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[Fanfic] À perdre la raison

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 Auteur Message
Minho MessagePosté le: Jeu 18 Juin 2026 16:50   Sujet du message: [Fanfic] À perdre la raison Répondre en citant  
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Inscrit le: 29 Jan 2016
Messages: 114
Bonjour,

Maintenant que mon OS intitulé "La cave" est sorti, je n'ai plus rien en carton. Sauf ce que j'ai écrit cette année et dont le processus a débuté l'an passé. Une fanfiction en huit chapitres qui ne sera peut-être lue par personne mais, vu que c'est écrit, autant le partager. Ce prologue, que j'ai intitulé "Une histoire que le temps n’a pas effacée" est lent, en total décalage avec le reste du récit qui sera lui plus mouvementé Mad

Je vous laisse donc avec... cette histoire que le temps n'a pas effacée.

Il y a des empires de joie, et des empires de glace. Il y en a qui
s’effondrent, d’autres se fondent. Certains meurent sous les
bombes, les suivants se reconstruisent. Long de dix ans ou de
millénaires, les empires s’imaginent et se façonnent dans la
tête des hommes et des femmes, unis par l’amour, la pitié ou
l’arrogance des gestes et des mots. Mais un empire n’en est
pas un sans ses guerres et ses assauts, des barbares, du temps
ou du climat. L’empire n’est qu’une petite pensée façonnant
toutes les autres, négligeant certains chemins pour des
destinations chaleureuses. Parfois les vandales pillent le
souverain ou la souveraine sur ces routes du soleil, parfois le
petit groupe arrive sans encombre. Lors des chutes de
capitales, certains ex-roitelets restent sur les lieux,
contemplant le désastre et pleurant des landes de pierres.
D’autres s’encourent s’exiler en Amérique, priant qu’il ne
reste que des cadavres sombres derrière eux, n’ayant ainsi
donc plus de raisons d’y penser. Les derniers finissent par
s’échapper, mais tel Ulysse, sa cité de Troie stagne toujours
dans la tête, et pourtant, il devra bien la brûler pour bâtir son
avenir à Ithaque, lequel sinon finira dévoré par le mari de
Perséphone.



__


Sissi a construit sa vie. Elle a connu d’autres personnes, elle a découvert de nouvelles choses, elle a avancé. Elle n’est plus la fille qui pensait que tout pouvait être réglé avec de la confiance en soi et un peu de charme. À 52 ans, Élisabeth Delmas a quand même gardé ce regard vif qui a toujours été le sien. Ceux qui l’ont connue autrefois se souviennent d’une jeune fille pleine d’assurance, parfois capricieuse, souvent en quête d’attention, mais aussi capable d’un courage qu’elle ne montrait pas toujours. Derrière ses airs de reine du collège, Sissi cachait surtout quelqu’un qui voulait être reconnue, aimée, et surtout ne pas être oubliée.
Les années ont passé. Le collège Kadic n’est plus qu’un souvenir lointain, les couloirs où elle marchait autrefois résonnent encore dans sa mémoire, mais le temps n’a pas effacé certaines images.
Elle se souvient de silences, d'un regard parfois froid, de réponses courtes d'un certain garçon qui la rendait folle quand elle était adolescente. Elle avait longtemps essayé d’attirer son attention, avec ses sourires, ses petites provocations, ses tentatives de se rapprocher de lui. À l’époque, elle ne comprenait pas toujours ce qu’elle ressentait réellement. Elle croyait que c’était juste un défi, une histoire d’orgueil.
Mais en vieillissant, Sissi a compris que certaines personnes marquent une vie sans même le savoir.
Ulrich était l’une de ces personnes.

