Posté le: Jeu 18 Juin 2026 16:50 Sujet du message: [Fanfic] À perdre la raison
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Bonjour,
Maintenant que mon OS intitulé "La cave" est sorti, je n'ai plus rien en carton. Sauf ce que j'ai écrit cette année et dont le processus a débuté l'an passé. Une fanfiction en huit chapitres qui ne sera peut-être lue par personne mais, vu que c'est écrit, autant le partager. Ce prologue, que j'ai intitulé "Une histoire que le temps n’a pas effacée" est lent, en total décalage avec le reste du récit qui sera lui plus mouvementé
Je vous laisse donc avec... cette histoire que le temps n'a pas effacée.
Il y a des empires de joie, et des empires de glace. Il y en a qui
s’effondrent, d’autres se fondent. Certains meurent sous les
bombes, les suivants se reconstruisent. Long de dix ans ou de
millénaires, les empires s’imaginent et se façonnent dans la
tête des hommes et des femmes, unis par l’amour, la pitié ou
l’arrogance des gestes et des mots. Mais un empire n’en est
pas un sans ses guerres et ses assauts, des barbares, du temps
ou du climat. L’empire n’est qu’une petite pensée façonnant
toutes les autres, négligeant certains chemins pour des
destinations chaleureuses. Parfois les vandales pillent le
souverain ou la souveraine sur ces routes du soleil, parfois le
petit groupe arrive sans encombre. Lors des chutes de
capitales, certains ex-roitelets restent sur les lieux,
contemplant le désastre et pleurant des landes de pierres.
D’autres s’encourent s’exiler en Amérique, priant qu’il ne
reste que des cadavres sombres derrière eux, n’ayant ainsi
donc plus de raisons d’y penser. Les derniers finissent par
s’échapper, mais tel Ulysse, sa cité de Troie stagne toujours
dans la tête, et pourtant, il devra bien la brûler pour bâtir son
avenir à Ithaque, lequel sinon finira dévoré par le mari de
Perséphone.
__
Sissi a construit sa vie. Elle a connu d’autres personnes, elle a découvert de nouvelles choses, elle a avancé. Elle n’est plus la fille qui pensait que tout pouvait être réglé avec de la confiance en soi et un peu de charme. À 52 ans, Élisabeth Delmas a quand même gardé ce regard vif qui a toujours été le sien. Ceux qui l’ont connue autrefois se souviennent d’une jeune fille pleine d’assurance, parfois capricieuse, souvent en quête d’attention, mais aussi capable d’un courage qu’elle ne montrait pas toujours. Derrière ses airs de reine du collège, Sissi cachait surtout quelqu’un qui voulait être reconnue, aimée, et surtout ne pas être oubliée.
Les années ont passé. Le collège Kadic n’est plus qu’un souvenir lointain, les couloirs où elle marchait autrefois résonnent encore dans sa mémoire, mais le temps n’a pas effacé certaines images.
Elle se souvient de silences, d'un regard parfois froid, de réponses courtes d'un certain garçon qui la rendait folle quand elle était adolescente. Elle avait longtemps essayé d’attirer son attention, avec ses sourires, ses petites provocations, ses tentatives de se rapprocher de lui. À l’époque, elle ne comprenait pas toujours ce qu’elle ressentait réellement. Elle croyait que c’était juste un défi, une histoire d’orgueil.
Mais en vieillissant, Sissi a compris que certaines personnes marquent une vie sans même le savoir.
Ulrich était l’une de ces personnes.
Ce garçon avait quelque chose que les autres n’avaient pas. Une sorte de force silencieuse. Il était discret, parfois distant, mais il était aussi loyal, courageux et prêt à protéger ceux qui comptaient pour lui. Sissi le voyait plus qu’elle ne voulait l’avouer.
Elle voyait ses blessures, ses doutes, ses efforts.
Elle voyait Ulrich.
Pendant longtemps, elle a cru qu’elle aurait le temps. Le temps de changer, le temps de grandir, le temps de lui dire ce qu’elle ressentait vraiment. Mais l’adolescence est faite de moments qu’on pense éternels et qui disparaissent plus vite qu’on ne l’imagine.
Depuis qu’il a disparu, il existe un vide qu’elle n’a jamais réussi à combler. Les autres ont continué leur chemin, ont construit leur vie, ont changé. Mais elle, quelque part, est restée attachée à une question sans réponse : qu’est-ce qui lui est arrivé ? À lui... et aux autres.
Personne ne sait vraiment expliquer cette quadruple disparition, celle d'un triangle amoureux en somme. Et un +1. Ce n'était pas une simple absence. Pas un déménagement annoncé. Pas un départ avec des explications claires.
Une disparition. Certains disent que c’était une affaire du passé, quelque chose qu’il fallait laisser derrière soi. Mais Sissi n’y croit pas complètement. Elle a vu trop de choses étranges lorsqu’elle était jeune pour accepter simplement l’idée que certaines histoires n’ont pas de fin.
Au début, Sissi a refusé d’y croire, à cette absence qui allait sûrement s'avérer provisoire. Elle pensait qu’il reviendrait. Après tout, Ulrich avait toujours été celui qui apparaissait au dernier moment, celui qui semblait porter des secrets, celui qui disparaissait parfois sans donner d’explication.
Mais les jours sont devenus des semaines.
Les semaines, des mois.
Et les mois, des années.
Alors, chaque matin, elle pense à lui.
Elle se demande où il pourrait être. S’il a changé. S’il se souvient encore d’elle. Elle imagine parfois qu’il pourrait revenir un jour, pousser la porte d’une pièce comme si le temps n’avait pas existé, avec ce même air sérieux qu’il avait toujours.
Elle ne rêve plus de la même façon qu’à 15 ans. Ce n’est plus le rêve d’une adolescente qui veut conquérir le garçon qu’elle admire. C’est le rêve d’une femme de 52 ans qui aimerait seulement avoir une réponse.
Avec les années, Sissi est devenue plus calme. Elle a appris à reconnaître ses erreurs, à écouter davantage les autres, à comprendre que l’amour n’était pas une compétition. Elle repense parfois à la jeune fille qu’elle était et sourit doucement.
Parfois, ce n’est qu’une image qui traverse son esprit : Ulrich dans les couloirs de Kadic, son sac sur l’épaule, son regard sérieux, cette façon qu’il avait de faire comme si rien ne pouvait l’atteindre. Parfois, c’est un souvenir plus précis : une conversation, une dispute, un moment où il a montré une gentillesse qu’il essayait de cacher.
Ce sont de petits détails.
Mais ce sont ces petits détails qui restent.
Elle aurait aimé dire certaines choses à Ulrich.
Pas des déclarations grandioses. Pas des promesses impossibles.
Juste : J’espère que tu vas bien.
Et chaque soir, avant de dormir, une petite partie d’elle garde cette pensée :
Peut-être qu’un jour, Ulrich reviendra...
Elle aurait aimé que le dernier souvenir qu’Ulrich ait d’elle soit différent.
Elle aurait aimé qu’il sache.
Qu’il sache qu’au fond, derrière les provocations et les sourires sûrs d’elle, il y avait quelqu’un qui tenait réellement à lui.
Quelqu’un qui avait peur de ne pas compter.
Quelqu’un qui avait peur d’être oubliée.
Même après toutes ces années, lorsqu’on prononce le nom de son crush de l'époque (ce qui est devenu de plus en plus rare au fil du temps), quelque chose change dans son regard. Pas une obsession. Pas un simple souvenir nostalgique.
Plutôt une question qui n’a jamais trouvé sa réponse.
Où es-tu, Ulrich ?
Est-ce que tu vas bien ?
Est-ce que tu penses parfois à nous ?
Est-ce que tu te souviens de moi ?
Et, surtout, es-tu vivant ?
Il arrive à Sissi de retourner près des anciens lieux qu’elle fréquentait autrefois. Les bâtiments ont changé, les générations se sont succédé, et les nouveaux élèves ignorent totalement les histoires qui se sont déroulées là. Pour eux, Kadic n’est qu’un collège.
Pour Sissi, c’est l’endroit où une partie de sa vie est restée. Et elle a parfois l'impression qu'elle ne se remémore pas de tout ce qu'elle y a vécu. L'âge grandissant, à partir de la quarantaine, elle a eu tout un tas de flashs qui lui venaient : d'une usine, de monstres et autres cris dont elle ne pouvait expliquer la provenance. Elle a d'abord cru devenir folle, puis, elle s'était accommodée de cette étrange compagnie qui la laissait éveillée certaines nuits.
__
Elle s’arrêta devant une vieille photo posée sur une étagère de son appartement. Une photo de groupe prise des années auparavant. Des visages jeunes, insouciants, des personnes qui pensaient avoir toute la vie devant elles.
Son regard s’arrêta sur Ulrich.
Elle soupira.
— Toujours toi…
Une voix derrière elle répondit :
— Tu lui parles encore ?
Sissi se retourna.
Odd était là, tenant deux tasses de café. Lui aussi avait changé. Il n’était plus le garçon malicieux qui essayait autrefois de se faire remarquer sans cesse par ses vannes à deux balles. Il avait grandi, gagné en assurance, mais il gardait cette fougue un peu maladroite qui l’avait toujours caractérisé.
— Je ne lui parle pas, Odd, répondit-elle.
Il regarda la photo.
— Tu viens littéralement de dire “toujours toi” à une photo.
Sissi leva les yeux au ciel.
— Tu n’as pas changé.
— Et toi non plus.
Elle fronça les sourcils.
— Pardon ?
Odd sourit.
— Tu fais toujours semblant que tout va bien.
Cette phrase resta quelques secondes dans le silence.
Sissi détourna le regard.
— Je vais bien.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Alors pourquoi tu dis ça ?
Odd posa une tasse sur la table.
— Parce que je te connais depuis longtemps, Sissi.
Elle eut un petit rire.
— Personne ne me connaît vraiment.
— Moi si.
Elle resta silencieuse.
C’était rare que quelqu’un lui parle comme ça. Pas comme la fille du proviseur. Pas comme l’ancienne reine du collège. Pas comme quelqu’un qu’il fallait impressionner.
Juste comme Élisabeth.
