra toujours d’enfants, sur les épaules desquels on posera le fardeau d’Atlas…

Delmas posa son doigt sur celui de Jeremya.

- Puisses-tu me pardonner, dans ce monde et dans l’autre.

Le professeur appuya sur la détente.

Jeremya lâcha l’arme et recula d’un cri. Son dos se fracassa contre un bureau. Le sang glitché du professeur coulait au sol. Le garçon se détourna, le ventre serré et l’esprit tourbillonnant. Il s’appuya sur le bureau, chancelant et transpirant, essayant de ravaler la bile qui remontait dans sa gorge. Il mordit son poing. Le son du tir vrillait encore ses oreilles. Ses yeux s’agrippèrent à l’écran, encore allumé sur la modélisation d’Aelita. Il se sentit vaciller, au plus profond de son être…

Il restait un fichier. Un .exe. Lyoko.exe. La main tremblante, il cliqua. Aussitôt, une fenêtre s’afficha. Aelita était là, animée, comme si elle venait de s’éveiller.

- Hm… Euh… Qui êtes-vous ? Où suis-je ?
_________________
"Au pire, on peut inventer le concept de Calendrier de l'Avent pour chaque fête religieuse, maintenant que le forum a le template pour faire un article de La Croix"


Dernière édition par VioletBottle le Lun 07 Fév 2022 22:05; édité 2 fois
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Dede7 MessagePosté le: Sam 01 Jan 2022 00:06   Sujet du message: Au nom du père Répondre en citant  
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Mes chers petits enfants... Je sais que vous vous impatientez. Alors laissez-moi vous conter l’histoire de l’homme qui nous vola Noël.

Tout commença il y a quelques années. Votre père et moi participions à une réunion de travail, et... disons que nous étions pas tout à fait d’accord. Je voulais aller de l’avant, tandis que votre père était inquiet. Si bien qu’il finit par se fâcher et s’en aller. Il était si fâché qu’il n’avait pas remarqué que vous étiez tombés sous la table. Je m’étais penchée pour vous recueillir.

C’était la première fois que je vous avais dans mes bras.

Votre père s’était réfugié à la forge. C’était une sorte d’atelier où on fabrique plein de choses surprenantes. Le chef de ce service était le meilleur ami de votre père. Il se confiait souvent à lui. Je l’attendis alors dans notre bureau, en vous gardant sur mes genoux.

Une heure plus tard, votre père était revenu, et j’entrepris de le convaincre que vous étiez ce qu’il y avait de plus important, bien plus que les autres soucis de notre travail. Et qu’il fallait se concentrer sur vous, et sur l’idée de vous donner un avenir.

Et, enfin, il accepta.



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Suzanne rédigeait un énième rapport d’analyse quand sa collègue fit irruption dans le laboratoire.

— Anthéa ? Que t’arrive-t-il ?
— J’ai une surprise pour toi !

Elle dégaina le petit flacon qu’elle avait récupéré plus tôt.

— Tiens. C’est un prélèvement de matériel reproducteur du sujet oméga.
— Le sujet oméga ? On a enfin le feu vert ?
— En effet. J’ai convaincu Waldo. Il est toujours plus calme et apaisé quand il revient de la forge.

Anthéa installa le flacon dans le tiroir d’insertion de la cage de verre. Suzanne se dirigeait vers l’armoire de stockage réfrigérée.

— Est-ce que je sors le matériel du sujet Alpha ?
— Bien sûr ! Le projet n’a que trop attendu !

Suzanne sortit alors une éprouvette et commença à préparer la station de travail.



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Très vite, nos expériences eurent leur premier résultat. Votre grande sœur. Elle adorait jouer à la forge, où son père inventait les jeux et son ami les jouets les plus drôles et les plus inventifs.

Pendant ce temps-là, je continuais de veiller sur vous. Je vous observais, et vous chouchoutais. Moi aussi, je vous offrais des cadeaux, à ma manière…



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Anthéa, penchée sur son microscope, observait lamelles après lamelles tout en prenant des notes oralement grâce à un dictaphone posé sur la paillasse.

— Échantillon 14, lamelle numéro 5. Ajout d’une goutte de solution B. L’observation révèle une teinte importante, représentative d’une concentration significative de matériel vivant. Sélectionnée pour une observation de seize heures.

Elle entendit la porte du laboratoire s’ouvrir dans son dos.

— Waldo, c’est toi ?
— Navré ! répondit Suzanne en posant sa tête sur son épaule.

Anthéa étouffa un petit rire.

— Tu sais où est Waldo ?
— Aux dernières nouvelles, à la forge, avec la petite…
— À cette heure ? La forge devrait déjà être fermée depuis un moment, non ?
— Tout comme ce labo, répliqua Suzanne. Mais eux, au moins, ont de la boisson pour tenir si tard

Anthéa contint un nouveau rire, avant de dégainer une bouteille de sherry cachée sous sa paillasse. Suzanne ria à son tour, et saisit deux béchers propres en guise de verres.