Ce garçon avait quelque chose que les autres n’avaient pas. Une sorte de force silencieuse. Il était discret, parfois distant, mais il était aussi loyal, courageux et prêt à protéger ceux qui comptaient pour lui. Sissi le voyait plus qu’elle ne voulait l’avouer.
Elle voyait ses blessures, ses doutes, ses efforts.
Elle voyait Ulrich.
Pendant longtemps, elle a cru qu’elle aurait le temps. Le temps de changer, le temps de grandir, le temps de lui dire ce qu’elle ressentait vraiment. Mais l’adolescence est faite de moments qu’on pense éternels et qui disparaissent plus vite qu’on ne l’imagine.
Depuis qu’il a disparu, il existe un vide qu’elle n’a jamais réussi à combler. Les autres ont continué leur chemin, ont construit leur vie, ont changé. Mais elle, quelque part, est restée attachée à une question sans réponse : qu’est-ce qui lui est arrivé ? À lui... et aux autres.
Personne ne sait vraiment expliquer cette quadruple disparition, celle d'un triangle amoureux en somme. Et un +1. Ce n'était pas une simple absence. Pas un déménagement annoncé. Pas un départ avec des explications claires.
Une disparition. Certains disent que c’était une affaire du passé, quelque chose qu’il fallait laisser derrière soi. Mais Sissi n’y croit pas complètement. Elle a vu trop de choses étranges lorsqu’elle était jeune pour accepter simplement l’idée que certaines histoires n’ont pas de fin.

Au début, Sissi a refusé d’y croire, à cette absence qui allait sûrement s'avérer provisoire. Elle pensait qu’il reviendrait. Après tout, Ulrich avait toujours été celui qui apparaissait au dernier moment, celui qui semblait porter des secrets, celui qui disparaissait parfois sans donner d’explication.
Mais les jours sont devenus des semaines.
Les semaines, des mois.
Et les mois, des années.

Alors, chaque matin, elle pense à lui.
Elle se demande où il pourrait être. S’il a changé. S’il se souvient encore d’elle. Elle imagine parfois qu’il pourrait revenir un jour, pousser la porte d’une pièce comme si le temps n’avait pas existé, avec ce même air sérieux qu’il avait toujours.
Elle ne rêve plus de la même façon qu’à 15 ans. Ce n’est plus le rêve d’une adolescente qui veut conquérir le garçon qu’elle admire. C’est le rêve d’une femme de 52 ans qui aimerait seulement avoir une réponse.
Avec les années, Sissi est devenue plus calme. Elle a appris à reconnaître ses erreurs, à écouter davantage les autres, à comprendre que l’amour n’était pas une compétition. Elle repense parfois à la jeune fille qu’elle était et sourit doucement.

Parfois, ce n’est qu’une image qui traverse son esprit : Ulrich dans les couloirs de Kadic, son sac sur l’épaule, son regard sérieux, cette façon qu’il avait de faire comme si rien ne pouvait l’atteindre. Parfois, c’est un souvenir plus précis : une conversation, une dispute, un moment où il a montré une gentillesse qu’il essayait de cacher.
Ce sont de petits détails.
Mais ce sont ces petits détails qui restent.

Elle aurait aimé dire certaines choses à Ulrich.
Pas des déclarations grandioses. Pas des promesses impossibles.
Juste : J’espère que tu vas bien.
Et chaque soir, avant de dormir, une petite partie d’elle garde cette pensée :
Peut-être qu’un jour, Ulrich reviendra...

Elle aurait aimé que le dernier souvenir qu’Ulrich ait d’elle soit différent.
Elle aurait aimé qu’il sache.
Qu’il sache qu’au fond, derrière les provocations et les sourires sûrs d’elle, il y avait quelqu’un qui tenait réellement à lui.
Quelqu’un qui avait peur de ne pas compter.
Quelqu’un qui avait peur d’être oubliée.

Même après toutes ces années, lorsqu’on prononce le nom de son crush de l'époque (ce qui est devenu de plus en plus rare au fil du temps), quelque chose change dans son regard. Pas une obsession. Pas un simple souvenir nostalgique.
Plutôt une question qui n’a jamais trouvé sa réponse.
Où es-tu, Ulrich ?
Est-ce que tu vas bien ?
Est-ce que tu penses parfois à nous ?
Est-ce que tu te souviens de moi ?
Et, surtout, es-tu vivant ?

Il arrive à Sissi de retourner près des anciens lieux qu’elle fréquentait autrefois. Les bâtiments ont changé, les générations se sont succédé, et les nouveaux élèves ignorent totalement les histoires qui se sont déroulées là. Pour eux, Kadic n’est qu’un collège.
Pour Sissi, c’est l’endroit où une partie de sa vie est restée. Et elle a parfois l'impression qu'elle ne se remémore pas de tout ce qu'elle y a vécu. L'âge grandissant, à partir de la quarantaine, elle a eu tout un tas de flashs qui lui venaient : d'une usine, de monstres et autres cris dont elle ne pouvait expliquer la provenance. Elle a d'abord cru devenir folle, puis, elle s'était accommodée de cette étrange compagnie qui la laissait éveillée certaines nuits.

