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[One-shots] Calendrier de l'avent 2021

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 Auteur Message
Dede7 MessagePosté le: Mer 01 Déc 2021 21:14   Sujet du message: [One-shots] Calendrier de l'avent 2021 Répondre en citant  
[Kongre]


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Bonsoir à tous et toutes et tou·te·s, et joyeux Noël, ou peu s'en faut !
Vu le succès de notre calendrier de l'avent l'année d'avant, nous nous sommes dit que l'heure était venue de rendre nos textes plus... excitants. Nous avons donc choisi un thème, ô combien estimé tant dans le milieu de la fanfiction que sur ce cher forum, bien qu'il soit rarement traité avec l'amour qui lui est dû.

Le principe, du reste, reste similaire à l'an dernier. 24 textes, avec des caractéristiques tirées au hasard. En l'occurrence, le couple d'une part, le genre d'autre part.
Pour le couple, deux réserves. D'une part, l'un d'entre eux (original, nous vous rassurons) avait été fixé à l'avance. D'autre part, nous nous sommes cependant laissé le droit de repiocher pour éviter les couples entre un vieillard croulant et un enfant de 10 ans.

Pour ce qui est du genre, nous avons légèrement varié par rapport à l'an dernier. Voici la liste des plaisirs :

Spoiler


Petite nouveauté, nous vous proposons un petit jeu. En effet, nous nous offrons cette année un joker chacun : l'appel à un·e ami·e. Il y aura donc trois textes parmi les 24 publiés ce mois-ci qui seront écris par quelqu'un d'autre... Saurez-vous les identifier ?

Nous vous souhaitons une agréable lecture !


_________________
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Tempus Fugit | Weak | Carthage | CdA 2020 | CdA 2021

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Dernière édition par Dede7 le Dim 26 Déc 2021 00:25; édité 20 fois
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Silius Italicus MessagePosté le: Mer 01 Déc 2021 21:16   Sujet du message: Notre Vérité Répondre en citant  
[Krabe]


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ACTE 1


SCÈNE 1


La lumière se fait sur le réfectoire. Les élèves défilent devant Rosa avec leurs plateaux, avant de prendre place aux tables. Sur l’air de la Rumeur de Saint-Pétersbourg (Anastasia) (seule chanson à réorchestrer pour que les différentes parties viennent dans l’ordre) :




ÉLÈVE 1
L’école c’est vraiment l’Enfer.
ÉLÈVE 2
Les cours sont trop barbants.
ROSA, servant en rythme
Ils brident cette pauv’ jeunesse en l’abrutissant !
ÉLÈVES
Chaque jour dans cette prison, on s’ennuie à mourir !
Heureusement y’a les ragots pour nous rend’ la joie d’vivre,

Hé !
Les élèves agitent des copies des Échos de Kadic.
Qu’est-ce qu’on dit ?
Qu’est-ce qui s’trame dans l’école Kadic ?
Qu’est-ce qu’on dit ?
Quelle est la rumeur du jour ?

ÉLÈVE 3
Walter coucherait avec Michel,
ÉLÈVE 4
Aelita courtise Laura,
ÉLÈVE 3
Et Jérémie, cruelle ?
ÉLÈVE 4
Il la trompe avec Tamiya !

Entrent Milly et Tamiya.
ÉLÈVE 4
… C’est pas moi qui l’ai dit !

MILLY
Hé !
ÉLÈVES
Qu’est-ce qu’on dit ?
MILLY & TAMIYA
Qui achèt’ les Échos de Kadic ?
ÉLÈVES
Qu’est-ce qu’on dit ?
MILLY & TAMIYA
Lisez les titres du jour !

TAMIYA
Une expérience au clair de lune
MILLY
– Troublante ! Entre Leduc et Ishiyama !
TAMIYA
Jim aimerait une brune
Nommée Xana !

Les élèves bougent de table en table.
ÉLÈVE 1
Mais la coqueluche des mystères…
ÉLÈVE 3
Un marronnier, mon frère !
ÉLÈVE 2
… ça reste le cœur d’Odd, le cruel solitaire !
ÉLÈVE 4
Il enchaîne les conquêtes, fléau dévastateur…
ÉLÈVES
Mais il rejette leur amour, c’est un briseur de cœur !


Instrumental. Milly et Tamiya parlent.
MILLY
Ah, ma chère Tamiya, les nouvelles se vendent mal.
TAMIYA
Mal, dis-tu ?
MILLY
Malheureusement.
TAMIYA
Enfin, Milly, regarde autour de toi ! Toutes ces ailes de papier, on se croirait au cœur d’un essaim de mouettes !
MILLY
Je vois quinze, vingt, peut-être trente exemplaires. Plus de cent âmes d’élèves peuplent Kadic !
TAMIYA
Vu comme ça…
MILLY, ensemble avec Tamiya
On a besoin d’un scoop !
TAMIYA, ensemble avec Milly
On a besoin d’un plan !
(Seule) Aurais-tu une idée ?
MILLY
Notre meilleur et pire client :
TAMIYA
Le garde champêtre ?
MILLY
Celui qui pue des pieds.
TAMIYA
Il a rompu sept fois cette semaine. Rien de nouveau sous le soleil !
MILLY
Le meilleur et le pire.
TAMIYA
Qu’est-ce que tu veux en faire ?
MILLY
Le caser. Résoudre le problème une fois pour toutes. Tu imagines ?
TAMIYA
Le caser ? Odd l’indomptable ? Ça ferait un sacré numéro, pour ce drôle de numéro. Mais un sacré exploit aussi !
MILLY
Ça paraît impossible, n’est-ce pas ? Ne t’en fais pas : nous n’avons pas besoin de réussir. Il faut seulement que ça paraisse vrai, assez longtemps pour le devenir.
TAMIYA, scandalisée
C’est une arnaque !

MILLY, chantant
C’est une rumeur, un feuilleton,
TAMIYA
C’est un doux rêve…
MILLY
C’est le Saint Graal, le laurier des titres de l’année !
Pour nous deux, vieilles, c’est la gloire, j’te l’garantis !
On trouve une fille qui fasse l’affaire,
On lui dit quel rôle jouer, on la guide,
TAMIYA
Et ce s’ra la grande vie !
MILLY
Pense aux cent exemplaires
Qu’on pourra alors écouler !
MILLY & TAMIYA
Si on s’y met ensemble, c’est du tout cuit !
MILLY
On s’ra pro !
TAMIYA
De vraies pro !
MILLY
Paparazzis !
TAMIYA, protestant
Journalistes !
MILLY & TAMIYA
Et Kadic aura vu une grande histoire d’amour…


Entre Odd, suivi d’Ulrich, Jérémie, Aelita, Yumi et Christophe.
ÉLÈVES, bas
Chut !
Qu’est-ce qu’on dit ?
Quels bruits de couloir courent à Kadic ?
Qu’est-ce qu’on dit ?
Quelle est la rumeur du jour ?
Hé ! (Les élèves circulent en désordre et murmurent des phrases incompréhensibles.) (x3)
Qu’est-ce qu’on dit ?
Quels bruits de couloir agitent Kadic ?
Qu’est-ce qu’on dit ?
De quoi bavarde-t-on en cours ?

CHRISTOPHE, se levant brusquement

STOP !


SCÈNE 2


CHRISTOPHE
Mais enfin, où sommes-nous ? Les gens n’ont-ils pas honte ?
Ragots, spectacle et surenchères… ce monde m’épuise !
(Avec un regard vers la table de Yumi) Les sentiments sont une chose si subtile,
Si délicate, si noble, intime !
Les laisser polluer par les ravages des rumeurs ?
Mais quelle laideur !

Sur l’air de Here Comes a Thought (Steven Universe) :




CHRISTOPHE
Prenez le temps d’écouter
Les battements de vos cœurs.
Prenez le temps d’écouter
Les battements de vos cœurs.

Une lueur,
À peine un reflet –
Une vague estompe,
Promesse féconde
– Profond secret
À la douce saveur,
Tous ces échos se
Mêlent en chœur d’Éros
Et oh !
S’ouvre la fleur !
S’ouvre le cœur !
Toutes ces petites choses
Acquièrent tant d’ampleur
Qu’elles vous ensorcellent,
Mystères essentiels…

Prenez le temps
Souv’nez-vous de
Prendre le temps d’être vous.
Prenez le temps d’écouter
Les odes hantant l’air de vos cœurs :
C’est vos âmes, c’est vos âmes, c’est vos âmes, c’est vos âmes, c’est vos âmes.
C’est vos vies c’est vos vies c’est vos vies c’est vos vies c’est vos vies.
C’est ainsi que grandissent et grandissent vos cœurs :
Vos cœurs, vos cœurs, vos cœurs.


En fond, Odd se lève, touché par le discours de Christophe. Le regardant de loin, timidement, il se met à le doubler. La scène ne clarifie pas si Christophe chante pour Odd ou pour lui-même.

CHRISTOPHE
Une lueur (ODD : Oh !)
À peine un reflet – (ODD : Serait-ce un reflet ?)
Exquise esquisse (ODD : Oui…)
Vallée des lys (ODD : délices)
– Profond secret
À la vague saveur,
Et tous ces mots se
Fondent dans mes os
Et oh !
Éclate ta fleur ! (ODD : Éclate ma fleur !)
Éclate ton cœur ! (ODD : Éclate mon cœur !)
Toutes ces petites choses
Acquièrent tant d’ampleur
Qu’elles m’emportent au ciel
Des extases plurielles.

Prenez le temps
D’être vous, de
Vous souvenir d’écouter.
Prenez le temps, dérivez
Au gré des odes en votre cœur.
C’est votre âme, c’est votre âme, c’est votre âme, c’est votre âme, c’est votre âme.
C’est la vie c’est la vie c’est la vie c’est la vie c’est la vie.
C’est ainsi que grandissent et grandissent les cœurs :
Vos cœurs, vos cœurs, vos cœurs.
Et c’était une lueur une lueur une lueur une lueur une lueur,
Dans votre âme dans votre âme dans votre âme dans votre âme dans votre âme,
Dans ce silence ce silence ce silence ce silence il bat :
Ton cœur, ton cœur, ton cœur.

Prenez le temps d’écouter
Les battements de vos cœurs.
Prenez le temps d’écouter
Les battements de vos cœurs.


SCÈNE 3


Sur l’air de Atsuku naru wa… (comédie musicale Utena, la Fillette Révolutionnaire, 1997) :



ODD
Tant de temps
À chercher !
En espérant
Pouvoir aimer…
Serait-ce
Cette chaleur,
Ce feu se compressant dans mon cœur ?
Sont-ce ses mots
Profonds
Qui éveillent en moi
Ce doux frisson ?
Est-ce que ce garçon
– et non une fille –
Abriterait mon âme sœur ?

Je t’ai tant
Désiré
M’égarerais-je
Dans une illusion ?
Cette confusion
– ô volupté – :
Autant de rêves
Jetés
Dans le vent…

Mais il avait
Cette grandeur d’âme,
Ferme face au monde :
Il est fort.
Mais il avait
Cette douceur,
Cette folle flamme
Brûle mon corps.
Et là,
Je sens en moi
Enfin mon moi
Éclore…

Je t’ai tant
Désirée,
Impossible fièvre
Des belles chansons
Oh wohooo,
Cette confusion
– volupté – :
C’est autant de rêves
Murmurés
Dans le vent…

Osé-je croire ?…
Osé-je croire ?…
Que tu serais…
Que tu serais vraiment…
Mes rêves dans le vent ?…


Odd quitte la scène. Yumi et Christophe sortent de l’ombre. Ils parlent.
YUMI
Christophe ! Tu as un moment ?
CHRISTOPHE
Pour toi, Yumi ? Toujours !
YUMI, embarassée
C’est un peu délicat… c’est à propos de ton discours.
CHRISTOPHE
Tu as aimé ? J’en pensais chaque mot.
YUMI
J’ai remarqué… que tu tendais souvent à regarder vers… moi.
CHRISTOPHE
Ah ?!… Oh… Euh… Non… Pas vraiment. (Chantant)
Ce n’était pas
Ton visage,
Ce n’était pas
Qui tu es au fond.
Oui j’apprécie
Ta compagnie,
Mais c’est pour l’ami d’une amie
Que je fonds.

Il a la force,
Il a le courage,
Seul face au monde
Il se bat !
Il est sensible,
Incompréhensible :
Quand je le vois
Je me reconnais…
Oui,
Oui les anges,
Mon feu secret
Me change !
Mes anges confus
Chantent à l’envi
Mon cœur sacré
Jeté au brasier –
Et je m’envole,
En fumée,
Dans cette chaleur
Si douce et si folle…

Tu es une fille bien,
Mais j’suis pas à toi !
Car c’est Odd
Que j’adore !
Tu es une fille bien,
Mais j’suis pas à toi !
Car c’est Odd
Que j’adore !


YUMI
Alors… tout ce temps-là… c’était à lui que tu t’intéressais.
CHRISTOPHE
Oui… désolé. Je t’aime bien mais… toi, moi…. on est amis, c’est tout.
YUMI
Oh non non non, ça va… Au contraire, c’est un soulagement, je… en fait, j’ai un… copain, c’est ça.
CHRISOPHE, souriant de soulagement
Ah bon ?! Vraiment ?!
YUMI
Oui, un copain, enfin, en fait, moins qu’un copain… mais c’est plus qu’un copain, aussi, tu vois ?
CHRISTOPHE
Dis-moi, dis-moi !
Tout en parlant ensemble, ils sortent.


SCÈNE 4


Sur fond d’éclairage rouge, une forme noire, encapuchonnée, se découpe. À chaque pas qu’elle fait, les timbales sonnent : c’est le thème de XANA. Elle s’arrête ; les timbales s’affolent. Sur les côtés, les monstres font une haie d’honneur en se dandinant.
Sur l’air de
To Dance Again (comédie musicale fan de Harry Potter – ne soutenez pas l’œuvre originale) :

https://i.ytimg.com/vi/R1VfpFM1Gr8/hqdefault.jpg

XANA
Quand j’étais petit
Un petit programme
Oh, comme j’avais envie
D’aller sur terre
Faire mon pogrom
Pour m’y sentir en vie…
Le Programmeur m’en empêchait !
Mais je l’ai eu par la ruse…
Et tant d’années après,
Maintenant je m’amuse,
Et, oh, que sonne le chaos…

J’active une Tour…
Une petite Tour…
Et grâce à elle…
Oh quelle folie je crée !
J’envoie mon spectre
Mon choupi-spectre
Dites, c’est pas chouette ?!
Et on y est…
Je vais mettre un sacré bordel,
Wouhou !

Chaotique neutre :
On m’croit maléfique mais j’suis chaotique neutre.
Mon plan du jour le prouvera,
Car ça sera
La zizanie :
L’Anarchie de XANA !


Entrent Milly et Tamiya, tirées de force sur scène par le spectre. Milly tient un exemplaire des Échos.

XANA
Allez, humains !
Dansez pour moi !

XANA guide le spectre avec les bras ; le spectre force les filles à suivre la chorégraphie.
Ma petite Tour,
Mon tout p’tit spectre,
Dites, c’est pas cool ?

Milly et Tamiya se frappent au rythme des accords.
N’est-ce pas de toute beauté ?

XANA arrache les Échos des mains de Milly.
LES MONTRES
L’informatique

XANA ouvre les Échos.
Est une Science

XANA sort un stylo et écrit dans le journal.
Où on contrôle…

Milly et Tamiya s’embrassent sur la bouche.
L’Information !
XANA
N’est-ce pas une belle réalité ?

Chaotique neutre :
L’Anarchie de XANA est chaotique neutre,
Maintenant plus rien n’est faux :
Plus de fake news, tout titre est vrai,
Ça c’est chaotique neutre !
(À la ronde) À moi, mes Mignons !

LES MONSTRES
L’Informatique
XANA, en contrechant
J’allume ma Tour !
LES MONSTRES
Est une Science
XANA, idem
Oh oui, ma grosse Tour !
LES MONSTRES
Pour réécrire
XANA, idem
Avec mes choupi-spectres !
LES MONSTRES
Une belle réalité !

Ô Grand XANA,
XANA
Hello, world!
LES MONSTRES
Maître du Monde,
XANA
Hé ouais, mes cocos !
LES MONSTRES
Lance ton Chaos universel
À l’ère de la Post-Vérité !
XANA & LES MONSTRES
Chaotique neutre !
L’Anarchie de XANA est chaotique neutre !
Maintenant plus rien n’est faux,
Tous les titres sont vrais
Dans les chambres d’écho,
C’est le Chaos…
C’est le Chaos…
Le Chaos des…
Échos !


ACTE 2


SCÈNE 5


Les personnages, chanteurs comme secondaires, passent leur temps à entrer et sortir de scène. Ils évitent de se croiser, voire en viennent aux mains. Sur l’air de Mon meilleur ami (Aladdin de Disney) :



JÉRÉMIE
Je crois qu’il y a tell’ment de trucs qui clochent,
Je passe mes nuits dans l’dictionnaire !
AELITA
J’aime le père d’Ulrich – c’est vraiment moche
– Puis j’ai un caractère d’enfer !
TAMIYA
Quel titre SENSAS !
SISSY
Quoi mais comment ça ?!
Depuis quand je rembourre mes soutifs ?!
Enfin, au moins, enfin ! C’est le vrai kif
Car Ulrich est en secret à moi !

Mais quand même…
ENSEMBLE
Tout ça est bien bizarre,
Quels étranges hasards !
LYOKOGUERRIERS
On est complètement démunis,
Tout est chamboulé dans notre vie !

ULRICH, s’éloignant de Yumi
J’peux plus t’voir en peinture
YUMI, s’éloignant d’Ulrich
Crois-moi je n’en ai cure !
ULRICH&YUMI, serrant l’un Sissi, l’autre Christophe
Depuis l’idylle avec mon idole
Tout est chamboulé dans notre vie !


Entre Odd, tenant un journal
ODD
Qu’invente encore cette feuille de chou ?
Oh non, ça… parle de moi !
J’aim’rais Christophe comme un fou ?!
Ah non mais ça t’y crois pas !
Le mond’ march’ sur la tête,
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Y’a un truc louche, là, ça m’embête,
Tout est chamboulé dans notre vie !

XANA, en fond, jouant avec Milly et Tamiya et leurs Échos
WAWAWA
Oh oui !
WAWAWA
Oh non !
WAWAWA
MWAHAHA !

Les Lyokoguerriers sont au départ dans leur posture du générique de fin de la saison 1, plus Aelita.



JÉRÉMIE, à Aelita
Je t’aime même pas !
AELITA, se collant à Ulrich
J’craque pour ton papa…
ULRICH, la rejetant pour regarder Sissi
Ces tocards me soûlent !
YUMI, s’éloignant à son tour, tournée vers Christophe
Vous êtes même pas cools !
ODD, regardant autour de lui, désemparé.
Mais qu’est-ce qui se passe ?
XANA, au loin
HAH !
ODD
C’est pas possible…
XANA, en contrechamp
Ha ! Ha !
ODD
Tous mes amis, quelle mouche les pique, c’est risible !
Kadic a grav’ pété un fusible !

ÉMILIE LEDUC
Oh mon étalon !
JIM
Ma p’tite poupée !
ÉMILIE & JIM
Vivons une passion cachée !
JIM, dubitatif
Ah bon ?
MILLY
Enfin sachons quand mêm’ raison garder :
TAMIYA
C’était tabou, ils se sont séparés !
JIM, hors rythme
Ouf !
ÉMILIE, hors rythme
Oooohhh…
MILLY
Sissi aime William !
SISSI
Il est parfait !
TAMIYA
Lui veut Yumi !
WILLIAM
Et ça c’est vrai !
MILLY, tirant des antisèches des poches de Hervé
Tu triches en cours !
HERVÉ
Pas vrai, quelle calomnie !
MILLY & TAMIYA
On se repaît de ces ignominies !

Et ouiii ~
ENSEMBLE
Tout ça est bien bizarre,
Quels bien étranges hasards !
ODD
On est totalement désunis…
MILLY & TAMIYA
Oui, c’est la zizanie,
Tout est chamboulé, oh ouais !
Tout est chamboulé,
Tout est chamboulé, hé ouais !
Tout est chamboulé dans nos vies !

XANA
WAWAWA
WAWAWA
Ça c’est ma pure anarchie !

ODD
Plus du doute, à présent !
Y’a du XANA là-dessous, je le sens !
Vite ! Filons à l’usine !

Il se met à courir. L’instrumental d’un Monde Sans Danger se lance. Il s’arrête brutalement. Odd aussi.

Houhou ! Les copains ! Vous êtes où ?
(Silence.)
T’y crois pas !…


SCÈNE 6


La scène s’ouvre sur Christophe et Yumi, sur un banc.
YUMI
Ah, Christophe…
CHRISTOPHE
Ah, Yumi…
(Silence.)
YUMI
Tu es content d’être mon copain ?
CHRISTOPHE
Hein ? Ah ! Ah oui… on est copains, c’est… tout… bien ?
YUMI
Oui, j’imagine. T’es mon copain, c’est bien.
Elle s’appuie sur son épaule. En fond, Sissi et Ulrich se promènent.
ULRICH, se pressant langoureusement contre le bras de Sissi
Comme on est bien, là…
SISSI, ennuyée
Oui, oui…
ULRICH
Je t’aime, ma reine !
SISSI, en apparté
Mais qu’est-ce qu’il est relou ! Enfin, faute d’avoir William, je m’accommode de ce… laquais.
Sortent Sissi et Ulrich. Entre Odd, les Échos à la main. Il regarde un moment Christophe et Yumi.

ODD, parlant des Échos
« Le Grand Mystère Percé à Jour : Della Robbia en pince pour M’Bala ! »… voilà ce que ça dit… et si je comprends bien ce qui se passe… alors…

Il chante, sur le solo de Maria (Final Fantasy VI) :



J’ai tant cherché
Si longuement
Ces sentiments
Désirés !
Seraient-ils faussés,
Mirages dans le vent,
Pourtant
J’ose encor rêver…

Quand je te vois
Mon cœur s’affole,
C’est l’envol
De mes émois !
Déjà, avant ça,
Tu étais pour moi
Mon roi,
Mon doux Nirvana

Oh non XANA,
Rien n’a changé,
Ma vérité
Est à moi !
Qu’importent les Échos !
Je sens dans ma peau
Que ce qu’ils disent est faux…

(Parlé) Christophe, tu sais…
Christophe, c’est de toi que je sais…
Que nos vrais sentiments
Ne sont pas dans le monde,
Mais qu’ils restent cachés
Dans le secret des cœurs !
C’est ainsi… Oui, je vois… Je sais quoi faire…
L’heure est grave ! Au combat ! Et à la guerre !…

Nos vérités,
Notre secret,
Ne sauraient
Être effacés !
Alors, on ira,
Alors, on saura !
XANA
Ne nous aura pas !

L’amour vaincra,
Il brillera,
Il guidera
Notre voie !
Et notre amitié,
Saura nous donner
La vraie
Réalité !

On ira !
On saura !
Se retrouver…


SCÈNE 7





La scène s’ouvre sur Ulrich et Sissi sur leur banc, Yumi et Christophe près d’un arbre, Aelita en train de stalker Ulrich et Jérémie dans son coin avec son dictionnaire. Odd est au centre. Instrumental de Un Monde sans Danger (ReBoot : The Guardian Code).
Odd se dirige vers Ulrich en premier.


ODD
Ulrich, mon pote ! T’aurais pas une minute ?
ULRICH
Mec, j’suis avec ma copine.
ODD
Oh, allez, quoi ! Tu sais bien que je te demanderais pas si c’était pas important…
ULRICH
Bon, dans ce cas, je te suis.
Il le suit à l’écart. Aelita le file. Sissi sort.
Alors ?
ODD
Vieux, XANA attaque.
ULRICH
XANA ? Mais Jérémie n’a rien dit…
ODD
En même temps, il est plongé H24 dans le Petit Robert.
ULRICH
Et du coup, ça serait quoi, ta preuve ?
ODD
Ah ça, mon pote, il va falloir me faire confiance.
Odd rapproche Ulrich de Yumi.

Écoute ton cœur :
Ne manqu’-t-il pas quelque chose ?
Et viens n’aie pas peur !
La chance sourit à qui ose !
Si l’amour explose
Alors on sera vainqueurs !


ULRICH
Moi et Yumi ?! C’est ridicule ! Elle, moi, on est amis, c’est tout !
ODD, moqueur
Dis c’que tu dis, mais sens ce que tu ressens vraiment !
YUMI, quittant Christophe un instant.
Qu’est-ce qu’il y a, les garçons ?
ULRICH
J’sais pas, Odd est bizarre…
ODD
Yumi ! Je sais ! Bats-toi avec Ulrich au Penchat silat !
ULRICH & YUMI
Quoi ?!
ODD
Vous aimez ça, non ? Faites-moi confiance !
Ulrich et Yumi se regardent. Ils haussent les épaules. Ils se mettent à échanger des coups. À plusieurs moments par la suite, leurs vrais sentiments refont surface.
Christophe quitte lentement la scène. Il regarde vers Yumi, perplexe. Odd, pour sa part, fait un mouvement pour le retenir, mais il se retient et se tourne vers Aelita.


N’oublie pas encore
Qui tu es dans cette querelle.
T’as un cœur d’or
Et t’es une amie fidèle !
Contr’ ce logiciel
On n’ménage pas nos efforts !


AELITA
Je suis moi, et je fais c’que j’veux !
ODD
J’suis bien d’accord avec l’idée, Aelita. Tu le sais, je t’ai beaucoup encouragée !
AELITA
… C’est vrai.
ODD
Mais là, tes amis ont besoin de toi !
Silence. Aelita hésite.
Enfin, tu le sens bien… non ?
Elle réfléchit.
AELITA
Oui !
Elle marche vers Jérémie et lui tend la main.

N’oublie pas
Ce qui fait que tu te bats.
Le monde ne voit
Qu’un reflet de ton vrai toi !


Jérémie lui prend la main et elle le relève. Les lyokoguerriers se rassemblent et marchent ensemble, unis par l’amitié, vers les scanners.

LYOKOGUERRIERS
On ira ! On saura
Sauver notre existence,
Se donner une chance
De tout réparer,
On y va, on saura
Sauver notre existence,
Recréer
Notre vérité !

_________________
AMDG

Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.

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VioletBottle MessagePosté le: Jeu 02 Déc 2021 21:33   Sujet du message: Répondre en citant  
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Ce n'est pas une histoire. Juste une parenthèse.


Il était six heures au clocher de l’église, dans le parc du lycée les fleurs poétisaient. Jim Moralès sortait du bureau du proviseur. Il faisait un temps fébrilement doux, comme seuls les printemps naissants savaient en faire. La perspective des futures vacances de Pâques se glissait entre les adolescents, soudain devenus de grands stratèges pour organiser des sorties et des fêtes. Ah, s’ils pouvaient mettre autant d’ardeur au loisir qu’au devoir… C’est ce que dirait sans doute monsieur Delmas, non sans un sourire en coin. Le surveillant de l’établissement, lui, préférait se réjouir de la future tranquillité qui résiderait dans les chambres et les couloirs. Plus d’ados du dessous à l’étage du dessus, plus de salle de bains sens dessus-dessous… Clairement, la vie de Jim Moralès allait être à l’endroit pendant deux semaines. Rien ne vaut la stabilité du quotidien pour avoir des jambes solides. Et avec des jambes solides, on allait loin.

Dix-huit heures passées, donc… L’heure du cours de Pencak-Silat particulier pour Ulrich Stern et Yumi Ishiyama. Non pas qu’il s’y passait des choses exceptionnelles, mais il n’y avait que ces deux-là qui venaient. Jim les suspectait de profiter de leur séance quotidienne pour régler leurs comptes sentimentaux. Rien qu’à voir leur première prise, le professeur pouvait deviner si les deux tourtereaux s’étaient pris le bec en guise d’échauffement. Le reste de la séance mettait alors en scène une suite d’arguments : on visait la tête pour dire à l’autre qu’il a été idiot, on frappait le ventre parce qu’il ne devait pas insister, on le plaquait au sol pour qu’il se taise et écoute... Quand ça arrivait, Jim laissait passer quelques écarts. L’art du dialogue est ardu, et pour Jim, il lui avait toujours semblé qu’un abcès pouvait se crever de plusieurs façons. Enfin, naturellement, sans aller trop loin. Il était là pour s’assurer que le cadre du sport soit respecté, et donne aux adolescents les moyens de se défouler correctement. Un cœur sain, dans un corps sain, dans un esprit sain.

Le professeur approchait du gymnase. Stern était à la porte. Cinq minutes d’avance. Il n’avait donc pas traîné des pieds pour venir… Ce serait peut-être une journée calme, finalement. À l’autre bout du chemin reliant le parc au gymnase, Ishiyama apparut. Comme chaque soir, Ulrich l’attendait, elle lui sourit.

- Il faudrait que je lui parle, à tout prix… Marmonna Ulrich, son propre sourire contenu virant au rictus.

Le cœur de Jim s’alourdit un peu. Ce pauvre garçon, depuis le temps que leur parade durait… Viendrait-il seulement, ce jour où enfin, il n’y aura plus rien à dire, juste à vivre ? C’était comme la dernière chamaillerie entre Ulrich et Yumi ; une histoire futile sur laquelle un adolescent jouerait sa vie, quelque du genre « tu es allé voir Jérémie avant moi alors que j’avais besoin de toi plus que lui »… Le pauvre gars a sorti une tête à faire peur à une happy ending. Les mêmes yeux exorbités que si Yumi lui avait donné un coup sur la tête. Il avait dû cogiter depuis, car ce soir il avait le sourire maladroitement radieux des jours où tout roule, et pas vers une centrale nucléaire…

Bref. Peut-être que leur séance de sport permettrait d’apporter de la légèreté au petit couple, un instant de respiration dans un quotidien si…

- Ah… Désolée monsieur Jim, Ulrich, mais je vais devoir vous fausser compagnie pour ce soir… J’ai répétition de théâtre, j’ai promis d’aider les 3ème avec la pièce de fin d’année…

Que… Que, que, quoi ? Pardon ? Mais qui… Qui osait se mettre en travers de l’amour ?

- Minute papillon, et pourquoi Stern il n’y est pas, à vot’répétition, alors ?

Le jeune homme haussa les épaules, soudain maussade.

- J’suis en 3ème allégée, m’sieur, alors…

Allégée, allégée, il s’en ficherait, des allégées ! C’est pas ça qui allait rendre le cœur d’Ulrich moins lourd ! Si encore il avait pu rejoindre Yumi, leur rencontre aurait quand même eu lieu, mais là…

- Et qui se permet de dire à ma place que le sport n’est pas si important ?
- Euh... Monsieur Chardin. C’est lui qui gère le programme de théâtre. Il nous fait jouer Antigone cette année, et il a beaucoup de projets pour la mise en…
- Oui bon, Ishiyama, je vois le tableau, pas la peine de me le peindre sur tous les tons. Figurez-vous que j’ai moi-même failli être une star à l’opéra de Moscou, quand j’étais jeune… Mais l’appel du disco est difficile à marier avec les relevés et les pointes, croyez-le bien… Enfin, bref, je préfère aller en parler avec monsieur Chardin. Je vais lui dire ma façon de penser !

Ni une, ni deux, Jim planta ses deux protégés et retourna vers le lycée. Oh, oui, il l’allait l’entendre, le Picasso de l’Éducation Nationale ! Empêcher ainsi les amours de tourner en rond… Plus il avançait, plus il serrait les poings, et moins le sport devenait la préoccupation du professeur de sport. C’était… C’était une question d’éthique, bon sang ! Gustave ne pouvait pas partir du principe que le monde serait constamment disponible pour lui ! Il pouvait bien laisser ses élèves, pour un soir, faire autre chose que d’ânonner bêtement des banalités répétées à travers tous les courants artistiques de l’Histoire, à peine plus joliment d’un siècle à l’autre ! Et qu’on ne lui fasse pas croire que monsieur Chardin, monsieur qu’est-ce-que-la-vérité, monsieur manque-de-moyen face au cri d’amour d’un personnage écorché vif, porte vraiment le théâtre académique dans son estime…

Il n’eut aucun mal à trouver le lieu de l’offense. La salle de spectacle était un sac de poudres ; on se chamaillait pour un costume, on réclamait un changement de rôle, on voulait rediscuter telle ligne… Une cacophonie infernale, loin de la brise du parc et de la chaleur des soirs avant les vacances. Loin du silence qui gouvernait cette pièce, quand elle n’était pas hantée par des tragédies stupides…

Jim partit à la recherche de Chardin. Sa haine du temple de l’art grandissait à chaque pas. Il détestait cette foutue planche de bois, qui craquait obstinément depuis vingt-cinq ans. Il détestait ce rayon de soleil qui passait à travers des rideaux insuffisamment opaques, dont le seul élément fiable était la date des étiquettes, 1979. Il détestait ces chaises trop rigides, aux rembourrages éventrés de mots d’amour, le premier étant d’un certain 6 avril. Il détestait ses mains, qui se souvenait encore de l’opinel paternel qui lui avait servi à commettre ce délit. Et il n’aurait certainement pas franchi le pas s’il n’y avait pas la détestable présence, condamnable entre toutes, de ce fantôme errant sur la scène, allant de gauche à droite comme s’il était né sur ces planches lumineuses, agitant de toute sa conviction les bras et les mots, comme s’il avait changé de réalité en montant les trois petites marches qui le surélevait de la plèbe…

- Eh, toi, là, espèce de saboteur !

Une touffe de cheveux gris chaotiques lui répondit en émergeant d’un carton de décors décolorés, suivie de la figure dessinée au couteau de Gustave Chardin. Le professeur d’art adressa d’abord un regard noir à quiconque l’avait extirpé de sa mission créatrice, puis il reconnut le malotru. Il gronda du regard.

- À moins que tu ne veuilles rendre hommage à Sophocle, je n’ai pas besoin d’aide, Jim.
- Tu savais qu’Ishiyama avait sport ce soir, tu aurais pu la dispenser !
- Elle fera tout autant d’exercice en nous aidant ici. Et, au moins, elle pourra également entraîner son esprit, en plus de ses muscles. La plupart des gens peuvent faire les deux à la fois, tu sais.

Jim sentit la moutarde lui monter au nez et y tourner court. Parce que bien naturellement, le Pencak-Silat bloque toute capacité de réflexion, hm ? Il n’y a pas besoin de cellules grises pour devenir ceinture noire, hm ? De toute façon, Gustave n’avait jamais rien compris. Même à l’époque.

Soudain, la porte du gymnase claqua. Un Odd Della Robbia particulièrement inspiré agitait ses bras dans tous les sens face à un Christophe M’Bala qui, malgré une moue dubitative assez convaincante, ne pouvait dissimuler une pointe d’amusement.

- Allons, Chris, ce n’est pourtant pas compliqué à jouer, comme rôle ! C’est comme si... Comme si tu lui disais des mots bleus…
- Si tu ajoutes « ceux qu’on dit avec les yeux », je te jure que je demande à Chardin si je peux choisir sur quelle musique on répétera, la prochaine fois.

Ça n’avait duré qu’un instant, mais Jim n’avait pas pu le louper. Alors que les deux adolescents continuaient à se chamailler en direction des cartons de luminaires, Gustave avait piqué un fard avant de jeter un regard en biais vers Jim. Et alors que le professeur d’art avait un léger rouge aux joues, le surveillant de l’école commença à voir de la même couleur. En plus vif.

- Vous répétez en musique ? Tenta-t-il, aussi poliment qu’il le pouvait.

Gustave fit mine d’être fasciné par un tas de chiffon maladroitement assemblé en haillons. Le cœur de Jim fut piqué. De toutes les chansons… Cette chanson… Il y en avait plein d’autres, mais celle-là… Ce n’était pas une coïncidence. L’évitement soudain du professeur d’art le prouvait. Jim n’en revenait pas, il ne pouvait pas y croire ! Il avait osé ! Et maintenant, lui aussi l’entendait fuser dans l’immense pièce, comme s’il venait de remonter le temps et qu’il n’y avait que lui, et l’autre, à se laisser entraîner par les rimes sans la moindre raison. Ça ne devait pourtant pas sortir de ces murs, ça ne devait pourtant ne jamais être associable à eux… Mais le pire, le pire, c’est que maintenant, Jim allait devoir confirmer le bien-fondé de son indignation grandissante, et lui trouver une explication ! Car oui, il avait moins peur du fait que de ses conséquences. Comme quand, adolescent transi, il était à la place de Della Robbia, il y a vingt-cinq ans, et avait fait la même entrée enthousiaste dans la salle de spectacle, avec un certain quelqu’un dans le rôle de M’Bala.

Un certain quelqu’un qui, déjà à l’époque, avait le goût des taquineries et de l’art qui cache son vrai sens avec la même subtilité qu’un tas de poussière sous un tapis.

- Ne me dis pas que…
- Quoi ?
- Gustave, je croyais qu’on avait été clairs…
- Parfois, l’art s’inspire de la vie, je ne vois pas ce qu’il y a de si grave…
- Garde tes théories. C’est aussi arrivé dans ma vie, et je tiens à ce que ça reste au passé.
- Je ne suis pas en train de revenir sur notre parole, c’est juste une foutue chanson...

Il ne manquerait plus que ça. Surtout qu’ils étaient d’accord. La main de Gustave n’avait pas eu besoin d’être forcée pour s’éloigner de celle de Jim. Il. Était. D’accord. Et c’est sans doute ça que l’ancien adolescent transi avait eu le plus de mal à ravaler quand ils avaient dû se séparer, avant même d’avoir pu définir ce qui leur était arrivé.

Après que l’accord eut été scellé, Jim s’était noyé dans les théories et les analyses. Le temps aidant, il les avait enchaînées jusqu’à s’en faire un collier. D’abord, il s’était dit que ce n’était qu’une errance. Un moment d’absence parmi tant d’autres, sans plus de valeur qu’une bousculade dans le métro. Un contact entre deux personnes qui auraient dû se contenter de s’ignorer. Partant de l’absence, il s’était alors raccroché à l’idée que finalement, il n’avait peut-être été qu’un passe-temps pour Gustave, une ombre pour occuper des draps trop vides. Jim y perdait en dignité, mais il ne pouvait reprocher à l’autre d’avoir été le seul à en profiter. Quand cette perspective est devenue insoutenable, il est alors passé au pire des points de vue : la tragédie romantique. Il alignait les fantasmes contre un mur, convaincu de pouvoir les abattre rien qu’en y pensant, mais quand il brandissait l’arme, elle n’était jamais chargée. Il n’avait aucune raison valable de contredire cette idée. Il s’était alors dit que c’était une preuve qu’elle était exacte. Le fait est qu’une bonne théorie doit en réalité être critiquable. Il ne pouvait rejeter sa nouvelle thèse parce qu’il ne pouvait non plus la prouver. Ce n’était qu’un vide confortable, mais dangereux. Et avant qu’il n’ait pu s’en rendre compte, il s’y était enfoncé profondément. Tout lui avait paru inéluctable poussière. À quoi bon faire battre son coeur s’il ne peut entendre que son propre écho ? L’espoir de paraître héroïque en endurant en silence lui avait sauvé un peu d’orgueil. Mais il n’était pas seul à se taire. Sans doute le seul à souffrir, quand il voyait les sourires radieux de l’autre. Il lui vint alors la seule évidence de ce chaos : il était en réalité stupide. Pitoyablement idiot. Confondant de crétinerie. À dégoûter les plus convaincus par l’amour. Ce qu’il faisait n’était pas de l’héroïsme, mais du déni. C’était préférer les abysses au bon sens. Il était juste atrocement, détestablement faible. Son seul réconfort était qu’il était le seul à le savoir. Vint alors l’ultime épiphanie, celle qui allait tenir lieu de fermoir au collier des théories : il serait seul. À savoir, à ressentir, à souffrir. Mais c’était ce qui pouvait lui arriver de mieux. C’était ce qui garantissait le secret que Jim et Gustave avaient promis de garder, pour leurs familles à l’époque, pour leurs futures amours, et un peu pour leur chagrin de devoir se torpiller en connaissance de cause. Ça ne devait être rien d’autre qu’un égarement, une honteuse parenthèse, un complexe dont ils ne se déferaient jamais, faute d’être adolescents à la bonne époque. Le coffret où Jim avait enfermé le souvenir était solide. Rien ne pourrait en sortir, rien ne pourrait en être tiré. Il ne contiendrait qu’un instant inutile, et de ce fait parfaitement oubliable. Parler lui semblait ridicule.

Chaque jour s’élançait, puis se reculait.

Jim s’était réparé. Le remède avait été plus douloureux que le mal, mais il l’avait fait. Et aujourd’hui, au bout de vingt-cinq ans d’évitements entre les deux hommes, l’autre partie voulait jouer à nouveau ? Oui, ce n’était qu’une petite chanson, mais elle passait en fond, le jour où tout s’était noué. Pour Jim, comme pour Gustave selon toute logique, elle était irrémédiablement liée à ce jour, à cette heure, à ces minutes…

Peut-être que Jim n’était pas encore totalement réparé, dans le fond. Mais il aurait préféré ne jamais se poser la question. Ce n’était pas parce que Gustave n’avait jamais réussi qu’il devait entraîner les plus solides dans sa chute ! Il ne lui déroberait pas son coffret de secrets !

- Alors, pourquoi ils répètent sur cette chanson ? Ne me dis pas qu’elle vient des élèves… Elle n’est pas des Subdigitals, alors…
- Peut-être que tu devrais faire confiance aux gens. Ils sont sans doute moins idiots que tu ne le crois.

Ben voyons. Jim voulut insister. Mais Gustave n’allait sans doute pas rentrer dans son jeu. Devant une phrase inutile, il répondrait tout aussi idiotement. Mais quoi que dirait Jim, il risquerait de briser l’instant déjà fragile qui craquait sous leurs pieds. Il brûlait si ardemment sous des feux contradictoires que, peut-être, l’enfer s’ouvrait déjà sous lui…

Foutu pour foutu, il invoquerait ce souvenir qui les menaçait encore. Il l’appellerait sans le nommer, cependant. Pas question de lui donner plus de consistance encore.

- Je suis peut-être démodé, Gustave, mais je crois en les leçons du passé. Tu crois sincèrement que ça aurait mené quelque part ?

Gustave leva des yeux incrédules, comme si Jim l’avait frappé en plein ventre au beau milieu d’une conversation normale. Il le fixa quelques secondes, puis l’instant d’après vint une pointe de colère passer dans le ciel.

- Non. Pourquoi, tu as changé d’avis ?
- Ce n’est pas ce que j’ai dit !

Une bourrasque claqua contre les vitres. L’une d’elle s’ouvrit violemment, en repoussant les vieux rideaux quasi transparents. Les deux hommes sursautèrent. Après quelques battements de cœur en accéléré, Jim se tourna vers Gustave, bien déterminé à continuer sa tirade. Mais le professeur d’arts avait toujours les yeux rivés vers la fenêtre, un léger sourire sur les lèvres.

- Un vent d’hiver souffle en avril… Déjà, à l’époque, on disait qu’il n’y avait plus de saisons. Que rien ne durait. Mais toi, tu étais déjà ce roc de certitudes, que tu es encore aujourd’hui.
- Écoute…
- J’aime notre silence immobile, Jim. Je ne dis pas que je n’ai jamais souhaité qu’on remette le couvert. Je ne prétendrai jamais que je regrette. Et je ne peux promettre que si tu me proposais d’essayer maintenant, j’aurais la solidité nécessaire pour refuser…

- … Mais à jouer avec les braises, on brûle des temples. Mon « non » avait la même valeur qu’un « oui », dans la santé comme dans la maladie. Si tu veux laisser les flammes dévorer notre promesse en espérant qu’il en naîtra quelque chose, alors je te le dis : ça ne tourne pas rond chez toi, et moi je devrais me détourner.
- je me le suis répété pendant plus de deux décennies. Sans interruption, à chaque fois qu’une ombre te ressemblait un peu trop. Le temps a fini par passer, Jim. Je n’ai plus rien à tirer d’un stupide et vieux regret. Je veux que ça devienne autre chose. Je ne veux plus voir ça comme un monstre à terrasser, mais comme un inconnu à comprendre, pour qu’il devienne un compagnon avec qui cohabiter. Je ne veux pas devenir une menace, mais j’ai cessé de croire que revenir, seul, sur notre échec serait pire que de se murer dans la solitude.

Gustave laissa ses yeux voler vers la cour du lycée quelques instants. Ils allaient au-delà des arbres et des lampadaires, vers une époque où tout était différent.

- Il n’y a plus d’horloge, plus de clochers. Dans les squares, les arbres sont couchés.
- C’est vrai. Bientôt, il n’y aura plus rien pour cacher la forêt, concéda Jim dans un sourire.
- Oh, on ne sera plus là avant que ça arrive. Et on aura assez de bois autour de nous pour cacher tous nos secrets.
- Gustave… Soupira Jim. Écoute, je ne voulais pas…
- Tu ne voulais pas quoi ? De quoi tu as eu peur ? Ce n’est qu’une innocente chanson, pour la plupart des gens. Oh, il y en a sans doute, de par le monde, qui l’ont ajoutée à la bande-son de leur vie. Mais pour ces gamins, elle n’est qu’un air vieillot que leurs parents écoutaient. Et il n’y a que nous dans notre secret. Je n’ai jamais parlé, tu n’as jamais parlé. Comment veux-tu que qui que ce soit nous perce à jour, avec seulement deux couplets et deux refrains ? Et puis… C’est toi qui restes ici, à me parler de tout ça, au lieu de te « détourner immédiatement ».
- Si je l’avais mise en fond sonore pour mes cours de sport, tu n’aurais pas essayé d’empoisonner mon déjeuner avec de l’aquarelle, peut-être ?
- Quoi, cette chanson pendant un 100 mètres et avec une meute d’adolescents en plein émois ? Ce serait aussi dramatique qu’une pub pour croquettes canines.