— Tu penses encore à lui, n’est-ce pas ? demanda Odd doucement.
Sissi fixa la fenêtre.
La pluie continuait de tomber.
— Oui.
La réponse était simple.
Directe.
Elle ne chercha même pas à mentir.
— Tous les jours.
Odd baissa les yeux.
— Même après tout ce temps…
— Même après tout ce temps.
— Sissi… ça fait des années.
Elle hocha la tête.
— Je sais.
— Tu n’as jamais eu de réponse.
— Non.
— Tu ne sais même pas s’il reviendra.
Elle serra légèrement la tasse entre ses mains.
— Je sais.
Un silence.
Puis elle ajouta :
— Mais tu sais ce qui est le pire ?
Odd attendit.
— Ce n’est pas de ne pas savoir où il est.
Elle regarda la photo.
— C’est de ne pas savoir si j’ai compté pour lui.
Odd resta immobile.
Parce qu’il comprenait.
Il se souvenait de la jeune Sissi. Celle qui faisait tout pour attirer l’attention d’Ulrich. Celle qui se vantait, qui jouait la fille sûre d’elle.
Mais il avait aussi vu, après la disparition, ce que les autres ne voyaient pas.
Les moments où elle s’inquiétait.
Les moments où elle attendait.
Les moments où elle faisait semblant de ne pas être blessée.
— Tu l’aimais vraiment, hein ?
Sissi eut un sourire triste.
— Je crois que je ne l’ai compris que trop tard.
Elle s’assit.
— Quand j’étais jeune, je pensais que je devais gagner. Qu’il fallait qu’il me remarque, qu’il choisisse de me regarder moi.
Elle baissa les yeux.
— Je ne comprenais pas que ce n’était pas un jeu.
Odd s’assit en face d’elle.
— Tu étais adolescente.
— Peut-être.
Elle soupira.
— Mais certaines choses restent.
Elle regarda ses mains.
— Je me rappelle de la première fois où j’ai compris qu’Ulrich était différent.
Odd sourit légèrement.
— Quand il t’a ignorée pour Yumi ?
Sissi lui lança un regard.
— Très drôle.
— Désolé.
— Non, tu as raison.
Elle sourit un peu.
— C’est probablement ça.
Elle se perdit dans ses souvenirs.
— Tout le monde essayait de me faire plaisir. Tout le monde voulait être mon ami. Lui… il s’en fichait.
— Ça t’a énervée.
— Énormément.
— Et ça t’a attirée.
Elle soupira.
— Oui.
Odd rit doucement.
— C’est tellement toi.
— Tu veux dire quoi par là ?
— Que tu as toujours voulu ce qui semblait impossible.
Elle réfléchit.
— Peut-être.
Puis son expression changea.
— Mais Ulrich n’était pas impossible.
Odd la regarda.
— Non.
— Il était juste… perdu.
Elle marqua une pause.
— Tout comme moi.
Le silence retomba.
Pendant quelques minutes, ils ne parlèrent pas.
Puis Odd demanda :
— Si tu pouvais lui dire une seule chose aujourd’hui… ce serait quoi ?
Sissi regarda la photo.
Longtemps.
Puis elle répondit :
— Je lui dirais que je suis désolée.
— Désolée de quoi ?
— De ne pas avoir été plus honnête.
Elle avala difficilement.
— Je passais mon temps à essayer de lui prouver que j’étais quelqu’un d’important. J’aurais simplement dû lui dire qu’il était important pour moi.
Odd resta silencieux.
— Et je lui dirais merci.
— Merci ?
— Oui.
Elle sourit légèrement.
— Parce qu’il m’a changée.
Odd haussa un sourcil.
— Ulrich Stern t’a changée ?
— Oui.
Elle regarda par la fenêtre.
— Avant lui, je pensais que montrer ses faiblesses était quelque chose de mauvais.
Elle sourit.
— Maintenant je sais que c’est humain.
Les heures passèrent.
Odd finit son café.
Avant de partir, il s’arrêta près de la porte.
— Tu sais, Sissi…
Elle leva les yeux.
— Oui ?
— Peut-être qu’il pense aussi à toi.
Elle eut un petit sourire.
— Tu dis ça pour me rassurer ?
— Non.
Il hésita.
— Parce que je connais Ulrich. Il faisait semblant de ne pas se soucier des choses… mais il se souvenait de tout.
Cette phrase resta dans l’air.
Après le départ d'Odd, Sissi retourna près de la photo.
Elle passa un doigt sur l’image.
— Tu vois, Ulrich…
Elle sourit doucement.
— Même Odd pense que tu ne m’as pas oubliée.
Elle posa la photo.
Puis elle éteignit la lumière.
Demain serait une nouvelle journée.
Une nouvelle journée où elle continuerait à vivre.
__
Le mariage aurait lieu demain et il n’était pas question que cette
histoire de photo s’approprie sa soirée. Eliott mit donc en place
un stratagème. Il fallait noyer la photo sous un flot d’autres
informations. C’est pour quoi une dizaine de journalistes était
également invitée au mariage, mais avec l’interdiction absolue
d’interviewer quelqu’un ou même de poser des questions trop
précises. Concernant la couverture médiatique, une entreprise
privée en communication fut engagée de nouveau. Elle aurait le
monopole des images et des informations transmises aux
journaux.
Milly Solovieff avait chaud. Les rayons du soleil couchant
caressaient sa peau. Nue sous sa robe de nuit, elle attendait son
futur mari pour leur dernière veille en tant que simples
compagnons. Apercevoir les fontaines du parc la rafraichissait.
Toute la journée, le couple avait chapeauté la mise en place de
la cérémonie. Il n’y avait pas eu de discussion sur la grandeur
du mariage. Cela allait de soi. Eliott offrirait à sa femme
l’un des plus fabuleux mariages. Et ça, elle en avait conscience.
La porte claqua. Son homme était rentré. Elle resta
devant sa fenêtre et attendit qu’il vienne la baiser dans le cou.
C’était une habitude qu’elle avait appris à aimer. Comme prévu,
il accomplit ce petit rituel. Sa peau contre la sienne, ses mains
autour de sa taille et la chaleur de son souffle parcourant sa peau,
il lui glissa un « je t’aime » au creux de l’oreille. Ses doigts remontèrent, frôlant la forme de ses seins, pour finalement
dégrafer sa robe. Tel un drap, elle tomba au sol. Entièrement nue
face à lui, costume d’apparat enfourré pour la répétition, elle se
sentait vulnérable entre ses mains.
Son regard plongé dans le sien, ses envies étaient trahies
à mille lieux. Eliott enleva sa veste sans jamais quitter les
yeux de sa future femme. La chemise en lin suivit. Torse nu, les
muscles bombés, il attrapa fermement ses cuisses et l’emmena
un peu plus loin sur une table. Milly se laissait faire.
Impressionnée, elle lisait toute la détermination dans les yeux
de son homme. D’habitude, l’Impératrice était plus
entreprenante, mais elle n’eut pas le temps de réagir. Respirant
fort et cherchant toujours plus loin, Milly sentait la rage qui
habitait son futur mari.
__
Les mariages impériaux étaient l’occasion de déguster des mets
devenus rares, tels que la viande et le foie gras. Or, la majorité
de la population proscrivait les produits animaliers de leur
régime pour des raisons écologiques, sanitaires ou éthiques.
Eliott décida alors de commander un menu exclusivement végétalien afin de se démarquer des politiciens traditionnels et ainsi, gagner la confiance des électeurs. Symbolique, certes, mais chacune de ces décisions reposait sur cet objectif : devenir l’unique figure politicienne en laquelle les gens feraient confiance. À partir du moment où le peuple lui donnerait sa confiance, il pourrait mener la danse comme bon lui semble.
Puis, Eliott entendit une secrétaire s’exclamer derrière lui. Il se retourna et découvrit sa femme. Depuis le haut de l’escalier, elle contemplait son monde. Sa robe de mariée se composait de deux parties. D’une part, une jupe tombante d’un blanc éclatant et d’autres part, d’un corset stylisé de la même couleur. Dans ses cheveux, tel un soleil terrestre, une couronne de laurier en or réfléchissait la lumière. Simplement divine.
Le futur marié était aux anges. Il n’en attendait pas tant.
L’attendant au bas de l’escalier, il lui prit la main et l’embrassa.
Le plus beau jour de leur vie commençait enfin.
__
À 50 ans passés, Aelita Schaeffer avait appris à vivre dans le vacarme.
La musique était devenue son refuge.
Chaque soir, derrière les platines, sous les lumières artificielles des clubs, elle disparaissait derrière un autre visage : celui d’une DJ reconnue, mystérieuse, presque inaccessible. Les gens venaient pour entendre ses morceaux, pour ressentir cette énergie particulière qu’elle mettait dans chacune de ses performances.
Personne ne savait vraiment qui elle était.
Personne ne savait qu’avant les grandes scènes, avant les nuits sans fin et les foules qui criaient son nom, elle avait été une fille enfermée dans un monde virtuel.
Personne ne savait qu’elle avait connu un autre univers.
Un univers appelé Lyoko.
Aelita avait passé des années à fuir son passé.
Elle avait coupé les ponts avec les anciens membres du groupe. Pas une dispute spectaculaire. Pas une trahison.
Juste… le silence.
Au début, elle répondait encore aux messages.
Puis elle a commencé à répondre moins souvent.
Puis plus du tout.
Les appels sont restés sans réponse.
Les invitations se sont arrêtées.
Et un jour, tout le monde a compris qu’Aelita ne voulait plus être retrouvée.
Elle avait disparu autrement.
Pas dans un monde virtuel.
Dans sa propre vie.
Dans son antre, après les concerts, le silence était toujours plus difficile à supporter.
Les murs étaient couverts de matériel audio, de vieux synthétiseurs, de disques, de souvenirs qu’elle ne regardait presque jamais. Sur une étagère, cachée derrière des objets plus récents, il y avait une vieille photo.
Elle.
Jérémie.
Ulrich.
Yumi.
Odd.
Kiwi.
Des sourires d’adolescents qui pensaient pouvoir sauver le monde.
Aelita prenait parfois la photo dans ses mains.
Puis elle la reposait rapidement.