__

Elle s’arrêta devant une vieille photo posée sur une étagère de son appartement. Une photo de groupe prise des années auparavant. Des visages jeunes, insouciants, des personnes qui pensaient avoir toute la vie devant elles.
Son regard s’arrêta sur Ulrich.
Elle soupira.
-Toujours toi…
Une voix derrière elle répondit :
-Tu lui parles encore ?
Sissi se retourna.
Odd était là, tenant deux tasses de café. Lui aussi avait changé. Il n’était plus le garçon malicieux qui essayait autrefois de se faire remarquer sans cesse par ses vannes à deux balles. Il avait grandi, gagné en assurance, mais il gardait cette fougue un peu maladroite qui l’avait toujours caractérisé.
-Je ne lui parle pas, Odd, répondit-elle.
Il regarda la photo.
-Tu viens littéralement de dire “toujours toi” à une photo.
Sissi leva les yeux au ciel.
-Tu n’as pas changé.
-Et toi non plus.
Elle fronça les sourcils.
-Pardon ?
Odd sourit.
-Tu fais toujours semblant que tout va bien.
Cette phrase resta quelques secondes dans le silence.
Sissi détourna le regard.
-Je vais bien.
-Je n’ai pas dit le contraire.
-Alors pourquoi tu dis ça ?

Odd posa une tasse sur la table.
-Parce que je te connais depuis longtemps, Sissi.
Elle eut un petit rire.
-Personne ne me connaît vraiment.
-Moi si.
Elle resta silencieuse.
C’était rare que quelqu’un lui parle comme ça. Pas comme la fille du proviseur. Pas comme l’ancienne reine du collège. Pas comme quelqu’un qu’il fallait impressionner.
Juste comme Élisabeth.
-Tu penses encore à lui, n’est-ce pas ? demanda Odd doucement.
Sissi fixa la fenêtre.
La pluie continuait de tomber.
-Oui.
La réponse était simple.
Directe.
Elle ne chercha même pas à mentir.
-Tous les jours.
Odd baissa les yeux.
-Même après tout ce temps…
-Même après tout ce temps.
-Sissi… ça fait des années.
Elle hocha la tête.
-Je sais.
-Tu n’as jamais eu de réponse.
-Non.
-Tu ne sais même pas s’il reviendra.
Elle serra légèrement la tasse entre ses mains.
-Je sais.
Un silence.
Puis elle ajouta :
-Mais tu sais ce qui est le pire ?
Odd attendit.
-Ce n’est pas de ne pas savoir où il est.
Elle regarda la photo.
-C’est de ne pas savoir si j’ai compté pour lui.
Odd resta immobile.
Parce qu’il comprenait.
Il se souvenait de la jeune Sissi. Celle qui faisait tout pour attirer l’attention d’Ulrich. Celle qui se vantait, qui jouait la fille sûre d’elle.
Mais il avait aussi vu, après la disparition, ce que les autres ne voyaient pas.
Les moments où elle s’inquiétait.
Les moments où elle attendait.
Les moments où elle faisait semblant de ne pas être blessée.
-Tu l’aimais vraiment, hein ?
Sissi eut un sourire triste.
-Je crois que je ne l’ai compris que trop tard.
Elle s’assit.
-Quand j’étais jeune, je pensais que je devais gagner. Qu’il fallait qu’il me remarque, qu’il choisisse de me regarder moi.
Elle baissa les yeux.
-Je ne comprenais pas que ce n’était pas un jeu.
Odd s’assit en face d’elle.
-Tu étais adolescente.
-Peut-être.
Elle soupira.
-Mais certaines choses restent.
Elle regarda ses mains.
-Je me rappelle de la première fois où j’ai compris qu’Ulrich était différent.
Odd sourit légèrement.
-Quand il t’a ignorée pour Yumi ?
Sissi lui lança un regard.
-Très drôle.
-Désolé.
-Non, tu as raison.
Elle sourit un peu.
-C’est probablement ça.
Elle se perdit dans ses souvenirs.
-Tout le monde essayait de me faire plaisir. Tout le monde voulait être mon ami. Lui… il s’en fichait.
-Ça t’a énervée.
-Énormément.
-Et ça t’a attirée.
Elle soupira.
-Oui.
Odd rit doucement.
-C’est tellement toi.
-Tu veux dire quoi par là ?
-Que tu as toujours voulu ce qui semblait impossible.
Elle réfléchit.
-Peut-être.
Puis son expression changea.
-Mais Ulrich n’était pas impossible.
Odd la regarda.
-Non.
-Il était juste… perdu.
Elle marqua une pause.
-Tout comme moi.
Le silence retomba.
Pendant quelques minutes, ils ne parlèrent pas.