Jim rit à nouveau. La tension redescendait. Et, en même temps, sans la colère pour occuper son esprit, il recommençait à réfléchir. Gustave avait raison, c’était lui qui déterrait un squelette, et même pas pour le remettre dans le placard. Mais il faudrait bien que Gustave comprenne. À tout prix.

- Bon, si tu me dis que tu n’avais pas d’arrière-pensées…
- Ce serait plutôt toi qui aurais besoin de me le prouver. Pour qu’un simple air te mette dans de pareils états, c’est peut-être que le roc de certitudes s’est effrité avec le temps.
- Je voulais juste être sûr…

Jim s’interrompit. Toutes les excuses que l’on donne sont comme les baisers que l’on vole. Après qu’on les a accordés, on se demande ce que ça dit de nous. Qu’on ait regretté ? Qu’il y ait eu matière à excuse ? Ou qu’on ait jugé nécessaire de s’excuser ? Jim se demandait encore ce qui se serait passé, si son « non » avait été un « oui ». Ou juste un « peut-être ». Mais il ne faisait pas partie du monde où ça avait eu lieu. Lui, il portait le collier des théories et était le seul à le sentir peser sur son cou. Pire, il l’avait si bien fermé que même à présent, même à une époque où une pareille idylle serait acceptée, même à des âges où ils seraient sans doute plus préparés… Il ne pourrait pas le défaire. C’était sans doute pour ça que ça le hantait. Parce qu’il avait fermé une porte sans même chercher à savoir ce qu’il y avait derrière.

Jim baissa les épaules. Ce n’était pas à Gustave de payer pour ses vides existentiels. Et il ne lui incombait pas non plus de consoler celui qui était venu sans prévenir remuer le passé en se croyant le plus fort. Dans le fond, il était juste un imbécile, avec un esprit faible et un cœur idiot. Ce qui justifiait largement que Gustave ait consenti au « non », il y a vingt-cinq ans. Jim ne l’aurait jamais mérité de toute façon. Ils auraient été fantasques à deux, mais le professeur d’art portait ce costume mieux que lui. Avec infiniment plus de stabilité.

Bon sang, Gustave était meilleur que lui à leur jeu. La preuve, il avait atteint le stade du souvenir douloureux où il pouvait le transformer en autre chose. Il avait fait sa vie avec ça, et pas autour.

Pour Jim, il restait une rancœur subtile. Il n’avait pas fini de lutter contre. Il se refusa d’imaginer qu’il ne ferait que combattre à partir de maintenant, comme si deux adolescents maladroits habitaient son cœur. Il devait battre en retraite.

- Je voulais juste en être sûr. Bon, puisque le cours de Pencak-Silat est annulé ce soir, je vais aller courir. Profiter du parc et cogiter un peu. Même à moi, ça arrive de faire les deux en même temps.

Une pointe d’inquiétude passa dans les yeux de Gustave. Jim fit mine de pas l’avoir remarqué, et tourna les talons.

- Hé… Ma répétition se terminera sans doute tard, mais demain soir, si tu as envie de discuter… Ce n’est pas comme si tu pouvais le faire avec quelqu’un d’autre…
- C’est gentil, mais demain, il y aura Pencak-Silat.
- Un samedi ?
- La discipline des champions ne connaît pas les week-ends, Gustave.
- … Bon. Tu sais où me trouver.

Jim haussa les épaules. Puis il s’empressa de sourire en retour. Sa honte le poussait vers la sortie. Il repassa par les chaises vandalisées, les rideaux datés et les planches décollées, comme un disque qu’on rembobine. Il allait passer la nuit à réentendre cette foutue chanson. En repeat dans sa tête. Il ne courrait jamais assez de kilomètres pour la distancer.

- … Et moi je te dis que je t’en ferai un remix. Imagine, en disco, ça te tenterait pas ?
- Non, et toujours non. C’est pas la musique le problème, c’est les paroles. C’est pas mielleux, c’est carrément toute la ruche.
- Oh, allez… Et si je te la chante avec les yeux ?
- … Tu ne connais que le refrain, pas vrai ?
- C’est la meilleure partie ! Oublie la partie où le mec n’est pas fichu de dire ce qu’il a sur le cœur, ça a déjà été trop raconté, ça ! Et y a que les nuls qui ne disent jamais « je t’aime ».
- C’est pour ça que tu es le meilleur, je suppose ?

Jim se retourna. Derrière les costumes, Della Robbia et M’Bala se chamaillaient toujours joyeusement. Le premier tentait ridiculement de roucouler le refrain devant le second, tout à fait attendri. Le surveillant resta à les observer quelques instants. Amusant comme, au même âge, Gustave et lui avaient pris cette chanson plus au sérieux… C’était peut-être ça, le secret des romances les plus viables et les plus intéressantes. Une liberté de ton pour se moquer des mots d’amour. Ce n’était pas quelque chose que Jim avait pu saisir. Rien n’était jamais une blague avec lui. Tout était une décision vitale, ou un instant de gloire. Même ses échecs. Surtout ses échecs.

Mais l’idée que ce n’était que lui, et pas le monde tout entier qui s’était condamné à une inextricable tragédie, le consola un peu. L’idée qu’il emporterait son tourment dans la tombe releva son humeur. Il était totalement seul sur son chemin. Après lui, il ne serait plus. Les chansons d’amour revivaient déjà sous d’autres cieux, chantées avec d’autres notes.

L’air frais se glissa dans les cheveux de Jim. La nuit avait déjà coloré le ciel en un bleu plus foncé, plus mystérieux. La rumeur de la ville bruissait au loin. On se taisait lentement dans le lycée ; c’était l’heure où tout ce qui ne devait pas voir la lumière du jour pouvait enfin sortir. Il y aurait sans doute quelques élèves à séparer dans les dortoirs, quelques disputes à désamorcer, peut-être des cœurs brisés à ramasser. Pour l’heure, le dîner allait bientôt être annoncé. Jim avait une petite heure devant lui. La piste de course qui serpentait à travers les arbres n’attendait plus que lui. Tout en commençant à s’étirer, il fouilla ses poches à la recherche de ses écouteurs. Il inspira, expira. Il était seul sur sa route. C’était ce qu’il avait promis à Gustave. Et il avait tenu sa promesse. Gustave n’avait pas l’air malheureux. Et les romances n’étaient pas mortes dans leur sillage. Si c’était le seul réconfort qu’il pouvait tirer de tout ça, il en profiterait pour le reste de ses jours. Il continuerait à voir l’amour se nouer et se dénouer autour de lui. Il serait témoin du chant des éternelles chansons, modulées par les gens et le temps. Et, un jour peut-être, il pourrait aussi faire quelque chose de la douleur lancinante qui siégeait dans son cœur. Réparer ceux des autres… C’était déjà ce qu’il faisait, en quelque sorte. Leur apprendre que ça passerait.

Demain, ça sera plus facile qu’hier.
_________________

« Plus personne ne pourra un jour dormir» Mondes Alternés, Saison 2 Final 3/3. Jeudi 25 Juin.


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Dede7 MessagePosté le: Ven 03 Déc 2021 21:57   Sujet du message: Téléphone rose Répondre en citant  
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— Allô ?
— …
— Allô ? Heu… établissement Kadic, Jean-Pierre…
— Delmas. Je sais.
— Que… qui êtes-vous, madame ?
— Je m’appelle Anthéa.
— Je vois… Et donc… que puis-je faire pour vous, madame… Anthéa ?
— Bien des choses… Mais tout d’abord, je souhaite vous présenter mes félicitations.
— Pardon ?
— Pour votre nouveau poste ! Vous venez de prendre vos fonctions en tant que proviseur de Kadic, n’est-ce pas ?
— Oh ! Oui, en effet, c’est officiellement mon premier jour à ce poste.
— Je vous félicite donc pour cela !
— Merci beaucoup, madame.
— Mais de rien.
— Maintenant, je n’ai hélas pas beaucoup de temps à vous accorder…
— En effet, j’entends ça.
— J’en suis désolé. Mais comme vous devez vous en douter… j’ai beaucoup de travail ce matin. De nombreux documents à signer, et des courriers administratifs à lire…
— Je sais, je sais. C’est d’ailleurs à ce sujet que je vous appelle. En quelque sorte.
— Que voulez-vous dire ?
— Je souhaiterais vous offrir un cadeau, afin vous apporter chance et courage.
— Un… cadeau, vous dites ?
— Oui ! Enfin, je l’ai en quelque sorte déjà fait, pour être exacte.
— Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, je vous prie.
— Regardez je vous prie dans votre tiroir, monsieur le proviseur. Le tiroir du bas, sur votre droite.
— Heu… un instant… Oh, un coupe-papier ? Voilà qui risque en effet de m’être fort pratique !
— J’entends que vous l’avez trouvé.
— C’est exact. De plus, il s’agit d’un fort bel objet. Je vous remercie, madame !
— Voyons, ce n’est rien, cher proviseur.
— Mais dites-moi, madame… Ceci m’intrigue. Comment avez-vous fait ? Seriez-vous déjà passée dans ce bureau ?
— En effet.
— M’auriez-vous précédé à ce bureau ?
— Pas tout à fait. J’ai eu le plaisir d’y siéger il y a peu, mais je n’ai pas pour autant exercé les fonctions qui vous incombent.
— Vous m’intriguez d’autant plus…
— Vous m’en voyez navré. Mais ne vous en faîtes pas. Nous aurons l’occasion de discuter davantage en temps voulu. Mais pas aujourd’hui. J’ai suffisamment abusé de votre temps, je vais vous laisser à vos responsabilités.
— Heu… d’accord…
— Bonne journée, et bon courage, monsieur le proviseur. À bientôt !







— Établissement Kadic, Jean-Pierre Delmas.
— …
— Allô ?
— Bonjour monsieur le proviseur.
— Oh, je crois reconnaître votre voix. Madame Anthéa, c’est bien cela ?
— En effet ! Je suis flattée. Vous ai-je fait une telle impression, la semaine dernière ?
— Hé bien, c’est que notre première conversation était fort originale. Permettez-moi d’ailleurs de vous remercier à nouveau pour votre cadeau. Ce coupe-papier est à la fois très beau et très pratique !
— Oh, mais je vous l’ai dit, cher proviseur. Ce n’est rien, un simple présent de courtoisie.
— Ha ha ! Dites-moi donc, à quoi dois-je le plaisir de votre appel, cette fois-ci ? Dois-je ouvrir un nouveau tiroir ?
— Ha ha ha ! Non, pas cette fois. Je m’en voudrais de trop vous gâter si vite ! Non, je viens simplement aux nouvelles. Comment allez-vous, proviseur ?
— Comment je vais ?
— Mais oui ! Cela fait près de deux semaines que vous avez investi ce bureau. La rentrée s’est-elle bien passée ?
— Ma foi… On ne déplore aucun incident, les cours ont débuté sans encombre, la gestion administrative est sous contrôle… En fin de compte, plutôt bien, dans l’ensemble.
— C’est une bonne nouvelle. Et vous-même, proviseur ?
— Je vous demande pardon ?
— Vous n’avez pas encore répondu à ma première question. Comment est-ce que vous allez ?
— Hé bien… plutôt bien… Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ?
— Ne puis-je pas me préoccuper du bien-être d’un honorable fonctionnaire d’administration scolaire ?
— C’est que je ne sais toujours pas qui vous êtes, madame…
— Si ça peut vous rassurer, je ne suis pas de l’Inspection Générale !
— Ha ha ! Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Je sais. Soyez sans crainte, cher proviseur. Disons simplement que je suis un parent impliqué.
— Hmm, je vois. Particulièrement impliqué, même, si j’oserais.
— Ha ha, mais osez, osez ! Comme j’ose vous appeler pour quelques mondanités à une heure si tardive… Mais d’ailleurs, il se fait tard, et je pense que je vais vous laisser profiter de votre weekend.
— Bien. Merci beaucoup !
— Mais de rien, cher proviseur. À bientôt !







— Établissement Kadic, Jean-Pierre Delmas à l’appareil.
— …
— …
— Bonjour, monsieur le proviseur.
— Bonjour, madame Anthéa.
— S’il vous plait, oubliez le madame, cher proviseur !
— D’accord… mais dans ce cas, appelez-moi Jean-Pierre.
— Entendu, Jean-Pierre !
— Comment vous portez-vous, Anthéa ?
— Fort bien, très cher ! Je vous remercie de vous en inquiéter !
— Mais c’est tout naturel. Je serais gêné d’être l’unique sujet de nos conversations.
— Voyons… Il n’y a aucun mal à être intéressant, Jean-Pierre…
— S’il vous plaît, soyez sérieuse !
— Pardon. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous taquiner ainsi.
— Disons que c’est… inattendu. Je commence à prendre l’habitude de ces appels, mais pourtant je ne sais toujours rien de vous. C’est…
— Excitant ?
— Troublant. C’est une expérience nouvelle pour moi.
— Pour moi aussi, Jean-Pierre. Mais cela ne la rend pas déplaisante pour autant, j’espère ?
— Non. Au contraire.
— Alors, dites-moi ! Que faites-vous de beau aujourd’hui ?
— Je passe en revue les dossiers des différents professeurs de mon établissement. Maintenant que quelques semaines se sont passés, je les connais un peu mieux, et je peux constater leurs méthodes et leurs résultats.
— Et du coup ? Comment cela se passe ?
— Hé bien, je suis en train de finir d’annoter le dossier d’un professeur d’anglais. Sa pédagogie est bonne, mais les résultats aux tests normalisés ne sont pas si bons. Surtout en oral.
— L’oral… est souvent difficile à maîtriser, en effet.
— Que suggérez-vous ?
— Moi ?
— Oui, vous ! Je suis certain que vous avez votre petite idée.
— Hé bien… vous avez raison. C’est que vous commencez à me connaître, vous aussi !
— Ha ha. Et donc ? Ne me faites pas languir, je vous prie.
— Hé bien… Vous pourriez faire appel à une native anglaise ? Il est difficile d’en recruter, mais un professeur de naissance anglo-saxonne aura l’expérience nécessaire pour enseigner un oral parfait.
— Je… je vois…
— Qu’y a-t-il ? N’est-ce pas la réponse à laquelle vous vous attendiez ?
— Heu.. si, si bien sûr ! C’est effectivement une excellente idée. Si je m’y emploie dès maintenant, je réussirai peut-être à débaucher quelqu’un pour la rentrée prochaine.
— Parfait ! Qui est le professeur suivant ?
— Hmm… un professeur de sciences.
— Oh, excellent ! C’est ma discipline préférée. Dites-moi, comment est-il ?
— Qui donc ?
— Hé bien, ce professeur ? Comment est-il ?
— Heu… il semble parfaitement qualifié. Peut-être même trop. J’ai l’impression qu’il pourrait aisément évoluer en tant que chercheur universitaire…
— Et sur un plan plus personnel ? Que pensez-vous de lui ?
— Personnel ? Je ne sais pas trop… Je n’ai pas beaucoup eu l’occasion d’échanger avec lui. C’est un homme plutôt secret, qui ne parle jamais de sa vie privée. Mais à part cela, il est apprécié des autres professeurs.
— Je vois, je vois.
— Cet homme vous intéresse-t-il particulièrement ?
— Peut-être… Seriez-vous jaloux, Jean-Pierre ?
— Comment ?
— Je plaisante, je plaisante ! Et je vous présente mes excuses. Je ne vais pas vous importuner plus longtemps.
— Mais…
— Mais pour me faire pardonner, je vais vous faire parvenir la carte d’un excellent professeur d’anglais. Vous pourrez peut-être la rencontrer et lui proposer de rejoindre votre établissement ?
— Je… D’où tenez-vous cette connaissance ?
— Ohh, Jean-Pierre… It's a secret !
— Hum… Hmm… Je crois que vous aviez raison.
— À quel sujet ?
— Je trouve cela… quelque peu excitant. Bonne soirée, Anthéa.







— …
— …
— Bonjour, Anthéa.
— Bonjour Jean-Pierre. Comment saviez-vous que c’était moi ?
— Il y a toujours cet étrange son, quand vous appelez.
— Ah oui ?
— Oui. À chaque fois, quand je décroche, il y a un petit silence. Puis, un son très bref, semblable à une tonalité. Savez-vous ce qui cause celà ?
— Je l’ignore. Mais c’est un moyen original de m’annoncer, n’est-ce pas ?
— En effet. Comment allez-vous, Anthéa ?
— Fort bien, fort bien ! Et vous, Jean-Pierre ?
— Tout aussi bien. Je dois vous remercier pour la carte !
— Voyons, ce n’est qu’un modeste service…
— Ne soyez pas si modeste. Vous l’avez dit vous-même, les professeurs de ce calibre volontaires pour exercer dans le secondaire ne se trouvent pas si facilement. Alors, merci encore !
— De rien, de rien ! C’est un plaisir que de vous rendre service !
— Je dois tout de même vous avouer que j’ai été surpris, et peut-être même un peu déçu…
— Ah oui ? Expliquez-moi donc !
— Surpris, tout d’abord, quand n’ayant pas de nouvelles de votre part, j’ai vérifié sans réfléchir mon tiroir du bas. Quel ne fût pas mon étonnement de constater qu’au lieu de m’adresser votre contact par un courrier ordinaire, vous m’aviez laissé sa carte directement dans mon bureau !
— Ha ha ! Ce n’est pas comme si c’était la première fois…
— Certes, mais je ne m’attendais pas à ce que vous ayez encore accès à mon bureau après mon arrivée en septembre…
— Très cher… Vous êtes un proviseur vertueux et dévoué, mais n’essayez pas de me faire croire que vous passez tous vos jours et toutes vos nuits assis à ce bureau !
— C’est vrai. Bien que j’y passe le plus clair de mes journées, il m’arrive de le quitter, je le reconnais.
— Et donc… Seriez-vous par hasard déçu que je sois passée glisser cette missive à un moment où vous vous étiez absenté ?
— Pas tout à fait, même s’il me ferait plaisir de vous recevoir ici un jour en personne. C’est plutôt que…
— Que…
— Que je dois vous confesser quelque chose. Lors de notre dernière conversation, vous avez prononcé quelques mots en anglais.
— Oui, en effet..?
— Hé bien, cet anglais était parfait ! Votre prononciation, votre rythme, votre accent étaient si naturels, que je me suis pris à espérer que cette femme que vous me présentiez…
— Que ce soit moi ?
— Oui.
— Oh, cher Jean-Pierre… Je suis terriblement navré d’avoir ainsi déçu votre espoir… Je… Je suis si confuse…
— S’il vous plait, Anthéa… Ne vous emportez pas pour autant… Ce n’est pas si grave…
— Hum… Vraiment ?
— Oui… J’avais simplement l’espoir de vous rencontrer. D’ailleurs, je nourris toujours cet espoir ! Je crois que vous êtes une femme formidable, et j’aimerais…
— …
— J’aimerai simplement vous voir.
— Oh… mon cher Jean-Pierre…
— …
— Vous savez… Même si nous nous voyons pas… Nous pouvons toujours faire plus ample connaissance…
— Mais…
— Les mots ! Les mots sont si puissants ! Vous qui dirigez une école, vous devez le savoir mieux que quiconque, n’est-ce pas ?
— En effet…
— Et nous pouvons nous échanger tous les mots que nous souhaitons. Sans gêne. Sans limite.
— …
— Dites-moi… Qu’est-ce que cela vous apporterait de me rencontrer, en plus de me parler ?
— Hé bien… De vous voir.. De vous découvrir…
— Je peux me découvrir pour vous…
— Et pour ce qui est de vous voir ?
— Vous voudriez me voir… Mais ne me voyez-vous pas déjà ?
— C’est-à-dire ?
— Dans votre tête ? Dans votre esprit ? Ne m’imaginez-vous pas ?
— …
— Je ne suis pas qu’une voix au téléphone… Je suis plus que ça… Je suis la femme que vous connaissez !
— Que j’imagine ! Comme vous venez de le dire, je vous imagine ! Comment pourrait-ce être rée…
A secret makes a woman, woman ! Ce que vous ne savez pas de moi, ce que vous ne faites qu’imaginer… fait ce que je suis !
— …
— Passez une bonne nuit, très cher Jean-Pierre.







— Établissement Kadic, Jean-Pierre Delmas.
— …
— …
— Bonjour, Jean-Pierre.
— Bonjour, Anthéa. Vous êtes bien matinale, cette fois.
— Hé bien, nous avons pris l’habitude d’égayer vos soirées, il eût été triste de ne pas en faire autant de vos journées, une fois de temps en temps, n’est-ce pas ?
— C’est en effet une agréable surprise.
— Voilà qui est donc chose faite. Je vous souhaite une excellente journée, Jean-Pierre !
— Merci. À vous aussi, Anthéa.







— …
— …
— Bonjour, Anthéa.
— Bonjour, Jean-Pierre. Bonne année !
— Merci beaucoup. À vous aussi !
— Merci.
— Avez-vous reçu mon cadeau ?
— Votre cadeau de Noël ? Oh, oui ! Très attentionné de votre part, je ne m’y attendais pas !
— Ça ne coûtait rien de tenter le coup, n’est-ce pas.
— En effet !
— J’espère qu’elle sera à votre goût. Ce n’est pas la plus belle bouteille qu’il est donné d’imaginer…
— Je vous arrête tout de suite. J’apprécie beaucoup le Martini. Et quand bien même, le fait que vous m’offriez un cadeau, ainsi… Cela me touche tout particulièrement.
— Ce n’est rien, chère Anthéa. Rien du tout.
— Me voilà d’ailleurs tout à fait gênée. Vous avez fait cet effort, et moi je ne vous ai rien offert en échange…
— Oh, mais votre appréciation de mon présent est mon cadeau. Ne vous tracassez pas plus.
— Mais j’insiste…
— Vraiment. Pas plus.
— Soit. Je n’insiste pas plus.
— …
— Dites-moi… Comment dégustez-vous votre Martini, habituellement ?
— Cela dépend. Souvent, tel quel. Mais si on souhaite en faire une occasion… J’aime particulièrement bien les oranges. Alors, un de mes cocktails préférés consiste à en presser une, mélanger le jus au Martini, avec un ou deux glaçons. Vous trouverez des gens qui ajoutent à cela un bâton de cannelle, mais je préfère me contenter de l’orange.
— Je vois, je vois. J’essayerai donc ce breuvage. Merci encore !
— De rien. Bonne journée, Anthéa.







— …
— …
— Bonjour, Anthéa,
— Bonjour, Jean-Pierre.
— Comment allez-vous ?
— Très bien, et vous ?
— De même.
— Vraiment ?
— Oui. Pourquoi cette question ?
— Vraiment ?
— Anthéa !
— Jean-Pierre, je vous en prie ! Cela fait combien de temps que nous nous parlons ? Je connais le son de votre voix par cœur, Jean-Pierre. Chaque son, chaque rythme, chaque respiration. Je le sais, quand vous n’allez pas bien. Je l’entends.
— …
— Alors dites-moi tout, Jean-Pierre. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— … Combien de temps ? Cela va faire six mois…
— En effet…
— Six mois que nous échangeons régulièrement… Parfois pour ne rien dire, parfois pour des bavardages passionnants, parfois quelques instants, parfois pendant des heures…
— Ou voulez-vous en venir ?
— Anthéa… je crois que je vous aime.
— Oh, ne dites pas de sottises.
— C’est vrai !
— Non. Vous voudriez que je croie ça ? Mais vous m’offenseriez ! Oser me déclarer votre amour, d’une voix si triste et tremblante ? Non. Ce n’est pas cela qui vous préoccupe aujourd’hui.
— …
— Dites-moi la vérité.
— C’est… C’est ma femme.
— …
— Elle me quitte.
— Oh… Jean-Pierre…
— …
— Je suis… terriblement navré. Je… Oh, mon pauvre…
— …
— Est-ce… serait-ce de ma faute ?
— Non. Elle ne sait pas.
— Mais peut-être que toutes ces soirées où nous discutions longuement…
— Peut-être. Oui, peut-être ! Je ne sais pas ! Peut-être qu’elle me quitte parce que je ne passe plus de temps avec elle, parce que je reste des heures durant à mon bureau… Mais peut-être pas. Je passais déjà des heures à mon bureau avant. Et nous discutons pas tous les jours non plus. Non. Je crois que cela faisait longtemps que notre mariage s’effritait.
— …
— Nous… nous entendions plus vraiment. En un sens, c’était déjà fini. Mais maintenant…
— Maintenant, elle vous l’a dit.
— Elle me l’a dit.
— Et il n’y a plus de retour en arrière possible.
— Non. À quoi bon, de toutes façons.
— Je compatis à votre tristesse. Vraiment. Je suis désolé que cela vous arrive.
— …
— Mais…
— …
— Mais vous ne me dites toujours pas tout. Vous éprouvez un profond chagrin. Je le sens. Je le sais. Et cela va bien au-delà d’un divorce que vous voyiez venir, consciemment ou non.
— …
— Parlez-moi, Jean-Pierre. Je suis là. Je vous écoute.
— Elle me quitte. Et elle va emporter notre fille.
— Votre… fille ?
— Oui.
— Vous ne m’en aviez jamais parlé.
— Elle est née l’an dernier. Quelques mois avant…
— … votre poste de proviseur ?
— Oui.
— Parlez-moi d’elle.
— Elle s’appelle Élizabeth. Sa mère voulait l’appeler Sissi. Nous nous étions disputés à ce sujet, mais au final, elle m’a laissé le choix en me laissant faire l’état civil. Elle s’est distancée, comme toujours.
— Parlez-moi d’Élizabeth.
— C’est une charmante petite fille… Elle commence à gambader à quatre pattes partout. Je l’aime beaucoup…
— …
— Mais sa mère obtiendra la garde. La mère obtient toujours la garde.
— Vous voudriez qu’il en soit autrement ?
— … oui. J’élèverai ma fille. Sa mère… Elle n’est pas une mauvaise femme, loin de là… Mais elle ne ferait pas une bonne mère…
— Vous le pensez sincèrement ?
— Oui. En y repensant, cette enfant est notre ultime bêtise. Celles que font les couples qui veulent sauver un mariage déjà perdu. Mais je ne veux pas fuir. J’ai réellement voulu cet enfant. Je veux la garder, l’élever, voir grandir ma fille et en être fier. Hélas, je crains qu’il n’en soit pas de même pour sa mère.
— Je vois…
— Voilà… Vous savez, maintenant.
— Jean-Pierre. Je vais vous aider.
— … Pardon ? Comment ?
— Ne vous souciez pas du comment. Vous aimez votre fille, et celle-ci vivra mieux avec vous. C’est ce qui compte. Concentrez-vous sur l’essentiel, et laissez-moi vous aider une fois de plus, du peu que je le peux.
— M’aider ? Mais rendez-vous compte ! Il ne s’agit pas de simples conseils professionnels ! On parle de la garde de ma fille. Comment comptez-vous faire ?
— Comme je fais toujours. Avec des mots bien choisis, glissés aux oreilles des bonnes personnes.
— Mais…
— Vous garderez votre fille. Je vous le promets. Au revoir, Jean-Pierre.







— Établissement Kadic, Jean-Pierre Delmas à l’appareil.
— …
— C’est vous, Anthéa ?
— Oui, Jean-Pierre. Allez-vous bien ?
— Bien mieux, oui. Je reviens du tribunal.
— Oh mais qu’entends-je là ? Vous sabrez le champagne ?
— Non, pas du tout, même si je ne dirais pas non à une bouteille de pétilleux. Ce n’est que le bruit de couverts que j’ai empruntés à la cantine. La séance a pris du retard, et je n’ai rien mangé.
— Je vois, je vois !
— Désolé pour le bruit.
— Aucun souci. Je peux vous rappeler plus tard, si vous le souhaitez ?
— Non, non, du tout.
— Alors, racontez-moi !
— Hé bien, ça s’est passé au final très vite. Le juge a simplement lu le texte de séparation, et m’a informé que j’avais la garde exclusive d’Élizabeth.
— Félicitations !
— C’est entièrement à vous que je le dois ! Merci encore.
— Voyons.. Je n’ai rien fait d’autre que de vous écouter… et parler un peu.
— Peut-être, mais quels qu’ils aient été, ces mots furent décisifs. Merci. Infiniment.
— De rien.
— …
— Et… votre femme ?
— Elle n’était tout simplement pas là.
— Je vois. Tout est bien qui finit bien, alors.
— On peut dire ça.
— …
— Au fait… J’aimerais vous faire un aveu.
— Un aveu ? À quel sujet ?
— Au sujet de cette bouteille de Martini, que je vous aurais offerte à Noël.
— N’employez pas le conditionnel. Vous me l’avez effectivement offerte !
— Hé bien, justement, non. Je me dois d’être honnête avec vous. Je l’avais simplement rangée dans ce tiroir.
— …
— Pourquoi donc un proviseur rangerait une bouteille d’alcool dans un tiroir de son bureau ? Hé bien, comme vous vous en doutez, pas pour de bonnes raisons.
— …
— Ma séparation était déjà actée à ce moment. Et… je commençais à déraper.
— Je sais.
— Vous savez ?
— Je sais. Je vous ai pris cette bouteille.
— Mais alors…
— Oui.
— Cela veut dire que c’est en réalité vous qui m’avez réellement fait un cadeau, ce soir-là !
— En quelque sorte ! Mais soyez rassuré, j’aime vraiment le Martini !
— Ha ha ha ha ha ! Vous êtes formidable, Anthéa !
— Oh, je n’y suis pas pour grand chose ! C’est vous qui me l’aviez confiée, après tout !
— Comment cela ?
— Hé bien, vous aviez entreposé cette bouteille dans notre tiroir… D’une manière ou d’une autre, vous vouliez que je la trouve, et que je vous la prenne !
— Ha ha ! Peut-être bien !
— Ha ha ha !
— Vous savez quoi, Anthéa ? Je crois vraiment que je vous aime !
— Oh, voyons, ne dites pas de bêtises, vous croyez seulement que vous voulez que je sois là, sous votre bureau, et pas seulement dans ce tiroir !
— Non…
— Ne vous en voulez pas, c’est tout à fait normal ! Et puis, vous aurez l’occasion de me le revaloir, un jour !
— Un jour ?
— Oui. Peut-être demain, ou peut-être dans vingt ans, qui sait ? Sur ce… bonne journée, Jean-Pierre !
— Bonne journée à toi aussi, Anthéa.





Dernière édition par Dede7 le Dim 05 Déc 2021 22:30; édité 2 fois
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Silius Italicus MessagePosté le: Dim 05 Déc 2021 01:04   Sujet du message: Encore une pour la route… Répondre en citant  
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C’était une jolie soirée de juin. Le temps était doux et le soleil dardait paisiblement ses rayons sur la ville. Les cris joueurs des enfants emplissaient les rues à mesure que les écoles se vidaient et que les parcs se remplissaient. On les voyait sortir par grappes des écoles.

Quoiqu’ils fussent moins exubérants, leurs aînés profitaient eux aussi de l’été naissant. Certains se donnaient rendez-vous sur des terrains de foot, d’autres allaient chercher la fraîcheur sur les bords du fleuve. D’autres, moins chanceux, internes de la cité scolaire Kadic se voyaient encore retenus pour de longues heures d’études.

Ce n’était pas le cas pour Jérémie Belpois et sa bande. Oh ! le baccalauréat et ses épreuves étaient bien proches pour eux. Mais il était nécessaire de pouvoir s’accorder une pause de temps à autre, n’est-ce pas ? Et puis, il fallait bien profiter : maintenant qu’ils étaient tous adultes, ils avaient la possibilité de passer la soirée en dehors de Kadic, à condition de le signaler à l’avance à Jim.

C’est pourquoi ils se rendaient tous les cinq au Kiwi bleu, le bar le plus proche de Kadic. Un bar qui de fait vivait presque exclusivement de l’argent dépensé par les lycéens.

— Fais pas cette tête, Einstein ! Je te dis que tout ira bien ! Ton Bac, c’est comme si tu l’avais déjà !
— Mais, Odd, je n’ai…
— Relax, Einstein, renchérit Ulrich, tu as déjà relu toutes tes fiches vingt fois. Allez, c’est notre première sortie au Kiwi Bleu depuis un mois, quoi !
— Ils ont raison, tu sais ? Même toi, tu as besoin de te détendre de temps en temps. On est plus au bon vieux temps du collège.
— Même toi, Aelita !
— Tut-tut-tut, ça suffit Einstein. Aujourd’hui on arrête les révisions et on profite d’une soirée entre potes. Allez, on y est presque, termina Odd avant de tourner à gauche.

C’était une rue calme et paisible, construite dans la partie la plus ancienne de la ville. Les trottoirs étaient larges et surtout ombragés. Des chênes avaient été plantés tout du long de la rue et leur ramure couvraient tant les trottoirs que les contre-allées. Il y avait peu de trafic, seuls quelques riverains arrivaient de temps à autre pour se garer devant chez eux. Il était encore tôt, mais déjà les serveurs installaient les tables du Fumoir des Littérateurs, un sympathique petit restaurant, connu seulement de quelques habitués. Ne pas être sur les grands axes faisait perdre en clientèle, mais gagner en confort et en ambiance. Mais il allait mal ces derniers temps. D’après les derniers clients réguliers, l’une des cuisinières était partie tenter sa carrière en solo ailleurs, et le cuisinier restant avait tendance à… s’égarer dans son frigo. Le nombre de plats disponibles et la vitesse du service avaient tendance à s’en ressentir.

Odd s’avança d’un pas joyeux. C’était tout juste s’il ne sautillait pas sur place. Diable ! cela faisait trois semaines qu’il essayait de convaincre ses amis que les révisions attendraient un autre soir ! Trois longs mois à se morfondre ! Kadic était définitivement un établissement trop sérieux : tous ! tous ! Oui, ils révisaient tous ardemment ! et les petites de seconde ? Eh bien elles étaient déjà en vacances, pardi ! Et voilà Odd, isolé au milieu de camarades bûcheurs, et sans aucune divertissante compagnie ! C’est qu’il ne fréquentait plus les collégiennes. Il se sentait un peu trop vieux pour cela maintenant. Il se sentait ainsi depuis son entrée en seconde il y a deux ans, d’ailleurs. Bref ! Odd s’ennuyait ferme. Quelle idée aussi avait eu ses parents de le mettre dans un établissement aussi sérieux et huppé ! Même les cours avec Gaston Chardin n’arrivait plus à le mettre en joie. Ce devait être toutes ces odeurs de cerveaux se concentrant. Cela ne devait pas vous faire du bien à la longue de se concentrer autant. Il n’y avait qu’à voir Jérémie pour le comprendre.

Mais ! Il y était ! Enfin ! Le Kiwi…

… Bleu…

En face d’Odd, se trouvait une façade défoncée. À travers l’ouverture béante, on pouvait voir des ouvriers du bâtiment s’affairant à démonter le parquet et le comptoir. L’ambiance classieuse avait définitivement été enterrée sous les poussières de plâtres blanc.

L’ébahissement laissa bientôt la place à l’horreur sur le visage d’Odd.

— Noon ! Pourquoi !
— Ça suffit Odd, le coupa Yumi avant que le blondinet n’ait pu entamer un monologue tragi-comique.
— Mais, intervint Jérémie, on y était il y a un mois à peine, et le patron nous avait garanti qu’il serait ouvert tout l’été sans interruption.
— C’est étrange en effet, reprit Yumi.
— NOM DE... !

Tout le monde se retourna en entendant le cri étouffé d’Ulrich.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Ulrich s’avança d’un air furieux vers le bar en cours de démolition, et répondit :

— Je connais cette marque, dit-il désignant le logo ornant la camionnette d’où les ouvriers déchargeaient leur matériel de chantier. C’est la boîte de mon père.
— Ben tiens, quand on parle du diable…

L’intervention d’Odd détourna tout le monde de la camionnette. Les regards se posèrent sur le bar, et sur la silhouette qui en sortait.

Walter Stern.

Son ombre se découpait dans l’encadrement de la porte, enfin de ce qui en restait. Ainsi placé à contre-jour, il semblait pareil à un démon des temps anciens, venu porter malheurs et chagrin chez les mortels, plus qu’à l’impitoyable homme d’affaires dont il portait la renommée.

Il s’avança dans la rue d’un pas conquérant, et se retourna, comme pour admirer sa nouvelle prise, après en avoir exploré les tréfonds.

Celui qui était visiblement le chef de chantier saisit cette occasion pour entamer la conversation. Au sujet de la façade et de son ravalement, semblait-il.

Une autre silhouette émergea, silencieuse, de l’intimité du bar. Elle avait, il fallait le reconnaître moins de prestance que celle de Walter Stern. L’un portait un costume en tissu fin, taillé sur mesure, l’autre était simplement en blazer et en jean. L’un avait le visage ombrageux d’orgueil et de colère rentré, l’autre semblait respirer une franche joie de vivre.

Pourtant, à la manière dont les ouvriers marchèrent d’un coup sur la pointe des pieds en voyant apparaître le petit type jovial, il ne faisait guère de doute sur qui les effrayait, et en fait, sur qui commandait ici.

Michel Belpois.

Le père bien-aimé de Jérémie Belpois.

Tout cela, Odd, ou même Yumi auraient pu s’en rendre compte, s’ils n’avaient pas été si concentrés sur ce visage terrible qu’ils avaient déjà eu l’occasion de croiser, celui du père d’Ulrich. Il est vrai qu’une fois remis de leur surprise de voir l’irascible entrepreneur, ils tournèrent leur attention vers leur ami.
Celui-ci semblait au bord de l’explosion.

Et ce qui devait arriver, arriva.

Odd tenta en vain de lui agripper le bras.

Yumi tenta en vain de l’avertir d’un regard noir.

Aelita tenta en vain de l’apaiser d’un tendre sourire.

Jérémie lui fit non de la tête. En vain.

Ulrich se précipita sur son père, il n’était pas arrivé à moins de cinq mètres qu’il hurlait à tout vent.

Prudent, le contremaître se retira à l’intérieur, et appela avec lui tous ses gars. Il fallait soudain vérifier l’état des plinthes.

Amusé, Michel Belpois se retira, et, saluant tout le monde cordialement, monta dans sa Clio.

Bien évidemment, Walter était on ne peut plus agacé, pour dire le moins.
Au cri de rage de son fils, il répondit sans plus attendre d’un ton courroucé.
Très vite la rue fut déserte. Les gens ne tenaient guère à être spectateurs ou auditeurs d’une dispute qui ne les regardaient pas et qui, malgré une ouverture rosse et agressive, tourna très vite au désavantage de l’attaquant. Jérémie emmena vite fait la bande à l’écart. Il n’y avait pas besoin d’être devin pour savoir qui l’emporterait et qui sortirait humilié de ce combat par trop inégal. Or, Ulrich était fier, et ombrageux, à l’image de son père. Que ses amis restent, pour l’assister ou pour assister, l’aurait profondément vexé. C’eût été la source d’une solide dispute, d’une rupture définitive peut-être.
C’est ainsi que la bande se retrouva à errer à la recherche d’un bar de remplacement, puisque le Kiwi Bleu était maintenant indisponible. Et vu qui s’occupait de sa réfection, il était douteux qu’ils y remissent jamais les pieds.
En chemin, ils tombèrent sur une ancienne employée du Kiwi Bleu, Ismène. Voyant leur mines déconfites, elle leur conseilla un autre établissement. Plus… « underground ».

La proposition eut tout de suite l’heur de plaire à Odd, et dans une certaine mesure à Aelita. Jérémie et Yumi se montrèrent plus mitigés. Pour l’un de toute façon, entre prendre un verre dans un bar ou un salon de thé et perdre son temps, il n’y avait qu’à peine de différence. Pour l’autre, elle n’avait jamais été une adepte de la scène underground : elle n’avait dans le fond jamais été gothique ou emo, quelque apparence qu’elle eût. Ses goûts musicaux avaient toujours correspondu à ceux de la masse des collégiens et lycéens autour d’elle. Odd avait qualifié cela de musique formatée.
Mais bon, Odd avait trop envie de passer du bon temps, et personne ne voulait attendre Ulrich au lycée. Il aurait sans doute besoin de se remettre après la rencontre avec son père, et une chambre n’aurait pas été le bon endroit. Quant au foyer des élèves… il y avait belle lurette qu’il avait fait faillite. La gestion… mafieuse de Sissi avait porté ses fruits, pourrait-on dire. Le bon côté c’est que cela l’avait débarrassé de la lieutenante de cette dernière, Laura.

Toujours était-il que, suivant les instructions d’Ismène, ils se retrouvèrent dans l’ancienne zone portuaire de la ville, devant ce qui avait dû être un vieil entrepôt ou un garage automobile. La façade était décrépite, mais une enseigne neuve trônait au-dessus d’une porte neuve :
À la bonne Gnôse !

Ce nom n’inspirait pas spécialement confiance aux lyokoguerriers. Mais bon, puisqu’ils étaient déjà là…

Ils entrèrent.

L’intérieur était plus avenant que l’extérieur. Les décorateurs avaient réussi à créer une ambiance intimiste. À droite de l’entrée, on trouvait une rangée de porte-manteaux qui laissait vite la place au comptoir qui occupait un des angles de la pièce. Au milieu du mur à gauche, un feu chatoyait avec alanguissement dans une cheminée. Au fond on apercevait une scène, sans doute que quelque groupe se produisait de temps en temps. La lumière tamisée qui régnait en ces lieux accentuait le côté calme et classieux de l’ensemble. L’on n’avait en entrant qu’une envie, s’effondrer sur l’un des canapés moelleux et se laisser aller dans une douce torpeur au repos de l’âme.

Un grand calme régnait en ces lieux. Il faut dire qu’il n’y avait guère de clients. Odd se rendit au comptoir tandis que ses amis choisissaient une table et savouraient les banquettes.

Odd aurait bien voulu commander. Mais il n’y avait personne pour faire le service. Il n’y avait pas non plus de cartes des prix. Ce qui donnait — à tort ou à raison — l’impression d’un établissement haut de gamme, où l’on commandait sans guère réfléchir à l’argent.

— Eh ! Sers-toi et arrête de poireauter ! Grande sœur est trop occupé pour tenir le bar !

Odd se retourna d’un coup à la recherche de la voix qui l’avait interpellée.

— T’es de Kadic, non ? Sers-toi, on mettra ça sur la note du lycée. Depuis que votre foyer à fait faillite, c’est nous qui vous tenons lieu de salon de thé.

Celui qui avait parlé était un homme de petite taille. Il était installé à côté du comptoir. Sur le bureau devant lui, un écran d’ordinateur diffusait une course automobile,

— Ah ? Bon d’accord, répondit Odd qui contourna le comptoir et commença à fouiller avant de sortir une étrange bouteille : la base était carrée avant de s’allonger brusquement en un long et fin goulot scellé de cire rouge.
— Pas touche au bourbon ! Va donc siffler le normal avant de te rabattre sur le bizarre ou le spécial.
— Pardon ?
— Tu as entendu. Laisse cette bouteille tranquille. Si tu veux de l’alcool, prends une bière à ta droite. Une Corbeau ou une Mironton-mirontaine. Et laisse ta carte d’identité, qu’on sache si tu es majeur.

Quelque peu interloqué, Odd, se saisit d’une bouteille au hasard et s’en retourna vers ses amis. L’accueil l’avait un peu refroidi, il fallait bien le dire.

— MERLIN !

Ce cri du cœur venait d’un bureau situé à côté du box.

— Qu’est-ce qu’ils m’ont encore fait ?!! C’est pas centré ça ! Et c’est quoi ce cadrage ?!!

Un être de petite taille, à la tête constellée de mauve pestait avec agitation contre le contenu de son écran.

Une femme nue aux seins démesurément gros.

À côté un homme de grande taille ne sourcillait ni devant l’agitation voisine, ni devant le caractère… étonnant des images à l’écran. Il... codait, semblait-il. Du moins, aux yeux d’Odd, c’était tout comme ce que faisait Jérémie… Des lignes de caractères qui ne voulaient rien dire dans un environnement austère.

— Du calme Grande Sœur, si tu continues, il va détruire Carthage plutôt que de le reprendre.
— Ce n’est pas Carthage, c’est Arpallon je crois. Il ne reprendra jamais Carthage, tu sais ? Sauf si tu l’y forces.

Une silhouette longiforme venait d’apparaître sur la scène. Visiblement elle était arrivée par l’entrée des artistes. Un chat l’accompagnait, qui se mit explorer la pièce, à la recherche du fauteuil le plus confortable.

— Oui, ‘fin là j’ai besoin de lui pour qu’il répare Photostop qui veut à nouveau planter, répliqua l’être aux cheveux mauves. C’est pas tout, mais j’ai encore du travail. Il faut que j’enchaîne sur « Un… Deux… Trois… Éjaculation ! » après puis sur Ma nouvelle belle-mère a mon âge... et est super sexy !.

Un profond soupir mêlé d’éclats de rire accueillit cette remarque.
L’homme se leva. Il était habillé tout de noir. Ses longs cheveux tombaient sur son front et encadraient son visage de mèches ébouriffés.

— En même temps, si tu n’essayais pas de travailler des fichiers de 800 Mo… dit-il en commençant à manipuler le coupable ordinateur.
— Va dire ça aux Chinois. C’est eux qui nous envoient des fichiers tout pourris avec des dizaines de calques inutiles.