Comme si la regarder trop longtemps pouvait réveiller quelque chose.
— Drôle d'époque… murmura-t-elle un soir.
La pièce resta silencieuse.
Évidemment.
Cela faisait longtemps que personne ne lui répondait.
Elle avait construit une vie entière autour du bruit pour ne plus entendre ce silence.
Le lendemain, elle devait jouer dans un grand festival.
Des milliers de personnes étaient attendues.
Sur scène, Aelita était une autre personne.
Ses cheveux roses avaient laissé place à une apparence plus sombre, plus adulte. Elle avait gardé cette sensibilité musicale qu’elle avait toujours eue, cette façon étrange de transformer ses émotions en sons.
Chaque morceau racontait quelque chose.
Une peur.
Un souvenir.
Une perte.
Une bataille.
Mais personne ne le savait.
Pour le public, ce n’était que de la musique.
Pour elle, c’était une conversation avec un passé qu’elle n’arrivait pas à enterrer.
Les retrouvailles avec les autres ne seraient pas immédiates.
Certaines blessures étaient trop anciennes.
Certains silences avaient duré trop longtemps.
Mais petit à petit, quelque chose changea.
Pas comme avant.
Ils n’étaient plus des adolescents qui couraient sauver un monde virtuel.
Ils étaient des adultes avec des regrets, des erreurs et des histoires compliquées.
Aelita resta DJ.
Elle continua à créer de la musique.
Mais elle commença à comprendre que le bruit n’était pas la seule façon de survivre.
Un soir, après un concert, elle ressortit la vieille photo.
Elle la regarda longtemps.
Puis elle sourit.
Pas un sourire heureux.
Pas un sourire triste.
Un sourire honnête.
— On était vraiment jeunes…
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne rangea pas la photo immédiatement.
Elle la laissa sur la table.
Comme un souvenir.
Pas comme une blessure.
Et dans le silence de la nuit, Aelita Schaeffer comprit une chose :
Elle n’était pas seulement la fille qui venait d’un autre monde.
Elle n’était pas seulement son passé.
Elle était encore là. Contrairement aux autres.
Et peut-être que c’était le plus important.
Spoiler
Chapitre 1 : Le lore
Le soleil caniculaire lustrait les poitrines, en plus de presser les vêtements contre la peau.
Au loin, un orage, peut-être une tornade, se formait. Bienvenus, ils et elles ne l’étaient pas sur cette planète.
La mission avait démarré six mois plus tôt en grande pompe dans les rues de Berlin. Une tournée européenne, puis mondiale. Une grande parade comme à l’habitude, où des dizaines de milliers de personnes se massaient pour apercevoir ces héros et héroïnes d’un nouveau genre. Les élus prenaient ensuite un train à grande vitesse jusqu'à la base de Gdansk au bord de la mer Baltique. Là-bas, leur premier vaisseau spatial les attendait.
Décollage à 05h50, heure locale, direction la Gare Spatiale Centrale, en orbite autour de la Terre. Ayant pour mesures un kilomètre de long sur six cents mètres de large et construite en trois phases distinctes sur cinquante ans, elle était le point de départ de tous les colons de l’espace. Elle recevait également des cargaisons de minerais ou des expériences scientifiques clôturées venant de toute la galaxie. Elles étaient ensuite envoyées sur Terre grâce à des navettes effectuant le trajet quotidiennement. Deux cents personnes environ travaillaient en permanence sur cette station, laquelle était administrée par l’UNOOSA, l’agence des Nations-unies pour les affaires spatiales.
Après une semaine de familiarisation avec le vaisseau spatial de colonisation, appelé communément “caravelle”, et une nouvelle cérémonie de départ, l’équipage d’une cinquantaine de personnes coupait les amarres et débutait le voyage interstellaire. Si l’expédition était autorisée et encadrée par les États, à travers l’UNOOSA, le vaisseau, les équipements et le voyage étaient fournis et financés par des entreprises privées. Pour ce
voyage, celle ayant décroché le juteux marché était la Compagnie interstellaire de Proxima.
Trois mois plus tard, la caravelle LXXVIII, surnommée L’Ourson, était en orbite autour de Proxima b. “En bas”, comme disent les membres d’équipage, onze colonies étaient déjà implantées avec succès, dont sept par la Compagnie interstellaire de Proxima. Les membres de L’Ourson formeraient la douzième.
Ils avaient reçu une licence d’exploration. Cela signifiait que l’administration terrienne, soit l’UNOOSA, les autorisait à s’implanter sous certaines conditions. Notamment trois non-négociables : pas plus de cinquante personnes, pas d’enfants dans le voyage initial, et présence requise de scientifiques. En contrepartie, elle leur demandait d’explorer un certain territoire en vue de trouver des éléments intéressants à exploiter. Si des matières premières pertinentes étaient trouvées, alors l’UNOOSA accordait un financement important et délivrait une licence d’exploitation. Elle permettait de faire venir les familles des travailleurs, y compris les enfants, et d’augmenter la population jusqu'à deux cents personnes. Un ravitaillement était également organisé par la Terre, lequel repartait avec les marchandises. Si la colonie prenait tellement d’importance et qu’elle réunissait toutes les conditions pour prospérer de manière quasiment indépendante, elle pouvait obtenir le fameux sésame… une licence d’expansion. L’UNOOSA ouvrait les robinets et la colonie baignait dans la richesse, moyennant l’exploitation toujours plus importante des matières premières. Sur Proxima b,
seule la colonie de New-Amsterdam, la plus vieille, en disposait. Elle appartenait à la Compagnie interstellaire de Proxima et était sa vitrine, ressemblant à peu de choses près à une ville terrienne. Mais ces investissements importants supportés par les terriens étaient conditionnés à deux éléments.
Le premier était que la Police et la Justice étaient administrées par les Nations-Unies elle-même. Ceci impliquait que dans les grandes colonies, des agents étaient présents et s'assuraient de l’ordre public. Dans les nouvelles et petites communautés, ces rôles étaient toutefois endossés par les co-consuls directement. Au niveau judiciaire, un tribunal avait élu domicile à New-Amsterdam avec un parquet, composé de procureurs et de juges proximariens, tous prêtant allégeance à l’ONU. Un code pénal proximarien avait été adopté par le Parlement terrien, lequel prévoyait le crime de trahison envers la planète Terre si une personne ne respectait pas les injonctions des Nations-Unies. Tout cela permettait de garder un contre-pouvoir fort sur place et de permettre l’application du contrat-cadre.
Ce contrat-cadre était le deuxième élément. Il régissait toutes les relations entre l’UNOOSA et la Compagnie interstellaire de Proxima. Les deux parties s’engageaient à respecter certaines obligations au profit d’un but commun, la terrianisation de la planète. Des thèmes particuliers étaient abordés comme la parité femmes-hommes obligatoire dans les colonies, la protection de l’environnement ou l’obligation scolaire pour les enfants. Et sur ce bout de papier, il était également inclus une disposition spéciale, surnomée “clause bombe atomique” par les juristes. Cette clause imposait à la Compagnie une transparence absolue vis-à-vis de l’UNOOSA. À savoir qu’elle devait avoir accès à toutes les informations, jour par jour, des travaux de la Compagnie et qu’aucune rétention n’était permise. Sinon, l’ONU pouvait demander à un juge en procédure d’extrême urgence une ordonnance de saisie de la Compagnie. En quelques mots, en cas de soupçons de mensonges de la Compagnie envers l’ONU, celle-ci pouvait saisir tous les biens de l’entreprise. C’était alors à la société de prouver qu’elle avait respecté ses obligations. Cette clause était en réalité la mise par écrit de la plus grande crainte de la Terre : l’indépendance totale de Proxima par la fomentation d’un complot. Cette entente était toutefois acceptée largement puisque le deal tenait en quelques mots. La Terre arrosait copieusement les entreprises de subsides pour exploiter une planète, lesquelles s’engageaient en retour à y retourner leurs produits et à ne pas en profiter pour proclamer l’indépendance. L’argent contre le pouvoir.
L’Ourson prévoyait de se poser dans le sud de l’hémisphère, en région tropicale, à environ cent kilomètres de la mer de l’Ouest, dans une région forestière parsemée de marécages et habitée, selon les premiers rapports, par relativement peu de faune sauvage.
D’après les études satellitaires, s’y trouvaient de l’eau douce en quantité importante, des essences de bois intéressantes à l’exportation et de la pierre. L’UNOOSA avait choisi le nom de Lyoko pour la colonie en référence à l’appelation antique de la capitale libyenne Tripoli. Le rêve de parvenir à une cité d’une telle stature était dans les têtes de chacun… Ce choix n’était en réalité que le fruit d’un consensus terrien. Chaque continent avait successivement droit de déterminer le nom de la prochaine colonie. Par exemple, New-Amsterdam fut choisie par les nords-américains en référence au premier nom de New-York. La colonisation était aussi une histoire de communication.
Rapidement, les membres de l’équipage, vingt-cinq hommes et vingt-cinq femmes, s’étaient mis au travail, à faire des relevés scientifiques, effectuant des carottes dans la terre à la recherche d’or, de cuivre, de lithium ou mieux, de proximarium. Ce métal propre à cette planète offrait une source d’énergie extrêmement dense, bien supérieure à celle de l’uranium.
Servant pour l’instant à produire une électricité quasiment infinie sur Terre, des dizaines d’équipes scientifiques travaillaient sur un moteur interstellaire alimenté au proximarium. À ce jour, un seul gisement connu avait été découvert à proximité de New-Amsterdam et c’est ce qui fit sa richesse. Les onze autres colonies en rêvaient toutes…
Pour l’instant, les colons d’Oéa avait reçu une licence d’exploitation en raison des essences de bois collectées et envoyées tous les mois sur Terre par caravelle. Le minage de la pierre n’avait pas encore débuté, faute de roches intéressantes trouvées. Les géologues ont alors pris le risque de continuer d’investir dans des recherches de minerais rares (entendre le proximarium) et de baser leur seule rentrée d’argent sur l’exportation de bois exotiques. Cette décision fut peu critiquée car tous était obsédé par une chose : faire du profit. Un maximum.