Puis Odd demanda :
-Si tu pouvais lui dire une seule chose aujourd’hui… ce serait quoi ?
Sissi regarda la photo.
Longtemps.
Puis elle répondit :
-Je lui dirais que je suis désolée.
-Désolée de quoi ?
-De ne pas avoir été plus honnête.
Elle avala difficilement.
-Je passais mon temps à essayer de lui prouver que j’étais quelqu’un d’important. J’aurais simplement dû lui dire qu’il était important pour moi.
Odd resta silencieux.
-Et je lui dirais merci.
-Merci ?
-Oui.
Elle sourit légèrement.
-Parce qu’il m’a changée.
Odd haussa un sourcil.
-Ulrich Stern t’a changée ?
-Oui.
Elle regarda par la fenêtre.
-Avant lui, je pensais que montrer ses faiblesses était quelque chose de mauvais.
Elle sourit.
-Maintenant je sais que c’est humain.
Les heures passèrent.
Odd finit son café.
Avant de partir, il s’arrêta près de la porte.
-Tu sais, Sissi…
Elle leva les yeux.
-Oui ?
-Peut-être qu’il pense aussi à toi.
Elle eut un petit sourire.
-Tu dis ça pour me rassurer ?
-Non.
Il hésita.
-Parce que je connais Ulrich. Il faisait semblant de ne pas se soucier des choses… mais il se souvenait de tout.
Cette phrase resta dans l’air.
Après le départ d'Odd, Sissi retourna près de la photo.
Elle passa un doigt sur l’image.
-Tu vois, Ulrich…
Elle sourit doucement.
-Même Odd pense que tu ne m’as pas oubliée.
Elle posa la photo.
Puis elle éteignit la lumière.
Demain serait une nouvelle journée.
Une nouvelle journée où elle continuerait à vivre.

__

Le mariage aurait lieu demain et il n’était pas question que cette
histoire de photo s’approprie sa soirée. Eliott mit donc en place
un stratagème. Il fallait noyer la photo sous un flot d’autres
informations. C’est pour quoi une dizaine de journalistes était
également invitée au mariage, mais avec l’interdiction absolue
d’interviewer quelqu’un ou même de poser des questions trop
précises. Concernant la couverture médiatique, une entreprise
privée en communication fut engagée de nouveau. Elle aurait le
monopole des images et des informations transmises aux
journaux.
Milly Solovieff avait chaud. Les rayons du soleil couchant
caressaient sa peau. Nue sous sa robe de nuit, elle attendait son
futur mari pour leur dernière veille en tant que simples
compagnons. Apercevoir les fontaines du parc la rafraichissait.
Toute la journée, le couple avait chapeauté la mise en place de
la cérémonie. Il n’y avait pas eu de discussion sur la grandeur
du mariage. Cela allait de soi. Eliott offrirait à sa femme
l’un des plus fabuleux mariages. Et ça, elle en avait conscience.
La porte claqua. Son homme était rentré. Elle resta
devant sa fenêtre et attendit qu’il vienne la baiser dans le cou.
C’était une habitude qu’elle avait appris à aimer. Comme prévu,
il accomplit ce petit rituel. Sa peau contre la sienne, ses mains
autour de sa taille et la chaleur de son souffle parcourant sa peau,
il lui glissa un « je t’aime » au creux de l’oreille. Ses doigts remontèrent, frôlant la forme de ses seins, pour finalement dégrafer sa robe. Tel un drap, elle tomba au sol. Entièrement nue face à lui, costume d’apparat enfourré pour la répétition, elle se sentait vulnérable entre ses mains.
Son regard plongé dans le sien, ses envies étaient trahies à mille lieux. Eliott enleva sa veste sans jamais quitter les yeux de sa future femme. La chemise en lin suivit. Torse nu, les muscles bombés, il attrapa fermement ses cuisses et l’emmena un peu plus loin sur une table. Milly se laissait faire.
Impressionnée, elle lisait toute la détermination dans les yeux de son homme. D’habitude, l’Impératrice était plus entreprenante, mais elle n’eut pas le temps de réagir. Respirant fort et cherchant toujours plus loin, Milly sentait la rage qui habitait son futur mari.