Pendant ce temps, la femme sur la scène avait sorti un violon et commençait à faire ses gammes tranquillement.

Odd commençait à trouver que ce bar était bien étrange. Il voyait mal Philippe Ausonie encourager les élèves de Kadic à venir ici plutôt qu’au Kiwi Bleu ou dans un salon de thé du centre-ville. Mais bon, il avait une bière et des verres à la main, il ne lui restait plus qu’à aller s’asseoir avec ses amis. Cela faisait bien trop longtemps depuis sa dernière sortie, il comptait bien en profiter !

***


(La légende dit qu’il se lança dans un concours avec le propriétaire et que ce n’est qu’après avoir dansé sur les tables et tenté de draguer tout ce que le bar comptait d’être humains qu’il s’effondra de fatigue et que ses amis purent le porter jusqu’à sa chambre.)

***


Aelita était inquiète. Ulrich, malgré tous les messages et appels de ses amis, ne s’était pas présenté de la soirée. Et il n’était pas venu en cours le lendemain. Ce n’était pas la première fois qu’il se disputait avec son père, mais Aelita avait le sentiment que cette fois-ci, c’était plus sérieux. Comment dire ? Elle connaissait les colères d’Ulrich. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, elles étaient rares, et toujours peu apparentes. Néanmoins pour qui regardait bien, certains mouvements d’épaules, des tournures de phrases un peu plus brusques… étaient de bons indicateurs. Il avait toujours mis un point d’honneur à se contrôler. Bien sûr, il n’y arrivait pas tant que cela dans le passé. Il était trop bougon pour cela. Mais, autour de ses quinze ans, il avait changé. Il n’en avait jamais parlé, mais Aelita avait toujours supposé qu’il avait trouvé une nouvelle résolution. En tout cas, depuis, il se montrait d’une grande discrétion dans ses émotions. Même les rencontres avec son père, les retours avec son père ne semblaient plus l’affecter tant que cela.

Hier soir en revanche. Disons qu’elle ne l’avait jamais vu plus furieux. Même au plus fort de sa rivalité avec William, ou dans les moments les plus ombrageux de sa relation passée avec Yumi.

Odd ne semblait pas s’en faire.

— Il sèche ? Et alors ? Ce n’est pas la première fois. On a tous séché plein de fois, lui tout autant.
— On avait des raisons à l’époque ! rétorqua Aelita.
— Bah, il se sera fait du mauvais sang à cause de la rencontre avec son père. Mais, je me demande ce que faisait le père de Jérémie au Kiwi Bleu, continua pensivement Odd.
— On devrait quand même faire quelque chose. Le chercher, ou appeler la police.
— Écoute, il fait sans doute comme toutes les autres fois. Il est sans doute à l’usine ou au bord du fleuve. C’est là qu’il va lorsqu’il a besoin d’être seul.
— Et comment tu sais ça, Odd, intervint Yumi qui venait d’arriver.
— Il a caché son journal à l’usine. Il trouvait que notre chambre n’était pas sûre.
— Je suis quand même inquiète. Et puis, s’il ne revient pas vite, il va avoir des ennuis avec Ausonie, et encore plus avec son père.
— Ouais, ’fin, c’est à cause de son père tout ça, donc bon… Écoute, Aelita, reprit Yumi, Ulrich va revenir. C’est ce qu’il fait toujours, après une grosse dispute avec son père. Si tu vas le voir maintenant… Hé… Disons, que se faire enguirlander, c’est déplaisant.
— Si vous le dites…

Aelita n’était pas pleinement convaincue, mais la sonnerie marquant la fin de la récréation vint l’empêcher de poursuivre la conversation. Les cours qui s’ensuivirent furent ennuyants. Elle avait déjà révisé tout cela dix fois ! D’accord, l’examen était tout proche, mais quand même ! Et puis… elle n’arrivait pas à s’ôter Ulrich de la tête. Elle ne partageait pas l’optimisme d’Odd, ou le fatalisme de Yumi.

Aelita s’inquiétait de ne pas voir revenir son ami. Elle s’inquiétait aussi de ce qu’il fût seul dans un moment où il aurait pu avoir besoin d’une compagnie chaleureuse. S’ils ne vous proposaient pas leur aide lorsque vous étiez au plus bas, à quoi bon les amis ?

Elle s’inquiéta tant et si bien qu’elle n’y tint plus. À peine la fin de son dernier cours avait-elle sonné qu’elle quitta en trombe la salle. Tout en marchant à grandes enjambées vers la sortie de Kadic, elle laissa un message rassurant à la bande, leur disant qu’elle avait besoin de réviser seule.

Une fois sortie de Kadic, elle prit la direction de l’Usine. C’était là qu’Ulrich était censé aller lorsque les choses se passaient mal... D’après ses amis.
Elle eut beau parcourir en tout sens l’usine et les berges alentour, elle ne le vit pas. Un sentiment de malaise grandissait en elle. Un nouveau message à la bande lui apprit qu’Ulrich n’avait pas reparu à Kadic.

Angoissée, Aelita décida de se rendre au dernier endroit où il avait été vu. Le Kiwi Bleu. Ce n’était pas très loin de l’usine, aussi y fut-elle assez vite. Les travaux avaient visiblement progressé, enfin, ce fut ce qu’elle supposa en voyant que l’établissement semblait encore plus en ruine que la veille.
Elle ne vit aucune trace d’Ulrich. Cependant, son père était là. Il était en réunion avec le chef de chantier. Ils s’étaient mis un peu à l’écart, de façon à ne pas être touché par les poussières de plâtre.

— Excusez-moi, monsieur Stern ?
— Qu’y a-t-il ? répondit d’un air bourru et pressé l’homme d’affaires.
— Heu, je m’appelle Aelita et je…
— Ça, je le sais. Allez au but, voulez-vous. Je n’ai pas le temps pour vos bêtises.

Aelita, confrontée pour la première fois de sa vie à tant de muflerie, vit rouge.

— Parce que la vie d’Ulrich, vous n’avez pas de temps pour ça ? Maintenant, je comprends pourquoi il vous en veut.
— La relation entre mon fils et moi ne vous regarde pas, Mademoiselle Stones.
— Il ne s’est pas présenté en cours ! Il ne répond pas aux messages ! Et vous ! Vous ! Vous vous intéressez seulement à ce bar idiot !

Aelita s’étranglait de fureur, mais, elle tenta de contrôler cet éclat de rage.

— Vous êtes la dernière personne à l’avoir vu.
— En effet. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui hier soir.
— Et… cela fait vingt-quatre heures qu’il a disparu.
— Cela lui arrive, et non, je ne suis pas inquiet. Mais je vous le répète, ceci ne vous regarde pas. Maintenant, partez. Vous êtes sur une propriété privée, zone de chantier qui plus est. Nous ne voulons pas d’accident.

C’en fut trop pour Aelita. Sa colère déborda et fusa de ses yeux à sa main. D’un mouvement vif de hargne elle lança sa dextre en direction du visage de Walter Stern…

… Qui interrompit le mouvement en cours, saisissant le poignet et appuyant du pouce sur le nerf médian, ce qui coupa net le mouvement d’Aelita.

— Mademoiselle Stones, je propose que nous en restions là pour aujourd’hui. Il semble qu’il n’y ait pour vous plus rien à obtenir de cette conversation.
— Mais ! MAIS ! Ulrich ! Il a raison, vous vous en FICHEZ !
— Ce n’est ni le lieu, ni le moment pour parler de ce genre de chose.
— Ma ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Tu fais dans les midinettes, maintenant, Walter ?

Une ombre jaillit dans le champ de vision d’Aelita. C’était le père de Jérémie, Michel Belpois.

— Tiens, mais c’est Aelita. Comment vas-tu ? Dis donc Walter, qu’est-ce que tu fais avec cette jeune fille ?
Walter s’empêcha de lâcher le poignet d’Aelita.
— Il y a eu une légère dispute. À propos de mon fils. Mademoiselle Stones n’a pas apprécié les réponses que je lui ai données.
— Allons bon ! Qu’a-t-il fait encore ?
— Il a disparu ! Comment pouvez-vous rester aussi calme alors que… alors que…

Aelita commença à renifler. La colère refluait en elle, laissant la place à un vide d’émotion, un vide comme déséquilibré. Inquiétude, pour Ulrich, et angoisse, après sa confrontation violente, vinrent combler ce vide, et bientôt, elle se battait pour retenir les larmes.

— Franchement, Walter, je t’ai connu plus galant. Faire pleurer ces dames !
— Tu m’agaces , Michel. Je ne lui ai rien fait, à cette jeune fille.

L’homme d’affaires se détourna de son parrain et se pencha vers Aelita. Même si celle-ci avait finalement fini par passer la puberté et prendre des centimètres, elle ne restait pas bien grande, surtout comparé au mètre quatre-vingts de son interlocuteur.

— Mademoiselle Stones. Je suis désolé si mes mots vous ont blessée. J’ai effectivement discuté et disputé Ulrich hier soir. Mais je peux vous assurer qu’il est en sécurité en ce moment et que je sais parfaitement où il est. Quant aux cours qu’il a séchés, je me suis occupé de cela avec Monsieur Delmas, le secrétaire de Madame Ausonie.
— Et vous… sniff… vous… ne pouviez… sniff… pas le dire plus tôt ?
— Je n’ai pas l’habitude de parler de mes affaires privées en public et avec tout le monde. Même si tout le monde est une amie de mon fils. Mais j’insiste pour que nous sortions. Un chantier n’est pas un endroit approprié. Tu avais quelque chose à me dire, Michel ?
— Oh non, répondit Michel sans cacher son sourire, cela peut attendre que tu aies fini. Je repasserai plus tard. Pour discuter de nos investissements. J’étais juste dans le quartier par hasard, avec un peu de temps entre plusieurs rendez-vous. Mais, tu sais, tu devrais sans doute lui donner les réponses qu’elle veut si… violemment.

Ayant dit cela, le quadragénaire blond prit congé et s’en fut dans sa Porsche.
— Tiens, dit Aelita pour détourner la conversation, il n’était pas en Clio, hier ?
— Si, tout à fait. Il change de voiture suivant les jours et les gens qu’il pourrait rencontrer. Il aime beaucoup cette Porsche 356A, mais il la trouve aussi un peu trop voyante, alors il essaye de ne pas trop la sortir.
Voyant qu’Aelita continuait à hoqueter, Walter sortit un mouchoir en tissu de sa poche.

— Tenez, vous semblez en avoir besoin. Didier, vous avez encore besoin de moi sur le chantier ?
— Non Monsieur Stern, répondit le chef de chantier, gêné d’avoir assisté à toute la scène. Il faut justement que j’aille voir les ouvriers fournis par Monsieur Belpois et que je vérifie leur boulot. Avec votre permission ?

L’ayant obtenue, le contremaître s’en retourna houspiller ses troupes.

— Bien, permettez que je me fasse pardonner, Mademoiselle Stones. Il me semble que ce restaurant, le Fumoir des Littérateurs est ouvert ce soir. Nous devrions pouvoir aller y prendre un thé, le temps que vous vous remettiez.

À peine eut-il dit cela qu’il traversait la rue et demandait une table au serveur. Enfin… Une fois qu’il eût pu détourner celui-ci de son téléphone qu’il manipulait maniaquement. Les jeux pokémon faisaient des ravages.

Walter se retourna et fit signe à Aelita de le suivre jusqu’à une table située sous un arbre. Décontenancée, et ne sachant trop que faire, la jeune fille suivit le quinquagénaire.

Il faisait bon sous les frondaisons, et le vent bruissait paresseusement entre les feuilles. Ils furent étonnamment vite servis. Un chocolat viennois pour Aelita, et un irish coffee pour Walter. Ce dernier attendit que le rouge quitte les joues d’Aelita avant de l’entreprendre.

— J’ai cru comprendre que vous aviez des questions pour moi, Mademoiselle Stones ?
— C’est que… Et d’abord, comment connaissez-vous mon nom ?
— Je me suis bien sûr renseigné sur les amis et fréquentations de mon fils. Que croyez-vous ?
— Vous vous êtes… RENSEIGNÉ ?!

Aelita sentait la colère monter à nouveau en elle. Et derrière la colère, la peur… Et si ? Et s’il avait trouvé.. ?

— Ulrich… est un garçon difficile. Comme moi, comme j’ai pu l’être. Je ne tiens pas à ce qu’il reproduise certaines erreurs que j’ai pu faire. Mais, il ne m’écoutera jamais, voyez-vous.
— Donc… vous… nous espionnez ?
— Je veille sur mon fils. Il m’a semblé évident, il y a quelques années que vous, et vos amis, mademoiselle, étiez… facteurs de risque pour lui. C’est pour cela que j’ai insisté pour qu’il cesse de vous fréquenter. Avec plus ou moins de succès, ce qui a sauvé son année de troisième et lui a permis de vous retrouver ensuite au lycée.
— Vous… vous êtes…
— Sans cela, il aurait été en troisième allégée, puis dans un lycée professionnel. Il ne s’y serait pas senti bien et l’éloignement aurait non pas délité, mais achevé votre amitié. Or il me semble que vous êtes encore une de ces amis ?

Le ton de Walter s’était fait sarcastique.

— Espèce de…
— S’il vous plaît, mademoiselle, interrompit Walter, je pense qu’il ne serait pas de bon aloi que le ton monte de nouveau.
— Comment pouvez-vous rester aussi calme. Et faire ça à Ulrich ?
Aelita se contenait à peine, et résistait difficilement à la tentation de déchirer le mouchoir de Walter.
— Parce qu’il ne m’écoutera pas. Et ne m’aurait pas écouté. Vous le connaissez, non ? Il n’aime pas écouter, et ne le fait pas. Avec moi, mais aussi avec les autres. Il est têtu et obstiné. Il ne sait pas plier, il préfère charger tel un bœuf avec une ramure de chêne ou d’olivier. Ce n’est que lorsque cette ramure se fait malmener et détruire par la vie qu’il s’adapte. Et encore.
— Mais… vous ne pouvez pas… le laisser… lui parler…
— Le laisser aller dans tous les murs successifs ? Non, je ne pense pas. Pas dans tous. Alors je place ou déplace les murs autour de lui. Il n’en sait rien, bien entendu. Et puis, la disparition de sa mère m’a privé des autres options.
— Sa mère ?
— Ma femme est morte, il y a trois ans. Enfin… quatre. Son cœur a cessé de battre il y a trois ans, mais son esprit avait cessé, depuis… depuis ce cri qui avait jailli d’elle lorsque fut comblé le trou. La tombe de Wilfried.
— Un frère.
— Ulrich n’en parle pas souvent, je pense. Il n’aime pas parler de lui et de sa famille. Encore moins de Wilfried.
— Mais quand même…
— Mademoiselle Stones, nous avons tous nos secrets et méthodes, non ? Mes moyens sont différents des vôtres. Mes motifs aussi. Mais, je peux vous assurer que je veux le meilleur pour Ulrich. C’est aussi pour cela que je n’ai rien fait ou dit lorsqu’il m’a présenté Mademoiselle Ishiyama. Ou ce couple tiendrait dans la durée et ce serait bon pour Ulrich, ou — et c’est ce qui me semblait probable — ce couple s’effondrerait mais Ulrich saurait plus de choses sur l’amour. C’est ce qui est arrivé, Mademoiselle Ishiyama fréquente maintenant Monsieur Belpois, et Ulrich est dans une saine relation avec Mademoiselle Leduc.
— « Arrivé » ? Vous les avez fait rompre !
— Pas du tout. Je n’ai rien fait, je vous le jure. Il y a des choses du cœur avec lesquelles on ne joue pas. Des erreurs qu’il peut être bon ou nécessaire de faire, mais pour autant, il n’est pas nécessaire de les provoquer.
— Je… déteste vos méthodes.
— Je comprends, mais regardez votre vie, pensez-vous vraiment n’avoir pas subi ou pratiqué ces méthodes ? N’avez-vous jamais manipulé ? Provoqué des situations ? N’avez-vous jamais été amenée à des décisions par d’autres ? Pardon, c’est purement rhétorique, mais à mon sens, toutes nos relations contiennent une part de ce genre de méthodes. Car nos objectifs ne sont pas toujours acceptés par ceux que nous aimons.

Aelita se tut un long moment, et resta à observer la chantilly fondre le long de son verre. Enfin, elle finit par reprendre la parole.

— Où est Ulrich ?
— Là où vous étiez hier soir. Il est arrivé après votre départ. Les membres du Garage sont de vieux amis. Ils ont accepté de passer du temps avec lui et de réchauffer son corps avec un bon feu et de la boisson, et son âme avec de la conversation.
— Le Garage ?
— Oh, pardon, c’est l’ancien nom du bar. Mais, l’un des membres a voulu lui trouver un nom plus… inspiré. « À la bonne Gnôse ». Je trouve cela ridicule. Et vous ?
— C’est un nom bizarre.
— Aussi. Ils auraient pu trouver mieux, je ne sais pas moi, « Reboot Rebirth » par exemple.
— Monsieur Stern...
— Oui ?
— Vous êtes nul pour trouver des noms.
— Je sais, Aelita.

Un ange passa, et chacun finit sa boisson.

Aelita se sentait étrangement rassérénée, et c’est le cœur calme que, sans prendre congé, elle se leva et rentra à Kadic. Walter Stern l’agaçait, mais le mélange de cynisme, de stoïcisme qui caractérisait son comportement d’éminence grise l’attirait. Elle trouvait cela repoussant, et en même temps fascinant.

Le temps qu’elle rentre, elle avait changé. Son esprit était en désaccord avec cet homme, mais son cœur balançait, comme si elle comprenait les choix qu’il avait pu avoir à faire. En effet, elle était d’accord avec lui. Ulrich n’écoutait jamais, ou si peu. Même ses amis.

Une fois rentrée, elle informa la bande qu’Ulrich était a priori en bonne santé.

De fait, il reparut trois jours plus tard, comme si de rien n’était, deux livres sous le bras. À sa gauche, le Héros au milles visages de Campbell, et à sa droite, Les œuvres intégrales de Plutarque.

Quelques jours plus tard, Aelita reçut un message d’un expéditeur inconnu qui lui donnait rendez-vous dans un bar.

C’est ainsi qu’elle se retrouva à la veille d’une épreuve de bac, dans la salle de La bonne Gnôse, cet ancien garage.

Une table avait été réservée. Un verre de Sauternes l’attendait.

Elle s’installa.

Walter Stern arriva peu après.

Ils dînèrent ensemble en parlant d’Ulrich.

Ils parlèrent tant et si bien, qu’à la fin, elle obtint de lui qu’il cesse d’espionner son fils. Aelita faisait ainsi d’une pierre deux coups. Car elle n’avait pas envie que son secret soit découvert ou creusé par d’autres que ses amis.

En retour, elle acceptait de rester en communication avec Walter et de l’informer de l’état de son fils.

C’est ainsi qu’ils furent amenés à échanger régulièrement messages et appels téléphoniques.

L’été passant, Aelita se prit à attendre avec impatience ces messages. Le quinquagénaire était toujours poli et prévenant, cherchant toujours à s’assurer que tout allait bien pour Aelita.

Les mois passèrent, et les contacts se firent plus fréquents. Aelita n’avait pas parlé de cette nouvelle… relation à ses amis.

Que leur aurait-elle dit, d’ailleurs ? Qu’elle espionnait Ulrich ? Elle ne pensait pas qu’ils apprécieraient.

Mais plus elle y pensait, plus elle aimait ses discussions avec Walter. Des discussions toujours courtoises, mais surtout, jamais entachées du poids du secret partagé, de la guerre et de la dette. À mesure que les saisons s’égrenaient, Aelita supportait de plus en plus mal le fait d’avoir une telle dette envers ses amis. Une dette éternelle, jamais remboursable. Peut-être ne le percevaient-ils pas ainsi, mais elle en voyait l’ombre sur leurs relations. Qu’aurait-elle pu leur refuser, à eux qui avait sacrifié le monde pour elle ?
Alors, lentement mais sûrement, elle s’éloignait d’eux, d’eux et de leurs intérêts. Elle voulait une autre vie. Une vie où elle aurait des choses à elle qui ne serait d’eux, ou seulement très indirectement.

En mai, l’année après son bac, elle rentra dans une boutique Stradivarius et y acheta une robe de soirée noire.

Elle avait rendez-vous.

À la bonne Gnôse.

Pour la première fois en six mois.

Elle avait beaucoup fréquenté ce bar l’automne après son bac, avant d’arrêter. Quelque chose faisait que… eh bien, elle se rappelait un peu trop son passé là-bas.

Mais… Eh bien, c’était justement cette raison même qui faisait qu’elle revenait ce soir de mai. Il était important que ce qu’elle espérait se passe en un lieu marqué ainsi.

Elle arriva à vingt heures.

Il était déjà là.

Lui tenant la main, il l’escorta jusqu’à la table.

Il n’y avait qu’eux ce soir-là. Il n’y aurait qu’eux. Et les propriétaires et habitués.

Il avait réussi à convaincre la violoniste de jouer pour eux ce soir.
Massenet, la Méditation de Thaïs. Elle n’avait jamais écouté ces morceaux, les connaissait juste de nom. Reste de sa culture encyclopédique mais si peu vivante.

La violoniste ne serait pas seule. La personne qui en ce soir fatidique de l’an dernier se préoccupait tant de manga pornographique avait ce soir-là troqué l’ordinateur pour la guitare.

Dans un coin, restait le joueur et le sombre administrateur système, à leur côté, tel un patriarche en son fauteuil, un barbu tenait en main un livre intitulé Risque et dérives de la vie religieuse de Dom dysmas de lassus. À ses côtés fumait une tasse de thé.

Mais qu’importaient ces gens. Ce soir, il n’y avait que deux personnes qui comptaient.

Walter.

Aelita.

Ce soir peut-être…


Et commença une soirée magique.

Au son des violons, un repas exquis fut servi. Simple, mais aussi bon que si l’on s’était rendu chez Bocuse. La viande en moins. Mais qui aurait été s’en plaindre ?

Au son du violon coula la conversation, sans que jamais les verres ne fussent touchés.

BOUM !

Dans un grand craquement, la porte du bar jaillit hors de ses gonds.
Dans l’encadrement, un homme.

Grand, il avait une barbe noire en bataille, une canette de Kronenbourg à la main, et une blouse blanche ouverte sur son ventre proéminent. Des lunettes noires et réfléchissantes couvraient ses yeux.

Une lueur néfaste brillait à travers ses lunettes.

Comme une mécanique bien huilée, il entra dans le bar en levant le bras.
Il cherchait une victime sur laquelle fracasser sa canette.

Dans ses yeux brillait la destruction et la mort, sans autres sens que comme par pur calcul.

Tout le staff du bar s’était figé un instant.

— Attrape !

Le patriarche barbu aux religieuses lectures avait sorti du dessous de son fauteuil une barre de fer blanc et l’avait lancé à la violoniste.

Celle-ci tendit son violon au guitariste qui s’en saisit pieusement.

À peine la barre fut-elle dans sa main que la violoniste se précipita telle une trombe sur l’intrus.

D’un coup elle décapitait la canette.

D’un deuxième elle lui brisa le poignet gauche.

Une série de coup d’estoc pilonna sa poitrine, avant qu’un balayage ne vienne le mettre à terre.

Dans l’ombre, le joueur et l’administrateur système pianotait frénétiquement sur leurs claviers.

L’intrus se releva. Il semblait plus menaçant encore sans arme. Il s’avança vers la violoniste.

— Ça vient ? S’écria celle-ci.
— Tout de suite, répondit l’équipe technique.

D’un coup, l’intrus s’effondra. La lueur avait quitté ses yeux et la douleur le paralysa.

— Joli boulot, ça, intervint le barbu. Vous voyiez ? Je vous avais dit que cette barre de fer servirait un jour.
— Mouais, heureusement que j’ai fait un peu de Bô-jutsu, répliqua la violoniste. Sans cela, j’étais cuite. On est pas dans un film là, où un adolescent agiterait cela dans tous les sens et réussirait tout de suite à terrasser l’ennemi !
— Pas faux. Encore heureux qu’on ne soit plus des adolescents, alors.
Un léger rire flotta dans l’atmosphère.
— Enfin, reprit la violoniste. Tu nous débarrasses de ce bonhomme.
— Pas de soucis, je sais quoi faire. En attendant, si tu faisais un retour en arrière et recommençait ton récital ? Je savourerais bien le début de ta partition une nouvelle fois.

À ces mots, la violoniste saisit son instrument et recommença à jouer, reprenant du début, comme si rien ne s’était passé.

Et en vérité, il ne s’était rien passé.

Car pour Aelita, il y avait plus important.

Il y avait Walter.

Avec qui elle recommença à discuter, et à mesure qu’avançait la nuit, la joie les gagnait. Quand enfin, il osa, au détour d’un dernier verre.

Il fit ce qu’elle attendait depuis un mois maintenant.

Et elle lui répondit.

Oui.

C’était là une soirée qu’elle voulait bien recommencer et revivre bien des fois encore, oui, elle reviendrait souvent ici, pour reprendre un peu de ce bonheur avant de reprendre la route.
_________________
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Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.


Dernière édition par Silius Italicus le Dim 05 Déc 2021 23:46; édité 1 fois
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VioletBottle MessagePosté le: Dim 05 Déc 2021 21:24   Sujet du message: Le Destin d'un nom Répondre en citant  
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- … Et quand tu auras fini avec ce que je viens de te donner, tu reviendras me voir, j’en ai assez pour occuper tes dix prochaines années !

Ulrich soupira en regardant la pile de papiers qui venait de s’effondrer brutalement sur la table. Vingt leçons, venant des plus grands savants que la société avait élus comme les Frauja du Collège. Des exemples à suivre, sur lesquels chaque acte des disciples devait être calqué… Cependant, le jeune homme n’était doué pour la danse que si elle se pratiquait. Retenir des heures de théories, doctement rédigées sur des papiers vieillis, pour ensuite les restituer dans ses propres carnets… Très peu pour lui.

Mais voilà. Ulrich était né sous une trop bonne étoile. Le genre d’astre qui vous chante la gloire du passé, et qui est le seul sens à avoir un avenir. Son père, fier chef de la famille, avait exulté quand sa femme lui avait offert un fils. Et comme lui-même avait fait la joie de ses parents, il s’était empressé de le faire passer par le Blotanam. Tous n’y avaient pas droit, mais celles et ceux qui étaient appelés à le subir étaient tous trop jeunes pour le comprendre. Il s’agissait de quelques minutes, durant lesquelles le père et la mère du nouveau-né lisaient l’avenir de leur enfant. Tout se jouait au premier regard ; dès que les yeux s’ouvraient, il fallait adresser une prière aux ancêtres de la famille. Si la future personne qu’était le nourrisson siégeait déjà avec eux dans le Fairhveins, le Monde Éternel, alors ils répondraient en nommant l’enfant à travers la bouche des parents. Dans ce nom serait alors lu l’avenir du bébé, et par extension de la famille. Ulrich n’avait jamais vraiment compris comment cela marchait, mais sa mère lui avait toujours dit que « c’est ainsi, il faut le vivre pour le comprendre ». Et quand il s’était demandé ce qui se passait si la future personne ne siégeait pas avec les ancêtres dans le Fairhveins, son père avait répliqué « tu n’as pas à te soucier de ça ; seule la glorieuse voie qui t’as été offerte comptera pour toi ».

En effet, il semblerait qu’Ulrich ait un reflet de lui dans le Fairhveins. On lui a souvent raconté comme son père, à peine sa prière finie, fut transcendé par les milliers de voix de ses ancêtres, chantant tous à l’unisson le nom de son fils, telle une parade triomphale. Jamais, non jamais, un Rite n’avait été aussi flamboyant et clair, disait-on. Et ce nom… Ulrich. « Le Maître de l’Héritage ». Celui qui régnerait sur la famille, qui la porterait à ses plus belles heures. Dès lors, Walter Stern, « Le Gouvernant de l’Armée des Idoles », n’a eu de cesse que de mener son prestigieux fils unique comme on mènerait des troupes. Il le voyait déjà gravir les échelons, d’abord humble enfant aux épées de bois, puis brave adolescent aux premiers faits d’arme, ensuite jeune adulte dont les louanges commencent à être chantées, et enfin, enfin, la légende qui traverserait les siècles des siècles. On l’acclamerait sur toutes les terres du Javelot et de la Vallée. La prophétie venue du Fairhveins était la grande obsession de Walter. Quand son fils apprit à marcher, il le fit parcourir la propriété familiale, pour qu’au plus tôt ses pieds connaissent la route qu’il foulera en maître. Quand son fils put babiller, il lui fit répéter son propre nom, ignorant les affectueux « papa » et « maman » que l’enfant voulut leur adresser. Naturellement, il ne put articuler son prénom que tardivement. Mais quand il y parvint, son père ne voyait plus que les autres mots, mille fois moins importants, qui avaient traversé l’esprit brut de son fils. Il fut alors décidé de le mettre à l’étude. Le début de l’enfer personnel d’Ulrich. Il alla d’écoles de renom en stages prestigieux, alignait les professeurs émérites ; rien n’était trop beau pour son père. Rien ne suffisait. Il fallait toujours pousser son fils, encore et encore. Il fallait qu’il soit le plus beau des astres. Il fallait qu’il soit le nouveau Soleil du ciel. Plus Ulrich prenait du temps à apprendre, plus son père enjolivait l’idée qu’il se faisait de lui. S’il insistait, c’était que ça en valait la peine ! Il devait mettre souvent son fils à l’épreuve, car c’est ainsi qu’on s’accomplit !
Voilà donc ce qui avait mené Ulrich dans la salle d’Études de l’Internat du Frauja de Fairhalja, le Maître de l’Autre-Monde. On disait de cet illustre lettré qu’il avait approché, de son vivant, le Fairhveins. Avec une telle réputation, Walter y avait vu un signe ; son fils ne pourrait que trouver l’inspiration qui lui manquait tant ! Il laissa son fils auprès du Mage qui gouvernait le lieu, un être sage et juste, dont les grands pouvoirs étaient si légendaires que nul n’était certain de leur nature. Pouvait-il lire les esprits de ses étudiants ? Ou alors, pouvait-il se dédoubler, afin de veiller sur chaque classe à toute heure du jour ? En tout cas, nul ne niait l’aura du Mage Delmasius, imposante et fabuleuse, bien au-delà de celle que l’âge et l’expérience pouvaient offrir. Cela faisait un an que, sous sa férule, Ulrich s’enterrait sous toutes les disciplines des Frauja du Collège. La Parole, les Mystères, L’Humanité…
Et pendant que l’adolescent rabâchait sur papier des siècles de contorsions intellectuelles, il se laissa glisser vers la rêverie. Le moindre mot l’entraînait loin des murs froids de l’étude, loin du Nain Moralur qui gardait farouchement le lieu tout en répétant à quel point ses gloires passées devaient rester secrètes. Plus l’esprit d’Ulrich quittait ses devoirs, plus il redessinait son monde. Ce n’était plus une plume qu’il tenait à la main, c’était une épée ! Ce n’était plus la tunique aux couleurs de sa famille qu’il portait, mais une armure arborant ses propres armoiries ! Et ce n’était plus des étagères de livres qui le retenait prisonnier sous la surveillance d’un Nain bavard, mais le donjon d’un terrible Orc qui le forçait à chanter pour lui en attendant de le rôtir pour le dîner ! Il se voyait déjà profiter de ce que le paresseux chef des troupes ennemies se laissait endormir par la voix de son prisonnier pour s’emparer de son épée enchaînée au mur et se précipiter vers l’Orc. L’épée irait droit dans son cœur, et terroriserait tant ses lieutenants qu’Ulrich les abattrait un à un, sans peur ni hésitation ! Il s’emparerait alors de la tête du Roi des Orcs, et la ramènerait au Roi des Terres du Javelot et de la Vallée, qui le couronnerait de gloire et lui offrirait une tranquille demeure où écouler des jours heureux… Jusqu’au prochain danger qui menacerait le Royaume.

Plus il s’enfonçait dans son rêve, plus Ulrich sentit une fierté grandir en lui. Pas celle des Grands Frauja, des disciplines et des contes du Nain Moralur. Pas celle de son père, coincée entre les murs du domaine familial. C’était celle qui naissait dans les plaines de jade et d’émeraude, nichées au centre du Royaume, quand la déesse de la Vie rallongeait les jours ; c’était celle qui rugissait dans les cascades célestes des terres de l’Est ; c’était celle qui claquait contre les falaises sombres de la Fin du Monde, à l’Ouest ; c’était celle des montagnes qui servait de promontoire au Ciel, au Sud. C’était la fierté du voyageur, de l’aventurier, qui a dédié sa vie au monde et à ses mystères. Ulrich voulait être ce héros, il ressentait cet appel au plus profond de son âme. Et si… Et si c’était ce que les ancêtres avaient voulu pour lui ? Une gloire qui ne saurait se contenter de son patronyme ? Quelque chose de beau, de fondamental et d’immense, qui au couchant de sa vie le mènerait au repos du cœur et de l’esprit…

Soudain, la grande-porte de l’Étude s’ouvrit en claquant. L’aura d’autorité du Mage Delmasius envahit la pièce. Mais elle était plus… Tourmentée. Comme si un sentiment que l’on n’associait habituellement pas au maître des lieux corrompait lentement son âme de sérénité. Le Mage avait… Peur ?

Ulrich se retourna, alors que le Nain Moralur se tut. Malgré l’imposante carrure du Mage, le jeune homme aperçut, dans les couloirs, les autres étudiants se précipiter les uns sur les autres. C’était comme si un vent de folie s’était emparé du lieu ! Mais ce qui inquiéta Ulrich, c’était ces étranges lumières, courant en menaçants filaments entre les disciples et se saisissant de leurs yeux. Dès qu’un malheureux était capturé, il se figeait dans une posture éteinte, puis se ranima, ses pupilles frappées d’un sceau étrange. Ulrich ne le connaissait pas ; mais son sang se gela à sa vue, et ses sens brûlaient à son idée. C’était comme si une connaissance venue d’un autre temps, d’une autre incarnation, s’éveillait en lui. Il savait, sans l’avoir appris, que cette marque n’était nulle autre que celle du Mal Absolu. Le danger ultime de toutes les légendes. L’horreur qui détruit des royaumes et condamne même les plus vertueux au précipice infernal.

C’était un ennemi qui surpassait de loin les rêves les plus fous du jeune homme. C’était le cauchemar par excellence. Et il s’était immiscé dans un temple du savoir, pour asservir tous les esprits qu’il affronterait. Même la bravoure de quelques étudiants, qui tentaient de protéger leurs camarades, ne pouvait l’emporter. Même la sagesse infinie du Mage Delmasius ne pouvait que trembler face à elle.

- U… Ulrich ! Moralur ! Suivez-moi, nous devons fuir l’école, nous devons chercher du secours !

Du secours ? Le sang d’Ulrich se ranima à cette idée. N’avait-il pas rêvé, quelques instants plus tôt, de toutes les gloires qui l’attendaient ? N’était-il pas celui que ses ancêtres avaient désigné comme étant le futur soleil de sa famille ? Quelque chose naquit en lui, sœur jumelle de l’horreur que lui inspirait le sceau dans les yeux de ses camarades. Le besoin, vital, viscéral, sacré, de se dresser contre l’ennemi. Il savait, il devait combattre ! Face au mal absolu, il ne devait pas fuir ! Il était celui qui devrait le combattre, car c’était ainsi que ce serait écrit ! Aussitôt, Ulrich se leva, et se précipita vers le Mage Delmasius :

- Non, monsieur… Partez avec Moralur, vous devez vous mettre à l’abri. Emportez le plus de disciples que vous pourrez !

Avant que le Mage n’ait pu l’arrêter, le jeune garçon fonça dans le couloir. Devant lui, le filament maudit se redressa. Il semblait avoir reconnu son adversaire. Sans attendre, Ulrich décrocha une des épées décoratives qui ornait les murs des couloirs et, après avoir exhorté quelques enfants à fuir, courut vers le filament. Combattre, oui ; mais il lui faudrait trouver la source du Mal, et le frapper en plein cœur. Aucun héros ne survivait en perdant du temps sur les sbires de l’ennemi. Il fallait couper la tête de l’Orc pour faire tomber son armée !

Aussitôt, le jeune héros se rendit dans la cour de l’Internat. Une vision apocalyptique se présenta devant les yeux du jeune appelé par la prophétie. Des enfants, pris d’une fureur infernale, s’affrontaient comme s’ils étaient ennemis dans une guerre pour la sauvegarde du monde ! Tous s’injuriaient des pires noms d’Orcs, la flamme de la plus pure conviction illuminant leurs regards et guidant leurs gestes. Rien ne semblait pouvoir les arrêter, pas même la vision du mal qu’ils infligeaient à leurs amis ! Ulrich devait faire vite. Sans attendre, il traversa la terrible et rugissante mêlée, évita quelques coups de masse ou d’épée qui manquèrent de le terrasser, puis arriva aux Chambres des Disciples. Du toit du bâtiment, une atroce lumière s’élevait, trônant sur le lieu corrompu, le surplombant de ses néfastes intentions ! Sans nul doute, le mal y avait élu domicile. Ce serait donc là-bas que le combat ultime aurait lieu !

Rassemblant toute sa bravoure, Ulrich brandit l’épée et entra dans le couloir des Chambres. À l’intérieur, un silence de mort régnait. Toute l’agitation qui d’ordinaire donnait vie aux Chambres s’était dérobée de sa joie coutumière, pour rugir de colère à l’extérieur. Ulrich aurait donc le champ libre. Mais, alors qu’il progressait prudemment, une appréhension naissait en lui. Le calme rendait le moins petit craquement tonitruant, la moindre ombre était l’augure d’un combat à venir… À chaque coin, un sbire du mal pouvait apparaître et tenter de l’attaquer par surprise ! Et s’il avait réussi à posséder un des Frauja de l’Internat… Un disciple pourrait-il vraiment faire le poids ?

Non… Il devait réussir ! Il affronterait la vision écorchée par le mal de son père s’il le fallait ! Rien ne l’arrêterait, car c’est à ce prix qu’on libère le monde de l’horreur qui s’en était saisi ! Il serait un héros, une légende pour les siècles des siècles…

Non sans prudence, Ulrich arriva finalement aux escaliers menant aux Chambres. Il pouvait sentir l’aura du mal imprégner les murs de plus en plus insidieusement, enserrant les tours de la cité dans l’horizon. Ulrich voyait par les fenêtres, les ténèbres réclamer les âmes des citoyens des terres du Javelot et de la Vallée. Il ne restait plus beaucoup de temps… Mais plus il progressait, plus le jeune garçon se sentait atteint par le mal. Son esprit commençait à écouter la peur qui, ainsi encouragée, se muait en terreur… Des visions cauchemardesques, des rues pavées de sang, des maisons tapissées de flammes furieuses, des amis se déchirant les chairs, désormais esclaves du mal le plus dénué de sens… Et il se voyait, défait par son ennemi, prosterné devant son trône, l’échine courbée dans la défaite, attendant de perdre complètement l’esprit, privé de la mort libératrice… Ulrich dut s’arrêter un instant. Son genou heurta le sol, son épée plantée au sol soutint difficilement son corps. La nausée le prit, sa main perdit son assurance. Sa destinée serait-elle assez forte pour l’armer face au mal, pourrait-il seulement l’espérer… ?

Soudain, un cri jaillit du couloir. Ulrich releva la tête. La voix n’était pas rongée par la fureur, elle était encore tout à fait humaine, et consciente du danger autour d’elle ! Quelqu’un ici n’était pas encore corrompu ! Une étincelle de courage naquit en Ulrich. La peur était toujours présente, mais elle faiblissait. L’appel du devoir venait de lui tendre sa main lumineuse ; il avait une raison d’échapper aux ténèbres ! Le jeune héros se redressa, et reprit sa route. Il ne devait plus faire qu’un avec sa bravoure, il ne devait plus écouter que son destin !

Rapidement, Ulrich arriva devant la porte, d’où de nouveaux cris émanaient. L’aura des ténèbres était si puissante… C’était comme sentir les battements de son cœur en posant la main sur sa poitrine. Le lieu de l’affrontement ultime était derrière cette porte… Il lui donna plusieurs coups de pieds, puis parvint finalement à la faire céder. Il brandit son épée.

Devant lui, une superbe apparition était en proie à une armée de filaments diaboliques. Acculé contre un coin de sa chambre, un jeune garçon, aux cheveux pareils aux rayons du soleil qui recouvraient ses yeux bleus comme le ciel d’été, saisissait plusieurs reliques en tentant de les activer. Ulrich en avait déjà entendu parler ; ils étaient la fierté de ceux qui s’étaient dédiés à l’Étude des Mystères, qui avaient suffisamment observé l’Univers pour en comprendre sa logique, et la transposer dans des objets censés émuler la Création elle-même. De toute évidence, le garçon espérait que ses reliques le protègent de l’ennemi. Ulrich ne savait si son espoir était fondé, mais il n’allait pas attendre de le savoir. Le mal ne s’emparerait pas d’une pareille créature ! Le coeur du jeune héros se raviva de ravissement ; c’était comme s’il avait reconnu la flamme de l’Amour, celle que les héros ressentiraient un jour en sauvant la Beauté incarnée des griffes d’un dragon. Le conte le plus merveilleux d’entre tous, celui pour lequel chaque héros en appelait aux Ancêtres, afin de ne pas échouer ! La mission ultime !
Ulrich sut que, plus que jamais, c’était son heure. Sa prophétie l’avait béni en ce jour : il écrirait sa première légende, et ce serait la plus belle ! Tout rempli de joie et de courage, il se précipita vers l’ennemi, son arme fièrement dressée entre ses mains assurées. Il poussa un grand cri, sa bravoure rivée vers le point d’où naissaient les filaments, le coeur du mal… Le garçon derrière lui dit quelque chose qu’il ne comprit pas…





- … Ulrich ? Hé, Ulrich, tu m’entends ?!

Quelque chose tira Ulrich des ténèbres. Une voix, surplombant son esprit, cherchait à le ramener vers une étrange lumière. Son esprit mit du temps à comprendre, comme s’il était extirpé d’un rêve trop long. Puis il ouvrit les yeux.

Au-dessus de lui, un Jérémie à la mine inquiète touchait son front. Il parut se détendre quand Ulrich croisa son regard. Le jeune garçon sentit alors qu’il était étendu sur un sol douloureusement froid. Autour de lui, la chambre de son ami était un véritable chaos : des claviers et des disques-durs gisaient au pied de l’étagère arrachée du mur, ne tenant plus que par une vis miraculeuse. La porte était défoncée, le lit retourné. Dans le couloir, une Yumi tendue observait toute la scène. Ses épaules s’affaissèrent quand enfin, Ulrich se redressa.

- Que… Qu’est-ce que… ?

Il n’eut le temps de terminer sa phrase que Jérémie le serra contre lui. Son coeur battait dangereusement vite, au même rythme que son débit de parole.

- Mais enfin, qu’est-ce qui t’as pris ? Foncer vers un arc électrique avec une barre de fer ! Tu aurais pu être gravement blessé, tu aurais pu être tué ! Pourquoi tu ne m’as pas écouté, il suffisait que tu recules, Aelita allait lancer le Code Lyoko, j’allais lancer le Retour vers le passé…

Ulrich passa une main encore chamboulée dans le dos de Jérémie. Il eut un pincement au coeur. Apparemment, il avait fichu une belle frayeur à son compagnon… Petit à petit, le souvenir des dernières minutes lui revint.

- Je… J’étais en colle… Dans la cour…

Yumi soupira.

- Oui, XANA a complètement détraqué le cerveau des gens. Ils se sont tous crus dans le dernier film qu’Odd a réalisé. Encore une chance qu’il a voulu s’essayer à de la fantasy, et pas à de la romance… En tout cas, merci bien d’avoir d’abord pensé à Jérémie, ce n'est pas comme si on avait eu besoin de toi, sur Lyoko.

Ulrich lui répondit d’une mine désolée en caressant le dos de Jérémie. Ce dernier se calmait dans ses bras, et reprit, plus doucement :

- Tu t’es effondré, quand tu es entré en criant des tas de trucs bizarres. On ne pouvait pas lancer le Retour vers le passé avant de s’être assurés que le choc ne t’avait pas… Enfin, tu vois… Si on était remontés dans le temps, et que je ne t’avais pas retrouvé, je ne sais pas comment j’aurais…

Ulrich hocha la tête, puis posa sa joue sur le crâne de Jérémie. Il était épuisé. Et sa mémoire continuait de s’étoffer. Il ne sut si c’était le choc électrique ou l’afflux de souvenirs qui l’affaiblissait ainsi, mais il fit de son mieux pour apaiser le chef des Lyokoguerriers. Au fond, il était touché. Jamais il ne l’avait vu aussi secoué.

Yumi leva les yeux au ciel, puis sortit son téléphone. Elle annonça à Aelita, à l’autre bout de la conversation, qu’Ulrich allait finalement bien, et qu’elle pouvait lancer le Retour vers le passé. L’habituel dôme de lumière fondit sur la ville. Avant qu’il ne recouvre les adolescents, Ulrich retrouva son dernier souvenir. Son cœur qui s’était embrasé pour Jérémie.
_________________

« Plus personne ne pourra un jour dormir» Mondes Alternés, Saison 2 Final 3/3. Jeudi 25 Juin.