Depuis, deux ans s’étaient écoulés. Certains colons étaient partis à New-Amsterdam, tandis que d’autres, parfois des familles rêvant de faire fortune dans des petites colonies, débarquaient à Lyoko.
Ce petit hameau était composé du bâtiment principal sur deux étages (le seul), contenant le mess, les cuisines, les télécommunications et les dortoirs. Ensuite, étaient éparpillés autour le module scientifique, les ateliers des bûcherons et des ingénieurs et enfin l’infirmerie. Les projets d'expansion ne concernaient que des hangars sans âmes pour l’exploitation forestière.
Bien loin des rêves de cité glorieuse.
__
William nettoyait méticuleusement sa perceuse. Hier, il avait beaucoup plu et il ne voulait pas qu’elle rouille. Pendant ce temps-là, ses collègues déchargeaient du bois d’un cyborg quadrupède aux allures vagues de cheval. La tempête approchait et il fallait le sécher. La météo sur Proxima n’était pas semblable à celle sur Terre. Elle était moins prévisible, plus extrême aussi.
Du haut de son mètre quatre-vingt, le colon observait les champs depuis son atelier tout en astiquant ses outils. “C’est vraiment le Western ici”, songea-t-il. Un ballon vint soudain taper l’encablure de la porte. Élément notable… il y avait peu de jouet dans le coin.
Une fillette toute suante et haletante le suivit et l'attrapa d’un contrôle du pied.
- Salut, William !
William venait d’une petite ville où le ciel avait l’air de s’être éternellement fait la guerre avec la rouille. Travailler dans le bois avait été une libération pour lui. De l’air pur, enfin.
- Salut, Merie. Attention aux fenêtres.
- Oui, oui ! fit-elle en s’éloignant avec deux autres enfants à ses trousses.
Il caressa sa moustache rousse, pensant aux parents de Merie, récemment partis en expédition scientifique dans la jungle. Ils devaient rentrer ce soir et la colonie avait déjà hâte d’écouter leurs histoires. Chacun espérait évidemment qu’ils aient trouvé des métaux rares et surtout du proximarium.
William rangea ses derniers outils, les gestes précis, presque rituels. Chaque chose avait sa place, chaque mouvement sa logique. Il fit glisser la clé dans la serrure et ferma l’atelier. De l’autre côté de la rue, Waylon, lui fit signe de la main. C’était un scientifique nigérian d’une trentaine d’années, célibataire, portant de petites lunettes rondes. Il n’était pas désagréable, juste présent. William, et spécialement ses collègues, pensaient qu’il en pinçait pour lui. Cela ne lui faisait ni chaud ni froid, tout au plus, cela le flattait. Il n’était pas venu sur Proxima pour rencontrer le grand amour. Maintenir à flot un futur pour la colonie était pour lui son seul objectif de vie. Il n’avait en réalité pas d’ami proche, seulement des bons collègues. Lorsqu’il y pensait, cette sorte de solitude le peinait.
Les éclatantes fleurs jaunes proximariennes étaient devenues pâles. Les paupières de Waylon étaient chargées de larmes, prêtes à sortir à la première conversation entamée.
Dégouté de lui-même, déçu par sa hiérarchie, ses pensées n’étaient tournées que vers sa condition d’homme. Avait-il bien fait d’accepter ce travail ? Ne s’était-il pas trahi au fond de lui-même ? N’était-il pas venu sur Terre ou Proxima pour accomplir autre chose ? Son travail le passionnait. Son équipe n’était pas sa seconde famille mais illuminait une bonne partie de
sa journée. Mais les résultats n’étaient pas là. Les erreurs s’accumulaient, les entretiens individuels aussi. Pas un seul gramme de proximarium n’avait été trouvé, pas même une trace. La direction de l’équipe était assumée par Hank, co-consul de la colonie et ingénieur de formation. Bien que compétent, il ne mâchait pas ses mots lorsque Waylon ne fournissait pas un travail aussi qualitatif qu’attendu. Le jeune homme connaissait maintenant par cœur la teneur des rendez-vous dont les scénarios étaient écrits à l’avance. Les résultats étaient mauvais à cause de piètres analyses menées par lui. Hank pouvait ensuite écrire à la Compagnie que la colonie était prometteuse mais que le personnel lui mettait des bâtons dans les roues de par leur incompétence. Hank ne pouvait évidemment pas réaliser les recherches lui-même. Il ne pouvait que superviser… Waylon n’avait plus qu’à ravaler sa fierté, saluer sa confiance en soi et assumer ses erreurs, celles des autres, celles que Hank inventait.
Aujourd’hui, il sortait d’une de ces entrevues lorsqu’il aperçut Roy de l’autre côté de la rue.
Un signe de main, c’était bien peu pour lui mais tant pour Waylon. Ce simple geste d’affection banale qui vous guérit un peu le cœur lorsque vous êtes au plus bas. Roy rejoignit ensuite le mess. Une petite larme, insignifiante, glissa sur la joue de Waylon. Ce serait la seule. Aucun travailleur ne méritait d’être rabaissé et Hank avait été trop loin aujourd’hui.
“Comment ne pas mettre tes compétences en doute ?”, “Si j’étais toi, je remettrais mon diplôme en question”, “À quoi penses-tu lorsque tu me rends des résultats pareils ?”, “Y-a-t-il un pilote dans ta tête lorsque tu travailles ?”. Il avait pensé partir dans une autre colonie ou pour New-Amsterdam mais les changements d’emplois étaient risqués. Il y avait peu de places vacantes et la perspective de finir chômeur dans les rues de New-Amsterdam n’était pas plus enviable que de subir le harcèlement de son supérieur.
Au premier étage du bâtiment mère de la colonie, dans la petite salle des télécommunications, deux colons avaient réquisitionné l’espace pour une réunion d’importance. Hank Welser et Yumi Ishiyama réfléchissaient. Comment ne pas déclencher une panique générale ? Comment garder un sentiment de sécurité ? L’étaient-ils vraiment ?
Hank avait trente-sept ans et ses études d’ingénieur ne l’avaient pas préparé à cette situation.
Son mètre quatre-vingt lui donnait une assurance que son absence de muscle ne lui donnait pas. Les études de biologie et ses trente-quatres ans ne rassuraient pas non plus Yumi, cette femme au cheveux bruns éclaircis par le soleil proximarien. Ses pommettes colorées étaient un atout dont elle profitait inconsciemment. Qui aurait envie de hausser le ton face à une personne avec d’aussi belles joues ?
Tous deux avaient été élus co-consuls de la colonie - comprendre les dirigeants. Ce choix d’organisation hiérarchique était une condition des Nations-Unies afin de favoriser la parité et l’engagement des femmes dans la vie publique. Une frange de la population, masculine dans sa très grande majorité, était contre, préférant un système à direction unique, favorisant l’émergence de leaders. Hank se rangeait derrière cette opinion. Il pensait que la colonisation d’une planète était un enjeu trop important pour, selon lui, la brider avec des quotas ou des considérations idéologiques émanant de fonctionnaires terriens confortablement assis dans leur open-space. À l’inverse, Yumi était reconnaissante de ce système. Elle était persuadée qu’elle aurait pu être élue face à Hank dans un duel électoral classique mais elle avait vu le regard des autres femmes changer. Connaitre et voir une femme participer aux prises de décisions quotidiennes leurs démontraient qu’elles aussi, leur avis comptaient. Être une inspiration pour ces filles et femmes était une grande fierté pour Yumi, laquelle s’infligeait peut-être un peu trop de pression à embrasser un rôle managérial.
Le consulat se réunit comme il était de coutume chaque fin d’après-midi. Mais cette-fois, l’ordre du jour était chamboulé. Deux colons manquaient à l’appel. Ils n’étaient pas revenus de mission et tous deux avaient le pressentiment que cela était définitif. Josseline et Akan étaient un couple de scientifiques jovial et heureux parents de Merie. Partis pour une expédition dans la forêt tropicale, leur mission pour trouver du proximarium se terminait officiellement aujourd’hui. Or, aucune donnée n’avait été envoyée depuis deux jours et le duo n’était toujours pas rentré alors que la nuit était tombée. Les radios-transmetteurs de la Compagnie n’étaient pas de dernière génération mais fonctionnaient normalement pour de petites distances.
-Nous aurions dû signaler l’anomalie directement, fit Hank comme pour lui rappeler que Yumi avait refusé.
-Je ne voulais pas paniquer les gens… Nous aurions demandé à Jerry - la personne responsable des télécommunications - de contacter New-Amsterdam, il l’aurait dit à une autre personne et nous nous serions retrouvés avec un ragot dans la colonie dont les gens auraient eu peur et ne parlons même pas de l’état de leurs enfants, dit-elle, désabusée.
Hank ne renchérit pas. Il lui en voulait. Le protocole n’avait pas été respecté dès les premières minutes et cela leur serait reproché. Il aurait dû imposer son point de vue.
Décidément, personne ne l’aidait dans cette colonie.
-Qu’a donné le drone ?
-Rien et leur géolocalisation est toujours inactive.
Il avait répondu mécaniquement. L’exploration d’une planète n’était pas une promenade de santé. Certains ne relèveraient pas le défi, c’était évident. Tout était dans le contrat signé avec la Compagnie.
-Nous pourrions essayer d’aller les retrouver demain, suggéra Yumi d’une voix neutre.
-Ce n’est pas une bonne idée. La production baisserait pour un résultat incertain. La colonie peut se passer de deux scientifiques quelques jours. La Compagnie les remplacera rapidement. Je connais bien le responsable.
La bouche de Yumi était grande ouverte. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Comment pouvait-on être si peu humain ? Josseline et Ulrich avaient un enfant qui les attendait. Ils manquaient à leurs collègues. Il fallait les aider si cela était encore possible.
-Je ne suis pas de cet avis mais cela ne sert à rien d’en discuter, coupa-t-elle. Attendons l’avis de la Compagnie. Elle sortit.
Dans les couloirs et comme à l'accoutumée avant le dîner, les colons rejoignaient leurs amis dans leur dortoir, discutaient depuis l’entrebaillement de la porte, rigolaient surtout après une autre journée de travail. Yumi reconnut immédiatement ses collègues scientifiques et s’en approcha, bien décidée à oublier sa dernière conversation.