__


Les mariages impériaux étaient l’occasion de déguster des mets
devenus rares, tels que la viande et le foie gras. Or, la majorité
de la population proscrivait les produits animaliers de leur
régime pour des raisons écologiques, sanitaires ou éthiques.
Eliott décida alors de commander un menu exclusivement végétalien afin de se démarquer des politiciens traditionnels et ainsi, gagner la confiance des électeurs. Symbolique, certes, mais chacune de ces décisions reposait sur cet objectif : devenir l’unique figure politicienne en laquelle les gens feraient confiance. À partir du moment où le peuple lui donnerait sa confiance, il pourrait mener la danse comme bon lui semble.
Puis, Eliott entendit une secrétaire s’exclamer derrière lui. Il se retourna et découvrit sa femme. Depuis le haut de l’escalier, elle contemplait son monde. Sa robe de mariée se composait de deux parties. D’une part, une jupe tombante d’un blanc éclatant et d’autre part, d’un corset stylisé de la même couleur. Dans ses cheveux, tel un soleil terrestre, une couronne de laurier en or réfléchissait la lumière. Simplement divine.
Le futur marié était aux anges. Il n’en attendait pas tant.
L’attendant au bas de l’escalier, il lui prit la main et l’embrassa.
Le plus beau jour de leur vie commençait enfin.

__

À 50 ans passés, Aelita Schaeffer avait appris à vivre dans le vacarme.
La musique était devenue son refuge.
Chaque soir, derrière les platines, sous les lumières artificielles des clubs, elle disparaissait derrière un autre visage : celui d’une DJ reconnue, mystérieuse, presque inaccessible. Les gens venaient pour entendre ses morceaux, pour ressentir cette énergie particulière qu’elle mettait dans chacune de ses performances.
Personne ne savait vraiment qui elle était.
Personne ne savait qu’avant les grandes scènes, avant les nuits sans fin et les foules qui criaient son nom, elle avait été une fille enfermée dans un monde virtuel.
Personne ne savait qu’elle avait connu un autre univers.
Un univers appelé Lyoko.
Aelita avait passé des années à fuir son passé.
Elle avait coupé les ponts avec les anciens membres du groupe. Pas une dispute spectaculaire. Pas une trahison.
Juste… le silence.
Au début, elle répondait encore aux messages.
Puis elle a commencé à répondre moins souvent.
Puis plus du tout.
Les appels sont restés sans réponse.
Les invitations se sont arrêtées.
Et un jour, tout le monde a compris qu’Aelita ne voulait plus être retrouvée.
Elle avait disparu autrement.
Pas dans un monde virtuel.
Dans sa propre vie.
Dans son antre, après les concerts, le silence était toujours plus difficile à supporter.
Les murs étaient couverts de matériel audio, de vieux synthétiseurs, de disques, de souvenirs qu’elle ne regardait presque jamais. Sur une étagère, cachée derrière des objets plus récents, il y avait une vieille photo.
Elle.
Jérémie.
Ulrich.
Yumi.
Odd.
Kiwi.
Des sourires d’adolescents qui pensaient pouvoir sauver le monde.
Aelita prenait parfois la photo dans ses mains.
Puis elle la reposait rapidement.
Comme si la regarder trop longtemps pouvait réveiller quelque chose.
-Drôle d'époque… murmura-t-elle un soir.
La pièce resta silencieuse.
Évidemment.
Cela faisait longtemps que personne ne lui répondait.
Elle avait construit une vie entière autour du bruit pour ne plus entendre ce silence.
Le lendemain, elle devait jouer dans un grand festival.
Des milliers de personnes étaient attendues.
Sur scène, Aelita était une autre personne.
Ses cheveux roses avaient laissé place à une apparence plus sombre, plus adulte. Elle avait gardé cette sensibilité musicale qu’elle avait toujours eue, cette façon étrange de transformer ses émotions en sons.
Chaque morceau racontait quelque chose.
Une peur.
Un souvenir.
Une perte.
Une bataille.
Mais personne ne le savait.
Pour le public, ce n’était que de la musique.
Pour elle, c’était une conversation avec un passé qu’elle n’arrivait pas à enterrer.