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Dede7 MessagePosté le: Lun 06 Déc 2021 21:22   Sujet du message: Innocence Vorace Répondre en citant  
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Ce texte se situe dans la continuité de Nuova Linfa. Si la prémisse de ce premier texte vous paraît branlante, vous trouverez peut-être lumineux le raisonnement que m’a confié son auteurice, Violet Bottle :
« Michel Belpois est, à l’opposé de Walter Stern, le personnage le plus sain, le plus gentil, le plus compréhensif de la série. Un type pareil, c’est pas possible, il a forcément un squelette dans son placard. Et si c’était Walter, le squelette ? »
Si vous voulez mon avis, c’est toujours une meilleure histoire d’amour que Breaking Bad.


Spoiler



Dernière édition par Dede7 le Mar 14 Déc 2021 22:25; édité 1 fois
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Silius Italicus MessagePosté le: Mar 07 Déc 2021 21:36   Sujet du message: Abandon ; trahison Répondre en citant  
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Cendres et mort.

Ruines et repos.

Cendres et mort.

Au bord du fleuve, la ville s’étendait à l’infinie. Pas un bruit ne s’y faisait entendre. Il n’y avait d’arbres dont les feuilles auraient pu bruisser au vent. Même le clapotis de l’eau semblait résister à l’envie d’être entendu.

D’ailleurs il n’y avait pas de vent.

D’ailleurs il n’y avait pas d’arbre.

Le fleuve semblait comme figé. Pas une ride. Pas une vaguelette. Rien ne venait déformer la surface noire.

Sous un ciel plombé, le fleuve ne coulait plus, dans la ville immobile et silencieuse.

Où étaient les habitants ? Où étaient les fourmis ?

Où étaient les neiges d’antan  ?

Et d’ailleurs, ce passé, où était-il ?

Ô Mort ! Où était ta victoire ?

Ultime défaite de la dernière des certitudes.

Elle s’était bien battue.

Mais même elle, la grande faucheuse, la gardienne du cycle éternel ! La dernière consolatrice ! La dernière aventure !

Même elle avait ployé.

Et sous la chape qui recouvrait la ville, régnait un calme absolu, par-delà bien et mal.

Rien qui ne bouge.

Rien qui ne vive.

Partout, des cadavres.

Fauchés dans l’instant.

Autant de statues, conservées pour l’éternité dans un monde figé, sans avant ni après.
Et Jérémie !

Et Jérémie !

Il était là.

Sur le toit de l’usine.

À perte de vue des cadavres qui jamais ne se décomposaient, jamais ne se décomposeraient  : hiératique témoin pour le siècle des siècles du fait que les actions ont des conséquences. Que les idées ont des conséquences.

Dantesque témoignage de sa défaite orgueilleuse et arrogante.

Seul.

Il était seul dans l’univers.

Un univers immobile.

Du haut de l’usine, il contemplait la fin.

Mais il ne pouvait finir. En finir, ce serait fuir, ce serait un abandon, une défaite de plus. Se serait se reconnaître incapable.

Et puis… comment en finir lorsque mort et temps n’était plus ?

Même cette ultime option, n’était plus profonde dans ce monde de défaite.

Dans ce monde qu’il avait créé. Créé en croyant que lui pauvre mortel, pourrait défier un dieu et sauver une déesse !

Mais, Jérémie le savait. Il était un lâche et arrogant petit roquet.

Et pour les chiens comme lui, il n’y avait qu’une seule issue.

Le fleuve, noir et figé miroir du ciel et du cœur de Jérémie, reflet de l’infini volonté du maître éternel en ces lieux.

Jérémie, le cœur empli d’un sépulcral courage sauta sans un bruit.

Mais lâche il restait.

Couard, il ne pouvait lutter. La peur le saisit et de sa gorge s’exhala l’ultime prière hérésiarque !

Cri de peur et de terreur ; refus de mourir.

Et sa gorge éructa une imploration à vivre.

Mais ce monde le lui refusa.

Une supplication de mort.

Mais ce monde la dédaigna.

Il allait souffrir sans changer, car de temps et de mort il n’y avait plus.

Et Tantale et Sisyphe de rire dans leur au-delà, sachant désormais combien ils étaient heureux !

— NOOOOOOOOOOOOOOOONNNNNNNNNN !

Du trou qu’était la gorge de Jérémie un cri jaillit.

Il se redressa hagard et en sueur.

Vite, affolé, il chercha ses lunettes et se saisit de la bouteille d’eau à côté de son lit. Il enfourna le goulot et fit couler l’eau pour combler sa gorge. C’était le seul moyen pour arrêter de crier.

Il but sans s’arrêter, et ce ne fut qu’après avoir englouti un demi-litre d’eau à la menthe qu’il s’arrêta pour reprendre son souffle.

Il frissonna dans son lit.

Il avait froid, si froid.

Mais nul ne pouvait le bercer.

Pour lui, il n’y avait nul réconfort. Il fallait bien que quelqu’un assume le prix à payer pour Aelita, pour Xana, pour le supercalculateur. Toutes ces morts. La naïveté de ses pions le surprenait. Xana avait manipulé des bus, des rayons laser, utilisé des gaz toxiques et des gammes mortelles… Bien sûr qu’il y avait eu des morts. Le retour vers le passé n’effaçait rien. Pour qui savait lire les courbes de mortalité, il n’y avait rien d’anodin. Jérémie les connaissait. Il les avait consignés.

La longue liste des morts pour Lyoko et Aelita. La liste glorieuse de ceux qui nourrissaient Xana.

Aelita… savait aussi. Il ne lui en avait jamais parlé, mais il se doutait qu’elle savait. Il y avait une remarque par-ci, une remarque par là… Ce qui le frappait, c’était l’indifférence de son amie. Elle se souciait peu de ces morts. Tant que Kadic et les environs restaient inchangés, elle n’en avait cure. C’était la frontière de son domaine. Là, Déesse, elle se manifestait, ailleurs… peu lui importait. Si ce n’était l’obstination de Xana.

Jérémie tremblait dans son lit. Il sortit. Draps et couettes étaient humides de transpiration. Quant à son pyjama… il était bon pour le séchoir. Il avait tellement absorbé qu’il s’était alourdi. Il l’enleva en grognant. Il avait mal au dos. Entre son matelas trop dur et son sommeil agité, ce n’était pas étonnant. Il n’y avait que les nuits où elle passait le voir qu’il dormait bien. Elle pensait qu’il ne savait pas.

« Dors, Jérémie, et rêve. Rêve d’un temps meilleur, avant Xana, avant tout »

Il se souvenait de chacun de ses passages, de chacun de ses mots de réconfort. Elle était sa raison d’avancer, son rayon de soleil, celle qui l’avait transformé lui, comme elle avait transfiguré sa vie, en quelque chose de mieux, de meilleur.

Mais, ce soir, elle n’était pas venue.

Ce soir, ses cris étouffés ne l’avaient pas appelé.

Et Jérémie dans le noir, versa une larme.

Il savait qu’elle ne pouvait toujours être là. Mais, il voulait la voir. Il voulait être tout le temps à ses côtés. Pour vérifier qu’elle n’était pas un rêve. Qu’elle n’était pas une illusion de son esprit.

Il avait tant besoin…

Odd, Ulrich, Yumi… ils ne pouvaient lui apporter cela. Il avait trop menti, il les avait trop usés et utilisés. Ils étaient ses soldats, ses pions, ses outils… Le général ne peut se lier avec ceux qu’il va faire tuer, et le jardinier entretient ses outils, mais sait en changer au besoin. Tant que le grand jeu continuait, ils seraient avec lui. Mais après… après… Jérémie le savait. Ils partiraient. Ils iraient chacun sur son chemin. Et lui, comme avant, serait sans eux, seul. Il ne voulait pas de ce destin. Mais c’était ainsi. Ainsi qu’il en allait, ainsi qu’il en irait, ainsi qu’il en était. Ils iraient, et lui resterait, fragment dans leurs mémoires. Dix ans après ou dans vingt ans, ils ressortiraient une vieille photo au cours d’un déménagement ou d’un ménage de printemps. Ils verraient alors un éclat de leur jeunesse, passée et perdue, laissée derrière au profit d’autres plaisirs. La nostalgie les prendrait. Un peu. Avec un sourire ils se pencheraient sur ces êtres de papier, ce passé qui prétendait avoir été eux. Quelques vagues remugles remonteraient, brumeuse réminiscence de sensation et d’émotions. Du doigt, ils passeraient sur la photo, ôtant la poussière accumulée, afin de mieux discerner ces visages figés hors du temps, mais déjà saisis par la mort, depuis longtemps.

Ainsi soit-il.

Il n’en serait pas autrement, il ne pourrait en aller autrement. Jérémie savait. Et craignait. Il craignait cela autant que l’avenir que son esprit lui dessinait en rêve.

Terreur ou épouvante.

Là étaient les tonalités de son âme.

Il voulait fuir ce qu’il savait inévitable.

Aelita seule mettait du baume en son cœur. Lorsqu’il programmait pour elle, c’était le bonheur. Ah qu’il avait aimé se fondre dans le travail et lui donner des ailes. Sortir avec elle, se promenait dans le parc. Entendre sa voix alors que tombait la neige autour d’eux. La voir organiser une bataille de boule de neige…

Se rendre au cinéma avec elle, et lui tenir la main alors que l’émotion l’étreignait…

Elle était l’île où accostait son cœur, le havre qui l’abritait des tempêtes. Mais, à chaque fois, il lui fallait repartir, car le monde ne s’arrêtait pas sur le pas de leur bonheur, et tout ce qui avait été acquis, devait être conservé. Alors il luttait et craignait. Il se battait, et l’angoisse le prenait.

Que ce soit dans la victoire ou la défaite, il perdrait. Mais entre-temps, il pouvait regarder Aelita, lui parler et être avec elle.

Il avait tant besoin d’elle, du réconfort qu’elle savait lui donner et qui anéantissait ses peurs.

Et Jérémie, ayant ôté son pyjama, pleura, nu au milieu de sa chambre, il pleura, car il était seul, et qu’il savait qu’elle ne reviendrait pas. Car elle était parcimonieuse de ces visites nocturnes, de ces réconforts qu’elle donnait. Elle ne voulait éveiller de soupçons, risquer l’ire de Jim qui les séparerait à jamais.

Elle n’était pas là, et ne viendrait pas.

Pourtant, il fallait se reprendre. Rien n’était fini, même si tout était déjà consommé. Pour l’éternité.
Alors Jérémie se remit devant son ordinateur et, attendant que sèchent draps et vêtements, il se remit à coder. Xana n’attendait pas.


Le soleil brillait sur le collège Kadic. Un soleil d’hiver, aux rayons froids comme la température. Mais sa seule présence suffisait à redonner moral et courage à ceux qui en avaient besoin — du moins, à ceux qui le pouvaient. En cette heure matinale, les internes se pressaient vers la cantine pour aller prendre leur petit-déjeuner.

Mathias et Christophe s’attablèrent devant une pile de croissant. Pour une fois qu’ils arrivaient avant Odd ! Il fallait en profiter… et lui retourner la monnaie de sa pièce quotidienne. Théo voulait s’asseoir à côté d’Émilie Leduc. Peut-être qu’un jour quelqu’un lui expliquerait qu’elle ne saurait être intéressée par lui… Sachant cela, il y avait quelque chose d’attristant dans les efforts ingénus de Théo pour attirer son attention. Bien entendu, Milly et Tamiya n’en manquait rien. Cela faisait des mois que ce feuilleton leur offrait matière à remplir les échos de Kadic. Et puis, c’était un peu plus sérieux que les rumeurs selon lesquelles Aelita avait couché avec Laura… Les deux journalistes s’en voulaient toujours beaucoup d’avoir manqué le scoop de Laura et de la caisse du foyer des élèves  ! Elles auraient pu faire décoller leur journal grâce à ça ! Enfin, il y avait toujours d’autres scoops à trouver. Au collège Kadic, il y avait tous les jours de nouvelles ruptures, tous les jours de nouveaux couples… C’était autant de ragot à colporter, à commenter : de l’or en barre pour les deux jeunes filles.

Attentif, Jim comptait et vérifiait que tous étaient présent. Le repas une fois fini, il irait à l’infirmerie pour prendre des nouvelles des absents. Quant aux absents qui ne se trouveraient entre les mains de l’infirmière… Eh bien, Jim se chargerait de les coller sur une chaise, loin de leurs lits.

Bien entendu, Jérémie Belpois n’était pas là. Mais lui, Jim avait renoncé à la discipliner. Pour le moment il se contentait de garder un œil sur le jeune homme. Il avait fouillé et enquêté, mais n’avait pu trouver ce qui pouvait tarauder à ce point le blondinet. Toujours est-il qu’il sortait peu de sa chambre ces matins-ci. Il sacrifiait le petit-déjeuner.

Il y a deux jours, Jim avait une nouvelle fois tenté de le convaincre de venir. Sans guère de succès. Ce n’était pas qu’il fut trop occupé, ou qu’il passât trop de temps devant ces écrans. Non, il n’y avait pas juste, comme par le passé une intense et lunaire concentration qu’il suffisait de ramener à des de plus terrestres cimes. Ce gamin avait… peur. Pas la peur de manquer une notification, ou un message, pas la peur de l’école ou de ses camarades. Jim avait déjà exploré les thèses de la phobie scolaire, sociale, ou du harcèlement. Non, il s’agissait de quelque chose d’autrement plus puissant et prenant. Jérémie était en train de se consumer dans une lutte.

Et Jim aurait été incapable de dire s’il gagnait. S’il pouvait gagner.

Il pouvait juste dire que le petit luttait et se démenait.

On l’entendait la nuit.

Enfin, Jim l’entendait lorsqu’il faisait ses rondes.

Peut-être que d’autres entendaient aussi les cris d’effroi angoissés qui rythmaient les nuits de Jérémie. Mais si c’était le cas, la garde rapprochée du petit blondinet faisait barrage et empêchait que la rumeur n’existe. Il n’y avait qu’une sorte de malaise. Le fantôme d’un on-dit qui pesait tel une chape de plomb sur les dortoirs de Kadic.

Les amis de Jérémie faisaient activement barrage pour qu’aucune question ne soit posée. Pour que personne ne moufte. Oh ! Ils aidaient Jérémie, cela aussi été sûr. Ils le protégeaient du monde et de ses atteintes. Ils s’assuraient qu’il ne rate pas trop de repas, qu’il soit en cours ou bien lui fournissait des excuses pour ne pas y être. Le plus souvent, c’était Ulrich et Yumi qui s’y collait. Aux yeux de Jim, c’était une bizarrerie. Car enfin, il était de notoriété publique que Jérémie sortait avec Aelita.

Jim hésitait à prévenir les autorités médicales. En son for intérieur, il se disait qu’il aurait déjà dû le faire il y a longtemps. Mais… un bref espoir, aussi vain qu’une intuition, lui disait que ce remède pourrait bien être pire que le présent. Pire que le mal contre lequel il entendait lutter.

Alors il attendait, guettant le moment presque fatidique. Ce moment juste avant l’ultime bascule au-delà de laquelle tout effort serait à jamais vanité.

Jim sortit de ces ruminations lorsque Rosa appuya sur l’interrupteur pour allumer la lumière. Pendant que le surveillant réfléchissait sur la conduite à tenir, le vent avait poussé des nuages. Leur noirceur avait éclipsé l’éclat palot du soleil et la pénombre avait envahi le réfectoire.

Un éclair zébra l’air.

Entra Jérémie dans le réfectoire.

Coïncidence dans le sillage de laquelle le jeune blond traversa la pièce, et se vit servir un petit-déjeuner dans un silence sépulcral.

Il n’y avait plus de place à la table de ses amis. Alors, il se rendit à une table libre.

Toujours, régnait le silence.

Il commença à manger.

Il était plus blanc qu’un linge. Ses mains, fines et longues semblaient une œuvre d’art: le violet de ces veines formait comme un tatouage complexe.

Un grand pouvoir engendrant de grandes responsabilités, Milly et Tamiya décidèrent de faire ce que nul n’avait osé.

Elles se rendirent à sa table pour lui parler. Lui parler loin de ses amis et de leur protection. Et plus important, lui demander ce qu’il pensait de l’histoire entre Élodie et Yumi. Elles ne mentionnèrent pas Laura et Aelita. Allons, elles n’étaient pas dénuées de tact à ce point ! Même si l’envie les tenaillait.

Bizarrement, le spectre de Kadic parut effrayé de les voir venir. Il passa de longues minutes à scruter leurs yeux et à poser des questions absconses avant de se rasséréner et de commencer à deviser avec elle. Ses mots étaient hésitants, et ses répliques tardaient toujours un peu à venir. Comme s’il avait perdu l’habitude d’une simple discussion amicale, faite de plaisanteries douteuses et de blagues de mauvais goûts. Mais, avant la fin du repas, il avait souri.

Jim en fut surpris. Il n’aurait pas parié un kopeck que quelqu’un pourrait tirer un sourire du petit blondinet. Milly et Tamiya en plus ? Elles n’avaient jamais vraiment fait partie de ses amis en plus.

Hélas, de tels moments restèrent trop rares. En effet, la garde rapprochée de Jérémie et Aelita était efficace.

Mais de temps en temps, les circonstances faisant, d’autres arrivaient à parler à Jérémie : Émilie, William, Théo… Mais le plus souvent, c’était Milly et Tamiya. Comme si, aux yeux de la bande de Jérémie les deux journalistes n’étaient pas spécialement dignes d’attention et que leurs ragots étaient inoffensifs par insignifiance. Parler aux esprits demandait un peu d’humilité !



Jérémie rêvait. Ou plutôt il imaginait, il se perdait dans une rêverie. Car des rêves, il n’en faisait plus. Il n’en avait jamais vraiment fait. Et plus le temps passé, plus son esprit se concentrait sur la guerre en cours. Ses rêves n’étaient jamais que des plans se déployant dans un martial martellement. Que donnerait telle approche ? Quelle serait la conséquence de tel feinte ? Que lui rapporterait le sacrifice de telle pièce ? Il confrontait ainsi les paysages de son esprit désolé aux scénarios stériles de ses ordinateurs. Il contemplait, nuit après nuit certaines victoires à la Pyrrhus et les défaites. C’étaient des tâches difficiles, mais néanmoins nécessaires ; C’était le complément de ses activités de codage. À quoi aurait servi une arme contre Xana sans plan pour l’utiliser ? A quoi aurait servi de sauver Aelita s’il ne pouvait la mettre en sécurité ? C’était ça l’important.

Aelita.

C’était elle qui justifiait et permettait tout.

Son sourire.

Pour ce sourire, il avait tant fait : menti, trahi, détruit, massacré, piétiné… Mais l’idée de ne plus l’entendre, de ne plus voir ce sourire… L’idée de retourner à avant était tout bonnement insupportable, impossible à concevoir.

Quand bien même, quand bien même, ce serait ce qui serait. Il ne pouvait en aller autrement. À la fin des fins, tel était de Jérémie le destin.

Jérémie se perdait dans sa rêverie. Devant ses yeux défilaient les lignes de codes. Il avait la main sur la touche de défilement.

Il imaginait. Les combats de ses amis sur Lyokô. Les armes à leur donner. Les faiblesses des monstres de Xana. Ce que ces faiblesses disaient de Xana. Le sourire d’Aelita. Le code d’Aelita, ce qu’il en avait compris et fait. Ce que cela lui avait appris de l’Ennemi. Jérémie visualisait la prochaine bataille. Les monstres dans les rues. Les frelions infestant le ciel, toute opposition fondant devant eux.

Ils frappaient, s’en allaient, revenaient sans cesse sous le couvert de la fumée.

Là ! Odd, sur le sol. Il avait sauté sur le côté pour éviter un jet d’acide, mais il avait heurté la carcasse d’une voiture. Sous le choc, sa bouche s’était ouverte. Il avait inhalé une bouffée de gaz. Une fois de trop. La dernière fois de trop. Il se mit à hurler de douleur. Ses mains se plaquèrent sur son visage, se recroquevillèrent, et de long sillons rouges se dessinèrent à mesure qu’il se lacérait les joues. La douleur lui faisait inhaler plus encore de gaz. D’une main, il saisit sa mâchoire inférieure et la tira vers là-bas tandis que de l’autre les doigts pénétraient cherchant à gratter le fond de la gorge pour apaiser un peu les démangeaisons. Il ne fit que provoquer un renvoi mêlé de sang. Les yeux hagards, il chercha autour de lui un secours. Une aide. Un asile. Il ne vit que Jérémie qui mettait déjà à l’œuvre le prochain coup contre Xana. Car la situation n’était pas perdue, loin de là. Tout se passait selon le plan. Bientôt, les éventails de Yumi fendait les brumes dont elle était la fille, et d’un tiercé gagnant détruisait une escadrille complète. De son côté Ulrich avait ouvert les vannes, et sous l’effet de l’eau le gaz s’estompait, retombait. Odd Se traîna en direction de Jérémie. Le gaz retombait sur lui, moins potent, mais plus concentré. Goutte à goutte, il franchit les paupières du garçon. Il roula par terre alors que ses larmes étalaient le poison dans ses yeux. Bientôt, il n’en put plus. Il lui fallait ôter, mettre fin. Ses doigts se précipitèrent sur ses orbites. Jérémie vit d’un œil distrait son ami se prendre pour œdipe. Agacé de tant de mouvement, il se saisit d’une barre de fer…

— AHHHHHHHHH !

Jérémie se releva d’un coup. Pantelant. Tremblant. Transi de froid.

Effrayé.

Il tenta de reprendre sa respiration. Il s’était un peu trop enfoncé dans la rêverie. Il avait failli s’y perdre, arrêter d’avoir conscience que ce qui importait, c’était le plan.

Il jura. Du coup, il lui faudrait recommencer ce scénario. Sans cela, pas moyen de savoir si c’était une bonne option contre Xana.

Mais Bordel ! Il avait failli…

Jérémie roula hors du lit, à la recherche de la bouteille d’eau qu’il laissait toujours à côté. À tatons dans l’obscurité, il la trouva.


BAM !


Jérémie prit un violent coup dans la tête.

La porte de sa chambre venait de le percuter.

— Oh ! Pardon ! Jérémie !

Sonné, il ne reconnut pas la voix, si ce n’est qu’elle était féminine. Et sans ses lunettes, il ne pouvait pas vraiment distinguer la silhouette.
La porte quitta l’arrière de son crâne. Il devina que la personne était rentrée dans la pièce et avait refermée derrière elle.

Une main se posa sur son front.

— Tu trembles ! Et qu’est-ce que tu as chaud ? Tu es sûr que tu n’es pas malade ? Tu veux qu’on aille à l’infirmerie et que j’appelle M’sieur Jim ?
— Non, non, cela… cela ira. Ce n’est qu’un rêve. Cela va passer, dit-il en grognant.

Il tenta de se relever, mais entre la chute hors de son lit et sa rencontre avec la porte, il avait encore la tête qui tournait. Il faillit vomir en redressant le torse. De sa main droite, il se mit à chercher ses lunettes. Elles devraient pourtant être par ici.

— Là.
La voix lui posa les lunettes dans la main et l’aida, à tâtons, à les mettre sur son visage. À travers ses larmes, il reconnut le visage penché sur le sien.

Tamiya.

— Qu’est-ce… croassa-t-il… Qu’est-ce que tu fais là ?
— Tu crois que c’est important ? Allez, penche-toi. Voilà comme ça.

Elle se glissa sous son épaule et l’aida à se relever puis à s’asseoir sur le lit.

— Dis, tu es sûr que c’était un rêve ? Vu comment tu as crié… c’était un cauchemar ça.
— Je ne fais plus de cauchemars. Et puis, rêve, cauchemars, quelle différence ?
— Jérémie, tu… tu nous inquiètes tous tu sais. Moi, Milly, Émilie… même Hervé ! Tu as l’air…
— Je n’ai pas besoin d’aide. Je fais ce qu’il faut !

Il avait répliqué avec vivacité, ce dont il se repentit dès que sa tête se remit à tourner.

— Attends, il y a une bouteille. Bois un peu cela te fera du bien.

Et voilà qu’elle lui mettait le goulot de la bouteille entre les lèvres. Il n’avait même pas eu le temps d’esquisser un refus.

Néanmoins, il dut vite admettre qu’elle avait eu raison. Il avait besoin de boire. Et cela lui permit de se concentrer sur autre chose que son mal de crâne.

— Jérémie, tu sais… j’ai peur pour toi. Tu as tellement changé depuis ces jours où tu m’aidais face à Sissi et sa bande, il y a cinq ans.
— On change tous, Tami, c’est la vie ! Lâcha le génie d’un ton fataliste.

Un éclat de rire cristallin accueillit sa remarque.

— Au moins tu n’as pas complètement perdu ton sens de l’humour. Mais… tu es devenu si maigre, tu sais ? Je sens tes côtes à travers ton pyjama là. Tu vas finir par tomber malade à force.
— Je n’ai pas le temps pour ça. Il y a tellement à faire. Et puis… si je me laissais ralentir par ce genre de détail, je ne serais plus digne… je n’aurais pas mérité…

La voix de Jérémie se perdit en marmonnements. Les mains de Tamiya avait laissé comme des traces chaudes sur lui en l’aidant.

Il se perdait dans ses pensées, revenait à ses simulations et scénarios. Il ne pouvait pas se laisser déconcentrer, sans quoi… Aelita…

Oui, c’était ce qui comptait.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Les filles du dessus n’ont rien à faire chez les garçons du dessous, dit-il pour faire diversion.
— Parfois, je n’arrive pas à dormir. Alors je sors, profiter du calme nocturne.

Un ange passa. Il ne savait que faire de cette réponse… Cela semblait une telle perte de temps… aller au hasard, sans rien faire.

— Tu es trempé ! Tu ne peux pas dormir là-dedans !

Ça y est, elle avait commencé à le rouspéter. Elle se prenait pour quoi là, à le déranger dans ses calculs ? Pour sa mère ? Comme elle en tout cas, elle ne l’écoutait pas. Elle avait ouvert son armoire et se mit à chercher dans le noir jusqu’à tomber sur un assortiment de vêtements qui pourrait faire l’affaire pour une nuit. Elle avait aussi trouvé une paire de draps et une housse de couette de rechange.

— Bon, il va falloir un peu plus de lumière là.

Elle se rendit auprès de l’ordinateur qu’elle éteignit, avant d’aller allumer la lampe de chevet à côté du lit de Jérémie. Elle orienta la lumière à l’opposé du garçon, pour ne pas trop le gêner.

Ensuite, elle vint l’aider à sortir du lit et à s’asseoir sur la chaise de bureau qu’elle cala contre l’armoire. Il protestait peut-être en pensée mais se laissait faire néanmoins. Elle changea en vitesse les draps et la housse de couette, avant de remettre Jérémie au lit. Là elle lui ôta son haut de pyjama pour le remplacer par un autre, propre et chaud.

— tu ferais mieux de te changer complètement avant de te rendormir, dit-elle alors qu’elle s’apprêtait à repartir.

C’en fut trop pour Jérémie. Sans savoir pourquoi, il se mit à nouveau à trembler. À renifler, puis, une à une les larmes se mirent à couler. Timides au début, puis de plus en plus franches. Bientôt, ce fut comme si une écluse avait cédé dans son cœur.

Renonçant à partir, Tamiya s’assit au bord du lit et le serra contre ses bras. Les larmes de Jérémie allèrent sécher contre le gilet de laine de son amie. Bientôt, bientôt, les larmes cessèrent, calmées par la tendre chaleur. Jérémie se laissa aller contre elle. Il se blottit contre elle en attendant que ne passe cette vague d’émotion intempestive.

Il finit par se calmer. Il se sentait bien, si bien, avec un peu de chaleur. Il se sentait si bien, alors que les mains de Tamiya allaient et venaient lentement, tendrement sur son dos et dans ses cheveux. Il resta là… qui sait combien de temps. Il ne voulait pas que cela finisse… mais… il était si bien. Pour la première fois depuis… des mois ? Des années ? Qui sait ? Il s’alanguissait. Il se sentait partir, dans un sommeil sans rêveries.

— Bonne nuit, Jérémie.

Il l’entendit à peine. Quelque part, par-delà les brumes d’un juste sommeil, il sentit que son corps bougeait, ou était bougé, la couette replacée au-dessus de lui, et sa tête s’enfonçait dans l’oreiller.

Jérémie dormait.



C’était une qualité de sommeil comme il n’en avait jamais connu depuis le réveil d’Aelita. Mais, il le paya chèrement les jours d’après. Il était comme une mécanique déréglée, surtout ses rêveries. Il avait plus de mal à les convoquer.

Mais il eut tôt fait de se reprendre.
Pourtant, dans son cœur demeurait un regret. Le regret de ne pas… avoir plus parlé avec Tamiya. De ne pas lui avoir dit. Dire quoi ? Il ne savait pas. Mais, il aurait aimé qu’elle reste.

Il se ressaisissait vite lorsque ces pensées lui venait. Il avait trouvé un remède idéal. Penser à lutte contre Xana. Dès qu’il pensait à elle, il se concentrait pour trouver un nouveau scénario à examiner, à considérer sous tous les angles. Comment attaquer ? Par où ? Avec quelles forces ? Quel serait le prix ? En temps ? En effort ? En matériel ? Comment s’en prendre à Xana ?

Les rêveries revinrent. Plus fortes. Il voyait plus loin, avec plus de précision. Il anticipait mieux Xana.
Il se remit à se réveiller pendant la nuit. Même si Aelita veillait sur lui.


— NOOOOOOOOOOOOOOOONNNNNNNNNN !

À nouveau, Jérémie se réveillait en sursaut.

Il avait l’habitude. Il chancelait à peine en se levant hors du lit.

Le sang qui coulait hors de son nez, en revanche, c’était nouveau.

Il classa l’information dans un coin de sa tête. Elle lui servirait peut-être plus tard.

Il commença à se changer.

BANG !

Derrière lui, la porte s’était ouverte et le battant avait heurté son derrière alors qu’il s’échinait à ôter son haut de pyjama trop petit et imbibé de sueur.

— Jérémie !
— Chut ! Tu veux nous faire prendre ?

Il la tira à l’intérieur et referma la porte en disant cela. Il espérait que Jim n’avait rien entendu. Il était encore engoncé, tel un pingouin, dans son pyjama.

Tamiya éclat de rire en le voyant.

Bizarrement, il ne se sentit pas vexé.

Ni indifférent.

Non, il y avait quelque chose de chaleureux dans ce rire.

— Attends, je crois que tu as besoin d’un peu d’aide. Si on m’avait dit que le Grand Jérémie Belpois aurait besoin de l’aide d’une petite journaliste pour enlever son pyjama !
— Très drôle, ronchonna-t-il.

C’était plus pour la forme qu’autre chose.

Comme la dernière fois, elle l’aida à défaire puis refaire le lit.

— S’il-te-plaît… reste encore un peu…

Il n’avait pu se contrôler. Les mots étaient sortis tous seuls de sa bouche, timides et doux, prononcé tout bas. Elle n’aurait pas dû les entendre… Et si… elle ?
— Bien sûr, répondit-elle avec un grand sourire.

Elle se retourna le temps qu’il termine de se changer, à l’abris des regards derrière la porte de l’armoire.

Puis ils s’assirent tout les deux dans le lit. Il posa sa tête contre son épaule.
Il était bien.

Juste, là. Avec elle.

Sa présence le réconfortait. C’était comme un baume au cœur. Avoir quelqu’un sur qui s’appuyer. Quelqu’un qui l’épaulait, sans rien demander.

— Tu sais ?

Il avait commencé, mais n’avait pu finir. Il ne savait pas pourquoi, mais les questions qu’il avait, les choses qu’il voulait dire… D’un coup, tout cela lui avait semblé vain et inutile.

Il resta là pendant longtemps dans le calme. Il ne pensait plus à rien, si ce n’est à leur battement de cœur qui s’alignait sur le même rythme tranquille.

— Jérémie… je dois y aller, chuchota-t-elle.
— S’il-te-plaît, tu peux…
— Milly va s’inquiéter, et Jim… Je reviendrais, tu sais ? Je suis là pour toi…

Elle se leva, le coucha dans le lit, et juste avant de partir, posa un baiser sur son front.

Jérémie s’endormit paisiblement.



Après cela, ils se revirent plus souvent. Ils ne parlaient guère, mais cela ne semblait pas nécessaire. Il découvrait, une nouvelle facette de lui. De sa vie.
Dans le même temps, il était incroyablement frustré. Ses rêveries… Il avait de plus en plus de mal à rêver. Et cela l’affectait, le pénalisait dans la lutte contre Xana.

Aelita avait fini par le sentir. Par lui demander si tout allait bien, à la fin d’une mission qui aurait pu mal tourner.

Il éluda ses questions.

Mais elle avait raison. Il en avait besoin, pour elle ! Pour sa voix, pour son sourire ! Il lui fallait cet outil.

Mais il ne semblait plus pouvoir.

Il n’y arrivait plus.

Il ne rêvait plus.

Il dormait.

Et plus il dormait, plus il semblait ralentit. Moins attentif. Son esprit semblait perdre en acuité.

Dans le même temps, il y avait Tamiya.

Elle était, une vraie chaleur dans sa vie. Lorsqu’il était avec elle, le temps passait si vite. Il ne pensait plus, il se contentait de profiter.

Il avait voulu lui rendre la pareille. Lui rendre ce qu’elle lui donnait, ou au moins, combler un besoin qu’elle aurait.

Elle avait souri.

— Ce qui compte, ce que tu sois heureux avec moi, Jérémie.

Il avait quand même essayé.

Pas le cinéma. Trop banal, trop connoté.

Il avait préféré l’aquarium à la pénombre si semblable aux nuits où elle venait le trouver dans sa chambre.

Une fois.

Deux fois. Il lui avait tenu la main.

Puis, cela avait été un restaurant. Il l’avait tenue dans ses bras.

Un cours de danse. Il l’avait serrée contre lui.

Elle lui avait appris à faire du chocolat un dimanche après-midi. Elle avait léché ses doigts noircis de cacao.

Bien sûr, il n’avait rien dit aux autres. Ils n’auraient pas compris qu’il sacrifiât l’efficience martiale pour du temps passé avec une pauvre chipie.




Il ne rêvait plus.

Il faisait des cauchemars.

Mais elle était là pour les stopper.

Elle acceptait ses chagrins.

Elle voulait bien rester auprès de lui, lorsqu’il faiblissait.

Il s’en voulait.

Aelita !

Il avait l’impression de… de… la renier. De l’abuser.

Alors, il l’invita aussi.

Un cinéma. Elle lui dévoila l’anatomie du scénario.

Une exposition. Elle lui expliqua les ressorts de l’art contemporain.

Elle sentait qu’il avait faim de quelque chose de nouveau. Qu’il arrivait au bout de ses idées dans la lutte contre Xana. Alors, elle voulait lui dégager de nouveaux horizons. Lui montrer d’autres manières de comprendre.

Il était avec Aelita, mais il voulait autre chose, une présence.

Tamiya.

Ses sourires si chaud.

Ses yeux si doux.

Aelita lui parlait, avec un entrain rythmé. Mais, il n’arrivait plus vraiment à l’entendre. C’était comme si… elle lui parlait à travers une glace. Si proche… pourtant si loin. Il n’arrivait plus à être proche.

Xana… il continuait à lutter maintenant ; l’avait-elle jamais été, elle ?

Il se sentait… plus proche. Oh ! Il n’y était pas encore, mais il savait qu’il était sur le bon chemin. Il parcourait la bonne piste. Il n’avait pas besoin d’une nouvelle approche. Il avait déjà celle qu’il fallait. Il lui fallait juste mieux la connaître.


Ils avaient failli se faire surprendre un matin.

Elle était restée là toute la nuit, avec lui.

Ce n’est qu’avec le lever du soleil qu’ils sortirent de leur béate torpeur.

Vite !
Il se rendirent à nouveau présentables, et elle sortit discrètement de sa chambre, en espérant que l’appel de la douche chaude n’ait réveillé personne.

Ce ne fut que la première fois.

Jérémie… était comblé.

Il se sentait bien.

Il se remit à faire du sport. Oh ! Discrètement, en secret. Il ne voulait pas que ses amis posent de questions. Étrangement, ils ne virent pas qu’il avait pris du muscle. Et de la chair. Il pouvait de nouveau courir sans s’essouffler et cessa de sécher les cours de sport. Il prétendit que c’était pour éviter de trop attirer l’attention.

Il avait de plus en plus de mal à se consacrer uniquement à Xana.

Enfin, surtout à Aelita.

Son sourire sonnait faux.

Ses paroles étaient creuses.

Sa silhouette, froide

Mais, il se sentait mal. Il… Il la laissait tomber ? Le doute se faufilait en lui ? Il la négligeait ? Il avait l’impression de donner le change. Mais… sait-on jamais.

Alors il redoubla d’effort. Pour être avec elle. Pour l’aider. Pour lutter contre Xana. Mais tout cela semblait n’être que diversion. Il désirait autre chose. Il disait « Aelita », mais voulait « Tamiya ». Il niait, se débattait.

Comment osait-il ?

La laisser tomber ?

Abjurer sa foi ?

Apostasier ?

Non ! Il ne pouvait pas ! Pas après tout ça ! C’était faux.

Mais alors, pourquoi le temps était-il vain et long avec elle, et désaltérant avec l’autre ?

Pourquoi était-il rassasier avec Tamiya, alors qu’elle n’était pas Aelita, que ce n’était pas pour elle qu’il pensait ?

D’ombres se couvrait le bonheur de Jérémie.

De mensonges.

De non-dit.

Là où il aurait dû sourire, son cœur pleurait, et là où il riait, son esprit gémissait, implorait, se lamentait.

Il était heureux.

Mais il savait. Il savait qu’il était au sommet d’un échafaudage branlant. Bientôt, tout s’effondrerait.

Il devait en finir. En finir avec Xana. Alors, il serait libéré.

Il se replongea corp et âme dans le travail.

Il lui fit une promesse : bientôt ce serait fini.

Bientôt, il pourrait tout avoir, avoir la seule chose qui comptait. Bientôt, il pourrait libérer son bonheur.

Il n’en avait plus pour longtemps. Ni pour vaincre Xana, ni pour son corps. Il ne pouvait retirer sur la corde trop souvent.

Et puis, Aelita, s’impatientait.

Elle lui souriait plus.

Elle avait compris qu’il était sur la bonne piste.

Elle venait plus souvent le border le soir, le mettre au lit lorsqu’il s’oubliait devant l’ordinateur.

Alors, malgré le sang qui coulait de son nez, malgré la fatigue, malgré les rêveries qui revenait, il s’était repris. Pour elle. Il s’était repris et continuait. Bientôt, cela serait fini.

Il pourrait s’abandonner, sans trahir.

Tamiya, il allait pouvoir être heureux. Avec elle, loin des porteurs de néant.
_________________
AMDG

Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.


Dernière édition par Silius Italicus le Mer 15 Déc 2021 22:38; édité 1 fois
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VioletBottle MessagePosté le: Jeu 09 Déc 2021 01:48   Sujet du message: Du Berceau à la tombe Répondre en citant  
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— Tu peux pas comprendre.
— Ce que je peux comprendre, c’est que t’es complètement crétin.

Il était devenu tout rouge, comme chaque fois qu’ils avaient cette discussion. Un rouge de colère. C’était bien moins stupide que l’autre rouge.

— Je vais te dire une chose une bonne fois pour toutes, dit-il pour la centième fois. Je l’sais bien, que j’suis crétin ! Ça, c’est pas difficile à comprendre.
— Bah alors j’imagine que t’as des raisons hyper malines d’être un idiot.
— C’est pas ça. C’est… imagine, comme, les jeux vidéos, tiens.

Ça, c’était nouveau. Hiroki leva un sourcil sceptique, prêt à recevoir une perle de sagesse et de grand nawak.

— Imagine un niveau avec un boss que t’arrives pas à battre… tu t’acharnes, tu t’acharnes, mais t’y arrives pas, alors t’as les glandes, et c’est méga-frustrant mais… tu continues parce que t’aimes ça, en fait.

Ouaip. Idiot et irrécupérable. Le pauvre garçon en perdait son bon sens.

— En vrai – et on parle d’un jeu vidéo – au bout d’un moment, je finis par lâcher l’affaire. J’ai ma fierté, comme tout le monde, mais si je perds en boucle, au bout d’un moment, je me fais une raison : le jeu est pas si bon que ça, il est pas fun, et je lâche l’affaire.

Il n’était plus certain de parler d’un jeu vidéo, sur la fin. Johnny se mit à bouder d’un air pensif. Cette moue toute moche de mou du testicule qui provoquait en Hiroki une furieuse envie de moucher son ami. Il insista :

— Enfin tu la connais même pas si bien que ça. Elle en vaut pas la peine, j’te dis. Y’a pas qu’Ulrich. Elle… c’est une paresseuse et une menteuse. Elle passe ses journées à jouer les filles sérieuses et les élèves studieuses, et ses nuits à faire le mur en fuyant les corvées. Elle pense qu’à elle, c’est la personne la plus égoïste du monde, et elle exagère tout !

Tel une Cassandre des temps modernes, il eut le déplaisir de voir une ombre de sourire, mi-dubitatif, mi-amusé, dédaigner d’un revers de regard de rêveur cette solide diatribe de dures vérités. Les oreilles de Johnny étaient tellement décollées que son ami se demandait parfois si elles étaient encore reliées au cerveau ; en cet instant, il n’avait plus de doute. Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre, la vérole ressemble à s’y méprendre à de belles rides sur l’eau dans l’œil de qui contemple avec amour. Non, Hiroki ne pouvait pas comprendre ça.

Et il en était parfaitement content.



Elle entra dans sa vie brutalement, sans en avoir conscience.

Immédiatement, elle lui tapa dans l’œil. Très proprement. C’était une fille très propre. Autrement dit, Hiroki vit un être éthéré, extramondain et fait de lumière pure. Sa chevelure blonde, impeccable, était tirée en arrière de façon symétrique et fermement retenue au-dessus de sa nuque, découvrant les oreilles qu’elle ornait avec goût de deux perles rondes nacrées, petites mais pas trop, dont la blancheur cristalline se démarquait comme deux gouttes de pluie dans la cascade d’or de ses cheveux tombants, peignés avec un soin tout adulte qui contrastait avec la rondeur saisissante et pulpeuse de son visage d’enfant. Tout ça, ça le frappa d’un coup. Tout ça, et mille choses diffuses qui auréolaient son apparition.

— Hé ? Ça va, mon pote ?

Il entendit la voix de Johnny, et le présent revint tout aussi brutalement. Il était très étrange. La regarder était plus naturel. Mais il valait mieux qu’il se la joue cool. Désinvolte, c’était le mot. Ce n’était qu’une jolie fille. Les garçons, ça réagit normalement, quand ça voit une très jolie fille.

— Dis, t’as pas vu ce canon, là-bas ? Elle est nouvelle, non ?

Au regard que lui dédia Johnny, Hiroki sut qu’il avait royalement échoué à avoir une réaction normale de garçon normal confronté à une beauté hors du commun.

Cette réalisation ne tarda pas à lui mettre un cafard proprement névrotique dans la tête. Pour ne rien arranger, son fidèle compagnon l’observait avec ce petit sourire en coin au coin de ses yeux plissés de malice. C’était un vrai copain, un frère. Il se tairait jusqu’au cimetière, et ferait tout pour ne jamais, au grand jamais, le presser sur l’affaire – à part arrêter d’être là, et de le regarder, et de penser à l’intérieur de cette espèce de bol qui lui servait de tête.

— Quoi ? lâcha-t-il sèchement.

L’autre posa niaisement son menton sur ses paumes, et se mit à se balancer. Le regardant en face, il se mit à chantonner :

— Hiroki est amoureu-eux.

L’enflure de cloque ! Au temps pour la camaraderie jusqu’à la mort ! À ce compte, d’ici peu, il serait en train de le crier en dansant sur les toits, ce crétin des Hautes-Alpes !

— Ta gueule, l’enjoignit-il.
— Maintenant, le petit Hiroki comprend…
— Ta gueule, lui conseilla-t-il.

Entre ses menaces voilées, Hiroki se sentait insulté par ce parallèle. Insulté, et surtout, cruellement révélé. Plus d’une fois, il avait méprisé Johnny pour avoir aussi pitoyablement cédé aux sirènes des seules apparences de sa sorcière de sœur, et voilà qu’il ne faisait pas mieux. Sincèrement, il n’en menait pas large, en cette compagnie. Très certainement, son temps eût été mieux employé à regarder la fille canon.

Eût-il été plus avancé en âge, le jeune garçon aurait su qu’il était tout à son loisir d’écraser le bourgeon avant que ses racines ne prennent et ne s’enfoncent dans son âme, dans sa chair et dans sa vie. Un jardinier soigneux et expérimenté sait préserver le groseillier et arracher l’ivraie ; mais un cœur jeune, naïf et tendre est, plus que perméable, imbibé de légendes et de niais narratifs sur le coup de foudre, la passion, et l’amour véritable sans lesquels, selon le mot, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue.

— Dis, Johnny…
— Quoi ? dit l’autre, qui s’était tu, non pas par peur de représailles, mais par un respect fraternel pour l’apocalypse sentimentale qui s’opérait dans le secret du cœur de son meilleur ami.
— Est-ce que tu sais qui c’est ?

Il eut un petit rire. Un peu jaune.

— Là, mon vieux, tu vas rire…

Drôle de grimace. Ça n’avait pas l’air drôle.

— Je crois qu’elle tourne un peu autour de la bande à Yumi. En tous cas, elle est en seconde, et elle s’appelle Laura. Laura Gauthier.