Une femme au style hippie, un bandana dans les cheveux, les yeux bruns et les cheveux châtains l’accueillit chaleureusement. Elle s’appelait Elmira. Les deux femmes se prirent brièvement dans les bras et s’échangèrent quelques compliments.
-Comment s’est passé le sommet gouvernemental ?
C’est comme ça que ses amies appelaient ses réunions avec Hank.
-Il faut vraiment que je réponde ?
Ce n’était un secret pour personne que les co-consuls ne s'appréciaient guère. Leurs méthodes étaient totalement opposées : l’un misait sur le rapport de force et l’imposition de décisions unilatérales, l’autre privilégiait l’écoute et l’intelligence collective. Ces positions étaient caricaturales mais bien réelles. La population les avait tous les deux élus et ils étaient forcés de travailler ensemble. Étonnamment, Hank rangea sa fierté misogyne et suivait régulièrement les avis de Yumi.
-Tu pourras en parler à Waylon, il était livide.
-Hank l’a encore convoqué ?
-Ses dernières analyses n’ont rien donné. Il n’arrive pas à trouver de veines de proximarium… ou de quoi que ce soit.
-Il ne devrait pas lui parler comme ça...
Yumi réfléchit une énième fois à ce qu’elle pourrait faire pour le pauvre Waylon.
-Comme il est manager de cette équipe, c’est délicat de lui faire une remarque.
-Je sais, Yumi et ce n’est pas ce que je te demande... Par
contre, peut-être que si William lui parlait…
Les filles pouffèrent, culpabilisant un peu de leurs moqueries.
-Espérons que Josselyne et Ulrich reviennent avec des bonnes nouvelles, conclut-elle.
Yumi déglutit mais Elmira ne remarqua pas sa mine légèrement déconfite à l’évocation de ce sujet.
-Merci d’être encore là pour moi, malgré mon absence grandissante du labo depuis l’élection, murmura-t-elle avec difficulté.
-Mais heureusement ! Dans quel état serais-tu si nous te laissions plus de vingt-quatre heures avec Hank ? s’exclama Elmira.
-Moins insupportable, j’espère.
-Tu ne pourrais jamais rivaliser avec lui en matière d’âpreté, même si tu le voulais, répondit Elmira.
-C’est gentil, dit-elle.
Leurs regards, amicaux en apparence, se croisèrent. Les joues d’Elmira rougirent légèrement.
Le mess était déjà plein. Quarante membres de l’expédition étaient assis le long de grandes tables de dix, disposées parallèlement. Huit autres s’affairaient en cuisine ou à préparer la vaisselle. Les deux derniers devaient revenir d’une minute à l’autre. Les quatre enfants, tous issus de l’immigration, avaient leur petite table à l’écart des adultes. Même si l’UNOOSA interdisait les enfants du voyage, elle ne pouvait pas empêcher la formation de couples ou de familles une fois sur place. Au contraire, elle l'encourageait afin de créer une vie de communauté, similaire à celle sur Terre.
Il était 19h30. La sonnette retentit. Yumi et Hank poussèrent leurs chaises et s’approchèrent des cuisines, au centre de la pièce. Une de leur tâche hebdomadaire était de faire le point sur les activités. Certaines colonies, surtout plus citadines, décidaient d’en faire une sorte de conseil municipal. Tandis que d’autres, plus rurales (comme à Lyoko) se contentaient d’un petit speech rapide lors du repas. Pressés de manger après une journée
fatigante, les colons avaient souvent peu de questions.
La mine de Hank n’échappa à personne. Elle était fermée et ne semblait pas vouloir prendre la parole. À ses cotés, Yumi affichait une inquiétude visible. C’est elle qui brisa enfin le silence.
-Bonjour tout le monde, on espère que vous avez passé une bonne journée et que vous n'avez pas été trop mouillés par la pluie. La tempête approche et selon les dernières données satellitaires, elle devrait traverser notre zone cette nuit. Je vous conseille donc, avant d’aller dormir, d’attacher ou de protéger tout ce que vous devez car demain, cela ne sera peut-être plus au même endroit - quelques-uns rirent. Pas de craintes pour nos habitats. Ils résisteront.
-Avons-nous des nouvelles de Josseline et Ulrich ? lança une dame.
Merie s’efforça d’écouter ce que les grands disaient pendant que son camarade jouait avec son avion et imitait le bruit du moteur avec sa bouche.
Yumi laissa s’écouler un blanc de quelques secondes. Les yeux braqués sur elle s'écarquillèrent. Hank ne bougea pas d’un cil.
-Non. Nous n’avons pas de nouvelles. Nous avons envoyé un drone mais sans succès et aucun signal de localisation ne nous est parvenu. On ne va pas s’inquiéter. Nous savons tous que le matériel de la Compagnie est capricieux et que les satellites ne couvrent pas toujours notre zone. Josseline et Ulrich sont des personnes compétentes, ils ont surement été ralentis par quelque chose et…
-Par quoi ? coupa un bûcheron à la barbe brune.
-Je ne sais pas, peut-être ont-ils trouvé un métal, une espèce intéressante à étudier plus longtemps ? tenta de répondre Yumi.
-C’est louche. Cela ne leur ressemble pas d’arriver en retard…, renchérit-il.
-Écoutez, je comprends votre inquiétude mais nous ne pouvons actuellement rien faire.
Demain, s’ils ne sont toujours pas revenus, Hank et moi signalerons l’incident à la Compagnie, qui se chargera de prévenir l’UNOOSA. Restons confiants, ce sont de très bons colons. Ils ont avec eux un abri qui peut résister aux tempêtes. Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir.
Le calme semblait être revenu. Des petites moues se dessinaient sur les visages. Yumi était satisfaite même si elle n’était pas plus rassurée qu’eux.
-N’oubliez pas que lorsque vous avez signé votre contrat, fit Hank en décidant enfin d’intervenir, il était inscrit que cette mission était risquée. Nous ne connaissons pas encore cette planète et ne savons pas ce qui peut s’y cacher. Même si nous n’avons pas découvert de cousins autochtones, les prédateurs ne manquent pas. Et je m’adresse aux parents en disant cela : tenez vos gosses près de vous !
Elle n’en croyait pas ses oreilles. Alors que Yumi tentait de les apaiser, son co-élu n’avait trouvé que ça à faire… foutre une peur bleue aux enfants et spécialement à Merie. Bon appétit.
Les discussions allaient bon train durant le dîner. Quelques adultes vinrent rassure Merie, laquelle n’avait pas touché son plat. Perdre ses parents n'a jamais été une option. Ils étaient partis en expédition, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois. C’est vrai qu’ils n’étaient jamais en retard et se précipitaient sur elle pour la serrer dans leurs bras. Quelque chose était arrivé. Ils étaient peut-être partis au ciel, pensait-elle. Comment ferait-elle ? Qui les remplacerait ? Devrait-elle partir sur la Terre alors qu’elle n’y connaît personne ? Des larmes se formèrent dans ses yeux, coulèrent le long de ses joues pour ensuite tomber sur la table. Son ami Lionel avait cessé de jouer et regardait Merie se retenant de pleurer. Il ne savait pas comment réagir.
Yumi n’avait pas touché davantage à son assiette. Cette affaire lui trottait dans la tête. Le visage d'Ulrich ne cessait de rouler dans la noirceur de ses pupilles et elle en voulait à Hank dont la logique était contraire au soutien entre co-consul. Il mangeait à une autre table, semblant discuter sans soucis avec d’autres personnes.
Soudain, un homme qu'elle ne connaissait que trop bien fit décaler son voisin pour s’asseoir. C’était William... Malgré leur (très) long passé commun, Yumi et lui savaient qu’ils pouvaient compter l’un sur l’autre... du moins, professionnellement.
-Tu le sens mal cette histoire, pas vrai ? fit-il d’emblée.
Elle ne répondit pas.
-Moi aussi et je pense que seuls quelques naïfs ne prennent pas au sérieux la situation. Je ne sais pas ce que vous allez décider à deux. Mais sache que s’il faut mener une expédition pour aller les rechercher, je suis partant.
-Merci, dit-elle en souriant.
William caressa sa moustache du bout de ses gros doigts, puis se releva. Si un bûcheron avait pensé à cette hypothèse, alors la moitié de la colonie devait être en train d’en discuter.
-Comment tu te sens, toi ?
Un peu d’elle fondit en recevant ses mots. Grand et fort, il dégageait pourtant une certaine douceur, que son odeur de sève confortait.
-Je ne vais pas beaucoup dormir cette nuit, je pense.
Il sourit et ponctua ses mots d’une tape amicale dans le dos avant de prendre congé.
-Si tu as besoin, je serai probablement debout. Je ne dors pas beaucoup.
Elle finissait tant bien que mal son assiette lorsqu’elle aperçut Hank se diriger vers les escaliers menant à sa chambre, au premier étage. Yumi déposa ses couverts et le rattrapa en haut des marches. Il était livide.
-Pourquoi leur as-tu dit ça ? Tu pensais vraiment que ce qu’ils voulaient entendre, c’était que leurs enfants pouvaient mourir ?
-Tu penses donc que Joselyn et Ulrich sont morts ?
-Je n’ai pas dit ça ! s’écria Yumi avant de se rendre compte qu’une partie de la salle la regardait. Mais il faut prendre en compte cette éventualité.
-Je vais prévenir la Compagnie. Suivons la procédure cette fois.
-Il faut attendre 24h avant de signaler leur disparition, protesta Yumi, soucieuse que Jérémie reste dans l'ignorance de la situation actuelle.
-Tu as vu la tempête ? Tu penses vraiment qu’ils vont revenir par un temps pareil ?
-Nous sommes deux à prendre les décisions. La procédure prévoit un retard de vingt-quatre heures. Personne ne nous reprochera quoi que ce soit.
Visiblement exaspéré, Hank prit congé et disparut dans les couloirs du premier étage.
Posté le: Jeu 18 Juin 2026 21:04 Sujet du message:
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Chapitre 2 : Un ami perdu
De violentes bourrasques venaient s’écraser sur les modules d’habitations. Tout ce que les colons entendaient entre deux sifflements était la valse des objets oubliés à l’extérieur et le craquement des arbres formant la lisière de la colonie.