— Et du coup, as-tu fait des progrès ?
— Peut-être. Je ne sais pas. C’est plus difficile de travailler sur des échantillons cellulaires rationnés que sur un sujet bien vivant. Et moins drôle, aussi.
— Mais peut-être plus sage ? Nous avons aujourd’hui réussi à obtenir qu’un seul sujet issu d’une fécondation alpha-oméga. Si seulement nous pouvions trouver plus de matériels sources, ce serait plus simple, mais en attendant, il nous faut faire preuve de prudence.

Anthéa soupira, et vida d’un coup son bécher.

— Peut-être… Mais tout de même. Waldo limite énormément les prélèvements et expériences autorisés sur elle.
— En un sens, c’est quand même sa fille…
— C’est un sujet expérimental unique. Elle n’est précieuse que parce qu’elle est seule en son genre. Et son pote, le chef forgeron… Je suis certaine qu’il freine la livraison des matériels spécialisés qu’on commande à cause de ça.

Suzanne n’avait rien de pertinent à répondre, aussi se contenta-t-elle d’étreindre son amie pour l’apaiser.



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Tout dégénéra le mois suivant. Nous menions une expérience assez particulière, qui nécessitait beaucoup d’attention et de suivi. Mais Waldo… Waldo a tout gâché.



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— Ce n’était pourtant pas compliqué ! Il te suffisait de suivre la checklist et de surveiller l’heure !
— Pardonne-moi d’avoir eu d’autres priorités.

Anthéa était furieuse, et le détachement apparent de Waldo ne faisait qu’empirer sa colère.

— Des priorités ? Quel genre de priorité t’entraîne à ruiner une expérience de long-terme et le matériel unique sur lequel il portait ?
— Le genre qu’un enfant peut nécessiter, peut-être ? Aussi, si tu avais tant besoin d’une supervision spécifique pour cette expérience, tu pouvais me remplacer par quelqu’un de plus disponible !
— Où as-tu vu un tétraicosaèdre parfaitement dessiné quand on change de main et de crayon à chaque trait ? Tu connais aussi bien que moi la nécessité critique d’une régularité extrême lors de ces manipulations sensibles.

Waldo s’éloigna, fatigué par la dispute.

— Et tu me referas une livraison de matériel oméga ! lança-t-elle sans se retourner.
— Sans ton aide, j’imagine ? soupira Waldo.

Anthéa ne répondit pas, se replongeant dans ses observations microscopiques.

— Si t’as d’autres griefs, tu me trouveras à la forge.



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Et, pour une fois, il n’était pas à la forge. Pour être exact, c’était la dernière fois que je le vis. De tous les potentiels fruits qu’il pouvait me laisser, il ne restait que vous. Vous que j’ai tant choyé, tant étudié…

Mais j’ai été imprudente, et vous ai laissé trop longtemps entre des mains trop intéressées par quelqu’un d’autre.

Navré, chers enfants. Vous auriez pu naître. Vous auriez pu être mon Noël à moi. Mais on nous l’a volé.

Ainsi se termine mon conte. Adieu, mes chers enfants.


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— À qui tu parles ?

Suzanne était revenue dans le laboratoire. Anthéa ne l’avait pas entendue entrer.

— Je parle à mes petits qui ne grandiront jamais…
— Oh.

Suzanne s’assit à côté de sa collègue.

— Tu sais… Ce n’était déjà qu’un résidu depuis longtemps. Il n’y avait plus rien à en tirer.
— Je sais, je sais… mais je m’y étais pourtant attachée. J’avais espoir.

Anthéa soupira. Mais la main posée sur son épaule la réconforta un peu.

— Tu veux peut-être les garder en souvenir ? On pourrait les vitrifier ? proposa Suzanne.
— Non.

Elle prit le flacon, et le jeta dans le bac à déchets jaune au bout de la paillasse.

— Il est temps de passer à autre chose.

Anthéa se leva, réajusta sa blouse, et se dirigea vers la porte. Suzanne lui emboîta le pas.

— Allez, viens, on va se changer les idées. Franz m’a parlé d’un projet prometteur qui commence à prendre forme à la forge, on pourrait peut-être y jeter un œil ?
— Ah oui ?
— Oui. Apparemment, il s’agirait d’implémenter une forme d’intelligence artificielle pour explorer les différents scénarios.
— Ça a l’air fun.

Suzanne éteignait les lumières tandis qu’Anthéa était déjà dans le couloir.

— Au fait... fit cette dernière en se retournant vers son amie.
— Hmm ?
— Qui est Franz ?


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