— L’aura… L’aura pas… L’aura… L’aura pas… L’aura…

Pauvre leucanthème, sœur des mouches dont les enfants curieux arrachent innocemment les ailes. Ainsi s’effeuillaient, au gré du vent d’automne naissant et du jeu culturel des primates infantiles, de pauvres pétales blancs qui n’avaient rien demandé à personne. Cultivant précieusement son obsession naissante, comme si c’était un trésor, il regardait la mer sur des falaises bretonnes, les boucles brunes de ses cheveux fouettées par le vent. Enfin, ses cheveux étaient trop courts, trop raides, trop japonais pour boucler, et puis il n’était pas dans une peinture de Caspar David Friedrich.

Il contempla la marguerite dénudée. Ce n’était pas une bonne marguerite et puis, c’était un jeu stupide. Il était tenté tout de même de tirer de nouveau la fortune de la fleur. Il avait tout un pré de prédictions à portée de doigts.

— Hiroki ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Vite ! Sans délai, l’interpellé fit disparaître la preuve de sa niaiserie de la seule manière qu’il savait : il l’avala. Le bouton mordu était amer, mais moins mauvais qu’il l’avait cru.

— Et toi, Johnny ? Ça fait un bail qu’on n’a pas remis les pieds ici…

Le terrain vague pouvait en témoigner. Les détritus avaient changé avec les saisons. Les vieux pneus avaient été remplacés, et des cadavres de canettes de bière entouraient le foyer d’un feu de camp trempé là où, jadis, du verre pilé et des goulots cassés faisaient leur cimetière.

— Parle pour toi. Je viens souvent ici, moi. Je sais pas pourquoi t’as arrêté de venir.

Maintenant que Johnny le disait, Hiroki s’en souvenait.

— C’est parce que je voulais toujours jouer. Toi, en revanche, tu t’es mis à parler.

Parler de quoi, ça, ce n’était pas la peine de préciser. Johnny vint prendre place à ses côtés – c’est-à-dire pas trop loin, sur un coin de frigo penché, à trois mètres de la pile de pneus sur laquelle Hiroki s’était installé. Il ne dit rien, mais attendit. Enfin, son ami soupira.

— C’est complètement stupide, dit-il, comme il l’avait toujours dit et le dirait toujours.
— Assez, convint Johnny.

Ça, c’était une première. D’habitude, il se défendait. Mais cette fois, Hiroki parlait de l’intérieur. Il y avait de la place pour faire dans la nuance.

Après un silence étonné, Hiroki ajouta :

— Je la connais même pas.

Encore un argument classique. Mais la chanson avait un autre sens dans cette situation. Il le savait, car il souffrait de ne pas la connaître. Pourtant, ses sentiments étaient réels, restaient réels, terriblement réels. Cette phrase n’accusait pas. Cette fois, c’était lui qui accusait le coup. Et Johnny accusait avec lui.

— Non. En effet. Mais tu veux la connaître.

Complètement stupide. Il l’avait toujours dit, mais ne l’avait jamais compris.

Dans son dos, il entendit son ami se lever. Il se mit à escalader la pile de détritus. Pour Johnny, cet endroit n’était pas un souvenir d’enfance : le lieu lui était familier, déserté depuis deux ans. Il le connaissait comme sa poche. Et ce lieu avait, pour lui, grandi en même temps que lui. En signification. Cette décharge était pleine de vie intérieure.

— Mais je n’ai aucune chance.

Ça aussi, il l’avait dit et répété. Dit et répété, encore une fois, sans le comprendre encore. Le ciel pastel, au bleu usé et délavé des heures céruléennes, teintait ses flammes roses de cramoisis sinistres ; Johnny les regardait en paix, mordillant rêveusement un épi d’amidonnier sauvage. C’était cliché, mais Johnny affectait quelquefois d’avoir, dans son cœur d’artichaut, un lien profond avec la vie rurale, et la campagne vosgiennes où sa famille avait quelques racines à moitié mortes. Fier de descendre de paysans, voilà une drôle d’idée, bien de la France. Et c’était loin d’être la seule chose qu’Hiroki trouvait bizarre chez son ami.

— Peut-être.

Il espérait, le fou. Alors même qu’Ulrich et Yumi se tournaient autour de plus en plus solidement depuis la rentrée, et reprenaient des airs de couple établi, Johnny ne perdait pas espoir. Réveille-toi, pauvre con ! elle sait même pas que tu existes ! je t’ai présenté à elle, tu as essayé de te faire remarquer, et elle t’a déjà oublié sur un plan conceptuel, jusqu’à la dernière trace de toi a été oblitérée de ses neurones !

Johnny n’avait pas l’ombre d’un fantôme de reflet d’espoir, il devait bien le savoir ! Et pourtant… pourtant un sourire, douloureux, planait dans le bleu vespéral de ses yeux presque éteints. Comme si… comme si un trésor… – Hiroki n’en savait rien. À présent, Johnny lui semblait tellement plus… mature… plus avancé que lui. Au moins sur ces questions.

Tu parles d’une leçon d’humilité…



Quand on entre dans un village, on se plie aux règles du village.

C’était pourquoi Hiroki ne demanderait pas à Laura Gauthier de venir le rencontrer, à une heure particulière, après les cours, en tête-à-tête, derrière le gymnase, ou près de l’abri de jardin, ou au pied de l’arbre aux cœurs (idée de triste goût s’il en fut jamais). Il s’arrangerait – quitte à stalker un peu – pour l’attraper à un moment où elle serait seule, sans trop de témoins, pour lui confier ses sentiments.

Car il lui confierait ses sentiments. Cela, il ne doutait pas que c’était la chose à faire. Ce n’était pas culturel… enfin, pas exclusivement. Mais il ne se voyait pas endurer ce que vivait Johnny… surtout quand il connaissait à quel point toutes ces émotions profondes, puissantes et révélées, étaient déconnectées de la réalité. Fausses. Illusoires. Mieux valait arrêter les frais.

Il regretterait, évidemment. Il souffrirait, aussi. Mais il y était prêt. C’était le lot des hommes que d’aller au combat, même quand la guerre était perdue ; c’était celui des médecins que de savoir couper la gangrène avant qu’elle n’empoisonne le sang, et le corps tout entier. Johnny pouvait bien se morfondre dans son landau de délires éveillés ; avec un peu de chance, l’exemple d’Hiroki l’inspirerait à s’en tirer.

Du berceau à la tombe, les premières amours sont souvent accouchées mortes-nées.

Sa proie – son bourreau – le précédait d’une vingtaine de pas. Elle s’enfonçait dans la forêt domaniale du parc qui entourait Kadic, prenant la direction du mystérieux bunker. L’endroit parfait, peu fréquenté, à l’abri des regards. Le jeune garçon pressa le pas.

— Laura ! appela-t-il.

Elle se retourna. Une expression contrariée passa sur son visage. Un éclair d’inquiétude dans ses yeux, également. Le jeune japonais dut se faire violence pour ne pas s’incliner.

— Tu aurais un moment ? Je voudrais te parler.

Elle acquiesça, sur ses gardes.

— Tu ne me connais pas, mais tu connais ma sœur. Je suis le petit frère de Yumi.

Il s’attendait à ce qu’elle se détende un peu en entendant ces informations. Il n’en fut rien. Au lieu de quoi, il vit sa vive intelligence calculer, derrière ces yeux froids, et ce regard impénétrable, et ce front de chair tendre. Il aima cette surprise, et tout ce qui lui afférait.

— Il se trouve que, depuis que je t’ai vue, j’éprouve… des sentiments, pour toi. Je crois être en train de tomber amoureux.

Voilà, c’était dit. Il ne releva pas les yeux. Son regard était tombé dans les feuilles mortes que ses pieds avaient foulées. Le souffle lui manquait. Il n’osait respirer. Et elle ne parlait pas, ni ne bougait. Mais après un silence, elle dit :

— C’est stupide.

Son cœur manqua un battement. Assoiffé, il releva la tête. Une expression sceptique s’étalait, avec un souverain mépris, sur son joli visage. Hiroki s’en trouva à la fois émerveillé, et au bord de la mort. Comment pouvait-il adorer jusqu’à son dédain ? Pourtant, il n’avait pas le temps de s’en étonner. Ce jugement, il le comprenait bien, c’était aussi le sien. Avec sincérité, il répondit :

— N’est-ce pas ?

« On ne se connaît pas. Je ne t’ai jamais parlé. Je sais à peine qui tu es. »

Mais il voulait savoir. Si ardemment. D’autant qu’elle avait la tête sur les épaules. Elle pensait comme lui. N’était-ce pas excitant ?

C’était surtout désespéré. D’aucuns disent que l’amour rend con. L’amour rend surtout fol.

Son visage enfantin sourit enfin. Un sourire mystérieux et entier.

— Ma foi, personne n’a la science infuse. On ne peux pas savoir avant d’essayer.



Il parut à la fin de son heure de colle. En l’attendant, Hiroki avait bouclé ses devoirs, tenté de réviser l’histoire-géo, observé des fourmis, fait prendre quelques nivaux à deux-trois Pokémons, titillé une chenille, et fait un peu de musique avec une improvisation de batterie de récupération. À présent, il faisait de vagues moulinets avec une barre de fer rouillée dont les extrémités étaient tout sauf lisses.

— J’espère que c’est important, dit-il sèchement.
— Oui. Enfin…

Enfin non, donc, songea l’adolescent, boudeur. Mais c’était être injuste que de penser ça. Sans ce rendez-vous, il aurait pu essayer de persuader Laura de passer plus de temps avec lui ce soir-là, mais réalistement, il aurait échoué.

— C’est important qu’on en parle. Je pense que tu sais ce que je vais te dire.

Hiroki grommela. Disons qu’il avait des idées de grandes lignes, mais pas de certitudes. Il doutait que ce fût important, à certains égards. C’était plus une corvée qu’autre chose. Enfin. Après tout, une déchetterie clandestine, c’est pas l’endroit rêvé pour sortir les poubelles et blanchir le linge sale ?

— C’est à propos de toi et… Laura.

Hiroki pourfendit l’air d’un moulinet oblique de sa barre de fer. No shit Sherlock.

Le pire, c’était que son ami n’était même pas jaloux. Enfin, pas seulement. Il était certainement persuadé que sa prudence était de bon conseil. Et où ça l’avait donc mené, hein ? Pour un roi du silence, ce type avait une sacré tendance à ramener sa fraise.

— Laisse-moi deviner, lâcha-t-il. Tu penses qu’elle m’utilise.
— Je me demandais si tu étais conscient de cette… possibilité.

Hiroki sentit la moutarde lui monter au nez. Mais de quoi je me mêle !

— T’est-il venu à l’esprit que moi aussi, j’utilisais sa volonté de m’utiliser ? Elle veut se rapprocher de moi pour se rapprocher de Yumi pour se rapprocher de sa bande pour je ne sais quelle raison, sûrement parce qu’elle en pince pour Belpois. Tant mieux. Ça la rapproche quand même de moi, et ça me rapproche d’elle.

Hiroki avait cru le raisonnement convaincant. Mais quand il risqua un coup d’œil vers son ami, il eut le sentiment d’avoir dit, en essence : « Je m’accommode très bien d’être un cloporte sous sa semelle. » Le plus frustrant, c’est que pour subtil que fût son pari, il était aussi, indéniablement, fragile. De ces fragilités qui n’inspirent pas tant la confiance raisonnée que la foi aveugle.

— Quand même, tu trouves pas ça… malsain ?

Quand même, c’était la chiure d’œil qui se moquait de la crotte de nez. Les amoureux transis qui se languissent ad vitam æternam, c’est bien gentil, mais c’est pas le triomphe des meilleures décisions de vie de l’histoire du monde.

— Tu peux parler, rétorqua Hiroki.
— Et c’est censé vouloir dire quoi, ça ?
— Exactement ce que ça veut dire. Moi, au moins, je fais quelque chose. Je tente ce que je peux. Toi, t’essaies quoi ?
— Euh, demander conseil à mon modèle et rival, servir de pigeon voyageur dans une dispute entre eux, et tenir la chandelle pendant qu’ils s’envoient des fleurs en m’oubliant joyeusement.

Pas faux. Johnny avait essayé, lui aussi. Et à un certain niveau, son échec semblait relativement similaire à ce que concoctait à son tour Hiroki avec ses plans foireux. Le jeune homme concéda :

— T’as raison. J’ai parfaitement conscience que je danse sur le fil du rasoir. Comme toi par le passé.
— Et à l’époque, je pouvais pas me raser, renchérit le garçon.

Hiroki dut se faire joliment violence pour ne rien laisser voir de son accès d’agacement. Il allait pas le lâcher, avec cette histoire ? Johnny avait trois poils de barbe. Épais comme du duvet, encore. Et sans doute pas plus longs que sa bite. Ça le rendait pas plus adulte, comme il croyait, mais plus gamin.

— Félicitation pour ta maturité. J’imagine que je suivrai le même chemin que toi…

Il hésita. Avec un dernier moulinet, il envoya voler la barre de fer.

— … celui d’un loser qui squatte dans des poubelles.

Johnny ne se mit pas en colère. C’était un type bien, Johnny, un vrai copain. Irritant, compréhensif, méprisant, respectueux et surtout d’une jalousie condescendante, il quitta la pile de pneus sur laquelle il s’était juché et essuya son pantalon.

— Bon, tout est dit ? demanda-t-il.
— Tout est dit, répondit l’autre, froidement.
— À demain, lui fit-il, avec un grand sourire, comme si rien ne s’était passé.
— À demain, dit Hiroli entre ses dents.

Et en vérité, il ne s’était rien passé.



Ombrageux, Hiroki planta son plateau sous le nez de son ami Johnny et s’attaqua à ses pommes sautées sans un mot.

Ça n’avait pas duré deux semaines. Pitoyable et rageant. À vous dégoûter d’aimer.

Il le regarda enfourner les patates sans le moindre commentaire. Quand il n’y en eut plus, il leva son assiette et poussa quelques-unes des siennes dans celle de son copain. Ce dernier mangeait avec la rage du désespoir et des désillusions.

C’était si… prévisible ! D’un ennui, d’un rageant…

Toutes des salopes, voulut lâcher le japonais, déjà au fait des plus fines fleurs de la langue de Molière, mais il se retint tout de même. D’une part, car son ami n’aurait pas approuvé. Et d’autre part, surtout, parce qu’il savait très bien que Laura Gauthier n’était, justement, pas n’importe quelle fille. Puis au fond, c’était une salope honnête. Adorablement, honnêtement salope.

— Et du coup, c’est fini ? finit par demander Johnny.

Hiroki rit jaune et de bon cœur. Direct et droit, au cœur du sujet, ça c’était bien Johnny !

— Ça se finit pas comme ça, ces choses-là. C’est jamais aussi simple ! se moqua Hiroki.

Johnny pinça les lèvres. Le jeune Ishiyama eut un soupçon étonné, et pour tout dire inespéré, à ce stade.

— … Et toi ? Tu passes à autre chose ?

Johnny lui dédia un gai rictus.

— Ça se finit pas comme ça, ces choses-là. Ça doit faire un an que je passe à autre chose.

Sacrée année, alors. Yumi par-ci, patate chaude, Yumi par-là, patate au beurre. Hiroki voyait d’ici la tête de ces discussions futures. YumiLauraLauraYumi, YumiYumiLauraLaura. LauraYumiLauraYumi, LauraYumiYumiLaura. Ce sonnet sonnait le glas sinistre des perspectives d’un lendemain meilleur.

— À ce stade, on ferait mieux d’échanger, dit Johnny en détachant un lambeau de dinde de l’os de cuisse.

Il fallut un moment à Hiroki pour comprendre ce que son compère avait dit.

— Mec, c’est ma sœur ! s’exclama-t-il, horrifié.

Mec haussa des épaules, pas vraiment perturbé.

— Au moins, elle oubliera pas que tu existes.

Hiroki en vint presque à se demander si son ami était sérieux. Fatigué, ça, pas de doute. Il pouvait le comprendre.

— Et quel avantage tu trouverais à Laura, par rapport à Yumi ? demanda-t-il, avec une curiosité de miroir.
— Avec cette fille, on peut se rendre utile. Rendre service. Servir, même.
— Se mettre en servitude. Esclave de l’amour.
— Voilà. On peut concrétiser des choses. Et exprimer ses sentiments.

Hiroki lui dédia un gai rictus. Johnny rectifia :

— Ouais, enfin, jusqu’à ce qu’elle vous jette comme un vieil emballage.

Le fantasme de Johnny n’était pas si glamour, dans le monde réel, tous comptes faits. Enfin. Ça faisait du bien de s’échapper un peu. Partager les souffrances du voisin, voir d’autres perspectives.

Il pouvait voir aussi que là encore, Johnny était en avance sur lui. Chez lui, le cycle s’usait, comme un vinyle qui tourne, tourne et tourne et tourne depuis longtemps. Finalement, faute de matière, Johnny aimait à vide. Bientôt il n’aimerait plus du tout. Ainsi meurent, en l’absence d’oxygène, les amours ignorées.

À travers tout cela, et bien d’autres aventures, l’amitié d’Hiroki et Johnny dura jusqu’à la mort du second, parti trop tôt, fauché tout juste dans la fleur de l’âge.

À l’âge mur, l’un et l’autre rocs solides de leurs vies mutuelles, ils avaient pris coutume de plaisanter, en disant qu’ils n’étaient certes pas frères depuis le berceau, mais qu’ils le resteraient jusqu’à la tombe. Et c’était presque vrai.

Ce n’est qu’au crépuscule de ses années, en se rendant à Épinal sur la tombe de Johnny, qu’Hiroki se fit la remarque suivante : en un sens, leurs amours infructueuses à l’époque de Kadic avaient été leur berceau. Pas celui de leurs corps, pas même celui de leurs âmes, mais celui de leur plus durable amitié. Laura, et même Yumi – pour difficile qu’elle fût à ignorer dans les années qui avaient suivi – n’avaient été, à cet égard, que des vagues qui se brisent vainement, au pied de la montagne.

Elles avaient passées comme passent les saisons ; et eux étaient restés, eux ils s’étaient bâtis, comme se bâtissent les ans et les éons, du berceau à la tombe.
_________________

« Plus personne ne pourra un jour dormir» Mondes Alternés, Saison 2 Final 3/3. Jeudi 25 Juin.


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Dede7 MessagePosté le: Ven 10 Déc 2021 00:38   Sujet du message: Amour ou famille Répondre en citant  
[Kongre]


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Cher Ulrich,

Je voulais tout d'abord te remercier d'avoir accepté d'être mon cavalier au bal de l'école. Qu'un garçon tel que toi veuille bien danser avec moi... J'étais toute émue et surprise, comme tu as du t'en rendre compte.

Si émue que, en attendant l'heure du bal, je dois t'avouer que je me suis fait des films. Je me disais que peut-être... Peut-être qu'il s'agissait de plus que d'une simple danse ? Qu'allaient penser les autres ? Qu'allait-on dire de cette soirée où la petite gamine de sixième dansa avec le plus beau garçon du collège ? Et si... et si il y allait avoir réellement quelque chose entre nous ? On pourrait danser, et danser encore, et puis se rapprocher, se parler, et puis se revoir, et peut-être... peut-être...

Et puis, il était déjà vingt heures. Je t'ai retrouvé devant l'entrée du bal. Tu étais bien là, souriant, pour moi. Nous nous sommes pris par la main, et sommes entrés. Et au final, rien de ce à quoi je me préparais ne s'est produit.

Et c'était formidable.

Nous avons dansé, simplement dansé, parmi tous les autres danseurs. Personne ne se souciait de nous en fin de compte, et d'ailleurs, je ne me souciais plus d'eux non plus.

Si bien que quand nous sommes sortis, personne ne semblait s'en être rendu compte. Après tout, ceux qui étaient à la fête... étaient à la fête. Et ce qui n'y était pas... hé bien, moi-même, je ne m'en rendais pas compte. Tu étais sorti avant l'annonce des gagnantes du concours, et cela m'allait bien car je commençais à avoir le vertige. Les émotions des premières fois, j'imagine.

Et puis nous avons discuté. Tout simplement discuté. Tu m'a parlé de ton père tyrannique, ta mère détachée, et de tes cousines antipathiques, sans me révéler de grands détails. Je t'ai parlé de ma passion du journalisme que je tiens de ma mère et des lettres couvertes de timbres que m'envoie que trop rarement mon père, sans t'avouer plus de détails.

J'avais du mal à cerner tes pensées à cet instant. Étais-tu triste d'avoir parlé de tes parents, et d'avoir pensé à ce qu'ils représentent pour toi ? Heureux que je te parle des miens ? Enviais-tu l'amour qu'ils me portent, ou plutôt la liberté qu'ils me laissent ?

Car oui, j'ai choisi de venir ici à Kadic, loin de la campagne où vit ma mère, car je voulais étudier près de la capitale, profiter de l'option photo et m'épanouir dans mes passions. Alors que toi, ce sont tes parents qui t'ont imposé leur choix, sans t'écouter ni te considérer.

Peut-être pourras-tu leur montrer, un jour, qu'ils peuvent être fiers de toi sans qu'ils aient à dicter le moindre de tes choix ? Si ce jour arrive, je te promets de tout faire pour t'aider à leur montrer. À leur montrer le mieux possible ta passion, combien ça te plaît, à quel point tu es meilleur grâce à elle, et qu'ils peuvent être fiers de toi sans avoir à tout exiger de toi.

Je te le promets. Ce sera ma façon de te remercier pour cette soirée.

Affectueusement,

Milly.
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Silius Italicus MessagePosté le: Sam 11 Déc 2021 01:09   Sujet du message: Suspicions Répondre en citant  
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Dix heures sonnaient au beffroi et déjà Suzanne était en retard. Elle, pourtant toujours ponctuelle dans sa vie professionnelle, manifestait une étrange propension à se mettre en retard. Oh ! Elle se levait bien assez tôt. Ses plans prévoyaient ce qu’il fallait de marge de manœuvre. Mais toujours, toujours il y avait un imprévu. Quelque chose qui venait se glisser et enrayer la mécanique. Un soudain rappel qu’étendre la lessive serait une bonne chose, ou que la serpillière n’avait été passée depuis un peu trop longtemps (deux jours en général).

Bref, elle savait prendre le temps, mais était toujours en retard. Ou bien trop à l’avance. Ce qui était moins grave  : Elle pouvait en ces cas se poser sur un banc et avancer dans sa connaissance des classiques.

Toujours est-il qu’en ce samedi matin, elle se demandait pourquoi elle avait accepté un rendez-vous un samedi midi… Mais à question idiote, réponse évidente : parce qu’en semaine elle était ou au travail ou trop fatiguée, et que par principe, elle se refusait à placer des activités — quelles qu’elles soient — le dimanche.

Enfin ! Il lui restait bien des choses à faire. Beaucoup de ménage, et sa routine capillaire pour le moins. Il fallait aussi qu’elle fasse quelques courses. Et qu’elle achète un cadeau pour sa petite-fille. Diable ! Son premier anniversaire ! Cela se fêtait. Malheureusement, elle n’aurait pas le vrai cadeau qu’elle aurait mérité. L’assassin de son père, Odd Della Robia.

Suzanne avait mis le temps, mais, elle avait une piste. Une piste qui remontait à un laboratoire en Suisse et à son représentant, M. Gabriel Etsep. Un grand voyageur, qui avait souvent été en conflit avec Feu Eduardo Della Robia, le grand amour de Suzanne. Un conflit qui avait escaladé jusqu’ la violence. Suzanne avait récupéré les journaux d’Eduardo. Il y décrivait les méthodes plus que douteuses de Etsep, et la haine profonde qui avait fini par les lier.

Les circonstances de la mort d’Odd avait été pour le moins troublantes. Un ulcère d’estomac foudroyant ! À son âge. Odd Della Robia avait un estomac d’acier. Il suffisait de voir ce qu’il arrivait à enfourner ! Et de la cuisine de Rosa par-dessus le marché !

Non, pour Suzanne, il était évident que Gabriel Etsep avait décidé que sa haine demandait du sang Della Robbia pour être apaisé… aux élèves et professeurs de Kadic en revanche, on avait juste dit qu’Odd avait eu une appendicite qui, mal traitée, avait mal finie.

Bien évidemment, elle n’aurait jamais le temps de faire tout ses tâches ménagères et autres avant de devoir partir. Ou bien elle faisait une croix sur une partie des tâches, ou bien elle serait en retard. Et, une fois n’est pas coutume, elle se sentait plutôt de renoncer aux tâches ménagères.
Donc, il était l’heure ! Non du duel, mais du shampoing.
C’est ainsi qu’une heure et demie plus tard, Suzanne put sortir de son appartement, et se rendre à l’arrêt de bus le plus proche. Une fois rendue, elle attendit. Conformément à ses habitudes bien ancrée de parisienne, elle n’avait pas consulté les horaires. Il y avait toujours un bus au moins tout les quart d’heure. Au pire toutes les demi-heures. Donc elle avait au pire trente minutes pour avancer dans la lectures d’Anna Karénine.

Elle arriva donc — malgré tout — en retard à son rendez-vous.

Heureusement, Christian avait réservé une table.

— Suzanne ! Je commençais à m’inquiéter !
— Je suis désolé, Christian. Le bus a mis du temps à venir, et ensuite… la circulation.
— Le plus important, c’est que tu sois là. Viens donc t’asseoir !

Pendant qu’elle se mettait à l’aise, il héla un serveur : il leur fallait la carte des boissons ainsi que le menu. Heureusement, ici, le service était rapide. C’était assez différent de leur premier rendez-vous, dans un restaurant plus huppé du centre-ville, le Fumoir des littérateurs. Là-bas, le service avait été long. Et la nourriture, froide.

Cause toujours, pensa Suzanne en son for intérieur, j’ai retrouvé ta trace, Etsep. Et je vais te faire payer. J’ai vu à travers ton déguisement. Je sais que ce n’est qu’une question de temps avant que tu ne vois à travers le mien. Heureusement que je n’ai jamais épousé Eduardo. Peu savent que je le connaissais..

Il ne lui restait plus qu’à trouver des preuves définitives. Des preuves dont elle se servirait pour obtenir des aveux complet. Ensuite, elle vengerait sa famille.

Pourtant, elle doutait. Christian était-il vraiment Etsep sous couverture ? Etsep était-il coupable ? Ou bien c’est elle qui, folle de chagrin, s’imaginait des choses ?


En tout cas, il n’avait pas encore fini l’apéritif, que leurs carpaccios de saumon étaient avancés.

— Donc, le bon personnel existe encore  !
— ah, tu ne va pas faire le snob quand même ?
— Pardon Suzanne, c’est juste que l’expérience du Fumoir m’a rendu un peu méfiant.
— Maintenant que c’est passé, tu sais, je trouve que c’était plutôt amusant. Ils manquaient visiblement de personnel.
— Il n’y avait que nous dans la salle.
— Heu, non, il y avait deux autres tables occupés. Plus celle du personnel.
— Enfin quand même !
— On y retourna pour déjeuner, je te dis. C’était juste un mauvais jour.
— Préviens-moi à l’avance alors. Que je déjeune avant.

Ils éclatèrent tout deux de rire.

Suzanne avait rencontré Christian le mois dernier. Elle avait immédiatement était séduite par cet homme énergique. Il remettait un grain de folie et de vigueur dans sa vie… Quelque chose qu’elle avait perdu depuis le décès d’Eduardo. Christian était comme un nouveau printemps dans sa vie. Un nouvel horizon. Un nouvel amour. Il était comme le retour du soleil après une longue éclipse. Enfin, courte, en vérité. Eduardo n’était pas mort depuis si longtemps. Mais la disparition de son amant l’avait quand même secouée. Plus qu’elle n’avait su le dire. Plus qu’elle n’avait pu le dire aussi. La grossesse de Marie, et la naissance de sa petite-fille l’avaient occupée, lui avaient permis de penser à autre chose. Enfin, presque. Elle devait confirmer ses soupçons : Christian n’existait pas. Il n’y avait qu’Etsep, le trafiquant international.

Elle aurait voulu que Christian soit vraiment celui qu’il prétendait. Un vieil homme qui avait rencontré une jolie vieille femme et s’efforçait de la séduire. Mais, elle en doutait. Et pourtant, plus elle jouait le jeu, plus elle s’y faisait prendre, plus Christian lui paraissait réel, et être un véritable ami et soutien.

Bien sûr, ce n’était pas suffisant. Rien ne serait jamais suffisant. Avec Eduardo, c’était un pan de sa vie qui était parti, un pan de son être qui avait disparu, une partie de son âme qui avait cessé. Elle se sentait comme infirme, diminuée.

Il y a des choses qui passent et ne reviennent, emportant jusqu’à leur souvenir avec elles.

Avec Christian… Elle ne cherchait pas à remplacer quoi que ce soit. Cette relation neuve n’était pas un appel, un cri poussé pour combler un vide. Non, c’était quelque chose de neuf, de frais, de nouveau. Et Dieu savait qu’elle avait besoin de sortir des murs étriqués où sa vie commençait à l’enfermer.

Pour autant, Suzanne restait critique envers elle-même. Cette relation, c’était aussi un sursaut face à la mort. Sursaut face à la mort qui l’entourait, face à ses amis, à cet amant, qui connaissaient la fin, Sursaut de conjuration de sa propre mort à elle. Elle ne se faisait plus d’illusion. Elle vieillissait. Et ce n’était pas une crise de la quarantaine. Ni une constatation à cinquante ans que l’on ne montait plus les marches quatre à quatre. Il s’agissait juste de la constatation sereine. Que son corps lui répondait et lui répondrait de moins en moins. Il n’y avait plus de jours où elle se levât sans avoir mal quelque part. Elle aurait beau faire tous les exercices du monde, elle allait continuer à s’affaiblir.

Il y avait un autre aspect plus glaçant. Jamais vraiment mentionné. Un de ces tabous qui avaient survécu à tous ceux qui voulaient détruire dits et non-dits à grand coup de marteaux. L’intellect faiblissait avec l’âge. Elle avait de plus en plus de mal à mémoriser des choses par cœur. Le recours à un agenda lui était maintenant indispensable. Alors que dans ses jeunes années, elle n’en comprenait pas vraiment l’intérêt. Sa vivacité intellectuelle était moindre aussi. Des calculs qui lui auraient pris quelques secondes lui paraissaient maintenant autrement plus difficiles. Des notions qu’elle aurait manipulées sans soucis lui posaient des problèmes… Bien sûr, il y avait des moyens pour compenser. Enfin, surtout un moyen. L’expérience. Elle pouvait encore se reposer sur tout ce qu’elle avait patiemment accumulé sa vie durant : savoirs, positions, situations et vécu. Elle savait comment gérer des élèves récalcitrants, ou des élèves médiocres ou transparents. Elle ne se posait plus la question, contrairement au début de sa carrière. En revanche, elle commençait aussi à sentir le poids des générations. Les élèves n’étaient plus tout à fait les mêmes qu’auparavant. Leurs attitudes, discours et attentes changeaient avec le temps. C’était normal ; c’était une limite de l’expérience.

Elle n’était pas dépassée cependant. Ce qui changeait était bien moindre que ce qui restait. Et les adolescents n’étaient jamais originaux. Ils étaient d’un ennui profond. Générations après générations, ils croyaient faire preuve d’audace. Se démarquer. Se distinguer:  faire mieux et différemment des précédents. Les pauvres, ils reproduisaient les mêmes schémas. Les mêmes désirs. Et du coup, les mêmes échecs et réussites. Enseigner avait donné à Suzanne quelques aperçus parcellaires, et sans doute partiaux, sur l’humanité. De ces entrevues, elle avait surtout perçu que ce n’était pas et jamais la jeunesse qui faisait le changement. Ceux qui fondaient leurs espoirs en elle avait tort. C’était tout. Ils s’illusionnaient. Et la nature de l’illusion était révélatrice de leurs pensées.

Suzanne vieillissait. Mais, elle était encore tentée. Tentée de saisir une fois de plus le printemps. De grimper une fois de plus en haut de la montagne et de crier au monde Victoire et Défiance.

Dans les jours où elle broyait du noir, elle savait que c’était cela aussi et surtout, qu’était dans le fond Christian.

Le reste du temps, elle voyait surtout que la vie lui offrait de belles occasions, et qu’il était bon de continuer à vivre. Bon et nécessaire.

Elle passait de très bons moments avec lui. Ils allaient au restaurant, puis se promenaient en forêt durant tout l’après-midi, échangeant sur toutes sortes de sujets.

Comme il était étrange de vieillir ! Le temps se faisait plus pressant pour eux deux. Et pourtant, ils le prenaient leurs temps. Ils allaient, lentement. Un pas à la fois, prenant le temps de savourer chaque moment. De regarder chaque empreinte qu’ils faisaient le long du chemin et de regarder le paysage. Plus jeunes, ils auraient gambadé en toute hâte, brûlant toutes les étapes, et la forêt avec. Maintenant, ils distillaient le plaisir de chaque rencontre. Chacun cherchait la quintessence de cette relation. Qu’elle dure ou non, elle était là, ici et maintenant.

Carpe Diem.

Et quand viendrait la fin ! Eh bien, tout finit. Le tout est juste d’être prêt. Et les affaires de Suzanne étaient raisonnablement en ordre.

L’invisible soleil est au plus beau avant le coucher, non au lever.

Et Suzanne de savourer bonne chère et bonne compagnie.

Aux carpaccios succéda un bœuf bourguignon accompagné d’un Gigondas. En dessert, ils furent plus sobres, se contentant de fruits. Ce repas les occupa pendant deux heures. Enfin, ils furent repus de nourriture physique comme spirituelle. Christian se leva pour aller payer, tandis qu’elle se rendait aux toilettes avant de partir.

Ils sortirent et commencèrent à marcher le long des berges. Une légère brise de printemps les soutenait dans leur pas. Ils allaient lentement et en silence. Le repas avait été fort bon, maintenant, il fallait le digérer.

Ce ne fut qu’au bout d’une bonne heure qu’ils recommencèrent à discuter. Christian voulait tout savoir de son métier : comment étaient ses collègues ? Quels types d’élèves avait-elle ?

Suzanne avait toujours du mal à voir l’intérêt de ces questions. Mais, elle supposait que c’était naturel: c’était son pain quotidien. Pour lui, ce devait être fascinant. Ancien actuaire suisse, il avait eu une carrière particulièrement solitaire, malgré un changement de branche tardif. Il avait abandonné le secteur de la banque-assurance au profit des nouvelles technologies. Du big data et des autres bricoles du même genre. Il se montrait avare d’informations sur le sujet, disant que c’était bien trop technique pour être passionnant. En fait, il ajoutait, provocateur, que c’était ésotérique. Cela marchait. Mais on ne savait pas très bien pourquoi. On se contentait de suivre les rituels, et on avait des résultats. Un monde de résultats. Mais à quoi correspondaient ces résultats ? Qu’y avait-il dedans ? Mystère. Et de fait, toutes les fois que lui et ses collègues avaient tenté de comprendre de l’intérieur de quoi étaient fait les chiffres crachés par les machines, ils s’étaient heurté à des murs, à des apories, à des défaites, et ce en dépit de combats acharnés.

— Cela reste frustrant et agaçant, tu vois. Du coup, je préfère ne pas en parler.

À ces mots Suzanne avait explosé de rire.

— Tiens, tu as exactement les mêmes expressions que Jim, le professeur d’EPS du collège. Dis-moi ? En vérité, tu es son frère aîné. Celui dont il n’a jamais voulu nous parler.
— Ah ? Comme c’est étrange. J’ai toujours cru que c’était typiquement suisse comme expression.
— Ma foi, peut-être que Jim est suisse. D’un autre côté, « Moralès » comme nom de famille, cela ne fait pas très suisse, je trouve.
— On trouve de tout dans mon pays, tu sais. J’espère que tu pourras le constater toi-même un jour.
— Et pourquoi pas bientôt ? Les vacances sont proches. Je pourrais venir avec toi. Tu m’as bien dit avoir un chalet dans les Alpes avec tout le confort nécessaire ?

Il avait eu un grand sourire.

Elle l’avait fait exprès. Elle savait qu’il avait envie de lui faire découvrir la Suisse. C’est juste qu’elle hésitait. N’était-ce pas aller un peu vite dans la relation ? N’était-ce pas un peu tôt ? Elle se sentait comme une midinette de dix-sept ans, ce qui était agaçant. Elle s’était donc jetée à l’eau. Et elle s’apercevait avec surprise que cette bravoure lui apportait un plaisir inattendu.
La lueur d’espoir et de joie dans les yeux de Christian fut pourtant une récompense bien plus grande encore.

Mais Suzanne voyait clair dans son jeu. Il ne lui restait qu’à attendre le moment où il se démasquerait. Elle saurait le confondre !

_________________________________


Finalement, ils n’étaient pas partis durant ces vacances. Il avait eu un empêchement.

Mais Suzanne était heureuse. Elle passait de plus en plus de temps avec Christian. En fait, lorsqu’elle n’était pas chez lui, il était chez elle. Ces derniers mois avaient été parmi les plus heureux de leur vie. C’était le coup de foudre en action bien sûr. Au moins pour partie. Mais qu’importait ! Ils étaient heureux.

Suzanne doutait. Des mois d’enquête, et elle faisait chou blanc. Pourtant son instinct lui disait que par-delà le bonheur, elle devait se méfier. Et pourtant, elle faiblissait et se faisait prendre dans les rets de son nouvel ami.

Un bonheur conjugal — quel autre mot pour le désigner ? — inattendu et très différent de ce qu’elle avait connu avec Eduardo. Moins de secrets, et aussi, moins d’aventures. Moins d’idées subites et surprenantes. Moins de ces folies que l’esprit excentrique de son homme semblait produire à la douzaine, à l’image de son petit-fils. C’était aussi une relation plus calme. Avec Eduardo, cela avait été tempête sur tempête. Une succession d’orages voraces qui balayaient tout sur leur passage. C’était le prix à payer, le ticket d’entrée dans une relation aussi fusionnelle que la leur.

Maintenant, elle goûtait à l’harmonie d’un doux foyer. Cet ennui domestique qui les comblait tant. Repas après repas, film après film… Sieste après sieste… Il y avait un plaisir, Suzanne le découvrait dans les actions simples et ordinaires, et même dans le fait de ne rien faire, tant que c’est avec la personne aimée.

C’est ainsi que Suzanne se prit à rêver de ce qu’ils feraient ce soir. La cuisine, c’était certain. Sans doute un bœuf mironton. Puis ils partageraient tisane et lectures du jour avant de rejoindre Morphée.

Mais avant cela, elle avait du travail à boucler. Le conseil d’administration de Kadic lui avait confié la place de Jean-Pierre lorsque ce dernier avait changé d’établissement l’an passé. Elle avait encore des classes, mais dès l’an prochain elle basculerait et ne ferait plus que la partie administrative.

Enfin, elle avait au moins eu le temps de refaire un peu le bureau. De l’insonoriser d’abord, afin de ne plus être gênée par le bruit des élèves jouant dans la cour. Comme elle n’avait pas besoin de secrétaire, elle n’avait pas non plus spécialement besoin de ce faire entendre du dehors. Lorsque des élèves étaient convoqués, elle se levait et allait les chercher pour les faire entrer dans l’antre du démon céleste.
Elle avait aussi un peu refait la décoration. Au mur, elle avait mis des tableaux de paysages lui rappelant sa Moselle natale. L’endroit où elle passait toutes ses vacances. L’endroit où le bonheur lui semblait le plus sûr et le plus palpable.

— Mais, soupira-t-elle, c’est dans le monde qu’il nous faut vivre ; il ne nous attendra pas sagement à la porte.

En arc de cercle devant elle, il y avait des photographies des personnes les plus importantes dans sa vie : sa fille Marie, et sa petite-fille. Eduardo. L’équipe de Kadic à la belle époque, avant que les vicissitudes de la vie… Plus étrangement, il y avait aussi une photo du père de sa petite fille. Elle n’avait pas fait attention en ornant son bureau, et maintenant, elle n’arrivait plus à se débarrasser de cette image. Pourtant, elle aurait détesté l’avoir pour gendre. Elle l’avait déjà bien assez vu dans sa vie comme ça ! Pourtant, il ne méritait pas la brutalité avec laquelle il s’était fait sortir de la vie.

Il y avait aussi une photo plus récente. Christian et elle. Une photo prise par un passant attentionné sur cette plage de Deauville. Le vent les ébouriffait tous les deux et leurs cheveux masquaient de larges pans de leurs visages. Pensive, elle se saisit du cadre et caressa du bout du doigt le verre qui protégeait la photo. Elle avait l’habitude de faire cela avant de se lancer dans une tâche agaçante.

Le renvoi d’Aelita Stones.

Trop c’est trop. Mademoiselle Stones était une bonne élève. Elle l’avait toujours été. Mais son comportement depuis un an… laissait à désirer. Au début, cela avait été compréhensible. Avec tout ce qui s’était passé… La dispa… Le décès de Jérémie Belpois avait du être dur à encaisser. Tout l’établissement avait été choqué. Si jeune ! Si horrible !

Et puis, il y avait eu Odd. Pas si longtemps après. Dire que cela avait mis un coup au moral de tout le monde eût été un doux et dangereux euphémisme.

Mais le temps avait passé depuis. Aussi cruel que cela puisse paraître à dire, Aelita Stones avait eu du temps et des indulgences. Et pour parler franc, son caractère, déjà peu amène avant si l’on en croyait les rumeurs, avait empiré. Suzanne ne pouvait laisser une seule élève mettre en péril l’ambiance de toute l’école. Et elle avait déjà fait de multiples rappels à l’ordre et avertissements.

Ce qui l’avait retenue, c’était aussi les bizarreries qu’elle avait notées dans le dossier laissé par Jean-Pierre. Une histoire abracadabrantesque de mère disparue et revenue du jour en lendemain marié à un physicien suisse. Physicien qui semblait n’avoir jamais existé. Suzanne avait cherché à de multiples reprises, mais personne ne semblait avoir jamais entendu parler d’un certain Lowell Tyron. Suzanne, elle, connaissait ce nom. Et il l’intéressait beaucoup. Si Aelita l’intéressait… Eh bien, rien de mieux qu’un grand coup dans la fourmilière pour le faire sortir de sa tanière. Tyron était une autre piste vers Gabriel Etsep.

Suzanne avait donc prévenu la protection de l’enfance et la police. L’enquête était en cours. En attendant, il lui fallait notifier à la demoiselle son renvoi. La DDASS se chargerait d’elle le temps que l’enquête soit close et que le statut juridique de la jeune fille soit clarifié.

Soudain, on toqua à la porte.

Suzanne fronça les sourcils. Elle préférait aller ouvrir à ses hôtes et les inviter dans son bureau. Tout Kadic le savait.

À peine avait-elle fini que la porte s’ouvrait.

Christian !

Aussitôt, tout le mécontentement disparu.

Mais ? Que faisait-il là ?

— Surprise !
— Christian ! Mais qu’est-ce que ?
— Des croissants ! Tu es partie sans manger, j’en suis sûr. Il n’y a jamais rien à manger chez toi lorsque je ne suis pas là.

Il brandissait un sac de boulangerie. Suzanne se mit à saliver. Elle avait très faim en effet. Elle s’était encore réveillé trop tard pour pouvoir prendre un petit-déjeuner.

Elle se mit à faire de la place sur le bureau, tandis qu’il se rapprochait.
Il déposa ostensiblement le sachet devant elle.

— Tu sais, je ne t’ai pas tout dit.
— Hein ?
— En fait… Je suis… un NINJA !

Il avait sorti un sabre de son dos et l’avait abattu d’un coup sur le bureau de Suzanne. Éberlué, celle-ci ne put réagir tandis que Christian lançait sa main libre en avant, saisissait le cou de la directrice et appuyait.

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Suzanne se réveilla, encore un peu groggy, dans un lieu inconnu. Un ancien entrepôt. Ou une usine désaffecté au vu de l’état de délabrement des murs et de la quantité de machines-outils abandonnées là.

Elle était assise sur une chaise, les mains attachées dans le dos et les chevilles attachées aux pieds de la chaise.

— Ah ! Tu es réveillée.
— Christian ! Qu’est-ce que…
— Désolé. Je ne suis pas Christian. En fait, il n’a jamais existé. C’était une couverture.
— Une couverture ?
— Tu es encore un peu groggy, car je t’ai connu plus vive que ça. Bon, le patron trouve que tu pose trop de questions sur lui et ses activités. Et surtout, tu en sais visiblement assez long.
— Patron ?
— Le Professeur Tyron. Qui ne craint personne, surtout pas les petites proviseures françaises. Il m’a demandé d’avoir une petite mise au point avec toi. Bon, tu es adulte et intelligente, donc je ne vais pas te menacer. Tu vas me dire ce que je veux savoir, parce que nous savons tout deux pertinemment que je n’hésiterai pas une seconde à te faire du mal. Autant que cela aille vite et sans douleur, non ?
» Première question  : Pour quoi vous bossez ? LA CIA ? Le GRU ? Quand même pas la DGSE ? Ils sont meilleurs que cela d’habitude.
— Que ? Tu n’es pas Gabriel Etsep ?
— Quoi ? Etsep ? Cet enfoiré ? Tu me confonds avec lui ? Du tout, ma chérie, il est mort et enterré, tu sais. Mais justement, c’est toi et ta bande qu’on soupçonne d’avoir fait ça, et de nous avoir volé de précieux échantillons au passage. Le meilleur travail d’Etsep. Enfin, en dehors de nous, les ninjas des Tours.
— Christian…
— Hmm ?
— Tu parles trop, tu sais ?
— Si tu meurs après, qu’importe.
— …

Suzanne haussa les épaules. Enfin essaya de hausser les épaules. Elle n’était pas encore morte. Mais, vraiment, cela n’allait pas tarder. À son âge, elle ne pouvait pas jouer les espions de films d’action. On était dans la vraie vie là, pas dans Par des temps incertains.