C’est précisément durant ces interludes que Yumi se retenait de jouir, une main sur la bouche et l’autre tenant fermement son jouet. Le stress. Au début de son mandat de co-consul, elle s’en servait une fois par semaine. Cela passa ensuite à deux fois, puis tous les jours. Le stress la rongeait et ce bout de plastique était sa seule échappatoire. Il y avait de grandes chances que sa voisine Elmira se doute de quelque chose mais l’occasion était trop tentante. Pour une fois, dans ces chambres ultra-isolées, le bruit de la tempête pourrait couvrir ce type d’activité.
En-dessous, Elmira savourait ce moment. Son plaisir coupable. Personne n’était au courant. Même si elle n’éprouvait pas spécialement d’attirance émotionnelle pour Yumi, cette incursion dans son intimité l’avait aiguillé sur son homosexualité. Quand elle la croisait au travail ou au réfectoire, elle sentait des frissons parcourir son corps, trahissant bien davantage encore.
De l’autre côté du couloir, le vent retenait William dans un sommeil semi-éveillé. La disparition de Josselyne et Ulrich n’arrangeait rien. Il tenta de calmer son esprit en pensant à Yumi, à ses jolies joues, à son petit visage aux traits fragiles et au reste de son corps qui ne le laissait pas indifférent depuis toutes ces années. Mais rien n’y faisait, il ne se rapprochait pas de Morphée, il s’en éloignait même. Lorsqu’il changea une énième fois de côté, il aperçut Hank, debout dans son pyjama, à la fenêtre. Dehors, il faisait nuit noire et l’éclairage était éteint, économie d'énergie oblige. Cela convenait à tout le monde car l’idée d’être un îlot lumineux dans l’obscurité inconnue de Proxima-b ne plaisait pas à grand monde. Avant de connaître l'ensemble des convives, il valait mieux se faire discret.
D’un coup, Hank tiqua et plaqua ses mains contre la vitre. Il enfila ses chaussures et se précipita dans le couloir, provoquant au passage quelques grognements de ses colocataires en mal de sommeil. William l’imita. Son poul augmenta et l’adrénaline lui donna l’illusion d’être énergique alors qu’il n’avait quasiment pas dormi de la nuit. Il dévala les escaliers et vit la porte du réfectoire se refermer violemment. Le vent siffla. Hank venait juste de sortir. Avant de l’imiter et ressentant le besoin de rester discret, William jeta un œil par la fenêtre. Le bref silence venant après la bourrasque fut brutalement interrompu par le cri aigu de Merie. Elle venait de découvrir le corps de son père éventré, les vêtements en lambeaux, le visage déchiqueté, posé au milieu de la rue. Hank la serra dans ses bras et revint vers la porte tout aussi rapidement. William lui ouvrit, surprenant au passage Hank qui se pensait seul. Peu à même de gérer le décès d’un parent, il confia immédiatement à Roy la charge de réconforter Merie.
-Je vais chercher Yumi. Il faut prévenir la Compagnie.
Lorsque Hank débarqua dans la chambre des femmes pour se précipiter vers la couchette de Yumi, personne ne broncha, comprenant qu’un événement important s’était produit. Elle était déjà sur son lit, les pommettes écarlates. Le cri de Merie avait réveillé à peu près tout le dortoir.
-Ulrich est revenu, annonça-t-il. En mauvais état. Viens.
Les personnes éveillées suivirent les co-consuls et descendirent au réfectoire où William tentait de calmer les torrents de larmes de Merie. Yumi remarqua directement qu’il s’y prenait plutôt bien. Il déposa l’enfant sur une chaise et l’emmitoufla avec une couverture.
-Merie, ma petite puce, murmura Yumi en la serrant contre elle. Que s’est-il passé ?
Les pleurs noyaient les mots de Merie, l’empêchant de formuler la moindre phrase. Cela semblait peine perdue d’avoir des informations ce soir. Pourtant, elle tenta de s’arrêter de pleurer et renifla un nombre incalculable de fois.
-Il…Il… y a… un… monstre.
Ces mots avaient imprégné l'atmosphère d’une peur inégalée jusqu’ici pour les colons, figeant les regards dans un spectre glacial. Hank, comme s’il avait pris conscience de sa responsabilité, se mit à aboyer des ordres.
-Que les bûcherons aillent chercher les armes et qu'ils s’équipent. Tous les autres, allez vous habiller et je veux une personne à chaque fenêtre. Au moindre mouvement, vous criez !
Même si chaque membre de l’équipage avait reçu une formation militaire d’auto-défense, les bûcherons étaient considérés comme les plus aptes au combat, entretenant chaque jour leur masse musculaire. Dans ces occasions, on les appelait “miliciens”. Une dizaine de minutes plus tard, dix hommes et femmes étaient armés de fusils d’assauts, de lance-grenades et de harpons, protégés par un blindage bionique parcellaire, prêts à sortir dans les ténèbres pour récupérer le corps de leur collègue. Hank avait armé l’électricité extérieure et était prêt à illuminer de mille feux la colonie. Il alluma les puissants spots encore jamais utilisés. Quelques secondes plus tard, les personnes aux fenêtres confirmèrent une par une que rien n’était à signaler.
William ouvrit la porte en premier, pointa son arme vers la pénombre à la lisière de la colonie, s’attendant à voir un monstre à six pattes débouler sur eux. Mais rien. Tout était étrangement calme. De par ses expériences passées, il avait appris à garder son calme même sous la plus grande pression, à faire confiance à son instinct plutôt qu’aux protocoles.
Une bûcheronne de vingt-huit ans aux cheveux rouge coupés au carré et au visage lisse se glissa devant lui et se pencha sur le corps d’Ulrich. D’un signe de la main, elle confirma qu’il était bien mort. Elle s’appelait Rose et William la connaissait bien. Elle était travailleuse et joviale. Vu l’éventration, les intestins à moitié sur le sol, la survie d’Ulrich en aurait étonné plus d’un. Les deux infirmiers de la colonie amenèrent un brancard et repartirent avec le cadavre. Chacun fit demi-tour, visiblement sous tension, la trouille au ventre.
William passa en mode automatique. Il refusa catégoriquement de penser à Ulrich, à toutes ces années à se chamailler pour savoir qui serait le premier... aujourd'hui, on savait. Il fallait se couper de ses émotions sinon il n'allait pas tenir.
Lorsque l’escouade fut de retour, Yumi et Hank étaient déjà dans la salle des communications, chacun avec un casque sur les oreilles. Jerry, le responsable, tentait d’établir un contact avec New-Amsterdam où se trouvait le siège de la Compagnie.
-Colonie Lyoko. Deux messages. Importance : urgence immédiate, répétait-il en boucle entrecoupé de grésillements.
Un silence pesant s’installa. Chacun se tenait immobile, suspendu aux paroles de Jerry.
Une petite dizaine de secondes, semblant être une éternité, s’écoula.
-Compagnie interstellaire de Proxima. Bien reçu. À vous, répondit une
intelligence artificielle, trahie par la tonalité de la voix.
-Premier message. Pour information. À 00h49 heure locale. Incident majeur de rang 9 (le dernier rang étant le numéro dix, où la colonie dans son ensemble était en danger).
Le colon Ulrich Stern a été retrouvé mort. Je répète. Le colon Ulrich Stern a été retrouvé mort. Application du protocole de sécurité immédiatement. Second message.
La colon Josseline Oschen a disparu en mission depuis hier et était avec lui. Que devons-nous faire ?
Le silence s'abattit de nouveau dans la petite salle des communications. Vu les informations et le niveau d’urgence, Hank et Yumi espéraient qu’un humain prenne le relais.
Mais au lieu de ça, ce fut toujours la voix monotone et sans émotion de l’intelligence artificielle qui répondit.
-Premier message. Confirmation d’application du protocole de sécurité. Nous informons les autorités et les autres colonies de l’incident. Nous ouvrons un dossier concernant le décès de Monsieur Stern. Un opérateur reviendra vers vous prochainement. Second message. Nous vous conseillons d’attendre un jour supplémentaire. Ensuite, les colons décideront eux-mêmes de la suite à donner quant à une éventuelle mission de sauvetage. La Compagnie n’est pas responsable de ce choix.
Hank et Yumi connaissaient déjà cette réponse mais en espéraient une autre ; que la Compagnie leur dise quoi faire afin de se décharger de cette responsabilité. Mais les bureaucrates avaient très bien compris que ce n’était pas une position enviable et pourtant, quelqu’un allait devoir décider si oui ou non, une mission de sauvetage devrait être mise en place pour sauver Josseline, ou ce qu’il pouvait en rester…
Yumi empoigna le micro posé devant Jerry.
-Nous demandons à parler directement avec Monsieur Belpois !
Il était le vice-président de la Compagnie interstellaire de Proxima. Là, le délai de réponse fut des plus court, comme si le robot avait l’habitude d’y répondre. Jerry secoua la tête, comme s’il était habitué.
-C’est impossible. S’il le juge nécessaire, il vous contactera lui-même, coupa le robot sèchement avant de reprendre d’une voix mielleuse aux allures de publicités. Mais notre équipe helpdesk est à votre service. Nous faisons tout pour vous servir rapidement et du mieux que nous pouvons !
Une musique d’attente téléphonique débuta, énervant d’autant plus Yumi. Hank, quant à lui, était convaincu que si la procédure avait été respectée, la situation serait différente. S’il avait été seul aux manettes, du proximarium aurait même été trouvé. La Compagnie avait beaucoup de défauts, mais Hank trouvait toujours un moyen pour reprocher les erreurs aux colons plutôt à New-Amsterdam. Elle souffrait cruellement d’un manque de moyens, les vaisseaux engloutissant la majorité du budget, laissant aux colons les restes. Les employés étaient pour la plupart des juniors fraîchement sortis de la fac payés au barème minimum.
L’évolution de carrière y était impossible car les salaires n’évoluaient pas. À la moindre occasion, ils étaient remplacés par des robots. Cette manœuvre purement financière était assumée mais seulement pour promouvoir l’aspect “jeune” et “geek” de l’entreprise voulue par Belpois. Sur Terre, les produits de Proxima étaient vendus dans toutes sortes de publicités plus remarquables les unes que les autres. Il fallait vendre à tout prix. La société de consommation n’était pas morte. Ces mesures peu populaires avaient été imaginées par une seule personne : Jérémie Belpois. Tout le monde était s’accordait à dire qu’il avait la tronche du sale type mais malgré son poste de vice-président, il était le vrai boss suite à une intelligence hors norme. La présidence était en réalité un poste honorifique, lequel était confié au plus gros actionnaire resté sur Terre. Le Vice-président était le véritable exécutant et il devait être mis au courant au plus vite car d’une manière ou d’une autre, il s’impliquerait dans l’affaire et valait mieux qu’il soit de leur côté. Yumi ne pouvait s'empêcher de demander si la mort d'Ulrich allait affecter Jérémie... les deux hommes ne s'étant plus croisés depuis des années, le petit génie ne s'étant jamais aventuré dans l'Espace.
Afin de garantir la sécurité de la colonie, Hank et Yumi mirent en place une garde pour le reste de la nuit. Quatre personnes restaient éveillées pendant une heure à tour de rôle et scrutaient depuis les fenêtres du premier étage les alentours. Les volets du rez-de-chaussée furent tirés, la porte d’entrée du réfectoire et la sortie de secours barricadés à l’aide de chaises et de tables.
William et les autres bûcherons menèrent la plupart des rondes. L’air semblait plus froid dans le bâtiment, comme si la nuit elle-même s’était infiltrée à l’intérieur.
Au réveil, des cernes trahissaient la mauvaise nuit des colons. Peu de gens semblaient s’être endormis après l’incident. Les gens chuchotaient entre eux, racontant pour la plupart le calme et la relative sérénité dans laquelle la colonie avait baignée durant leur garde respective. Ulrich s’était donc fait éventrer en face du bâtiment principal de la colonie, au beau milieu de la nuit et personne n’avait rien entendu à part sa fille, laquelle était mystérieusement sortie pour l’occasion. Ce meurtre laissait les esprits déjà échauffés dans un brouillard d’incompréhension.
Hank et Yumi en profitèrent pour faire un point au petit-déjeuner.
-Bonjour à tous et à toutes. Comme vous le savez, Merie a retrouvé son père Ulrich mort devant notre bâtiment cette nuit, débuta-t-elle comme si quelqu’un pouvait encore ne pas être au courant. À toutes les personnes proches de lui, Hank et moi, nous leur adressons nos sincères condoléances. Je vous propose de faire une minute de silence en sa mémoire.
Merie pleurait abondamment. Des collègues reniflaient sans cesse, s’essuyaient les yeux, tentant de retenir leurs larmes. Des regards s’échangèrent. Ils attendaient les consignes pour survivre. Yumi reprit la parole.
-Hier soir, nous avons réagi de manière disciplinée et conformément aux protocoles. Nous pouvons être fiers de ne pas avoir versé dans la panique et la désorganisation face à un événement aussi tragique et peu commun - elle marqua une pause. Merci à tout le monde d’avoir monté la garde cette nuit. Nous avons pu, du moins essayer, de dormir. Hank et moi avons prévenu la Compagnie. Pour Ulrich, ils ont ouvert un dossier et reviendront vers nous.
Des murmures s’élevèrent dans l’assemblée, plutôt négatifs selon Yumi.
-N’y a-t-il pas un trappeur dans les environs qui pourrait nous aider ?
Les trappeurs, surnommés aussi explorateurs, mais officiellement dénommés conseillers-rapporteurs, étaient des agents engagés par la Compagnie mais avec des financements de l’UNOOSA. Leur mission était globalement de s’enfoncer le plus possible dans la brousse et d’y découvrir de nouveaux minerais, espèces ou routes stratégiques. Ils avaient plutôt mauvaise presse car ils étaient solitaires et étaient perçus comme des espions terriens. Comme si les colons ne voulaient pas que les humains restés sur la planète bleue sachent exactement tout ce qu’ils faisaient. À cette crainte, une rumeur s’ajoutait, laquelle racontait que, faute de couverture réseau, la Compagnie ne pouvait pas toujours les localiser.
-Pas à notre connaissance.
Des protestations, comme des confirmations du style "Évidemment”, jaillirent. Les stéréotypes sur cette profession se confirmaient.
-En réalité, nous n’avons pas les moyens de le savoir, continua-t-elle.
Le tolé reprit de plus belle. Le sentiment général était l’abandon. Hank ramena les colons au calme.
-En attendant, on appliquera le protocole de sécurité pour ce type de faits. Hank vous donnera les détails. Pour Josseline, la Compagnie nous demande de décider ensemble ce que nous allons faire. Nous vous proposons donc de discuter maintenant de l’opportunité d’organiser une mission de sauvetage, ou non.
Les murmures reprirent. William se leva.
-Je suis volontaire.
Il devait bien ça à Ulrich... tenter de retrouver son épouse.
Le groupe l’observa, questionnant probablement cette motivation soudaine. Mais la plupart avait la trouille et était bien content que des volontaires se présentent. Sa carrure et son amabilité faisaient de lui un choix idéal même si la plupart regrettaient de mettre en danger un aussi bon élément. Quant à Yumi, grâce à la présence de William, elle était un peu plus confiante dans les débouchés que pourrait avoir cette mission.
-J’en suis aussi, fit Rose, la bûcheronne ayant examiné le cadavre d’Ulrich au plus près.
Personne d’autre ne se leva. William était un peu rassuré de l’avoir dans l’équipe. Hank reprit la parole.
-Personne ne sera forcé d'être volontaire. Deux colons sont prêts à y aller. Réfléchissez-y aujourd'hui. Vous avez jusqu'à ce soir pour vous porter volontaire. Gardons en tête également que la mission est dangereuse et que votre absence pourra avoir des conséquences néfastes sur la colonie mais nous en parlerons plus tard en fonction des candidatures.
Hank se racla la gorge, tentant de capter l’attention de l’auditoire.
-La météo est avec nous. La tempête est passée et aucun dégât n’est à signaler. C'est une bonne nouvelle - immédiatement, il comprit sa maladresse, le déstabilisant un peu plus.
-C’est pourquoi nous ferons voler tous les drones disponibles jusqu’à un kilomètre de la colonie. Nous établirons un périmètre de sécurité et une garde sur les toits. Au moindre signe suspect, l’alarme se déclenchera et nous nous retrouverons ici où nous nous barricaderons.
Pris comme des rats dans une cage, voilà comments’imaginaient les colons en cet instant.
-Un milicien accompagnera chaque équipe surle terrain. Il sera armé et chargé de votre protection. C’est à eux que vous obéirez. Il
ne faut prendre aucun risque.
Il se recula, satisfait de son speech.
-Hank a oublié un point du protocole de sécurité mais néanmoins important. Une cellule psychologique a été ouverte par la Compagnie. Oui c’est une intelligence artificielle mais cela ne peut pas faire de mal en cette période…
Certains hochèrent la tête, comme convaincu qu’ils en auraient bien besoin. Hank, lui, dévisageait sa co-consul qui venait de l’afficher. Il n’avait absolument pas oublié l’existence de la cellule psychologique, ou plutôt de l’application disponible dans l’intelligence artificielle. Mais il fallait faire vite et la colonie ne pouvait pas se permettre que chaque membre aille sacrifier une heure à son équilibre mental. Merie, à la limite.
Après le petit-déjeuner, Hank et Yumi se rendirent à l’infirmerie où les attendait Philippe Hobox. Un mètre septante, les cheveux bouclés noirs, des yeux de cockers fatigués par les écrans et les microscopes, il était le médecin de la colonie. Hier soir et tôt ce matin, il avait dû s’improviser médecin légiste, consultant au préalable quelques ouvrages sur le serveur central.
-Cela m’a rappelé mes cours à l’université…, fit-il en s’appuyant sur la table sur laquelle reposait les restes de Ulrich enveloppé dans un drap. Je vous préviens, c’est pas beau à voir. Il souleva le drap.
Yumi se sentit partir. La chair déchiquetée. Le visage méconnaissable. L’abdomen béant. La douleur inscrite sur son visage. Elle détourna le regard.
-Bon. Ça va vous sembler logique mais cela a été très violent. C’est comme s’il avait été jeté aux lions. Il y a à la fois des traces de mâchoires et des perforations, comme si quelque chose, un bras, peut-être était venu transpercer son abdomen.
-Cela ne nous apprend pas grand chose, fit Hank en esquivant du regard le cadavre.
-En effet, ce qui est plus intéressant est que Ulrich était très déshydraté et n’avait, a priori, rien mangé depuis vingt-quatre heures. Cela me fait donc supposer que
sa femme Josseline n’est peut-être pas en meilleur état.
Yumi et Hank s’en doutaient. Ils n’étaient ni enquêteurs, ni policiers mais imaginaient bien que les chances de survie de Josselyne étaient minces.
-Mais pourquoi a-t-il été tué au milieu de notre colonie ?
Hobox fit une petite moue.
-Je ne sais pas. Si nous étions sur Terre, je dirais que c’est l'œuvre d’un psychopathe.
Mais sur cette planète, dont on connaît à peine les vers de terre, je n’ai pas de réponse. Vous pourriez demander à un biologiste. Peut-être que certaines espèces animales sur notre bonne vieille Terre font ce genre de choses ? Ma seule hypothèse est que l’animal l’ait traqué jusqu’ici, prenant plaisir à le chasser. Un peu comme les chats.
Un instant de silence s’installa durant lequel Yumi jeta de nouveau un œil au corps déchiqueté de son ancien amant. Ulrich avait été littéralement dévoré. Mais pourtant, la bête n’était pas repartie avec sa proie et n’avait pas attaqué Merie non plus. Bizarre...
__
Sissi connaissait par cœur ses habitudes.
Elle savait à quel moment il arrivait en cours. Elle savait qu’il préférait rester tranquille pendant les pauses. Elle savait même qu’il faisait semblant d’être indifférent quand quelqu’un se moquait de lui.
Ulrich, lui, avait toujours eu du mal avec Sissi.
Pas parce qu’il la détestait.
Simplement parce qu’elle était compliquée à comprendre.