Soudain, un grand bruit retentit en dessous d’eux.

Christian hésita une seconde, puis sortit un baillon.

— Cela devrait t’aider à te tenir tranquille, pendant que je vais voir ce qui se passe.

Il sortit de la pièce, mais non sans avoir armé des pièges à base de grenade pour faire en sorte qu’une personne voulant entrer dans la pièce reste coincé dans cette action. À jamais.

Quelques minutes plus tard, Suzanne entendit un grand bruit mécanique. Peu après, une silhouette se glissa dans la pièce.

Aelita !

Suzanne s’agita sur sa chaise.

— J’arrive Mme Hertz.

Aelita sortit un opinel numéro 7 de sa poche et se mit à couper les liens de son ancienne professeure.

— Heureusement que j’ai vu ce sale type vous emporter hors de votre bureau. Ses actions me semblaient suspectes, alors, j’ai prévenu la police et l’ai suivi. J’ai fait une petite diversion dans la salle des chaînes de montages en dessous. Ensuite je me suis cachée et je l’ai attendu pour pouvoir lui fracasser le crâne avec une barre de fer.

Suzanne, enfin libérée se leva sur ses jambes flageolantes.

Les deux femmes sortirent lentement de la pièce, afin d’éviter les pièges, toujours armés. Aelita, qui connaissait visiblement bien les lieux leur fit prendre un dédale de couloir avant qu’elles ne débouchent sur une immense sale cathédrale. Elles étaient dans les hauteurs de la salle, et non au niveau du sol, mais visiblement, la sortie était à leur niveau.

BANG !

Le bruit d’un tir d’arme à feu !

Là ! En face d’elle ! De l’autre côté de la salle.

Christian !

Il avait le visage ensanglanté, mais il ne semblait pas gêné outre-mesure. Il tenait un pistolet dans sa main gauche.

— Plus un pas, je vous tiens.
— Pas encore, répondit Aelita.

Elle prit la main de Mme Hertz et plongea en avant, droit dans le vide !

Aelita se rattrapa à un câble métallique qui pendait. Elle glissa tout du long comme si elle faisait cela tous les jours.

Suzanne avait eu beaucoup de chance. Et des réflexes plutôt rapides et avait pu se saisir d’un autre fil.

Très vite, elles furent tout en bas, et elles cherchèrent un refuge.

— Vite, par ici Madame ! S’écria Aelita.

Elles entreprirent de se cacher dans un recoin.

— Aelita, à quoi bon se cacher. Autant fuir, chuchota Suzanne.
— Non, la police va arriver, fuir est trop risqué. Mais au fait, qu’est-ce qu’il vous veut ce type. C’est quoi cette histoire de Tyron ? Et d’organisation dont vous êtes membre ?
— Je… c’est compliqué. Mais, ce sont eux qui ont fait tuer Odd et Jérémie. J’en suis sûr. Ce sont des spécialistes en guerre bactériologique.
— Tu… Tué ? Odd ? Et Jérémie ?
— Odd, oui, par vengeance envers sa famille. Jérémie… je ne sais pas trop. Une histoire de mafieux semble-t-il.
— De mafieux ? Qu’est-ce que Tyron a à faire avec des histoires de mafieux et de guerre bactériologique ?

Suzanne marqua une pause.

— Aelita ? Tu connais Tyron ?
— Hmm, c’est le mari de ma mère. C’est dans mon dossier.
— Mais… je suis sûre que ce dossier est faux, répliqua Suzanne.
— Attendez, vous voulez dire que la tuberculose de Jérémie… et l’ulcère d’Odd ?
— oui, des ar… attends, l’ulcère ?
— Oui, Odd est mort d’un ulcère foudroyant, non ?
— Étrange, nous avions annoncé que c’était une appendicite…

Aelita comprit d’un coup qu’elle venait de faire une erreur. Elle sortit son couteau de sa poche, le déplia promptement et l’enfonça dans le ventre de Suzanne.

Une fois.

Deux fois.

— Dommage. Je voulais que ce soit l’agent de Tyron qui vous supprime. Cela aurait été plus simple. Mais, je ne peux pas vous laisser douter de moi, voyez-vous. Vous êtes comme Odd. Vous fouinez un peu trop vous savez. C’est dommage d’avoir dû le rendre malade. Il était utile.

Elle eût un petit rire.

— Bonne journée, Madame Hertz. Oh ! J’ai aussi une nouvelle pour vous. Vous êtes renvoyée !
BANG !
Christian les avait retrouvées.

Aelita esquiva la balle et se mit à courir. Elle connaissait les lieux comme sa poche et disparut vite hors de porté de son ennemi.

D’autant que Christian, lui, s’était précipité vers Suzanne.

— Tiens bon ! Dit-il en appliquant une compresse — visiblement les Ninja avait un peu d’équipement médical sur eux — tu vas t’en sortir.
D’une main, il appela le SAMU.
— Chris… Christian… Qu’est-ce qui se passe.
— Chut ! Je te dirais tout après. Je suis désolé. Je t’ai menti. C’est cliché, mais il y a une chose qui était vraie. Je t’aime Suzanne.
— Qu’est-ce que…
— Ne t’en fais pas. On va la retrouver. Maintenant, on est sûrs que c’est elle qui a volé les échantillons d’Etsep, et s’en est servi pour assassiner Della Robia et Belpois. Je ne comprends juste ni comment ni pourquoi. Mais, j’ai les preuves. Tu l’a entendue comme moi.
— Chris…
— Chut, repose-toi. Après, c’est promis. Toi et moi, nous la traquerons, et elle paiera.
_________________
AMDG

Prophète repenti de Kane, vassal d'Anomander Rake, je m'en viens émigrer et m'installer en Lyoko.


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VioletBottle MessagePosté le: Dim 12 Déc 2021 02:41   Sujet du message: Spectres Répondre en citant  
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Cette fois, Nicolas en avait assez. Et pourtant, on lui prêtait une nature plutôt patiente, surtout à l’heure du déjeuner.

Mais voilà trois jours que lui et Hervé étaient revenus de leur escapade nocturne dans la vieille usine désaffectée, à quelques minutes du collège, et son ami n’en démordait pas. À moins qu’Odd et Aelita eussent eu pour activité, du temps de leur éphémère couple, d’effrayer les curieux, les bruits que les deux garçons avaient entendus ne pouvaient provenir des amoureux. Et puis, cette silhouette qu’Hervé avait vu n’avait ni l’improbable coiffure d’Odd, ni le code couleur rosé d’Aelita. Plus il ruminait, plus il était catégorique : ils avaient été pourchassés par quelqu’un d’autre… Ou quelque chose d’autre.

Et c’était là qu’arrivait la profonde lassitude de Nicolas. Contrairement à son camarade, il ne croyait pas aux fantômes, aux vampires ou aux zombies. La mort, c’est la mort, pourquoi se compliquer la vie une fois qu’on l’a perdue ? De toute façon, l’usine n’était pas un cimetière. Il ne voyait pas ce qui avait de si effrayant dans un tas de béton abritant un tas de ferraille. Et il ne comprenait définitivement pas pourquoi Hervé s’acharnait à y voir davantage. Quand il pensait que les professeurs vantaient l’esprit cartésien du numéro deux de la classe ! Il pensait pourtant que les intellos étaient du genre terre-à-terre…

Alors qu’Hervé revenait à la charge entre deux bouchées de couscous, Nicolas n’y tint plus. Il posa bruyamment son verre d’eau :

- Et moi je te dis que c’est que des légendes, tout ça ! Et puis d’abord, pourquoi un vampire vivrait dans une usine où jamais personne ne passe ? S’il se nourrit d’humains, il ne devrait pas vivre dans un endroit plus animé comme, je sais pas, un hôpital ?

Hervé lui adressa un regard de pur mépris, puis reprit :

- Et qu’est-ce que t’en sais, que ça n’existe pas, d’abord ? T’en as déjà croisé, pour pouvoir l’affirmer ?

Certes non, mais Nicolas ne voyait pas le rapport. Ce n’est pas parce qu’il n’en avait jamais croisé qu’il pouvait dire si ça existait… Enfin, non, si ça n’existait… Enfin bref, ce n’était pas la question !

- Écoute, on y retourne, si tu veux, et là tu verras qu’il n’y a rien du tout, et que les monstres, ça n’existe pas !
- Haha, non, tu peux toujours courir, je n’y remettrai pas les pieds, dans cette usine ! Je suis très bien en humain parfaitement vivant, merci !

Nicolas allait vraiment lui envoyer son verre à la figure.

- Et si moi j’y retourne tout seul, et que je ne trouve rien, ça t’ira ?
- Tu pourrais très bien mentir, juste pour me donner tort.
- Mais pourquoi je ferais ça, hein ? Oh et puis zut, tu sais quoi, je vais aller demander à Milly et Tamiya de m’accompagner, comme ça elles filmeront, et tu auras une preuve !
- Et comment tu comptes les faire sortir du collège, gros malin ?
- Je nous ai bien fait sortir.
- Je veux dire, comment tu comptes les convaincre ? C’est des gamines froussardes, elles ne voudront jamais !
- Bah, je dirais la vérité. Qu’Odd et Aelita se retrouvent là-bas, et qu’il faut faire un reportage. C’est à ça que sert le journal de Kadic, non ? Parler de ce genre de trucs ?

Hervé goba la dernière boulette de son assiette. Il avait toujours l’air buté, mais il devait être à court d’arguments, car il ne répondit pas immédiatement.

- Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi tu ne crois pas aux fantômes, si par contre tu es convaincu de pouvoir amener Milly et Tamiya dans une usine hantée.
- Bah elles ne sont pas des fantômes, déjà. Mais tu verras, demain matin je t’apporterai le film de l’usine, et il n’y aura rien dessus !

Là-dessus, Nicolas se leva fièrement et emporta son plateau vers la poubelle de la cafétéria. Pile au même moment, Sissi arriva avec son propre déjeuner.

- Alors les nuls, de quoi vous parliez ?
- Oh, Nicolas se croit plus fort que des vampires ou des loups-garou.

Nicolas leva les yeux au ciel. Même si le couinement de terreur de Sissi le fit se sentir seul, et de fait un peu idiot.



Hervé avait tout compte fait raison sur un point. Convaincre Milly et Tamiya d’aller, en pleine nuit, dans une usine désaffectée, relevait de la pure science-fiction.

Nicolas avait tout essayé. L’appât du scoop, la promesse qu’il ne les lâcherait pas d’une semelle, l’assurance que Jim ne les coincerait pas... Rien n’y fit. Les deux fillettes étaient bien d’accord pour aller enquêter de jour, mais certainement pas à la nuit tombée. Or, les légendes auxquelles Hervé croyait ne sont pas du genre diurne. Ça n’arrangeait donc absolument pas Nicolas, qui se retrouvait sans caméra. Et sans preuve, Hervé ne le croirait jamais. Ce fut tout dépité que Nicolas quitta l’étage des filles, après en avoir été viré manu militari par le surveillant de l’internat et son éternel couplet des filles du dessus et des garçons du dessous, ou l’inverse. Il se voyait déjà revenir dans la chambre qu’il partageait avec Hervé, et affronter les moqueries de son colocataire, qui serait alors tout à fait persuadé d’avoir raison. Pire… S’il se disait que Nicolas avait eu la frousse ? Les intellos, ça pense toujours à tout. Surtout celui qui lui servait d’ami. Ah, tout aurait été plus simple si Aelita n’avait pas annulé leur rendez-vous !

Le pauvre garçon errait comme une âme en peine peu désireuse de retourner dans son corps, quand soudain la solution lui parvint. À l’autre bout du couloir, Christophe M’Bala terminait une conversation passionnée avec Odd. Depuis quelque temps, ils étaient toujours fourrés ensemble, dans la salle d’arts plastiques, à trafiquer Chardin-savait-quoi avec des caméras… Et justement, l’une d’elle était entre les mains de Christophe. Il la tenait consciencieusement éloignée d’Odd et de ses grands gestes de bras. Quoi qu’il expliquât, ça avait l’air important et très gros… Mais fort heureusement, c’était aussi plutôt bref. Quelques minutes plus tard, Odd salua Christophe d’une main sur son épaule, puis se dirigea vers sa chambre. Il ne restait plus que l’autre garçon, qui cheminait vers ses propres pénates en sifflotant gaiement. Ni une ni deux, Nicolas le héla :

- Hé, Christophe ! Hé !
- Hein, euh… Ah, Poliakoff ?
- Est-ce que ça te dirait de vivre une expérience troublante, mystérieuse, mais sans monstres, au clair de lune ?

Christophe eut l’air un peu perdu pendant quelques secondes, puis répondit poliment :

- Ah, c’est gentil de penser à moi, mais je suis claqué et…
- À vrai dire, c’est de ta caméra dont j’ai besoin, continua Nicolas sans se laisser démonter. J’en ai besoin pour aller filmer l’usine désaffectée, au bord du fleuve, mais je sais pas me servir de ces trucs, pour moi c’est de la magie, tout ça, tu vois ? Du coup, il me faudrait ta caméra, et toi !
- Ben, euh… Ça a l’air drôle, oui, mais…
- Allez, Christophe ! Sinon, Hervé va me rendre dingue !
- Je… Ne suis pas sûr de te suivre, quel rapport…
- Je t’expliquerai tout en route ! Mais il faut qu’on parte tout de suite, Jim m’a à l’oeil, il m’a trouvé dans le dortoir des filles…
- Euh… Tu fais bien ce que tu veux…
- Je sais, et c’est pour ça que j’ai besoin de toi !

Christophe avait l’air encore plus paumé qu’au début de la conversation. Heureusement pour Nicolas, il lui restait une carte maîtresse :

- Vous faites bien des trucs de films, avec Odd, non ? Et il aime bien les trucs de science-fiction et d’horreur ? Tu te souviens, son dernier court-métrage ?
- Sissi géante, ou Sissi zombie ?
- Les deux. Ben imagine : tu y vas sans rien lui dire, et demain tu te pointes avec des images de l’usine, de nuit ! Il y va que pour ses rencarts, je suis sûr qu’il est toujours trop occupé pour filmer ! Alors, quand tu te ramèneras avec des images trop cool pour vos films…

Christophe passa de perdu à songeur. Il baissa les yeux vers sa caméra, la tritura un peu. C’était le moment pour le coup de grâce :

- Si tu veux, on pourra même faire comme s’il y avait des fantômes, comme ça Odd voudra y retourner avec toi !


Avec le recul, les dernières heures de la journée de Nicolas s’étaient curieusement déroulées. Alors qu’il passait le pont avec Christophe et sa caméra, il se dit que, peut-être, son plan s’était un peu emmêlé les pinceaux. Mais en passant la porte de l’usine, il songea légèrement que ce n’était pas bien grave, pourvu qu’Hervé consente enfin à la fermer.

Il s’arrêta devant l’immense hall de métal plongé dans la pénombre. Tout était comme lors de sa précédente virée : parfaitement vide. Seules les ombres des nuages filtraient depuis les quelques fenêtres brisées et se glissaient entre les immenses piliers de fer. Il n’y avait même pas un courant d’air pour faire trembler une chaîne ou une pile de composants bizarres. À peine percevait-on le clapotis du fleuve, dehors. Du reste, tout, du sol au plafond en passant par les murs, était à peine marqués par le temps. Toute vie et tout passé semblait s’être échappé du lieu, comme s’il s’était contenté d’être là, hors de l’humanité et ses activités. Même le matériel qui gisait contre les murs semblait être davantage des organes du bâtiment qu’une réelle preuve qu’une quelconque activité ait pu y avoir lieu. Tout paraissait… Inachevé. À peine plus qu’une façade, au demeurant mal entretenue. Que pareil endroit puisse subsister, dans une ville où pourtant on détruit des immeubles vieillots pour en construire des neufs, paraissait tenir du miracle. Pour l’expliquer, nulle autre théorie ne marchait mieux que celle qui soutenait que l’usine était un fantôme qui n’avait paradoxalement jamais vécu. Ça, ou un chantier pour le rénover coûterait trop cher.

Christophe parcourut du regard le hall en sifflant. L’écho aigu se répercuta sur les murs dans une note spectrale. L’enthousiasme du jeune garçon n’en fut que plus grandissant.

- Je dois reconnaître, Poliakoff, ça en jette !
- J’aime bien venir ici, c’est toujours tranquille. On peut s’entendre penser sans avoir l’air bête.
- Pourtant, tu y as emmené Hervé, si j’ai bien compris ? Dit Christophe en allumant sa caméra.
- Bah, pour une fois je voulais partager ce que je fais. Tout le monde fait ça, mais quand c’est moi, tout le monde se dit que ce sera idiot. Disons que j’ai voulu voir si ça aussi, ça l’était.

Christophe ne répondit pas. Nicolas s’avança un peu. L’immensité de l’entrée le détendait toujours. C’était comme s’il ne pourrait jamais remplir l’endroit avec tout ce qui lui passait par la tête. C’était réconfortant. Et puis, un endroit qui a de la façade mais pas de quoi remplir son espace… C’était comme sa tête, n’est-ce pas ? Il avait un crâne, mais rien dedans. C’était ce qu’on lui disait toujours. Alors, cette usine, il la comprenait bien. Et, même si c’était sans doute très bête… Parfois, il se disait que l’usine le comprenait aussi. Comme deux vrais amis.

- Tu ne crois donc pas que je te prendrais pour un crétin ? Demanda Christophe en prenant un premier plan du hall.
- Bah, je t’ai pas invité pour ça. On doit prouver qu’il n’y a pas de vrais fantômes ici, puis filmer des faux fantômes. Mais tu fais ce que tu veux, si tu trouves ça crétin je peux pas t’en empêcher.
- Bah, c’est pas crétin je trouve. Enfin, je suppose qu’on peut faire pire.

Nicolas haussa les épaules, puis reprit sa route. Derrière lui, son compagnon progressait plus lentement, au fil des plans qu’il prenait. Au moins, il était nettement plus convaincu qu’à l’internat. C’était étrange, comme l’évocation d’Odd avait suffi… Et comme il n’avait pas proposé de le faire venir, lui aussi. Oh, ça arrangeait bien Nicolas, dans le fond, mais s’ils étaient toujours fourrés ensemble, pourquoi pas cette fois ? C’était bien la première fois en deux mois qu’on voyait l’un filmer sans l’autre…

Le garçon se retrouva à nouveau devant le gros bouton rouge, qui semblait n’être relié à rien. Il n’y avait qu’un espace vide, où aurait dû être installé le monte-charge. Mais il n’était pas à cet étage… il devait encore y avoir des petits malins dans l’usine. Nicolas appuya sur le bouton en soupirant. Espérons que ça ne fausse pas ses preuves…

- Euh… On va où, comme ça ? Questionna Christophe en s’arrêtant derrière Nicolas.
- Je teste, pour voir. C’est dans l’ascenseur qu’on a surpris Odd et Aelita, la dernière fois.
- Oh… Ah, oui, c’est vrai. J’ai vu l’article du journal, sur leur « rupture » dans la cour.
- Tu crois pas qu’ils ont rompu ?
- Il n’y a pas de preuves qu’ils ont été ensemble.
- Bah, moi, je les ai vus s’embrasser. Dans cet ascenseur, même.

Un étrange silence s’installa. C’est qu’il traînait, cet élévateur, à descendre ! Et maintenant qu’il y pensait, Nicolas n’entendait aucun son… Est-ce que ce bouton marchait encore ?

- Bon, je pense pas que ça soit une bonne idée, soupira-t-il finalement. Viens, on va aller voir les pièces du rez-de-chaussée. C’est vers là qu’Hervé croit avoir vu un fantôme.

Christophe le suivit en hochant la tête lentement. À nouveau, il avait l’air songeur, mais pas comme tout à l’heure… En tout cas, l’enthousiasme avait baissé d’un cran. Bah, c’est sûr que pouvoir filmer un ascenseur qui s’ouvre, ça fait suspense, comme dans les films d’horreur, mais il y avait plein d’autres endroits intéressants dans le coin ! C’était le principe d’une usine abandonnée ! Histoire de remonter le moral de son caméraman, Nicolas décida de commencer par les bureaux. Avec un peu de chance, il y aurait même des vieux trucs datant de plusieurs années, avec des infos bizarres dessus !

Le trajet se fit en silence. Malgré les quelques craquements et tintements venant des tuyaux, l’ambiance ne s’égaya pas vraiment. Christophe continuait de filmer, mais son entrain refusait de revenir. Un peu gêné, et un peu inquiet d’avoir fait une bêtise à un moment donné, Nicolas finit par toussoter.

- Ahem… On prend quelques images, et ensuite ce sera ton tour ?
- Hein ? Euh, ah, oui… Je suppose…
- Ça va pas ?
- Ah, si, si… C’est juste que, je me dis… On filme pour ton truc à toi, seulement. Je reviendrai avec Odd, plus tard. Ça ne sert à rien que je filme des faux fantômes sans savoir ce qu’il veut exactement, pas vrai ? Et si je ne ramenais rien qui lui plaise ?
- Bah, il est pas difficile, Odd…
- Je sais, je sais. Il est pas « prise de tête ». Moi non plus… Mais ça me prend la tête quand même. Je comprends pas comment on peut encore être ensemble. Tu savais qu’il n’avait jamais été en couple plus de deux semaines ? Et qu’il avait rompu parce qu’elle ne riait pas à ses blagues ? Moi, ça me serait égal, je m’en fiche, tant que je peux être avec la personne que j’aime… Je trouverai bien des blagues qui la feraient rire. Je suis pas « prise de tête »…
- Bah, si, répondit Nicolas. La preuve, tu parles comme si vous étiez ensemble. Sinon, ce serait pas grave, qu’il aime pas être en couple, pas vrai ? À moins que tu préfères avoir des amis comme ça ?
- Non mais, on est… Hein ? Tu… Penses qu’il n’aime pas ça ?
- Bah moi j’aime bien la pêche, alors j’en fais souvent, et je m’en lasse pas. Si t’arrives pas à faire un truc trop longtemps, c’est que tu l’aimes pas. Pas vrai ?

Le silence s’alourdit encore. Bon sang, mais qu’est-ce qui se passait, ce soir ? Ils devaient juste filmer un endroit où rien ne se passe, alors pourquoi Nicolas ne comprenait rien à ce qui se passait ? Et puis, plus ils s’approchaient des bureaux, plus les bruits de tuyauteries s’intensifiaient… À croire que l’usine n’était pas totalement désaffectée. Mais quelle activité demanderait de ne fonctionner que de nuit ? Ce serait quand même plus pratique de fabriquer des trucs en plein jour, non ? Ce serait ridicule…
Nicolas soupira. Un jour, quand il serait grand et qu’il aurait un boulot, il économiserait pour retaper l’usine. Oh, il n’en ferait rien… Mais ce serait juste pour s’assurer que personne ne la détruise. Comme ça, il aurait tout le loisir d’entendre sa tuyauterie toute vieille craquer, comme le dos de sa grand-mère. Ça valait le coup, de préserver les choses qu’on aime. Et il aimait cette usine, et ses bruits tout à fait explicables.
Avant qu’il n’ait eu le temps de se perdre dans sa rêverie, il arriva enfin aux bureaux. Ce n’était pas grand-chose, une pièce avec quelques tables, des casiers fermés à clé, et des traces de tableaux qu’on avait ôté des murs… Mais c’était l’endroit qui respirait le plus une vie passée de toute l’usine. Là, on s’imaginait aisément avec des travailleurs fatigués après une rude journée, récupérer leurs affaires et laisser leur bleu de travail dans les casiers, jusqu’au lendemain. Ils avaient sans doute une boîte à casse-croûte, où restait une pomme non entamée pendant le déjeuner, et quelques miettes de sandwich. C’était comme au travail du père de Nicolas ; peut-être même que, comme lui, un enfant ou deux était allé chercher son père ou sa mère à la fin de la journée, sous le regard attendri des autres ouvriers… Ça lui donna une idée, pour égayer l’atmosphère :

- Hé, Christophe, ça te dit qu’on ouvre les casiers ? Pour voir ce qu’il y a dedans ?
- Si tu veux…

Bon, ce n’était pas la grande joie, mais c’était un début. Ne restait plus qu’à forcer les casiers… Comme pour l’aider, l’usine émit plusieurs sons, comme quelque chose qui tombe précipitamment de l’autre côté du mur. Nicolas se retourna brutalement. Ils n’étaient pas seuls, l’absence d’ascenseur l’avait prouvé, mais les autres devaient s’amuser à l’étage. Est-ce qu’ils avaient entendu Nicolas et Christophe arriver, et venaient à leur rencontre ? Si c’était le cas, il fallait se dépêcher. Ça pouvait très bien ne pas être des élèves de Kadic, et si des adultes les surprenaient, ils allaient probablement appeler Jim… Ça serait autre chose que d’être surpris à l’étage du dessus quand on vient du dessous. Ou l’inverse.

Toujours était-il qu’en se retournant vers l’origine du bruit, Nicolas repéra une boîte à outils, abandonnée contre le mur. Le jeune garçon s’accroupit et commença à la fouiller, plein d’espoir. Et… Bingo ! Il y avait une pince à métaux dedans ! Il s’en empara fièrement et se retourna vers les casiers. Au passage, il vit la tête de Christophe. Elle avait l’air… Triste. Nicolas ne comprit pas pourquoi. Ça le coupa un peu dans son élan. Qu’est-ce qu’il avait fait ? Ils avaient juste parlé de la rupture d’Odd avec Aelita, et de la pêche… Est-ce que Christophe n’aimait pas qu’on attrape des poissons ? À moins que ce soit les Échos de Kadic qu’il n’appréciait pas… Peu importe, dans les deux cas, Nicolas se dit qu’il avait abordé un sujet qu’il aurait eu mieux fait de taire. Alors que Christophe était assez gentil pour ne pas le traiter d’idiot, avec ses histoires de fantômes et d’usine ! Un peu honteux, il se dirigea vers un casier et, en tâchant d’avoir l’air de rien pendant qu’il positionnait un cadenas en tenaille, il lança :

- Tu n’aimes pas la pêche ?
- Que… Quoi ? Émergea Christophe, soudainement.

Bon, au moins, il n’avait plus l’air de ruminer dans sa tête.

- Bah, je sais pas, t’as pas l’air dans ton assiette…
- Oh, ne t’en fais pas. Je repense juste à ce que tu as dit, sur Odd…
- Je pense pas qu’on le croisera ce soir. Je pense pas qu’il ait amené quelqu’un d’autre qu’Aelita ici, répondit Nicolas en haussant les épaules, alors que le cadenas résistait au premier assaut de la pince.
- Non, mais pas cette partie-là ! Quand tu disais qu’il n’aimait pas être en couple…
- Bah quoi ?

La seconde tentative ne fit toujours rien au cadenas. Dans la pièce d’à côté, le son se fit plus pressant, et en même temps plus espacé. Ce n’était plus un objet qui tombait, mais quelqu’un qui marchait, avec des chaussures particulièrement bruyantes. Et qui faisait, de toute évidence, les cent pas. Enfin, c’était l’impression que ça en donnait. Pas de quoi inquiéter Nicolas ; de toute façon Christophe ne filmait pas.

- S’il n’aime pas être en couple, alors pourquoi il continue à draguer, hein ?
- C’est pas pareil, de draguer et d’être en couple. Regarde, Sissi elle drague Stern tout le temps, mais ça n’empêche qu’ils ne sont pas ensemble.
- Ah, oui, Sissi Delmas… Ça ne te dérange pas, toi, qu’elle passe son temps à coller Stern ?
- Bof, non, pourquoi ?
- … Je pensais que tu l’aimais. Tu la colles tout le temps.
- Non, c’est Hervé qui en pince pour elle. Moi, je reste avec lui pour le soutenir. Sinon, il ose pas lui parler. Sissi, elle est trop compliquée, je trouve.
- Et Hervé, il n’est pas compliqué, peut-être ? Tu essaies d’ouvrir un casier probablement vide juste pour prouver qu’il a tort, on dirait un vieux couple !
- C’est quand même plus facile de prouver que les fantômes n’existent pas que de ne pas passer pour un idiot auprès de Sissi…

CLAC !

Enfin ! Le cadenas céda ! Il s’effondra au sol dans un éclatant tintement, en évitant poliment d’écraser le pied de Nicolas au passage. Dans la foulée, la porte du casier s’ouvrit en grand.

- C’est pas ce que je… Écoute, Nicolas, tu me demandes si ça va. Eh bien, non. Ça me dérange, ce que tu as dit tout à l’heure. Moi, j’aime Odd parce qu’il est aventureux, et qu’il s’en fout de tout, et je pensais qu’avec lui, je ne poserai aucune question. Et je m’en fous qu’il ait eu d’autres relations. Moi aussi, c’est pas grave. Mais je ne sais pas ce qu’il faut faire pour le garder. L’Écho de Kadic parle tout le temps de ses ruptures. Les rumeurs du collège évoquent les raisons de ses échecs amoureux. Même lui ne parle que de ce qui n’a pas marché… Je ne veux pas être une rumeur de plus, ça ne m’intéresse pas. Mais si on ne parle pas de ce qui fait ses victoires, alors comment je peux savoir si je peux en devenir une pour lui ?

Nicolas n’écoutait que d’une oreille distraite. Contre toute attente, les casiers n’étaient pas vides. Au plus haut étage, il y avait une armée de tupperwares vides, et curieusement verts. Au-dessous, il y avait un cimetière de lunettes aux verres brisés et aux montures tordues. À l’étage le plus bas, il y avait des sortes de dessin d’enfant, représentant une grande maison entourée de montagnes blanches, et un genre de lutin faisant des bonhommes de neige avec un enfant, alors qu’un papa et une maman jouaient du piano dans le jardin enneigé. Au bout de quatre dessins, l’image de la mère perdait en précision, pour n’être plus qu’un personnage-bâton, aux cheveux d’un rose si passé qu’ils paraissaient blonds. Le papier était sacrément jauni et écorné, l’enfant qui les avait déposés là devait être vieux, aujourd’hui. Mais le plus intéressant était à l’étage du milieu : des tonnes et des tonnes de carnets, reliés par des bouts de ficelles qu’on avait enfoncé directement dans la liasse, y avaient été jetés pêle-mêle. Nicolas en prit au hasard et commença à feuilleter prudemment. Les dates tournaient toutes autour de 1994. Janvier, février, mars… Pendant ces mois, les jours s’alignaient, gratifiés uniquement de la mention « RAS pour le moment ». Mais, dans le troisième carnet, la date du 26 avril 1994 affichait autre chose : « J’ai entendu leurs pas dans l’usine. Je suis sûr que ce ne sont pas des craquements. Ils sont là ».

Comme si l’usine lisait elle aussi les carnets, les bruits de la pièce voisine s’interrompirent. Christophe, lui, avait arrêté sa tirade et se rapprochait de Nicolas.

- Hé, c’est quoi, ça ?
- J’sais pas. Des trucs qu’un type a laissé ici.

Christophe prit quelques carnets des mains de Nicolas, et commença à feuilleter à son tour.

- Wow, louche, le gars… Écoute : « 2 mai 1994 : Ils n’auront pas notre enfant. La machine est presque finie. Bientôt, mon amour, je pourrai protéger notre enfant. »
- On est dans une usine, il y a des machines partout, mais… Une fille, tu dis ?
- Non, j'ai dit enfant, mais… « 9 mai 1994 : Mon cobaye est sur Lyoko. Le rat a pris la forme que j’ai programmée, le gentil monstre du dessin animé de notre enfance, tu te souviens ? L’espèce de crabe à grosse tête. Ça devrait amuser notre enfant. Je prévois de lui programmer quelques amis, aussi. J’ai déjà les avatars de prêts. Il ne manquera plus que les autres enfants du programme, les précédentes versions de notre enfant, et ils seront tous réunis sur Lyoko. J’ai commencé par le Cheshire Cat du livre qu’on lisait à notre enfant. Je ferai les trois autres plus tard. »
- Des avatars ?
- Je pige que dalle… Il parle de quoi, un jeu vidéo ? On dirait ce qu’Odd m’a montré, sur sa console…

Nicolas se sentait de plus en plus mal à l’aise. À mesure qu’il parcourrait les carnets, l’écriture de leur auteur devenait plus erratique. Certains mots étaient même noyés dans des gouttes séchées. On y aurait transpiré, ou pleuré… En tout cas, le mois de mai virait à l’enfer. Il y était fait question pêle-mêle d’un danger imminent, d’enfants qu’il faudrait virtualiser pour protéger « un » enfant, de gentilles créatures pour occuper ces enfants… Jusqu’à la date du 5 juin, raturée plusieurs fois, à l’image de son entrée chaotique :

«  5 juin 1994 : Je sais que j’ai déjà passé cette date. Je ne suis pas fou. Des 5 juin, dans ma vie… Combien ? Trente, ou quarante, ou cinquante ? Des centaines ? Plus je cherche à recréer le monde, plus je me sens aussi vieux que la Création. Mais je ne suis pas fou.  Je sais que j’ai déjà vécu des 5 juin. Mais pas ce 5 juin précisément. Il y en a eu trente, ou quarante, ou cinquante. Ou des centaines. Des centaines de centaines de centaines de centaines de centaines de ce-
Encore. Je l’ai encore fait. Je crois que je sais comment. Encore le 5 juin. C’est quelque part, dans ces lignes de code. J’ai écrit le nom de Dieu dans ce code. L’ultime différence entre notre créateur et nous, le temps, le passé. C’est quelque part, c’est quelque part, c’est quelque-
Tu riais quand je disais que j’étais prêt à remonter le temps pour notre enfant. Tu avais tort. J’ai réussi. Je suis devenu Dieu. Personne n’échappe à Dieu. Personne ne gagne contre Lui. J’ai gagné, je sauverai notre enfant. Demain, notre enfant sera dans l’Eden recréé. Et moi je ferai mine de l’accompagner. Tu te souviens, comme quand on l’accompagnait au lit, on faisait mine de s’endormir, et puis on retournait travailler ? J’ai laissé de quoi lui faire croire que je l’ai suivi sur Lyoko. Une petite boule, comme la lumière d’une lanterne. Notre enfant n’aura qu’à la suivre. J’ai copié une partie de mon esprit dans cette boule, l’image du père aimant que notre enfant doit garder de nous. Cet ersatz fera tout pour protéger notre enfant. Pendant ce temps, je ferai tout pour te ramener, et détruire nos ennemis, pour qu’enfin nous n’ayons plus besoin de l’Eden. Je vais rester sur Terre. Dieu ne voudrait plus de moi de toute façon. Notre enfant est la seule chose de moi qu’Il pourrait regarder sans l’anéantir immédiatement. Notre enfant est l’égal des Anges. »

Un claquement sourd cogna contre les murs de la pièce. Les grincements s’intensifiaient… Même Nicolas n’était pas sûr de ce qu’il entendait. Était-ce l’usine, ou ce journal qui parlait ? Le garçon fixa les derniers mots de la page, alors que Christophe déposait les journaux restants sur la table, ainsi que sa caméra allumée, et s’éloignait vers la porte qui menait à la pièce d’où émanaient les bruits étranges.

- Nicolas… On devrait vérifier qui est là, non ? Tu entends comme moi, c’est des bruits de pas ?
- N… Non, c’est l’usine, c’est ses tuyaux, ça fait ça la nuit… Assura Nicolas, lui-même mal assuré.

Il se répéta ses propres mots dans sa tête tout en passant à l’entrée suivante.

« 6 juin 1994. Notre enfant est dans l’Eden. Notre enfant y régnera jusqu’à ce que je vienne le ramener à nous. Je me suis assuré que notre enfant voyait la porte du scanner se refermer sur moi, puis j’en suis sorti. Notre enfant est dans l’Eden.
Il ne me reste plus qu’à chercher… J’ai déjà vécu cette journée si souvent. Et tu avais raison : même quand on ne change pas, le monde change. Je croyais que chaque occurrence de 6 juin 1994 se ressembleraient toutes, mais il y avait des différences. Il m’a semblé que ma tasse était un peu plus vide à chaque fois ; sans doute avais-je soif. Remonter le temps n’efface pas les besoins physiologiques. Mais ce n’est pas tout : j’ai fini par ne plus afficher les dates sur mes ordinateurs, ça me troublait trop. Plus je remontais le temps, plus j’étais sensible au tic-tac des secondes, sonore ou visuel. Avoir plus de temps ne donne pas la sensation d’avoir plus de temps. À chaque remontée, le jour semblait plus sombre, la nuit plus inéluctable. J’ai donc rapidement fermé mes volets et ma porte. Les variations du monde ne devaient pas me troubler. Je ne devais plus avoir la preuve que je remontais le temps. Si je ne pouvais plus le vérifier, alors mon cerveau ne perdrait plus de temps à se demander si j’avais encore le temps. Je devais me concentrer, me concentrer, me concentrer. Ma seule unité de temps, c’est mon journal. Je l’ai laissé dans l’ordinateur. Dès que j’ai lancé la commande, je rallumais ma webcam. Tu ne verras qu’une entrée, la bonne, l’ultime, celle de la victoire. Le temps effacera les autres, chaque Retour vers le passé effacera les autres. Si j’ai raison, si ma commande marche, alors ça s’effacera. Je crois. À moins que le Supercalculateur ne puisse les conserver ? Je crois que je l’ai dit. Mais c’est faux. J’espère que c’est faux. Il n’y a que les victoires qui comptent.
Dernier fait amusant : notre enfant qui toquait à la porte, ça variait. Jamais à la même heure, jamais pour dire la même chose. Et toujours plus pressant. Mais c’est mon esprit qui l’invente. La culpabilité qui l’emporte, sans doute. Notre enfant n’a vécu qu’une journée, dans ses souvenirs, alors je ne vois pas comment il pourrait réellement être plus désespéré à chaque fois qu’il vient retoquer à la porte. Je l’ai tout le temps ignoré, à chaque redondance de l’évènement. Même quand il me demandait si j’étais encore là. Même quand il me demandait s’il pouvait aller dormir. Ou si je n’étais pas fâché qu’il ne dorme plus. À l’entendre, le temps ne remontait pas pour lui… C’est absurde, parce que je lançais bien la commande, et que le 5 juin, je sens que je l’ai vécu deux fois. C’est la preuve que ça marche. Mais remonter le temps a des conséquences, n’est-ce pas ? Notre enfant n’a pas fait la même chose à chaque redondance. Parfois il allait dormir, parfois il se réveillait. Parfois il allait dormir, parfois il se réveillait. Parfois il allait dormir, parfois il se réveillait. Parfois il allait dormir, parfois il se réveillait. Parfois il allait dormir, parfois il se réveillait. Parfois il allait dormir, parfois il se- »

L’entrée s’interrompit soudain. Nicolas n’y comprenait rien. Il était un peu plus terrorisé à chaque ligne. Ce type… Ce type était fou ! Rien de ce qu’il disait n’avait de sens ! Remonter le temps, l’Eden, le scanner… Et puis… Et puis à qui parlait-il ? À qui étaient adressés ces carnets ? Ça n’avait pas de sens… Ces carnets avaient dix ans, personne ne les a retrouvés…

Nicolas releva les yeux. Il vit à nouveau les cadavres de lunettes, dans le casier. Toutes les redondances… Tellement de lunettes… Dix ans, ce n’était pas si vieux… Les casiers avaient un peu de poussière… Le cadenas, même s’il a résisté, n’était pas si rouillé… Et l’usine, qui ne sert à rien mais qui marche encore… Et si… Et si l’auteur des carnets était encore…

- Ni... Nicolas…

Le garçon se retourna vers Christophe. Ce dernier avait forcé la porte. Elle était entrouverte, sa poignée encore très jeune avait été dévissée sans que le bois ne cède… Nicolas ne voyait rien dans l’encadrure, mais le son… Le clapotis dans les tuyaux, dans les murs… C’était si proche… C’était… Humain…

Le bruit d’un souffle d’air passa dans le bureau aux casiers.

Christophe s’écarta brusquement. Il heurta la table. Les carnets tombèrent au sol, éparpillant leurs pages aux pieds des garçons. Nicolas vit toutes les entrées, les « RAS », les ratures, les dates. Les bruits étranges s’accéléraient, s’approchaient…

Christophe prit la caméra. Nicolas laissa tomber les carnets. Ils foncèrent hors de l’usine, sans se retourner.

La pluie frappait rudement la ville. Les deux garçons reprirent leur souffle sur le pont, malgré les gouttes qui agressaient leurs crânes. Par réflexe, Christophe avait abrité la caméra sous son gilet. Nicolas, lui, n’avait rien à serrer dans ses mains. Pire, les dernières secondes cognaient dans sa tête. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui s’était passé ? Est-ce qu’ils avaient eu peur d’un courant d’air ?
Mais ces carnets… Ces carnets, et leur auteur…

- Christophe, la caméra… Est-ce qu’elle a filmé…
- J’ai… J’ai vu…

Nicolas écarta une mèche de cheveux humide de son front. Christophe serrait sa caméra en tremblant, les yeux rivés vers l’entrée de l’usine.

- Tu as vu… ?
- Il… Il y avait quelqu’un… J’ai vu une ombre…
- Christophe, il y a de la lumière qui filtre de partout, dans l’usine…

Le garçon n’avait l’air pas convaincu. Dans le fond, Nicolas ne l’était pas totalement non plus. Il pleuvait, oui… C’était ce qu’ils avaient entendu… Quoi, sinon, quoi… Hervé n’avait sans doute pas raison sur les monstres… Mais ces dernières minutes…

- Nous ne devons pas montrer ce film. À qui que ce soit.
- Nicolas…
- Tu as lu ces carnets. Si quelqu’un l’apprend… Les gens vont faire attention à l’usine… Il ne faut pas que les gens fassent attention à l’usine…

C’était sorti sans qu’il n’y pense. Mais c’était sincère. Il était évident que l’usine avait des secrets… Et si on l’apprenait, alors le havre de paix, l’ami de Nicolas, ne serait plus jamais tranquille. Où irait-il pêcher, où irait-il réfléchir ? Il ne savait pas ce qui s’était passé, mais… Mais…

- … Okay. Garde pour toi ce que je t’ai dit ce soir, et je ne dirai rien sur l’usine, céda finalement Christophe. Deal ?
- … Okay. Deal.

Aussitôt, Christophe ouvrit la caméra, et récupéra la cassette. Il s’approcha du bord du pont.

- Personne ne saura jamais.
- Personne ne saura jamais.

Christophe jeta la cassette dans le fleuve.

- Dommage, il y avait les derniers rushes d’Odd, dessus, souffla Christophe, dans un petit rire fatigué et tremblant.
- Tu n’aurais pas dû la jeter, alors…
- Bah. Ils étaient franchement mal partis, de toute façon. Ça ne ressemble jamais à rien, ses histoires de mondes virtuels et de monstre informatique.
_________________

« Plus personne ne pourra un jour dormir» Mondes Alternés, Saison 2 Final 3/3. Jeudi 25 Juin.


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Silius Italicus MessagePosté le: Mar 14 Déc 2021 00:17   Sujet du message: Séjour dans la brume Répondre en citant  
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Yumi se réveilla avec une énorme migraine. D’habitude, elle émergeait plutôt vite du sommeil, n’ayant pas comme son frère ou certains de ses amis une longue phase de réveil où elle évoluait à la manière d’un zombie.

Tout de même, la situation était étrange. En face d’elle, un homme allongé sur une couche. Il s’agissait d’une espèce de matelas en draps grossiers, peu dans le style d’un futon. D’ailleurs, sa tête reposait sur un oreiller en porcelaine, pas si différent dans la forme et la dureté de ce qui se faisait dans son Japon natal.

L’homme avait en bouche une sorte de pipe très longue, au bout de laquelle une sorte de nacelle était accrochée. Il semblait inspirer la fumée qui en émanait.

Yumi avait la tête qui tournait. Seule sa migraine semblait en mesure de combattre la torpeur qui régnait en ces lieux. Elle fit un effort pour changer de position, relever le buste et s’appuyer contre le mur derrière elle.

Elle put ainsi y voir plus clair. Elle se trouvait dans une pièce sombre et enfumée. Les murs étaient visiblement en bois, et à la manière dont les planches étaient disposées, les courants d’air devaient être nombreux. À sa droite et à sa gauche, elle vit d’autres couches similaires à la sienne. Sur chacune, il y avait quelqu’un. Elle en compta ainsi une quinzaine. Devant chaque couche, une petite lampe dont s’échappait la lumière rouge de quelques flammes.

Une fillette entra dans la pièce. Elle passa devant chaque matelas, jetant un coup d’œil, comme pour vérifier qui dormait et qui mourait. De temps en temps, elle s’arrêtait, s’agenouillait. Elle sortait alors de sa poche une épingle qu’elle piquait dans une petite boule de résine et tenait l’ensemble au-dessus de la lampe. Lorsque la boule se mettait à fumer et grésiller, elle la sortait du feu et la faisait rentrer dans les fourneaux accrochés aux pipes. Les fumeurs réagissaient à peine, comme perdus dans un vague rêve. Les dormeurs qui avaient commencé à s’agiter se trouvaient alors apaisés.