Un jour, elle pouvait être insupportable, à vouloir attirer l’attention de tout le monde. Le lendemain, il pouvait la surprendre seule, plus calme, comme si elle était une autre personne.
Ce fut justement un de ces jours-là qu’il la trouva dans la cour, assise sur un banc, sans son groupe habituel autour d’elle.
-Tu n’es pas avec tes amis ? demanda Ulrich.
Sissi leva les yeux, surprise.
-Et toi, tu ne devrais pas être en train de faire semblant de ne t’intéresser à personne ?
Ulrich haussa un sourcil.
-Je posais juste une question.
Elle sourit légèrement.
-Alors oui. Pour une fois, je voulais être tranquille.
Il resta quelques secondes silencieux.
Puis il s’assit à côté d’elle.
Ce petit geste étonna Sissi plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Ils restèrent là sans parler. Ce n’était pas un silence gênant. C’était un silence étrange, presque agréable.
À partir de ce jour, quelque chose changea.
Pas d’un coup.
Pas comme dans les films.
C’était plus discret.
Ulrich commença à remarquer qu’elle n’était pas seulement la fille qui cherchait à se faire remarquer. Il découvrit son humour, ses doutes, ses petites attentions qu’elle cachait derrière des remarques moqueuses.
Sissi découvrit qu’Ulrich n’était pas seulement le garçon froid qu’elle imaginait. Il était loyal, protecteur, et il faisait beaucoup pour les autres sans chercher de reconnaissance.
Bien sûr, ils se disputaient encore.
Souvent.
-Tu es vraiment impossible, tu sais ? lui disait Ulrich.
-Et pourtant tu viens toujours me parler, répondait Sissi avec un sourire.
Il n’avait jamais de réponse à ça.
Un après-midi, alors qu’ils marchaient dans les couloirs après les cours, Sissi remarqua qu’Ulrich avait l’air préoccupé.
-Ça va ?
Il la regarda, étonné.
-Depuis quand tu demandes si ça va ?
Elle croisa les bras.
-Je peux être gentille parfois.
Il sourit.
Un vrai sourire.
Pas celui qu’il donnait par politesse.
Et ce sourire resta dans la tête de Sissi toute la soirée.
Elle comprit alors que ce qu’elle ressentait n’était peut-être pas juste une envie de l’impressionner.
C’était autre chose.
Quelque chose de nouveau.
Quelque chose de fragile.
Une petite amourette.
Pas une grande déclaration.
Pas des promesses pour toujours.
Juste deux adolescents qui apprenaient à se connaître derrière leurs apparences.
Le lendemain, Sissi arriva en retard en cours et s’installa rapidement à sa place.
Ulrich tourna la tête vers elle.
-Tu as encore oublié ton réveil ?
Elle sourit.
-Peut-être.
-Tu es incorrigible.
-Et tu m’apprécies quand même.
Ulrich détourna les yeux, mais elle vit son sourire.
Et pour une fois, Sissi n’eut pas besoin que toute l’école la regarde.
Un seul regard lui suffisait.
Avec les autres, Sissi savait exactement quoi faire. Elle savait comment attirer l’attention, comment faire rire ses amis, comment répondre quand quelqu’un la critiquait.
Mais avec Ulrich, rien ne fonctionnait comme prévu.
Elle pouvait raconter une blague : il levait à peine les yeux.
Elle pouvait se vanter : il répondait avec un simple « d’accord ».
Elle pouvait essayer de le provoquer : il souriait parfois, ce qui était encore pire, parce qu’elle ne savait jamais s’il se moquait d’elle ou s’il trouvait ça amusant.
Et pourtant, elle continuait.
Toujours.
Parce qu’au fond, elle aimait bien quand il la remarquait.
Un matin, Sissi arriva dans la cour et vit Ulrich assis seul sur un banc, un livre posé à côté de lui. Il regardait les autres élèves sans vraiment participer à leurs conversations.
Elle hésita.
Pendant une seconde, elle se demanda si elle devait simplement passer son chemin.
Puis elle s’approcha.
-Tu sais que rester seul donne une impression très mystérieuse ? demanda-t-elle.
Ulrich leva la tête.
-Et toi, tu sais que parler aux gens juste pour les embêter donne une impression très… Sissi ?
Elle resta bouche bée une seconde.
Puis elle sourit.
-C’était presque drôle.
-Presque ?
-Ne prends pas la grosse tête.
Il secoua la tête, amusé.
Ce n’était pas grand-chose.
Mais pour Sissi, c’était déjà différent.
Avant, quand Ulrich lui parlait, elle avait toujours l’impression qu’il attendait le moment où elle allait partir. Là, il semblait juste… normal.
Comme s’ils étaient simplement deux personnes discutant.
Et cette idée lui plaisait plus qu’elle ne voulait l’avouer.
Les jours suivants, ils commencèrent à se retrouver plus souvent.
Pas volontairement, du moins pas au début.
C’était toujours une coïncidence.
Ils se retrouvaient au même endroit pendant les pauses.
Ils marchaient parfois dans le même couloir après les cours.
Ils se retrouvaient à travailler ensemble quand un professeur les mettait en binôme.
Au début, leurs discussions étaient surtout des piques.
-Tu as encore oublié ton devoir ?
-Non.
-Il est à l’envers.
Ulrich regarda sa feuille.
-Ah.
Sissi éclata de rire.
-Incroyable. Même quand tu essaies d’être sérieux, tu rates.
-Merci pour ton soutien.
-Je suis là pour ça.
Mais petit à petit, les conversations changèrent.
Ils parlèrent de choses plus simples.
De leurs souvenirs.
De ce qu’ils voulaient faire plus tard.
De leurs peurs aussi, même si aucun des deux n’aimait vraiment l’admettre.
Un jour, Ulrich demanda :
-Pourquoi tu fais toujours comme si tout allait parfaitement ?
Sissi fronça les sourcils.
-Comment ça ?
-Tu fais toujours semblant d’être sûre de toi.
Elle détourna le regard.
Elle n’aimait pas qu’il remarque ça.
Parce qu’il avait raison.
-Peut-être que j’aime juste être comme ça.
Ulrich resta silencieux.
Puis il dit doucement :
-Peut-être.
Il ne la força pas à expliquer.
Et c’est justement ça qui la toucha.
Avec les autres, elle avait souvent l’impression qu’elle devait jouer un rôle. Avec lui, elle pouvait parfois arrêter.
Même quelques minutes.
Ulrich, lui, n’aurait jamais imaginé s’intéresser autant à Sissi.
Pendant longtemps, il l’avait vue comme une personne qui compliquait toujours les choses.
Mais il commença à remarquer des détails.
La façon dont elle aidait discrètement quelqu’un sans vouloir que ça se sache.
Le fait qu’elle fasse semblant d’être énervée alors qu’elle était surtout blessée.
La manière dont son sourire changeait quand elle était vraiment heureuse.
Ce n’était pas le même sourire que celui qu’elle montrait devant tout le monde.
Celui-là était plus vrai.
Et il préférait celui-là.
Il se surprenait parfois à attendre ses remarques.
À regarder si elle était là.
À sourire quand il entendait sa voix dans un couloir.
Et ça le perturbait.
Parce qu’il n’avait pas l’habitude.
Un après-midi, après les cours, ils se retrouvèrent dehors alors que presque tout le monde était déjà parti.
Le ciel commençait à changer de couleur.
Sissi regardait la cour en silence.
-Tu sais, dit-elle, tu es moins insupportable quand tu ne fais pas semblant d’être sérieux tout le temps.
Ulrich la regarda.
-C’est un compliment ?
Elle réfléchit.
-Peut-être.
-Je vais le noter.
Elle rit.
Un vrai rire.
Et pendant quelques secondes, ils oublièrent leurs habitudes.
Ils oublièrent leurs disputes.
Ils oublièrent les personnes qu’ils essayaient d’être devant les autres.
Il n’y avait qu’eux.
Deux élèves qui découvraient qu’ils s’étaient peut-être trompés l’un sur l’autre.
-Sissi ?
-Oui ?
Il hésita.
Ce n’était pas son genre d’hésiter.
-Je pensais que tu étais différente.
Elle plissa les yeux.
-C’est censé être gentil ?
-Oui.
-Tu es vraiment mauvais pour les compliments.
Il sourit.
-Je veux dire… je pensais que tu voulais juste être admirée.
Elle baissa légèrement les yeux.
-Et maintenant ?
Ulrich réfléchit.
-Maintenant, je pense que tu veux surtout qu’on te remarque vraiment.
Cette phrase la surprit.
Parce qu’elle était simple.
Mais elle touchait quelque chose qu’elle cachait depuis longtemps.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Puis elle murmura :
-Peut-être.
À partir de ce moment, quelque chose changea entre eux.
Ce n’était pas une grande histoire comme dans les romans.
Il n’y eut pas de déclaration spectaculaire devant toute l’école.
Pas de moment parfait.
Juste des petits gestes.
Ulrich qui gardait une place pour elle.
Sissi qui pensait à lui demander comment s’était passée sa journée.
Des sourires échangés quand personne ne regardait.
Des disputes qui finissaient par des rires.
Des moments où ils oubliaient presque qu’ils étaient censés ne pas s’apprécier.
Bien sûr, ils continuaient à se chercher.
-Tu es toujours aussi arrogant, disait Sissi.
-Et toi toujours aussi dramatique.
-Tu vois ? Tu m’aimes bien.
Ulrich levait les yeux au ciel.
Mais il ne partait pas.
Jamais.
Un jour, Sissi demanda :
-Tu crois que les gens changent ?
Ulrich réfléchit.
-Oui.
-Même toi ?
-Peut-être.
Elle sourit.
-Et moi ?
Il la regarda.
Cette fois, il répondit sans hésiter.
-Oui.
Elle resta silencieuse.
Parce qu’elle savait qu’il ne parlait pas seulement de son comportement.
Il parlait de la façon dont ils s’étaient vus avant.
Deux personnes qui avaient commencé avec des jugements et qui avaient fini par découvrir quelque chose d’autre.
Une complicité inattendue.
Une petite histoire.
Une amourette.
Quelque chose de fragile, peut-être.
Mais quelque chose de réel. _________________
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