Il faisait chaud dans la pièce, et humide aussi à voir la pourriture qui rongeait les murs. Mais qu’importait pour Yumi, alors qu’elle se sentait si bien ? Une grande torpeur avait envahi son esprit. Elle brûlait d’envie de s’allonger encore, et de repartir dans le sommeil dont elle venait de sortir. Se laisser glisser dans le calme, dans un doux assoupissement des sens. Fermer les yeux, ne plus prêter attention à ses hanches engourdies par leur fréquentation de ce matelas inconfortable, ne pensait qu’à sa bouche et à ses narines inhalant la fragrance enchanteresse.

Yumi dodelinait de la tête.

La jeune fille approchait d’elle. Voyant Yumi qui avait du mal à se tenir contre le mur, elle lui saisit l’épaule, et d’une douce caresse la coucha contre le matelas. Elle ajusta l’oreiller de porcelaine pour que sa tête soit bien calée. Elle prit la pipe qui gisait à côté du matelas, en fit passer le fourneau au-dessus du feu, puis porta la pipe aux chaudes émanations aux lèvres de Yumi. Gentiment. Elle attendit que Yumi inhale, avant de positionner la pipe au-dessus de la lampe, pour garder bien chaude et grésillante la boulette de résine.

Yumi se laissa aller dans les bras de Morphée. Dans un sommeil onirique dont tout rêve était absent.

Elle était encore consciente.

Vaguement.

Il lui semblait que la fillette était revenue s’occuper d’elle. Plusieurs fois. Mais quand ? Comment ? Une fois ? Cinq fois ? Elle ne savait plus.


À un moment, une autre présence avait percé le voile de torpeur. Sombre. La regardant de haut ! La dominant ! Trois yeux la fixaient, tandis que l’étranger lui remit la pipe en bouche et que la fumée une béate fois de plus envahissait le corps anesthésié de Yumi.

— Dors bien, Yumi, dors bien. Bientôt, tout ira.

La voix était métallique, mais un soupçon de… Pitié ? Chagrin ? Transperçait cet aspect mécanique.

NAUSÉE !

Yumi se sentit d’un coup secouée dans tous les sens.

— Allez ! Yumi ! Réveille-toi !

Agacée, Yumi lutta faiblement contre son vis-à-vis et chercha la pipe. Une bouffée lui ferait le plus grand bien.

— Non, pas de ça !

La pipe fut chassée des mains de Yumi, qui se retrouva sans trop savoir quoi faire. Mais devant elle, la lampe brillait toujours, et dans une coupelle au-dessus des flammes, une boule de résine fumait lentement.

Yumi se pencha pour inhaler.

BAM !

Le front de Yumi heurta quelque chose. Une main ?

— Pas question que tu en reprennes.

Une pression fit basculer la tête de Yumi en arrière et tout son corps avec. La silhouette sembla couvrir le feu… l’éteindre semblait-il à Yumi, avant de saisir le col de son T-shirt et de la tirer hors de la couche d’un coup sec.

Le visage de Yumi heurta le sol froid et des échardes de bois rentrèrent dans ses chairs, causant des éclairs de douleurs. Comme autant d’éclairs de… lucidité ? Le monde était froid sans la pipe. Froid et douloureux sans la fumée… froid, douloureux et pénible sans la chaleur rassurante du foyer.

Yumi grogna.

— C’est bon ? Tu es un peu mieux réveillée ?

La voix semblait un brin sarcastique. Yumi parvint enfin à la situer. C’était une voix de femme !

Brusquement, elle fut saisie par le bras et relevé. La silhouette plia les genoux pour se retrouver à sa hauteur et passa le bras de Yumi par-dessus ses épaules avant de se relever. Le corps de Yumi accepta assez bien ses brusques manières et suivit le mouvement.

Yumi se tenait sur ses deux jambes. Elle flageolait un peu, mais cela n’eût pas l’air d’attirer l’attention de la femme qui se mit à marcher. Les jambes de Yumi suivirent le mouvement. Plus ou moins. Ses pieds traînèrent un peu derrière.

Yumi fut entraîné vers une extrémité de la pièce. Elles franchirent une porte puis empruntèrent un escalier en spirale et descendirent quelques étages, avant de déboucher dans… une station de ski ?

Tout était blanc autour d’elle. Enfin gris. Gris tirant vers le blanc, même si il y avait comme des traînées noires par endroit. En tout cas, Yumi n’y voyait guère. C’était comme si un linceul enveloppait le monde. L’inconnue emmena Yumi vers la droite. D’un coup, une borne de pierre apparut dans le champ de vision de Yumi. Cinq pas plus tard, elles atteignaient cette borne, puis la dépassaient.

Un hennissement se fit entendre dans le lointain.

Dans un grondement cauchemardesque, un fiacre jaillit, roulant à toute vitesse. Il aurait emporté Yumi sur son passage, si ce n’était pour la vivacité de l’inconnue.

Un craquement suivi de cris se fit entendre. Le fiacre poursuivit, poursuivait sa course. L’inconnu tirait toujours Yumi. Les façades se succédaient, masques posés sur des structures branlantes. Une effroyable puanteur régnait, et seuls les réflexes de sa guide évitèrent à Yumi de se retrouver couverte de boue. Très vite cependant ses chaussures avaient été transpercées d’humidité.

Yumi grelottait. Elle avait froid au pied, et l’humidité transperçait ses vêtements.

D’un coup, il leur fallut obliquer à droite. Elles montèrent quelques marches et entrèrent dans un bâtiment en pierre.

Une grande salle les accueillit. Deux rangées de piliers soutenaient une voûte blanche. Aucune décoration. Des bancs occupaient la majeure partie de l’espace. Les deux femmes avancèrent le long de la nef. Arrivée à la croisée du transept, Yumi fut installée sur une chaise.

— Reste là, je reviens.

Yumi resta effondrée là. Elle avait froid. Si froid. Et puis, toute cette pierre. Si dure. Si lisse. Elle se sentait enfermée sous cette voûte. Elle resta là à grelotter, les os transi. Elle se recroquevilla, le corps comme prématurément âgé.

Face à elle, au fond du chœur, elle le voyait.

Au-dessus du maître-autel, lui aussi en pierre, mais recouvert d’un tissu blanc, au-dessus, la croix. Et sur la croix, Lui. Le corps brisé, mais il la regardait. Ou semblait la regarder. Qu’est-ce que cela changeait dans le fond.

Elle ne voyait nul réconfort dans ses yeux. Il lui semblait. Une condamnation ? Peut-être. Ou pas. Yumi voyait mal. Il lui semblait que son interlocuteur palpitait. Comme son cœur à elle le faisait. Elle le voyait s’étendre, envahir son champ de vision, puis se rétracter. Yumi commença à se balancer sur sa chaise. À droite. À gauche.

La nausée la saisissait. Il la regardait toujours.

Elle en eût assez, elle voulut se lever, aller lui apprendre !

BAM !

Le visage de Yumi rencontra le sol.

Une fois de plus.

Ses jambes n’avaient pas suivi sa tête. Ou peut-être n’avait-elle pas donné d’ordre ? Depuis quand devait-elle commander ses jambes ?

Des mains se saisirent d’elle et l’aidèrent à se redresser puis à s’asseoir de nouveau.

— Elle va bien ?
— Vous avez bien fait de l’amener ici. Elle est complètement intoxiquée. Il lui faut du repos pour le moment. Venez, Mme Moore a préparé une chambre pour vous accueillir.

Yumi fut à nouveau saisie par des mains. On la leva. À sa droite, il y avait la femme qui la tirait depuis Dieu sait quand. À sa gauche, quelqu’un d’autre, à l’odeur corporelle plus prononcée, plus pénétrante.

Les deux l’amenèrent dans le transept et de là se rendirent dans la sacristie.

À nouveau Yumi se retrouva dehors. La nuit semblait être tombée. En tout cas, les brumes étaient plus obscures. Yumi nota que des traces noires se collaient à ses vêtements lorsqu’elle traversa les écharpes de brumes qui traînaient paresseusement le long du sol.

Les deux inconnus l’emmenèrent à travers un petit jardin jusqu’à une maison. Ils rentrèrent. À peine furent-ils rentrés que les deux inconnus posèrent Yumi sur un petit banc. Ils enlevèrent leurs manteaux et se vêtirent de robe de chambre. Ils en posèrent une sur Yumi, puis l’entraînèrent dans la maison. Ils passèrent salon, cuisine et salle à manger, avant d’arriver dans une chambre. Là, ils déposèrent Yumi sur le lit unique. Il sentait bon. Les draps avaient été lavés peu de temps auparavant. Le matelas était moelleux. En tout cas plus que les sols de pierre et de bois fréquentés par Yumi ces derniers temps.

— Hem. Je vais vous laisser. Daisy ou Mme Moore vont vous amener des vêtements plus appropriés, ainsi qu’un pot de chambre. Surtout, faites en sorte qu’elle utilise le pot de chambre. À mon avis, votre amie ne va pas pouvoir se lever avant un ou deux jours. Pendant ce temps, il faut qu’elle boive.
— Merci, mon père.

Yumi, qui était désormais un peu moins dans le brouillard, vit l’homme arquer un sourcil. Néanmoins, il ne dit rien et sortit de la pièce.

— Bon, à nous deux !

Yumi se retourna pour faire face à la source de la voix.

Émilie ! Émilie Leduc !

… Qui commençait à la déshabiller.

— À la guerre, comme à la guerre, allez, aide-moi un peu, tu veux, Yumi…

Très vite Yumi avait perdu tous ses vêtements, remplacés par une chemise de nuit, et avait été placé d’autorité au-dessus d’un pot de chambre.

Une fois passé ce moment gênant, Émilie s’allongea à côté de Yumi dans le lit et éteignit la lampe à huile posée sur la table de chevet.

— Dors, Yumi. Demain, si tu es en forme, j’essaierai de répondre à tes questions.

_________________


Yumi avait très mal dormi.

Elle avait froid.

Elle avait mal.

Elle entendait le gémissement du vent sous le toit, le craquement des branches d’arbres dans le jardin.

Sa chemise de nuit était rêche et lui râpait la peau.

Elle se sentait à l’étroit, coincée entre Émilie et le mur.

L’endroit empestait. La sueur, le chien mouillé, et l’urine.

Yumi tremblait au fond de ce lit inconnu, hébergé par des inconnus dans un monde qu’elle ne reconnaissait pas.

Elle avait envie… elle voulait être au chaud. Dans son cocon douillet et ouaté.
Et Émilie qui ne se réveillait pas !

Yumi attendit. Longtemps. Souffrant en silence. Accumulant de la rancœur.

Que faisait-elle ici ? Où était-elle ?

Enfin, un sommeil agité, emplis de rêves s’en prit à elle.

_________________


— Yumi, c’est l’heure de te réveiller.

Yumi grogna.

Elle avait mal.

Elle avait froid.

Elle ouvrit les yeux et vit Émilie penché au-dessus d’elle. Elle s’était changée. Elle portait une robe bleu pâle, et au-dessus une robe de chambre et un châle gris.

— Allez Yumi, le petit-déjeuner refroidit.

Énergiquement, Émilie redressa Yumi et posa sur ses genoux un plateau de nourriture. Un peu de pain, de beurre et de jambon. Du lait accompagnait le tout. À grand peine, Émilie réussit à faire manger Yumi. Après quoi, recommença le même rituel que la veille. Déshabillage, pot de chambre, couché…

Yumi n’aurait su dire combien de temps s’écoula ainsi. Toujours était-il qu’une routine s’était mise en place.

Yumi sentit progressivement son esprit devenir plus clair, au même rythme que son appétit lui revenait.

Un jour, elle fut suffisamment forte pour se lever seule. Elle se rendit à la salle à manger et déjeuna avec la famille.

Il était gênant de voir que tout le monde était aux petits soins pour elle. Elle avait pourtant été une hôte horrible. Renâclant à manger, méchante de douleur… Ni le maître des lieux, ni la gouvernante ne semblait lui en vouloir. Quant aux enfants, ils semblaient plutôt ravis de voir une nouvelle tête.

Une fois le déjeuner fini, Yumi fut invitée à se rendre dans le bureau du maître des lieux.

C’était une pièce de taille moyenne. Une seule porte permettait d’y entrer. En face, un bureau et devant le bureau deux chaises. Deux fenêtres situées derrière le bureau donnaient sur un jardin. Le mur de gauche était masqué par de hautes bibliothèques. À droite, une cheminée où luisaient quelques braises, faibles restes du feu de la veille.

— Je vous en prie, asseyez-vous mademoiselle… mademoiselle ?

— Ishiyama, Yumi Ishiyama.

Idiote, pensa-t-elle, j’aurais dû mentir.

— Un nom peu courant en effet, répondit l’homme en bourrant sa pipe. Oh ! J’espère que cela ne vous dérange pas si je fume ?
— Vous êtes chez vous, répondit Yumi.

Elle en profita pour observer celui qui lui faisait face. Il était vêtu d’une longue robe noire, sur laquelle il avait passé une robe de chambre. Il était plutôt petit — autour d’un mètre et soixante-cinq centimètres —, il portait de petites lunettes. Ses joues étaient épaisses, et ses yeux enfoncés dans leurs orbites. Cela faisait un étrange mélange de bonhommie et de dureté. Des rides précoces barraient son front. Si l’homme semblait à l’aise au vu de sa maison, il semblait aussi avoir connu ou connaître sa part de soucis.

— En tout cas, je suis ravi de voir que vous vous êtes remise, mademoiselle. Pardonnez cette question indiscrète, mais, que vous rappelez-vous ?
— Heu… je ne sais pas très bien. Je ne sais même pas où Émilie m’a retrouvé. Je me rappelle vivre ma vie ordinaire, puis rien, je me suis réveillée là où elle m’a trouvé.
— Le fumoir de Ha Ling.
— Le fumoir ?
— Oui, Émilie vous a trouvé dans une fumerie d’opium, le Fumoir de Ha Ling.
— Une fumerie d’opium ? Mais, enfin, ce n’est pas interdit ?
— Si, mais qu’importe. La police a d’autres choses à faire, surtout en ce moment. Et malgré le risque, cela reste un commerce rentable. J’ai perdu beaucoup de paroissiens à cause de cette fumerie.

Yumi trouvait cela étrange. L’opium était une drogue, non ? Et en France, la lutte contre la drogue faisait l’objet d’une grande attention policière.

— Mais, qu’est-ce que je faisais là ?
— Cela, nous aimerions bien le savoir, Mademoiselle Ishiyama.
— Je t’ai retrouvée là, intervint Émilie, alors que cela faisait des jours que je te cherchais. J’ai eu de la chance en plus de l’aide du père Brown.
— Comment m’avez-vous retrouvé ?
— Par chance, mademoiselle. Votre amie a croisé dans la rue quelqu’un qui lui paraissait familier. Elle l’a suivi jusqu’à cette fumerie d’opium a plusieurs reprises.
— J’ai tenté ma chance. Et il ne me paraissait pas familier. Je suis sûre que c’était William. Mais il semblait étrange. Avec tout ce foutu brouillard aussi !
— C’est sûr, je ne me souviens pas avoir jamais vu pareil brouillard à Sceau.
— Sceau ? Je ne connais pas ce lieu, mademoiselle. Mais, vous êtes à Londres. Dans l’East End. Et avant que vous ne me posiez la question comme votre amie, en l’an de grâce 1889. Je suis le père Brown et c’est ici que j’exerce mon apostolat.
— Votre quoi ?
— Je suis prêtre.
— Ah. D’accord.
— Toujours est-il, mademoiselle, que votre amie semblait compter sur vous pour nous éclairer sur la situation.
— Je suis désolé, mais je ne vois pas très bien comment vous aider.
— Voyons voir. Qui est-ce William ?
— C’est un camarade de classe. Il est amoureux de Yumi et lui tourne toujours autour, intervint Émilie.

Yumi poussa un grognement. C’était vrai, mais elle doutait que cela soit l’explication de sa présence à Londres en 1889. Si elle se trouvait bien là. Ne pourrait-ce être une copie virtuelle ? Xana leur avait déjà fait des coups de ce genre.

— Hmm, je suis désolé mademoiselle Leduc, mais cela ne semble pas expliquer grand-chose.
— Xana. William est à la solde d’un dénommé Xana. Mes amis et moi avons eu maille à partir avec Xana dans le passé. Je pense que c’est cela le rapport, même si je ne comprends pas encore tout.
— C’est qui ce Xana  ? intervint Émilie.
— C’est compliqué à expliquer. Disons juste que c’est quelqu’un de très puissant, et que la police ou les gouvernements ne peuvent pas grand-chose contre lui.
— Mademoiselle, avec tout le respect que je vous dois, votre histoire paraît difficile à croire. Elle donne l’impression que vous avez passé trop de temps au contact de l’opium.
— Émilie, cela fait combien de temps que tu es là ?
— Heu… deux semaines à peu près. Tu ne te rappelle pas ? On était dans cette vieille barraque, l’Hermitage. D’un coup, tu es sortie poursuivie par une espèce d’ombre. Tu t’es jetée dans mes bras. Et après… heu… comme une sorte de voile blanc qui nous a enveloppé, et pouf ! On se retrouve ici. Enfin, à quelques rues d’ici. Tu avais perdu connaissance. Je me rappelle d’une silhouette qui a jailli du brouillard d’un coup et de hurlements. Le temps que je comprenne ce qui s’était passé, tu avais disparu. J’ai essayé de te chercher, et des hommes m’ont accostée. Ils ont cru que j’étais… enfin tu vois… Le père Brown est arrivé à ce moment-là.
— Hmm, bizarre. J’ai peut-être une vague idée de ce qui a pu… enfin bref. La clef, c’est William je pense. Si nous sommes ici, c’est sans doute à cause de lui et de Xana. Après tout, c’était lui qui me poursuivait à l’Hermitage.

Dire que ses deux interlocuteurs avaient l’air sceptique eût été un euphémisme. Mais pour autant, ils n’avaient guère mieux à proposer.

— Mais, monsieur Brown, pourquoi nous héberger ? Quel est votre intérêt dans cette histoire ?
— Je ne visais d’abord qu’à aider votre amie qui s’était visiblement aventuré dans un endroit où elle n’aurait pas dû être. Ensuite, eh bien, votre histoire est intrigante. Enfin, je cherche depuis longtemps à remonter la trace des trafiquants d’opium. Votre ami William a parti lié avec eux. Cela me semble donc un bon point de départ. J’ai vu trop de mes paroissiens se faire envoûter par l’opium. Ils cessent d’être. Lentement mais sûrement, ils se font ronger par cette substance du diable, jusqu’au point où ils vendent leurs enfants. Elizabeth était la fille d’un de mes paroissiens. Je lui faisais la classe tout les dimanches. Un jour, elle cessa de venir. Elle avait quoi ? Quatorze ans. J’ai cru qu’elle s’était entichée d’un marin, ou d’un colporteur. Je l’ai retrouvé il y a trois ans sur les docks, plus morte que vivante. Je n’ai eu que le temps de la confesser avant qu’elle ne rende son dernier souffle.
» Dans ce quartier, j’ai vu mon lot d’horreurs. Maladies de l’âme et du corps, cadavres, maltraitances… mais ce qu’elle m’a dit… L’opium l’a fait, alors je déferai l’emprise de l’opium ici-bas.

C’était un bien joli discours, mais il laissait Yumi de marbre. Ce qui lui importait à elle, c’était de comprendre ce qui lui était arrivée, et de trouver comment sortir Émilie de cette galère. À supposer que ce soit bien Émilie, et pas une illusion ou un monstre de Xana.

Cela étant, William restait la seule piste. Et si Émilie avait pu le pister, alors, elles avaient un espoir.

— Émilie, tu as une idée sur la manière de repérer William ?
— Ah, oui. Il n’apparaît que de nuit. Je crois qu’il surveille le trafic d’opium, ou quelque chose dans ce goût. J’ai repéré un ou deux endroits où il passe assez souvent. On peut y aller cette nuit si tu veux.
— Mesdemoiselles, je me dois de vous avertir. Cet homme à l’air dangereux. Ses associés le sont. Et ce quartier n’est pas sûr de nuit. Mademoiselle Émilie a eu bien de la chance de ne pas être à nouveau importunée comme le soir où je l’ai rencontrée.
— Peut-être monsieur, mais il faut que nous fassions quelque chose, et ce n’est pas vous qui allez nous en empêcher.

Le ton de Yumi avait sonné plus vindicatif qu’elle ne voulait. Néanmoins, elle luttait contre Xana depuis deux ans, et n’avait pas l’intention de s’en laisser conter par un homme d’Église rétrograde qu’elle ne connaissait pas. Et qui était peut-être une illusion. Il fallait aussi qu’elle tienne compte du fait qu’il les hébergeait gratuitement sous son toit et que leur enquête pourrait bien finir par lui causer des ennuis.

Le vieux prêtre, lui, soupira. Il comprenait mal ces jeunes filles. Leurs vêtements, leurs tournures de phrases… tout chez elles semblait très… étranger. Néanmoins, elles représentaient une piste, faible, mais réelle, vers la tête du trafic ; et puis, ce jeune homme, William, l’inquiétait. Plusieurs de ses paroissiens l’avaient vu sur le lieu des meurtres qui avaient récemment secoué le quartier. Qui serait assez tordu pour prélever les parties de jeunes femmes ? De ce que la jeune Yumi passait sous silence, il devinait que ce William n’était pas franchement recommandable.

Mais, deux jeunes filles, la nuit, dans le brouillard… Il avait déjà vu ce qui arrivait à celles qui manquaient de chance, ou qui avaient été adoptées par les ténèbres. Peter Brown vieillissait. Cela le rendait à la fois plus impétueux, plus motivés à finir les choses qu’il avait commencés dans la vie, et en même temps plus craintif. Combien d’horreurs peut voir un homme avant d’être consumé? se demandait-il.

— Soit, soit. Ma porte vous restera ouverte.

Il s’interrompit un moment avant de reprendre.

— Savez-vous vous servir d’une arme ? Un pistolet ? Un couteau ?
— Non, mon père, répondit Émilie.
— Je vois. Je peux vous fournir des matraques alors. Si vous ne savez vous en servir, des armes à feu seraient plus encombrantes qu’autre chose.
Ayant fini de parler, il se leva et congédia ses hôtes. Il avait à faire en son église.


_________________



Ce fut ainsi que les deux amies se retrouvèrent à braver le froid et l’humidité. La nuit était tombé depuis peu et Émilie avait entraîné Yumi sur les quais.

— Tu as l’air de bien connaître.
— J’ai retourné ce quartier dans tout les sens pour essayer de te retrouver. Je me disais que tu ne devais pas être loin. Mais, honnêtement, je commençais à penser que j’allais te retrouver déjà morte.
— Morte ?
— Ce n’est pas chez nous ici, Yumi. Dans les ruelles, en plein jour, il y a des agressions. L’aurore se lève et la Tamise drague des cadavres. Parfois de poivrot, parfois d’affamés… J’ai eu peur, tu sais. Non, j’ai encore peur. Je ne comprends rien à ce qui se passe.
— Je…
— Chut… tu n’as pas à te justifier si tu ne le veux pas. Je te fais confiance, mais… j’ai juste peur. Je ne sais pas comment tu fais pour avoir l’air si… détendue… et sûre de toi…
— L’habitude. William et moi… c’est une longue histoire…
— Attends… tu veux dire que… ce n’est pas la première fois, là, à l’Hermitage ? Pour… pourquoi tu n’as rien dit ? La police ? Yolande ? Même moi ?
— Émilie, ce n’est pas ce que tu crois.

Émilie n’eût pas l’air convaincue par les dénégations de Yumi. Mais enfin, l’aurait-elle été par la vérité ? Yumi en doutait. Autant qu’elle croit ce qu’elle voulait. Après tout, Yumi elle-même ne comprenait pas la situation.
Elles étaient arrivées au coin d’un entrepôt. Au loin, elles virent un groupe d’homme en train d’attendre.

Elles attendirent une heure environ, lorsque une barque surgit du brouillard pour accoster. Les hommes se mirent alors en mouvement. Ils organisèrent une chaîne pour débarquer tout les ballots de marchandises. Ils arrivaient au bout lorsque d’autres silhouette jaillirent.

Silhouettes encapuchonnés. De leurs robes de bure sortirent des coutelas et des bâtons. Un combat commença à s’engager. Très vite, les capuchons tombèrent. Derrière, des hommes.

— Tu as vu ? Yumi ?
— Oui.
— C’est quoi ces masques ? On dirait… on dirait des monstres !
— Oui, tu as raison. Cela me rappelle quelque chose.

En effet, chacun des masques était à l’image d’une créature monstrueuse. Mais toujours, la créature avait trois yeux. Et le troisième œil ressemblait de près à un symbole que Yumi connaissait bien : Xana  !

Les encapuchonnés avaient remporté la bataille. Ils se saisirent d’une partie de la marchandise, jetèrent le reste à l’eau. Ils avaient tué deux des six matelots. Les quatre autres étaient juste assommés. Ils furent emportés par les encapuchonnés.

— On les suit !
— Pardon ?
— On les suit, Émilie. J’ai comme dans l’idée qu’ils sont liés à Xana et William.
— Euh, t’es sûre de toi, là ? Ils ont l’air bien flippant. Plus que les drogués.

Yumi n’écouta pas son ami. Elle en avait marre de ce lieu, marre de ce brouillard. Elle s’enfonça dans la brume, à la poursuite des hommes masqués.

Par chance, ils étaient ralentis par leur butin, et par leur volonté d’être discret. Non qu’ils y arrivassent. Ils remontèrent le long des quais, jusqu’à arriver à un des déversoir des égouts. Yumi ne vit comment, mais ils arrivèrent à faire pivoter la grille et s’enfoncèrent dans l’obscurité.
Elle tenta de les rattraper, mais ils avaient refermer la grille derrière eux. Yumi commença à pousser, à tirer… En vain.

— Besoin d’un coup de main ?
— Tu pense qu’à deux on arrivera à la faire bouger ?
— Tss, tu devrais réfléchir plus. C’est de la fonte. Ce n’est pas si léger. Il y a sûrement un truc. Un barreau mobile, ou quelque chose de ce genre.
— Tu te fous de moi ? On n’est pas dans un film d’action là.
— Tu peux continuer à forcer si tu veux.

Vexée, Yumi s’écarta pour laisser la place à son amie. Émilie se mit à examiner soigneusement les barreaux, puis le tunnel.

— Ah ! Je vois !

Elle appuya sur deux pierres situés à hauteur des yeux. Il y eût un petit bruit, et la grille se libéra.

— Merci qui ?
— Grmmbl… Merci Émilie.
— Allez, cela mérite mieux que cela, non ?
— Ne pousse pas le bouchon !
— Rabat-joie !

Les deux jeunes filles s’avancèrent dans les égouts. Sans refermer derrière elles.

Par chance, ceux qu’elles filaient étaient vraiment lent. Elles parvinrent à les rattraper. Ils étaient néanmoins organisés, puisqu’ils avaient installé rien de moins qu’une espèce de quais à bateau dans les égouts. Ils chargèrent leur précieuse marchandise dans une barque et s’en furent.

Yumi et Émilie se hâtèrent de les suivre et de prendre la barque restante, en faisant attention de limiter un maximum le clapotis.

À un moment, ils tournèrent à droite et un grondement se fit entendre.

Droit dans une impasse !

— Dis, Émilie ?
— Oui ?
— Tu ne penses quand même pas ?
— non, ce serait trop évident ?
— En même temps…
— D’accord, j’essaye.

Émilie se leva, en faisant attention de ne pas faire basculer la barque. Sur le mur, à côté d’elle, pendait une chaîne qui se finissait par un grand anneau.
Elle tira dessus.

Dans un grand raclement, le mur devant elles pivota, dévoilant, à quelques mètres de distance, un quai ou plusieurs navires étaient amarrés.

Elles vérifièrent — un peu tardivement — que personne n’était présent, que personne ne les avait vu. Puis elles allèrent s’amarrer.

Elles descendirent de la barque. Au loin, elles entendaient une mélodie. Une mélopée plutôt, comme un chant funèbre entonné par des chœurs lointains. La lumière avait changé. Il ne s’agissait plus ici de quelques torches plantées ça et là, ou d’une lampe à huile comme celle que les filles ou ceux qu’elles filaient avaient sur eux. Non, il s’agissait d’une lumière qui… variait en couleur. Tantôt bleutée, tantôt d’un blanc chaud.

Au point où elles en étaient, elles n’avaient plus guère de choix. Elles avancèrent prudemment, se cachant derrière les piliers. Au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient de la source de musique, la lumière se faisait de plus en plus vive, et surtout, la coloration changeait en rythme avec la mélopée.

Curieuse, Émilie examina l’une des lampes accrochées au mur.

— C’est bizarre. C’est une espèce de plante phosphorescente, je crois. Ou du corail. C’est posé là, sur une coupelle constellée de trous. Et juste en-dessous… Aïe ! Ça brûle.

La coupelle soutenant la plante était accrochée au mur. En dessous, on voyait l’extrémité d’un tuyau. Au moment où Émilie avait passé sa main, un jet de vapeur en était sorti. À son contact, le corail était passé du bleu au blanc chaud.

— Mouais, on fera des expériences une autre fois. Cet endroit ne m’inspire rien qui vaille.

Les deux jeunes femmes reprirent leur avancée.

Bientôt la musique enfla, envahit leur esprit.

Elles commencèrent à longer les murs : elles approchaient visiblement d’un lieu de rassemblement.

Bientôt, elles virent une grande salle. Aussi grande que la nef d’une cathédrale. Au piliers étaient accrochés des sculptures en forme de squelettes géants. À la base des piliers, de véritables crânes étaient empilés.

À droite de Yumi et Émilie la nef débouchait sur une vaste estrade bâtie au pied d’une immense statue d’une dizaine de mètres de haut. C’était la statue de quelque divinité infernale. Un Dieu ancien, sauvage et vindicatif. Ses traits peignaient l’avidité et la colère. L’envie de destruction et la faim de massacre.
À ses pieds des prêtres s’affairaient. Ils dirigeaient les psalmodies.
Il faisait chaud. D’innombrables braseros étaient allumés et leur fumée faisait comme un voile de brume épais qui masquait le plafond. Des volutes de fumées se mêlaient à l’eau ajoutant à la lourdeur de l’atmosphère ambiante. Au loin on distinguait comme une sorte d’orgue dont émanait d’innombrables tuyaux. C’était les souffles produits par la musique de cet instrument qui faisait changer de couleur les coraux et illuminaient le temple en fonction de des désirs du dieu !

Yumi renifla.

Elle reconnaissait cette odeur si belle ! Si suave ! Si douce ! Son Éden à elle.

Bientôt, elle s’aperçut que son cœur battait vite et fort. Il s’était imperceptiblement calé sur la musique ambiante, cette mélopée lancinante mais dont la cadence devenait de plus en plus infernale.

Ce n’était plus l’abandon que promettait l’opium.

C’était la sauvagerie ! Les accents barbares de la colère ! De la rancœur ! De la haine et de l’envie ! C’était la colère des justes délivrant la mort sur les ennemis de la foi !

— Reprends-toi Yumi ! Je ne t’ai pas sorti de ça pour que tu y replonge !

Émilie avait secoué Yumi.

— ALERTE ! Des intrus !

Elles étaient repérées !

D’un coup elles se relevèrent et repartirent par là où elles étaient arrivées.
Mais leurs ennemis étaient nombreux et connaissaient le terrain. Ils eurent tôt fait de les rattraper. Les matraques du père Brown n’y firent rien. Bien vite, elles furent maîtrisées. Un prêtre s’approcha d’elle, un chiffon à la main.
Chloroforme.


_________________



Yumi se réveilla.

La musique…

Cette musique…

Une nouvelle fois, son cœur battait en un rythme diabolique tandis qu’une funèbre complainte emplissait son esprit.

Elle ouvrit les yeux.

Devant elle, l’autel, et au-delà, une mer de fidèles. Des centaines de dévots adorateurs d’une divinité infernale.

Sur l’autel, Émilie ! Sa robe était déchirée par endroit, mais visiblement son amie n’avait rien de grave. À part le fait d’être allongée sur un autel sacrificiel s’entend.

Un masque surgit dans le champ de vision de Yumi. Elle commença à se débattre.

— Allons, il ne sert à rien de s’exciter comme ça, entama le grand prêtre. Nous allons vous libérer.
— Qu’est-ce que vous… gnnn… racontez ?

Yumi tentait de toutes ses forces de se libérer de ses liens. Au point que d’autres prêtres durent venir l’immobiliser.

— Voyez-vous très chère. Nous n’allons pas vous faire physiquement mal. Ni à votre amie.
— Vous croyez que je vais vous croire ?
— Mais, c’est parfaitement vrai, puisque c’est vous qui allez vous en charger.
— Vous êtes dingue !

Yumi hurla en se débattant encore plus fort.

Guère impressionné, le grand prêtre se pencha sur un plateau de métal posé à côté du trône. Il y prit une seringue qu’il présenta à Yumi.

— Allons, je vous assure que vous allez le faire. Volontairement.

Yumi sentit une piqûre dans son cou.

Une ou deux minutes après, elle avait chaud. Si chaud. Et froid. Elle sentait l’opium qui brûlait dans l’air. Elle entendait la maléfique mélopée. Mais surtout, elle le voyait : William !

Il était là ! Devant elle ! Et au-dessus de lui, Xana. Son grand œil, toujours ouvert ! Toujours destructeurs. Autour de l’œil, des anneaux de feux qui tournoyaient dans l’air. Encore ! Et encore !

Le visage d’Ulrich jaillit hors de l’œil de Xana. Dur et figé :

— Yumi ! Tu dois ! Viens ! Tu le vois ! Certains ne sont pas ce qu’ils paraissent. Tu le sais ! Tu l’as toujours su !

Un œil tomba hors de son orbite. C’est ainsi qu’elle avait trouvé Ulrich il y a quelques semaines, sur le sol de l’usine. Le crâne fracassé. Plus mort que vif. Seul un retour vers le passé l’avait sauvé.

Sa bouche se mit à vomir des immondices. Et ses lèvres à se décomposer. Ses joues se ridèrent et se mirent à pourrir. Sous les yeux de Yumi, son ami mourrait ! Encore ! Encore ! Toujours ! Elle vit William lui exploser le crâne, comme cette fois-là ! Elle vit un xanatifié lui trancher le bras ! Elle le revit tomer tête la première dans un feu de cheminée. Elle sentit l’odeur de la peau qui grillait et des yeux qui fondaient. Elle le vit, les lèvres bleues de froid, tandis que le froid brisait ses doigts.

Les prêtres défirent les liens de Yumi.

Elle se leva.

Devant elle, Jérémie lui rappelait pourquoi ils faisaient tout cela : pour libérer Aelita. Pour vaincre Xana. Elle revit les cadavres fauchés par les voitures contrôlés par xana, le sang sur les par-brises.

Elle entendit le rire métallique de William :

— Tu ne peux vaincre ! Je suis invincible  !

À la droite de Yumi un long couteau se matérialisa.

Elle s’en saisit.

Elle s’approcha de l’autel.

William riait toujours.

— Tu n’aura pas le courage. Tu ne l’as jamais eu ! Mauviette ! Tu n’a jamais pu me refuser ! Couarde ! Tu aurais pu tant de fois ! Me tuer, en finir avec Ulrich ! Sale Lâche ? Combien sont morts à cause de toi, pauvre imbécile !

CLANG !

Quelqu’un venait de se précipiter sur l’estrade et de renverser l’un des braseros brûleur d’opium.

Les braises se répandirent partout, et surtout sur les robes de certains acolytes. Leurs hurlements de douleurs se fondirent dans les exclamations de surprise et d’outrage.

Le renverseur de brasero se précipita sur Yumi et saisit son cou du creux du coude, emportant la jeune fille avec lui. Yumi en eût le souffle coupé.
Elle tomba à terre.

Celui qui l’avait entraîné se releva avant elle et s’en fut se battre contre les prêtres. Yumi, elle, se releva péniblement, le couteau en main. À ses côté, William surgit. De rage, elle le poignarda.

BLANG !

Quelqu’un venait d’asséner une droite dans la mâchoire de Yumi.

— Ressaisis-toi ! Prononça une voix métallique et impersonnelle.
— William ? Mais… je…

Yumi jeta un coup d’œil à côté d’elle, tentant de reprendre pied avec la réalité. Le grand prêtre était étendu à gauche de Yumi, un couteau dans la gorge.

Manu militari William saisit Yumi par l’épaule et la releva. De sa main droite, il se saisit d’un candélabre qu’il se mit à agiter pour repousser les prêtres qui accouraient.

— Non ! Le sacrifice ! Empêchez-les !

William entraîna Yumi vers la statue, loin de la foule. Loin de l’autel.

— Émilie !

Une silhouette noire se jeta sur l’autel et couteau à la main entreprit de libérer Émilie, avant de commencer à ferrailler avec les fidèles.
La silhouette sauta d’un coup en arrière et envoya des grenades fumigènes dans la foule.

Profitant du désordre, Émilie se précipita vers Yumi.

— On part ! Décida William de sa voix métallique.

Il entraîna les deux jeunes filles vers la statue.

Juste derrière se trouvait un escalier.

À la suite de William, les filles montèrent le long de l’escalier.

La silhouette noire les rejoint vite. Yumi eût le temps de jeter un coup d’œil. C’était un homme, masqué. Il portait sur lui tout un appareillage métallique qui formait comme un exosquelette. Voilà qui expliquait qu’il puisse aller aussi vite. Des jets de vapeurs jaillissait à intervalles réguliers de l’appareil. Sur ces yeux des lunettes vertes.

— C’est infrarouge ? Demanda Émilie.
— Oui, mais plus tard les questions.
— Mon père ?
— Plus tard.

Brusquement, William s’arrêta.

— Devant, intima-t-il à ses alliés de fortune.

Yumi ne se fit par prier. Elle prit la tête du groupe et continua à monter aussi vite qu’elle put. Derrière elle, elle entendait les hurlements des cultistes. Elle n’avait pas envie de savoir ce qu’ils faisaient à ceux qui interrompaient leurs cérémonies sacrificielles. Enfin, elles ne voyait pas ce qu’ils auraient pu faire de pire… Ils… Elle avait failli tuer Émilie !

Derrière elle, elle entendit un bruit familier. Le bruit d’un xanatifié rassemblant de l’énergie électrique. Bientôt, l’air charria une odeur de chair brûlée, et le rire de Xana retentit dans la gorge de William.

Elle entendit un immense grondement. Elle comprit vite. William n’avait pas juste fait joujou avec des éclairs. Il avait fait s’effondrer le plafond, de façon à ce que l’on ne puisse plus suivre les fugitifs.

L’escalier prit fin et débouchait dans ce qui devait être le bureau d’un riche avocat ou négociant. Le parquet, les livres, le bureau… tout respirait le luxe. Sans doute l’identité civile du grand prêtre.

— Mon père ! Qu’est-ce que ?
— Oh ! Ça ? Franchement, vous pensiez que c’était le père Brown qui allait arrêter le mal dans L’East End ? Il fallait mieux. J’ai adopté ce costume sur les conseils d’un ami américain, M. Poe. Il m’a dit qu’avec une apparence effrayante, en hantant la nuit, je pourrais marquer les esprits des criminels.

Pendant qu’il discutait, il emmena tout le petit groupe hors de la maison. Ils sortirent. Devant eux se trouvait une file de fiacres.

— Le Logographe’s cabinet club ! C’était donc eux ! Vite, mesdemoiselles !

Disant cela, le Père Brown bondit sur un fiacre et à l’aide de sa force augmentée se saisit du pilote qu’il lança dans un buisson.
Yumi et Émilie ne se firent pas prier et montèrent. William suivit et prit les rênes. Le fiacre partit aussitôt.

— J’avais des soupçons sur le fait que des gens haut placés organisaient ce culte macabre. Je ne savais pas encore qui, mais les membres de ce très prestigieux club étaient bien placés sur ma liste : Lord Eis, prétendant au titre de premier ministre. Je pense que c’est lui que vous avez tué, Mademoiselle Ishiyama. Il était vraisemblablement la tête pensante. Monsieur Aiguille-wahnsinniger, ministre de la police. Il m’a aussi semblé voir Monsieur Sturm, de la banque d’Angleterre, et Schwarz, patron du London Times. Que du beau monde.
— Mais enfin  ? Comment ?
— oh ça ? Je vous ais suivi, mademoiselle Ishiyama. En fait, je pensais plutôt retrouver la trace de ce jeune homme — William je suppose — qui vous accompagne. Je voulais lui poser des questions sur l’opium. Mais débarrasser nos rues de quelques fanatiques fous dangereux me paraît aussi bien.

William dirigeait le fiacre vers le sud-ouest. Vers la Tamise. Mais loin de l’East End. Le Père Brown eût tôt fait de le remarquer. Mais lorsqu’il voulut les faire changer de direction, un éclair de William l’assomma. Ainsi que les filles.

_________________


Yumi se réveilla.

Une fois de plus, elle était assise sur un trône de pierre.

Enchaînée.

Mais cette fois, il y avait tout un appareillage reliée à sa tête.

Elle était dans une grande pièce, parfaitement illuminée. Devant elle, William s’affairait sur une machine dont Yumi ne parvenait pas à comprendre l’utilité.
Une odeur d’opium imbibait l’atmosphère.

Autour d’elle, Yumi vit un grand nombre de machines, d’engrenages et de levier. Des roues crantés de plusieurs mètres de diamètre formaient les murs de la pièce. Elle tournaient toutes lentement.

Le sol était une plaque de verre transparente. En-dessous, très loin en-dessous, de l’eau coulait et faisait tourner des roues à aubes. De temps en temps, des sifflements de vapeurs se faisaient entendre.

Yumi chercha frénétiquement Émilie des yeux. Et le Père Brown.

Ne les voyant pas, elle prit peur.

William s’affairait toujours, occupé à quelque machination.

Le bruit des mécanismes emplissait toute la pièce. Mais Yumi arrivait quand même à entendre des voix humaines. Lointaines… étouffées… Elles gémissaient par intervalles. Dès que le gémissement devenait trop fort, William manipulait un levier. Un bruit de vapeur se faisait alors entendre, et une odeur d’opium envahissait la pièce.

— Qu’est-ce que tu me veux ? Nous emmener à Londres aux dix-neuvième siècle, cela ne te suffit pas ? Tenter de me rendre accro, cela ne te suffit pas ?

William se retourna. Sur son front brillait l’œil de Xana. Dans ses yeux la volonté et les chaînes de son maître luisaient d’une froide et terrible lueur.
Il éclata d’un rire froid et sec.

— Tu n’as donc pas compris ? Ce n’est pas moi qui nous ait enfermé ici. Et j’ai besoin de toi pour repartir. Lui, dit-il en se désignant de la main, n’est pas suffisant. Il me faut un autre lien au supercalculateur du créateur pour revenir. Ce lien, c’est toi. Tu étais la dernière pièce qui manquait à la machine.
— Et Émilie ? Qu’est-ce qu’elle fait là alors ?
— Elle ? Je n’ai pas le temps de la rendre utilisable. Et c’est toi qui l’a emmené ici. Vous qui nous avez fait prisonniers. Ton amie est à ta droite, contre le mur, si tu regarde bien.
— Tu…
— Silence. J’ai presque fini. À moins que tu ne préfère être bâillonnée ?

Yumi choisit de se taire. Elle aurait peut-être besoin de parler plus tard.
William recommença à s’affairer.

Yumi se mit à examiner la pièce plus attentivement, à la recherche de quelque chose pour pouvoir se sortir de ce guêpier.

Il n’y avait rien. Désespérée, elle leva les yeux au ciel. Là-haut, au plafond. Elle vit… des gens. Il y avait des gens étendus. Rangées après rangées. Elle crut reconnaître certains fumeurs qu’elle avait vu chez Ah ling. Ils semblaient tous reliés à l’étrange mécanisme de Wil… de Xana. Ce n’était plus William. C’était Xana. Elle aurait dû l’avoir compris il y a longtemps. De toute façon, entre les deux, quelle différence ? Tous deux étaient source de souffrances et d’horreurs.

— Par tous les saints ! Qu’est-ce que cette machine du diable ?

Le Père Brown venait d’arriver. Il avait l’air mal en point. Du sang avait séché la commissure de ces lèvres, et ses lunettes étaient cassées. Il tenait une sorte de pistolet à la main.

— Repartez ! Cela ne vous regarde pas !
— Qu’avez-vous fait à tout ces gens ?
— Repartez, et laissez-moi repartir avec ces jeunes filles. Nous devons rentrer. J’ai besoin de recréer un supercalculateur pour cela. Mais réunir la technologie pour aurait pris bien trop de temps. Il y avait tant de pauvres hères ici. Tant de capacités à penser.
— Vous avez organisé le trafic d’opium pour capturer ces gens ? Pour les réduire en esclavage ?
— L’opium me sert à les rendre docile. Il limite leur besoins de manger… de vivre. Et ce soir, je vais m’en servir pour leur suggérer des images, des idées… leur cerveau va me servir de transistor.
— Vous êtes fou.

Xana eût l’air passablement agacé. Trouvant sans doute que la conversation avait trop durée, il foudroya le prêtre.

Ce dernier esquiva sur le côté et se retrouva à côté d’Émilie. Utilisant son exosquelette, il se jeta à toute vitesse sur William, abandonnant une partie de l’appareillage derrière lui. Un duel acharné s’engagea.

Émilie, elle, profita de l’opportunité : le Père avait abandonné derrière lui une scie circulaire. Elle commença à trancher ses liens.

Assez vite, elle se libéra. Elle se saisit de la scie et se précipita sur Yumi.

— Je vais te sortir de là, Yumi.

Elle entreprit de scier les liens.

— Mais après, il faudra que tu m’explique tout, d’accord ? Surtout ce que tu ne veux pas me dire.

Yumi rougit.

— Je te dirais tout, si on s’en sort.

et si tu n’oublies pas tout, comme les autres fois, et celles qui viendront.

Parfois, le poids du secret pesait lourdement sur Yumi.

Émilie parvint à la libérer.

Trop tard ! William s’était débarrassé de l’ecclésiastique qui gisait sur le sol.

— Trop tard, Yumi.
— Tu l’as… Tué !
— Non, ce n’est pas nécessaire. Et il a aidé tout à l’heure. Il faut payer ses dettes. Toi, en revanche ! Il est l’heure !
Avant que Yumi n’ait pu réagir, William lança des éclairs qui assommèrent les deux jeunes filles.

_________________


Émilie se réveilla.

Elle était attaché sur un trône de pierre. Devant elle, assise sur ses genoux et attachée au trône aussi, Yumi !

Devant elles William attendait qu’elles soient réveillées.

— Bien, il est temps de commencer. Avant que le prêtre ne se réveille encore.

Il s’assit alors devant ce qui semblait être un triple clavier.

Il commença à jouer.

De la vapeur se mit à sortir en rythme des tuyaux dans le mur. À mesure qu’elle montait vers le plafond, elle transportait l’opium et l’apportait aux masses infortunées, forcées de le respirer.

William jouait, et bientôt, les gémissements des prisonniers se turent, avant de ressurgir sous la forme d’un chant. Une funèbre complainte.

À la plainte suivi la colère. La révolte. L’injustice.

Dies irae

Le sol grondait sous les pieds d’Émilie, et elle-même se sentit prise de sentiments violents.

Mais cela ne dura qu’un temps.

Une nouvelle mélodie s’éleva. Pleine de dignité et de sérénité. Douce, elle alla en grandissant, en enflant, affirmation puissante du calme retrouvé.

Enfin, elle laissa la place à une musique émerveillée, virevoltante, puis apaisée.

[in paradisium]

Avant de se fondre dans le silence.

William pressa une dernière fois sur les pédales de la machine.

Une lueur blanche illumina le sol en-dessous d’Émilie.

Lueur qui devint une colonne les englobant elle et Yumi.

Colonne qui devint globe et emporta tout… Dans le futur.

_________________


Émilie était devant une veille maison abandonnée.

L’Hermitage.

Yumi lui avait donné rendez-vous ici.

Émilie essayait de ne pas trop s’en faire. Ce rendez-vous l’étonnait, la surprenait. Elle tentait de ne pas être trop ravie.

Elle entra dans le jardin.

Yumi était là.

À côté d’elle… William.

Ils se fixaient tout deux d’un air furieux.

D’un coup, il se retourna, et s’inclina, avant de disparaître à l’intérieur de la maison.

— Yumi, Qu’est-ce qui se passe ?
— oh, rien que l’ordinaire tu sais. Tu veux que je te raconte ?


Dernière édition par Silius Italicus le Mer 22 Déc 2021 23:53; édité 1 fois
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Dede7 MessagePosté le: Mar 14 Déc 2021 21:46   Sujet du message: Alter Répondre en citant  
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— Ah-là-là-là, c'est terrible ! Terrible ! C'est un désastre, que dis-je, une hécatombe ! L'équipe du renouveau hongrois, cette équipe en qui on avait tant d'espoirs, cette équipe qui pourtant fait rejouer une fois plus certains joueurs qui étaient jusque-là des légendes, et qui promettait de sauver le monde... Va-t-elle en fin de compte plutôt les achever, les enterrer et tuer tout espoir de les revoir briller un jour ? À l'issue de cette vingt-cinquième journée, le sort funeste est quasiment impossible à éviter. Sérieusement, sérieusement !
— En effet, en effet, difficile de vous contredire. Quelle calamité. Il y avait pourtant de bien grands espoirs, cette année-là. Mais désormais, plus personne n'y croit. Il faudrait un miracle pour que cette sélection puisse survivre à cette cinquième saison. Quelle déchéance après la saison précédente qui reste et restera encore longtemps dans les mémoires.
— Oui, oui ! Et c'est à croire que tout le monde est à blâmer ! Le capitaine avait déjà perdu tout son mojo dès le départ, ce n'est plus qu'une ombre de lui-même que je vois lassement courir sans plus aller nulle part.. La mascotte, notre mascotte qui nous faisait tant rêver, vous vous en souvenez, et tout le monde s'en souvient Désormais, il s'agit probablement du joueur le plus impopulaire de l'histoire de la compétition, réussissant à réhabiliter auprès du public les pires pestes des premières saisons. Quant aux autres... n'en parlons même pas, cela me fatigue. De véritables figurants sur le terrain !
— Vous seriez tout de même durs si vous ne parliez pas du coach ! Mais où est-il ? Qui est-il ? Existe-t-il ? Certes, les joueurs sont mauvais, mais comment pourrait-on leur reprocher leur désœuvrement sans se questionner sur leur coach ! Sérieusement, il s’est perdu sur quelle planète ? Nettement, son absence est terriblement problématique…
— En effet. Et puis pour sauver un peu l'honneur de l'équipe, parlons un peu de celui qui venait tout juste de rejoindre l'équipe l'année dernière. Il avait eu énormément de mal à s'intégrer, il était basiquement en transfert pendant toute une saison, mais aujourd'hui, il fait tout ce qu'il peut pour sauver les meubles, et c'est tout à son honneur...
— Si on ne le laissait pas sur ce foutu banc ! Faites-le jouer, bon sang, c'est le meilleur gars de la compétition cette année !
— Enfin, enfin. Nous nous emportons, mais il va tout de même nous falloir nous re-concentrer et nous atteler à finir de commenter ce vingt-sixième match. Sera-t-il le miracle inespéré que tous espèrent ? L'ultime pas vers la déchéance ? Ou juste un épisode aussitôt oublié de l'histoire ?
— Pour l'instant, la réponse est malheureusement assez claire. Le Renouveau était complètement perdu lors de cette première mi-temps, alors que leur adversaire jouait comme dans sa cour de récré. Ceux-ci sont à domicile, et semblent déterminés à en profiter et le faire savoir. Je voyais trois adversaires percer en flèche vers le centre du Renouveau, qui ne savait pas quoi faire de la balle. Et que fait-il ? Il recule. Oui, il recule ! On est où là, sur une table de poker ? Si seulement il y avait du contact, du choc, de la violence, on aurait pu qualifier ça de rugby, c'eut été impertinent mais au moins intéressant. Mais là, avec un Renouveau qui se plie sans même tenter, sur de... l'intimidation !
— Enfin ! Quelle sera l'issue de ce match ? Le Renouveau va-t-il enfin s’envoler ? Nous nous apprêtons à découvrir, alors que j'aperçois l'arbitre entrer sur le…


Quelques coups portés mollement à la porte du surveillant général suffirent à interrompre l'intérêt passionné qu'il nourrissait pour ce match. Jim laissa tomber son sac de chips au sol entre deux haltères, et se leva pour ouvrir.

— Allez, viens Jim, on va avoir besoin de toi aujourd'hui !



---



— Ah, Aelita ! Je te cherchais. Le proviseur veut te voir.
— Quoi, maintenant ? Mais pourquoi ?
— Tu verras. Viens.

Une réponse simple. Jim lui aussi verrait, enfin espérait-il. Parce que pour l'instant, il n'en avait pas la moindre idée. Tout juste savait-il que le proviseur avait exigé la présence de la gamine dans son bureau, séance tenante. Aussi allait-il l'escorter, et découvrir avec elle ce qui l'attendait.

Ils descendirent tous les deux les escaliers de l'internat, et remontèrent le couloir du bâtiment administratif, sans un mot. L'enfant n'avait visiblement rien à dire, et Jim lui-même était à court d'anecdotes dont il préférait ne pas en parler.

Enfin, la porte du bureau du proviseur. Le surveillant l'ouvrit, et invita Aelita à entrer, avant de lui emboîter le pas.

Le proviseur était presque affalé sur son fauteuil, une expression quasi extatique au visage, comme s'il venait de quitter une séance de téléphone rose à l'instant. Et là, de l'autre côté du bureau, entre la petite boussole stylisée qui avait perdu son nord et le portrait d'un général d'armée sorti d'une autre république, se trouvait un autre vieil homme. Fort bien habillé, et visiblement, fort bien flatté au regard par la présence d'Aelita.

Celle-ci recula d'un pas, de toute évidence intimidée. Ou peut-être terrifiée. Jim commençait presque à se sentir mal à l'aise pour la jeune fille, qui se trouvait maintenant dans cette pièce au milieu de trois hommes qui la voulaient parmi eux. Au moins, personne n'avait encore sorti les bonbons.

— Je ne comprends pas, Aelita. N'es-tu pas heureuse ?
— De quoi ? demanda-t-elle sur un ton particulièrement défensif.
— Hé bien, que ta mère est vivante !

Le troisième homme pris la parole, sans même se présenter, comme si c'était le grand mac du quartier. Après tout, ce n'est pas une camionnette qu'il avait vu se garer devant l'entrée, mais une limousine. Il s'agissait donc d'un quelconque genre de patron, qui s'attend sûrement à ce que tout le monde autour de lui sache qui il est, ou au moins fasse semblant de le savoir.

Il expliqua à l'enfant qu'il avait pris sa mère, et qu'elle était donc à lui. Enfin, pas exactement, mais c'est tout ce qu'il y avait à comprendre.

Ensuite, Delmas se mit à détailler le montage administratif qu'il avait mis en place pour justifier légalement la manœuvre de l'inconnu - un certain Tyron, apprenait alors Jim. Sans sourciller, il annonça à la pauvre Aelita qu'elle allait quitter le pays le jour même.

Jim profita de la concentration des intéressés sur les technicités du sujet pour se glisser discrètement de l'autre côté de la pièce, afin de jeter un œil aux documents, mais il n'y avait rien à y apprendre de plus. Ils ne s'étaient même pas embêtés à créer de véritables faux, mais ont juste imprimé du lorem ipsum sur quelques dizaines de pages pour faire peur à la fillette.

— Je refuse de le suivre.

C'est qu'elle en a encore un minimum dans la caboche ! pensa Jim. Il avait peur qu'elle se jette dans le piège sans résister. Mais non. Elle n'était pas totalement cruche, en tous cas pas quand il s'agit de son propre sort !

Le visage de Delmas s'était décomposé en un instant. Jim pouvait lire dans son regard sa retraite aux Bahamas tous frais payés dévaler la pente de la facilité pour se jeter dans les pistes sinueuses de la conviction. Heureusement pour lui, son corrupteur n'était pas venu les mains vides d'arguments.

Il exhiba une tablette pour montrer à la fille une vidéo de son otage de soi-disant mère. Il était bon, très bon même, songeait Jim. Ce Tyron avait cerné tous les codes d'un bon truand. Le message qui n'apporte aucune preuve de vie, le traitement vidéo avec dégradation de qualité pour l'ambiance "cassette trouvée dans les montagnes" - même si les Alpes n'étaient pas ce qui se faisait de moins bien en équipement d'antennes 4G, et même l'effet vidéo kitch qui servaient plus à la métaphore visuelle des barreaux et de la cage en verre qu'autre chose.

Pour parachever le tableau, il lui passa immédiatement un collier. La laisse aurait été déplacée, mais le message était parfaitement clair.

— Monsieur le Proviseur ! s'exclama Aelita, espérant vainement ramener ce dernier à la raison.
— N'essaie-même pas, coupa Tyron. Je l'ai ensorcelé comme j'ai ensorcelé ta mère. Il ne fera rien. D'ailleurs, Jean-Pierre, voudriez-vous me laisser seul, moi, illustre inconnu au visage inamical, avec cette jeune fille terrorisée et présentant tous les signes évidents d'un profond malaise dont je prétends sans aucune preuve ni aucune procédure légale être le père, ici dans votre bureau, en me couvrant de votre autorité légale et morale, pour lui dire et faire tout ce que bon me plaira ?
— Mais bien-sûr, monsieur. Je vous la confie. Prenez-en bien soin ! Venez, Jim.

Scandalisé, mais impuissant, Jim sortit de la pièce avec Jean-Pierre, et rassembla son courage pour tenter de dire ses quatre vérités à son supérieur.

— Jean-Pierre, comment peux-tu te permettre une chose pareille ! Ouvre les yeux ! Il ne s'agit pas d'une banale infraction à je ne sais quel code de loi dont je n'ai rien à faire, ou un abus de pouvoir comme on en fait toujours pour mater des sales gosses récalcitrants. On ne peut pas si facilement la laisser partir d’ici ! Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que cette paperasse en carton ? Là, vous vous livrez carrément à du trafic d'en...
— Écoute, Jim. J'en ai marre de cette vie, de ce poste, de ces gosses, de ce collège qui ne ressemble plus à rien, de ce bureau qui n'est même plus le mien, de tout. Moi, j'ai mon chèque, je me barre. Bonnes vacances et bonne année.

Et ce furent ses dernières paroles avant de s’en aller, comme un prince, pour ne plus jamais revenir.

Jim était désemparé. Il eut l'idée d'utiliser sa technique secrète pour écouter aux portes sans appareil pour écouter aux portes en portant son oreille à la porte pour écouter ce qui se passait derrière cette porte. Il n'entendait pas tout, mais assez pour comprendre que Tyron menaçait explicitement et sans équivoque de faire disparaître la mère de la pauvre malheureuse, et même d'envoyer celle-ci la rejoindre. N'y avait-il plus aucun adulte responsable et compétent dans ce bahut ?

C'est alors que Jim vit Yumi débouler telle une furie dans le couloir. Il fit ce qu'il put, dans la limite des instructions qu'il avait reçues : tenter de s'interposer et d'empêcher Yumi de tomber à son tour dans le piège. Mais celle-ci ne chercha même pas à comprendre, et força le passage. Pour le mieux, au final, puisque la confusion que son entrée créa permit aux deux filles de s'enfuir, au nez et à aux cheveux de ce Tyron.

— Mais arrêtez-les ! explosa Tyron.
— Mais enfin, je ne vais quand même pas utiliser la force ! Cela dépasse mes fonctions, m'sieur !

Chaque seconde d'idiotie volontaire de Jim était une seconde de plus pour les filles de sauver leur peau. Mais il ne fallut pas longtemps à Tyron pour reconsidérer la situation et changer de tactique. Jim le vit s'éloigner, son téléphone à la main, certainement pour appeler sa tribu à la rescousse. Cette affaire avait vraiment tout pour mal finir, désormais. Jim s'en alla aussi, chercher son propre renfort.

Il se dirigea vers la chaufferie de l'établissement, et plus précisément le local technique. Celui-ci était toujours remplie de disjoncteurs et d'interrupteurs connectés à travers les âges de manière complètement anarchique, formant une forêt technoïde et psychédélique pleine de câbles et de lumières insensées.

— Alors comme ça, j'aurais besoin de force dans mes fonctions, marmonnait Jim alors qu'il commençait à trifouiller au hasard le tableau électrique. Vraiment, il faudrait vraiment qu'ils mettent une notice plus claire, marmonnait-il. Ou un bouton. C'est pas compliqué de mettre un seul bouton, non ?

Après une demi minute de fouille chaotique, il finit par enfin trouver la commande dont il avait besoin.

— Ah, te voilà enfin. Bienvenue.

En l'actionnant, des arcs électriques se formèrent, parcourant l'ensemble de l'installation. Jim, d'un geste réflexe qui lui semblait acquis d'une de ses nombreuses autres vies - bien que le commun des mortels qualifierait ça simplement de prudence élémentaire, fit deux pas en arrière. Précaution qui s'avéra fort avisée, car l'instant d'après, une entité commença à prendre forme, émergeant des entrailles mystiques de cet autel dédié aux instances supérieures présentes parmi les hommes sans jamais se révéler à leur regard directement. À savoir, les phénomènes de mouvement des particules chargées.

L'entité gagnait progressivement en énergie, en masse et en présence, jusqu'à devenir reconnaissable. Le surveillant général qui venait de l'invoquer restait là à l'observer, stoïque, jusqu'à que celle-ci soit complète, et que l'incantation prenne fin.

Il s'agissait de Jim. Un autre Jim. Celui de ses autres vies. Celui qu'il ne pouvait plus être lui-même, mais qui pouvait encore exister dans son regard et dans les histoires.

Un Jim brave, fort et inaltérable. Un Jim puissant, utile et efficace.

Un Jim véritable.

Il lui tendit la main. Celui-ci fit de même, tel un reflet dans un miroir. Ou peut-être était-ce l'inverse. Peut-être était-ce lui, le reflet. Après-tout, malgré tous ses efforts, malgré toute sa bonne volonté, il n'était plus qu'une ombre de son lui d'antan. Un spectre, errant dans ses traces, tentant désespérément et vainement de porter à bout de bras ce qui reste de son monde qui ne se soit pas déjà désagrégé ou corrompu.

Les mains finirent par se rejoindre. Paume contre paume. La sensation était étrange, pas comme celle du froid de la glace d'un miroir, mais pas non plus la chaleur du véritable corps d'autrui. Seulement un léger malaise. Et un étrange picotement électrisant.

— La force dépasse mes fonctions.

Il entrelaça ses doigts avec celui de son autre lui.

— Mais pas les tiennes.

Ils se lancèrent dans un dernier rodéo. Ensemble, pour une fois. Ils n’allaient pas faire un monde sans danger à eux seuls – le temps manquait. Mais ils pouvaient en éliminer au moins un.


Dernière édition par Dede7 le Mer 29 Déc 2021 23:27; édité 8 fois
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VioletBottle MessagePosté le: Mer 15 Déc 2021 21:34   Sujet du message: Échiquier Vierge Répondre en citant  
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Spoiler


- Bon, les jeunes, on ne peut pas dire que l’informatique et moi, ça fasse des éclairs… Donc, pour notre second premier cours sur les formes de sport alternatifs, je vous ai concocté une surprise !

Que les cours de Jim s’essayaient à l’innovation était une bonne chose, admettait volontiers Odd. Que les ordinateurs de Kadic étaient dans un état qui confinait au dangereux, avec ou sans XANA, ça aussi il le concédait. Quoiqu’Aelita ne cessait de répéter que c’était la faute de leur vieil ennemi si le cours de sport par ordinateur de Jim avait tourné court, le fait est que le seul élément qui accréditait son idée, c’était le clone de Jim, apparu après le réveil du Supercalculateur. Même la moue hésitante de Jérémie se disait que, dans le fond, la vraie menace qui pesait sur le monde au commencement, c’était les coupures budgétaires de l’Éducation Nationale.
Ce qui amenait Odd au seul fait qu’il ne concédait pas à Jim depuis le début du cours : faire de l’exercice dans un LaserGame n’était pas un programme plus lumineux que de jouer à Overmatch aux frais de l’État.

D’autant que l’ambiance n’était pas spécialement à la bagarre. Ulrich et Jérémie se regardaient bizarrement depuis le retour de XANA. Alors que, dans les mois qui avaient suivi la fameuse attaque de la chambre « dont on ne parlerait pas » (impossible de savoir si elle était du même tonneau que l’attaque de la piscine, mais Odd ne pouvait s’empêcher que la majorité des attaques taboues concernaient le même guerrier), les deux garçons s’étaient gauchement rapprochés, pour ensuite s’éloigner quand leur vie était redevenue un long fleuve tranquille, le retour aux affaires des Lyoko-Guerrier avait au contraire ravivé des tensions. Était-ce l’insistance de Jérémie à ne pas contrarier une Aelita qui avait quelques bons instincts par le passé, ou la persistance d’Ulrich à garder sa vie bien rangée comme il avait appris à l’aimer, mais le groupe ne s’était pas relancé dans la guerre sur de bonnes bases. Sans compter Yumi… Qui avait préféré opérer un rapprochement côté William. Odd avait beau essayer de pousser Ulrich dans ses bras, rien à faire. À croire que leur problème, ce n’était pas XANA.
Au milieu de tout ça, Odd s’était pris à rêver d’un nouveau décor, fertile et vierge, où tout resterait à faire. Bâtir de nouvelles maisons, trouver de l’or dans son jardin, bref, trouver enfin la terre promise où il s’épanouirait, de coeur et d’âme. Peut-être l’université… Enfin, non. C’était encore loin, et puis, le secret le lierait à jamais à ses camarades. Il ne restait que les aventures amoureuses. Mais, depuis le départ de la plupart de ses connaissances du collège vers d’autres établissements, il ne savait plus s’y prendre. Les filles et les garçons étaient plus matures, et les pitreries d’Odd commençaient à attirer des regards perplexes, voire carrément dédaigneux. Le vent du renouveau qui avait soufflé au début de son année de seconde n’avait pas été plus puissant qu’un pétard mouillé.

Bref. Tout ça pour dire que ce qui aurait pu être le cours le plus fun de toute l’histoire de l’école était sans doute le plus maussade. Mais quel gâchis.

Odd enfila son plastron, sous le regard plein d’entrain du prof de sport. Il fallait reconnaître que le reste de la classe accueillait le nouveau sens de l’innovation de Jim avec plus de gratitude. Déjà, on se visait avec les pistolets, on parlait de ses expériences passées, on se vantait d’être déjà un pro… Génial. Voilà que le monde était plus Odd que Odd. Ce dernier les regarda, profondément blasés. Il y a quelques années, il les aurait observés avec tendresse, songeant que ces enfants qui se réjouissent d’être des héros pour de faux pendant une heure ne connaîtraient jamais le frisson du vrai danger, la tension des vraies batailles, le stress des victoires sur le fil… Mais maintenant, il savait. Il savait que les héros se posent toujours trop de questions. Et plus les temps de leur gloire s’éloigneront, moins ils auraient de réponses. Tout perdrait un peu de son sens, parce qu’en vérité, les héros ne sauvent pas le monde pour eux, mais pour les autres, qui vivront des années fastes en ignorant le sacrifice qui les a permises. Odd savait. Il pensait que le goût serait moins amer.

- Ah, ça fait du bien de voir des jeunes gens motivés ! Se réjouit Jim, alors que les derniers élèves avaient bouclé leur équipement. Ça me rappelle les entraînements spéciaux des services secrets… Mais tout ce que je peux vous en dire, c’est que vous devez garder l’oeil ouvert ! Soyez attentif, car l’ennemi n’est jamais où on se l’imagine… Et pour vous faire rentrer la leçon dans le crâne, je vous propose de pimenter les choses !

Aussitôt, la porte d’entrée de l’enseigne s’ouvrit sur une femme, d’allure solide, les longs cheveux ramassés dans une lourde tresse, les manches courtes soulignant des bras qui étaient sans doute capables de porter la classe toute entière. Elle afficha un grand sourire alors que Jim se dirigeait vers elle, les bras grands ouverts.

- Rachel Moore ! Une des meilleures ! S’exclama-t-il, le regard brillant. Vous savez, quand on était à l’armée, elle pouvait me mettre KO en quelques secondes !
- Sans moi, tu n’aurais jamais passé tes classes, répliqua Mme Moore en serrant la main de Jim. D’ailleurs...

Avant que le professeur de Kadic n’ait pu réagir, son bras se tordit en arrière et son genou heurta le sol. Il resta sonné quelques instants, avant d’éclater de rire.

- Tu n’as pas perdu de ta vivacité !
- Il y en a qui ont une vocation, et il y a les autres. Mais les enfants, vous avez de la chance, dit-elle cette fois à l’adresse des étudiants de Kadic. Votre professeur ne m’égale peut-être pas, mais il peut se vanter d’avoir vu le monde. Tandis que moi, j’entraîne mes étudiants à être les meilleurs !

Odd n’en doutait pas. Rien qu’à voir Jim se relever un peu fébrilement de sa prise, il savait qu’il ne voudrait jamais mettre les pieds là où enseignait cette professeure, aussi douée fut-elle.

- Haha… Et d’ailleurs, tes étudiants, Rachel, où sont-ils ? Ils ont réussi à revenir de leur dernier stage commando ?
- Presque en entier ! Hé, les enfants, vous pouvez entrer, la voie est libre !

Là-dessus, Mme Moore rouvrit la porte de l’enseigne. Une classe d’environ une trentaine d’élèves entra. Tous arboraient le même uniforme beige pour le haut, noir pour le bas, avec un blason scolaire en forme d’étoile qu’Odd ne connaissait pas. En même temps, il n’avait pas beaucoup vu d’écoles s’afficher autant. Une école privée, peut-être ? À côté de lui, Ulrich se réveilla un peu.

- Oh… Ma mère a voulu m’envoyer là-bas. C’est le lycée Legwin… Très cher. Mais très haut niveau. Ceux qui ont les moyens envoient leurs enfants là-bas quand ils ne sont pas bons à l’école… Et ils en font des Jérémie.
- J’en ai entendu parler, confirma ledit Jérémie. Bah, c’est surtout des élèves académiques. Ils sont bons pour suivre les règles, mais face à des gens vraiment audacieux, ils ne pourraient rien. Ils ne résistent pas longtemps aux grandes écoles.

Odd tiqua. Un Jérémie médisant était une rareté… Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Lui aussi était sorti de sa torpeur. Il arborait presque un sourire.

- Ils vont voir ce que c’est, un intello qui sait se battre, ricana Jérémie en redressant ses lunettes sur son nez.

Odd s’apprêta à demander à son ami ce qui lui prenait quand, soudain, quelque chose accrocha son regard. Parmi les élèves, l’un d’eux réveillait de vieux souvenirs. Longs cheveux blonds, épaules carrés, regard un peu perdu…

- C’est… Poliakoff ?

Derrière Ulrich, Sissi avait un peu pâli. Oui, c’était bien Nicolas Poliakoff, là, en beige et noir, à côté de Mme Moore ! Le lycée Legwin avait jugé qu’il était rattrapable ? Même Ulrich sembla ne pas en revenir. Jérémie, lui, oscillait entre le vexé et le décidé. Il serrait son arme avec plus de vigueur. Odd, lui, ne savait comment traiter cette surprise. Il resta à fixer Nicolas, éberlué, jusqu’à ce que leurs regards se croisent. Un éclair passa entre eux. Enfin, il allait surtout de l’ancien élève de Kadic à l’ancien Lyoko-Guerrier. Ce n’était pas un regard méchant, mais plutôt… un mélange de fâché et d’impatient. C’était plus d’émotions qu’Odd le croyait capable d’assimiler en même temps.

- Bah ça alors, Nicolas Poliakoff ! S’émerveilla Jim en saluant son ancien étudiant. Si je m’y attendais !
- Mon meilleur élève, répondit Mme Moore avec fierté. Le plus prometteur de sa promotion !
- Vraiment ?
- Ouaip’. J’ai réussi en quatre mois ce que tu n’as pu faire en quatre ans. Il est l’arme de ma victoire contre ton école, aujourd’hui !

Les deux professeurs firent avancer leurs classes vers la salle de jeu, tout en s’échangeant encore quelques répliques. Les deux classes, elles, s’évaluaient du regard, n’osant se saluer mais cherchant déjà quels éléments seraient à abattre le plus rapidement. Seul Nicolas gardait son attention rivée sur Odd, même alors qu’il mettait son plastron. C’en devenait agaçant. Quoi, que voulait-il, à la fin ? Odd ne se souvenait pas qu’ils s’étaient quittés en mauvais termes… Ou en quelques termes que ce soit, d’ailleurs. Comme ils ne s’étaient jamais parlés sérieusement du temps du collège, ils s’étaient naturellement perdus de vue, en silence, à l’issue de la dernière épreuve du brevet. Alors, quoi ? Nicolas ne lui en voulait tout de même pas de ne pas lui avoir fait un câlin d’adieu ?

- Bon, jeunes gens, pour ceux qui n’ont pas déjà fait du LaserGame, rappel des règles, annonça Jim d’un ton de général en se postant devant la porte. On vise seulement les points lumineux que vous avez sur vos plastrons : torse, dos, épaules. Vous pouvez également viser le bout de votre pistolet. Pour Kadic, il sera en vert. Legwin, vous êtes en bleu. Si vous êtes touchés, vous vous affichez en rouge, et vous êtes intouchables le temps de la pénalité, mais également impuissants. On ne se tire pas dessus dans les escaliers, on fait attention aux murs, et on ne se finit pas aux mains.

- Planquez-vous, réfléchissez en équipe. La victoire est dans la survie, compléta Mme Moore avec moins d’effusions. Vous avez une heure. L’école victorieuse aura la gloire, et le droit de charrier les perdants quand vous les croiserez dans la rue. À notre signal, faites-nous honneur !

Les deux classes entrèrent dans la salle, chacune par sa porte. À l’intérieur, tout était très sombre, excepté pour quelques panneaux de bois faisant office de décor, et éclairés en rouge. L’ensemble était un dédale d’angles morts et de meurtrière. Aucune cachette ne semblait totalement fiable ; les plus intéressantes étaient directement visibles depuis l’étage, dont les accès n’étaient pas laissés en évidence. La classe de Kadic commençait déjà à se disperser. On reconnaissait ceux qui avaient déjà pratiqué, se précipitant en hauteur, leurs lumières disparaissant rapidement dans le labyrinthe. Odd, lui, resta un peu incertain. Devait-il, au contraire, se trouver un poste au rez-de-chaussée, et attendre que l’ennemi joue ses premières cartes pour attaquer ? Le guerrier félin qu’il était habituellement n’appréciait pas vraiment les multiples murs. Il ne pourrait se glisser rapidement entre ses cibles… trop de virages à prendre, d’obstacles à éviter. Mais sa petite taille lui donnait un avantage. Il pourrait passer inaperçu, pour peu qu’il repère les angles les plus traîtres… Finalement, il opta pour un peu de repérage, en attendant que les portes ne se referment.

Il ne passa pas un panneau que, déjà, une musique lança ses premières percussions dans la salle. Aussitôt, le plastron d’Odd passa au rouge.

- Que… Quoi ?! Où…

Par réflexe, il plaqua son dos contre le panneau le plus proche. Les premiers cris et bruits de pas résonnaient autour de lui, mais difficile d’identifier une voix par-dessus le fond sonore. Odd ne devait pas rester là, tout ce qu’il entendait pouvait être une menace ! Il avait quelques secondes avant la levée de la pénalité pour changer de planque. S’il gardait sa position, il deviendrait une cible facile pour celui qui l’avait déjà repéré ! Il regarda autour de lui ; Sur sa gauche, un petit couloir semblait mener vers des accès à l’étage. Il y aurait sans doute des élèves en embuscade à ce niveau… C’était risqué, mais si c’était ceux de Legwin, il pourrait en toucher quelques-uns sans s’arrêter. De toute façon, de là où il était, il ne voyait aucun endroit évident pour se poser plus de quelques secondes. Il ne fallait pas traîner.

Pris dans l’action et boosté par l’enthousiasme autour de lui, Odd se redressa et se jeta dans le couloir. Il vit un laser bleu pointer sur son bras, mais il rata son épaule. Il répliqua, sans s’arrêter pour vérifier que son tir avait touché. Il passa une intersection, où trois lumières vertes se faufilaient. L’une d’entre elles passa au rouge, les deux autres crièrent vengeance. Odd ne s’arrêta pas, et arriva au niveau de l’escalier. Comme prévu, quatre plastrons bleus offraient leurs cibles dorsales à l’ancien Lyoko-Guerrier. Il tira aussitôt. Des cris rageurs accompagnèrent sa descente, puis les représentants de Legwin disparurent dans les couloirs. Odd évita à temps un tir venant de l’étage, répliqua. Finalement, l’endroit n’était pas si idéal… Il avait à gérer ses arrières, son côté, et la hauteur. Le terrain était trop dégagé… Il s’agitait en tous sens pour troubler les snipers de Legwin qui tentaient de l’atteindre. Il répliquait. L’expérience de Lyoko lui revenait petit à petit. Il éliminait chaque lumière bleue qui entrait dans son champ de vision, tout en se faufilant entre les tirs. Finalement, être ainsi en évidence lui plaisait. Il était assez bon pour devenir un défi, et ce faisant, il forçait des cibles à venir à lui. L’adrénaline chassait petit à petit son humeur maussade. Ce n’était certes pas un danger vital…

ROUGE !

Son plastron passa au rouge brutalement. Son arme ne tira plus. Odd poussa un grognement rageur. Il fallait à nouveau qu’il bouge d’endroit… Sans trop se presser, il se dirigea vers les escaliers. S’il était si bon à toucher de loin, peut-être qu’un point de vue en hauteur lui serait profitable… Il devrait juste se cacher dès qu’il serait en haut de l’escalier. De là où il était, impossible de dire si l’étage était à Kadic ou Legwin… En tout cas, il croisa plusieurs de ses camarades, dont Ulrich, en montant.

Son plastron passa au bleu alors qu’il passait la dernière marche. Une seconde plus tard, il vit le laser foncer sur son torse. Il se jeta sur le côté… La lumière ne changea pas. Odd soupira de soulagement, puis se glissa, sans se relever, le long du mur. Le panneau qui lui faisait face était doté d’une meurtrière. Il pourrait peut-être voir qui l’a repéré, et le neutraliser… L’épaule droite contre le bois, Odd se redressa lentement. Il n’aurait pas besoin de tout voir, juste une lumière verte, et il tirerait sans réfléchir… Mais rien. Pas même un signe ami. Juste les ombres imprécises des couloirs et de la rambarde. Juste quelques lueurs s’affrontant de l’autre côté du balcon. Mais rien devant. Odd se figea. Est-ce…

Derrière lui !

Il évita de peu le laser qui allait toucher son dos. Il leva son arme, prêt à accueillir son assaillant. Il lutta pour ne pas s’adosser contre le mur. Bon sang… Cette foutue cible arrière le forçait à avoir des angles morts ! Et si l’autre ne venait pas, alors ça voulait dire qu’il le contournait… Non, rien derrière… Mais où était-il ?! Avait-il renoncé… ? Non… Dans la bataille, personne ne renonce. Un monstre de XANA n’a jamais reculé pendant un affrontement. L’ennemi devait attendre son heure, tapi derrière le panneau, jouant avec les nerfs du Lyoko-Guerrier… Soit. Il faudrait donc le débusquer, et lui faire comprendre qui était le plus malin, ici ! Odd prit une grande inspiration, et roula sur sa gauche, pistolet devant, prêt à tirer…

Il passa au rouge. Devant lui, Nicolas Poliakoff ne semblait même pas satisfait.

- Salut.

Odd grogna, agacé. Pas assez rapide ! Il n’avait pas été assez rapide devant le type le plus lent de Kadic ! C’était donc vrai, Legwin transformait les gens !

- Tu devrais pas rester là, Poliakoff. Je descends, et je fais connaître ta position, répliqua Odd, vexé.
- Pour le moment, c’est moi qui ai l’avantage.
- Ce n’est pas un duel, tu sais.
- Si c’en était un, le score serait le même.

Odd pouffa. Comment Nicolas Poliakoff, à qui il fallait des heures pour comprendre une insulte de Sissi, osait le traiter de nul ?! Plus il le voyait, plus le Magnifique se sentait irrité par l’ancien sbire de la diva de Kadic. Il ne savait pas ce qu’il lui voulait, mais de toute évidence, il ne le lâcherait pas.

Soudain, les voix de Jérémie et Aelita surplombèrent un peu l’ambiance musicale. Ils appelaient Ulrich et Odd. Ce dernier venait de repasser au bleu…

- Bon, c’est pas que ta conversation m’enchante, mais je dois y retourner. Choisis-toi une autre cible ; c’est mieux pour toi.
- Tu n’iras nulle part. Bouge de là, et je te touche.

Odd baissa les yeux. En effet, le laser de Nicolas était pointé sur son torse. Mais quel idiot ! Il avait été si occupé à être vexé qu’il n’avait pas pensé à tenir son adversaire en joue, en attendant la levée de la pénalité ! Et maintenant, il était forcé de rester là, s’il ne voulait pas repasser au rouge…

- C’est pas du jeu, Poliakoff. Je suis censé descendre du balcon si je suis touché, tu sais.
- Comme si t’avais jamais joué avec les règles, Della Robbia. Tu serais retourné au rez-de-chaussée, si c’était un autre qui t’avait eu ?

Touché. Mais ce n’était pas la question. En bas, Jérémie et Aelita appelaient plus fort… Alors que les cris prenaient de drôles d’accents. Ce n’était plus l’excitation qui régnait, mais… Le sang d’Odd se glaça. Il connaissait ces cris. C’était ceux qui annonçaient un grand danger. Il risqua un coup d’oeil par-dessus la rambarde. Des arcs électriques brillaient entre les panneaux. Sur l’écran d’un plastron, il crut reconnaître le symbole de XANA… Non…

- Écoute, Poliakoff, il faut que je descende, mais toi reste ici. C’est dangereux en bas…
- Personne ne te laissera y aller, répliqua Nicolas avec une nonchalance étrange.

Odd ne réfléchit pas, et retourna vers l’escalier… Mais au milieu des marches, des élèves de Legwin, les yeux marqués au fer rouge, visèrent le Lyoko-Guerrier. Derrière eux, des élèves de Kadic, touchés par un tir, s’effondraient dans une vive lumière. Odd recula lentement. Les adolescents possédés campèrent sur leurs positions, pistolets prêts à tirer.

- Tu vois, Della Robbia , tant que tu fais gentiment ce qu'on te dit, tu resteras en vie, reprit Nicolas, nonchalamment assis contre un panneau de bois, le bras tenant le pistolet reposant sur son genou replié.
- Poliakoff, tu n’as pas la moindre idée de ce que tu as…
- Et si ? Tu sais, toi et tes petits copains n’êtes pas les seuls à fréquenter la bonne vieille usine de l’île. J’y allais, pour pêcher loin du chaos de la civilisation. J’aimais être seul, à l’époque. L’agitation… Très peu pour moi. J’aimais les grands espaces vides. C’est bavard, le vide, pour qui sait écouter.

Odd regarda autour de lui, le plus discrètement possible. Il fallait qu’il sorte de ce piège. L’autre escalier… Loin, au bout d’une ligne droite. S’il fonçait… Nicolas ne semblait pas XANAtifié, peut-être qu’un tir de son arme serait inoffensif… Mais, au fond, c’était ça le problème : Nicolas était encore lui-même. Alors, à quel point était-il une menace… ?

- Poliakoff, tu ne veux pas m’énerver. J’en ai maté des plus forts que toi, tenta Odd au bluff.
- Oh, je sais. Je vous ai vus, plusieurs fois, entrer dans l’usine. Vous ressortiez bruyamment, en vous vantant de je ne sais quelle virée où vous avez affronté je ne sais quels dangers. C’est marrant… Christophe n’a jamais aimé les secrets. Je pensais que tu l’avais fait entrer dans votre petite bande…

Chris… Tophe ? M’Bala ? Qu’est-ce qu’il faisait dans cette conversation ?

- Je ne…
- On est allés à l’Usine, tous les deux, un soir. Moi pour gagner un pari contre Hervé, lui pour te faire plaisir. En vérité, la rumeur de ta relation avec Aelita Stones le chiffonnait. On en a un peu parlé… Avant de trouver cet étrange journal, dans une pièce dérobée.

Un… Journal ? Ulrich n’avait quand même pas caché son journal intime dans l’Usine ! Et il n’avait tout de même pas parlé de…

- Écoute, Poliakoff, quoi que tu aies lu dans ce journal, ça te dépasse…
- Ah, ça, oui ! Ces histoires de Lyoko… De scanners, de projet Carthage ou je ne sais quoi… Ouais, ça me dépasse. Les complots de ce monde, ça me passe au-dessus. Mais toi, qui mène une double-vie, pendant que ton jules se morfond à avoir l’impression de ne pas être assez bon pour toi, ça me paraissait plus surréaliste encore. On est resté en contact, après le collège. Une peine que tu ne t’es pas donnée.
- J’en suis ravi pour vous, mais…
- Ravi ? Tss… C’est ce que je pensais. T’en as jamais rien eu à foutre, Della Robbia. T’avais quelque chose de stable. T’avais quelque chose de beau. Mais t’as tout largué, pour un autre monde où t’avais l’impression que ta vraie vie t’attendait, pas vrai ? Un monde d’aventures, d’héroïsme… Un monde de pionniers. Tu voulais être le premier, Odd. Une légende. J’imagine qu’un type comme Christophe, ça te passe autant au-dessus que vos histoires me dépassent, comme tu dis.
- Je… Comment tu sais tout ça ?

Odd devait en savoir plus. Qu’importait, au fond, ce qu’il allait confirmer auprès de Nicolas ; vu l’ampleur de l’attaque, il y aurait Retour Vers le Passé. Mais s’il y avait eu une fuite dans le secret, il fallait qu’il sache où et depuis quand.

- Votre machin, il est pas si compliqué à allumer. Faut juste tirer une bobinette, et tous vos petits secrets choient. Le journal de Jérémie… Quelle horreur. Combien de fois t’as largué Christophe, avant vos fameux « Retour vers le Passé » ? Combien de fois t’as rejoué des scènes en sachant quoi dire ? C’est pour ça que votre relation a duré plus longtemps que les autres. Tu savais toujours quoi faire. Pendant ce temps, il venait s’épancher avec moi, à la pêche dans l’usine. Et je ne savais jamais quoi dire.

Nicolas se leva. Tout en visant Odd, il lui intima de s’enfoncer dans le couloir. Alors que le dos d’Odd heurtait presque le mur de l’autre côté du balcon, Nicolas l’arrêta.

- Je connais tout de vos magouilles. Et je vais vous arrêter. Mais pas sans te laisser ta chance.

Lentement, Poliakoff baissa le bras. Odd comprit. Un duel… Ils allaient s’affronter en face-à-face. Le plus rapide à dégainer. Le plus rapide à toucher. Et il ne savait toujours pas si son arme était chargée au XANA ou pas… En bas, il n’y avait plus que des lumières rouges, les visages levés vers le balcon, attendant de voir l’issue du conflit. Aucun moyen de s’enfuir. Il faudrait gagner du temps, parier que les autres arrêtent l’attaque dans les prochaines secondes…

- Prépare-toi, Della Robbia.

Odd plia et déplia ses doigts autour de la poignée du pistolet. L’index passa sur la queue de détente… Elle tremblait sous la tension. Prête à cliquer. En face, Poliakoff, n’était plus qu’une ombre indistincte, bras écartés du corps, arme au poing, jambes solidement ancrées au sol. Une perle de sueur glissa le long de la tempe du Lyoko-Guerrier. S’il voulait s’en sortir, il faudrait tirer le premier, et rapidement. Mais Nicolas s’était montré très vif, pendant cette partie… Il testa son équilibre. Ses genoux tremblaient. Ses yeux ne restaient que difficilement sur le plastron bleu en face de lui… Devait-il plutôt regarder l’arme ? Il ne distinguait presque rien du visage de son adversaire, et les secondes s’écoulaient, le rapprochant du moment fatidique… Plus de cris autour de lui, il pouvait entendre l’air siffler entre les panneaux, le silence rouler au sol…

Nicolas leva le bras.
Odd aussi.
Un flash de lumière l’aveugla.

_________________________________


Christophe se laissa tomber contre le dossier de l’immense chaise en soupirant. Nicolas était en retard.
Depuis qu’ils écumaient le contenu de cet étrange ordinateur, seul signe de vie dans l’Usine désaffectée, son compagnon se faisait littéralement ronger par la rage. Oh, pas parce que la bande à Jérémie avait joué avec sa vie pendant plusieurs mois. Il avait eu l’habitude d’être pris pour un idiot une bonne partie de sa vie. Non… C’était qu’Odd Della Robbia ait trompé Christophe qui lui donnait des envies de détruire cette foutue machine. À mains nues.
Christophe ne comprenait pas pourquoi. Ils étaient toujours vivants, et Odd pensait agir pour sauver le monde… C’était louable. C’était le devoir de ceux que le combat appelait. Lui, tout ce qu’il voulait, c’était se faire un nid, tranquillement. Sans doute qu’un héros secret n’était pas le meilleur des compagnons pour ce genre de rêve…
Le jeune garçon ferma les yeux. Dans sa tête, le chantier de ses rêves reprit. Il se voyait déjà dans un grand espace, loin de tout, avec ses outils et son matériel. D’autres gens occuperaient le même village en devenir. Certains avaient fini leur jardin, d’autres apportaient des finitions à la façade… Christophe, lui, allait au plus simple : deux étages, un salon avec un piano, une chambre séparée du couloir par une porte à battants. Pourquoi pas un comptoir américain, dans la cuisine… ?

Soudain, son portable vibra. Sur l’écran, un message de Nicolas s’afficha.

«  Cours de sport. Moore veut nous faire affronter Kadic au LaserGame. Si tu veux lancer l’attaque comme on a vu, c’est maintenant ».

Christophe tritura les touches. Il tapa oui. Puis non. Puis à nouveau oui. Bien sûr, il s’était souvent demandé pourquoi Odd lui avait caché la vérité tout ce temps… Mais plus il en apprenait sur les dernières années, plus il se questionnait surtout sur les motivations d’Odd à l’avoir choisi comme compagnon.

Odd lui-même ne le savait peut-être plus. Est-ce qu’Odd avait jamais choisi raisonnablement ses amours ?

« Rentre juste à la maison »
_________________

« Plus personne ne pourra un jour dormir» Mondes Alternés, Saison 2 Final 3/3. Jeudi 25 Juin.


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Dernière édition par VioletBottle le Jeu 30 Déc 2021 23:17; édité 1 fois
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