Les retrouvailles avec les autres ne seraient pas immédiates.
Certaines blessures étaient trop anciennes.
Certains silences avaient duré trop longtemps.
Mais petit à petit, quelque chose changea.
Pas comme avant.
Ils n’étaient plus des adolescents qui couraient sauver un monde virtuel.
Ils étaient des adultes avec des regrets, des erreurs et des histoires compliquées.
Aelita resta DJ.
Elle continua à créer de la musique.
Mais elle commença à comprendre que le bruit n’était pas la seule façon de survivre.
Un soir, après un concert, elle ressortit la vieille photo.
Elle la regarda longtemps.
Puis elle sourit.
Pas un sourire heureux.
Pas un sourire triste.
Un sourire honnête.
-On était vraiment jeunes…
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne rangea pas la photo immédiatement.
Elle la laissa sur la table.
Comme un souvenir.
Pas comme une blessure.
Et dans le silence de la nuit, Aelita Schaeffer comprit une chose :
Elle n’était pas seulement la fille qui venait d’un autre monde.
Elle n’était pas seulement son passé.
Elle était encore là. Contrairement aux autres.
Et peut-être que c’était le plus important.


Spoiler

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Dernière édition par Minho le Ven 19 Juin 2026 16:37; édité 5 fois
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Icer MessagePosté le: Jeu 18 Juin 2026 20:42   Sujet du message: Répondre en citant  
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Minho MessagePosté le: Jeu 18 Juin 2026 21:04   Sujet du message: Répondre en citant  
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Spoiler

Chapitre 2 : Un ami perdu

De violentes bourrasques venaient s’écraser sur les modules d’habitations. Tout ce que les colons entendaient entre deux sifflements était la valse des objets oubliés à l’extérieur et le craquement des arbres formant la lisière de la colonie.
C’est précisément durant ces interludes que Yumi se retenait de jouir, une main sur la bouche et l’autre tenant fermement son jouet. Le stress. Au début de son mandat de co-consul, elle s’en servait une fois par semaine. Cela passa ensuite à deux fois, puis tous les jours. Le stress la rongeait et ce bout de plastique était sa seule échappatoire. Il y avait de grandes chances que sa voisine Elmira se doute de quelque chose mais l’occasion était trop tentante. Pour une fois, dans ces chambres ultra-isolées, le bruit de la tempête pourrait couvrir ce type d’activité.
En-dessous, Elmira savourait ce moment. Son plaisir coupable. Personne n’était au courant. Même si elle n’éprouvait pas spécialement d’attirance émotionnelle pour Yumi, cette incursion dans son intimité l’avait aiguillé sur son homosexualité. Quand elle la croisait au travail ou au réfectoire, elle sentait des frissons parcourir son corps, trahissant bien davantage encore.
De l’autre côté du couloir, le vent retenait William dans un sommeil semi-éveillé. La disparition de Josselyne et Ulrich n’arrangeait rien. Il tenta de calmer son esprit en pensant à Yumi, à ses jolies joues, à son petit visage aux traits fragiles et au reste de son corps qui ne le laissait pas indifférent depuis toutes ces années. Mais rien n’y faisait, il ne se rapprochait pas de Morphée, il s’en éloignait même. Lorsqu’il changea une énième fois de côté, il aperçut Hank, debout dans son pyjama, à la fenêtre. Dehors, il faisait nuit noire et l’éclairage était éteint, économie d'énergie oblige. Cela convenait à tout le monde car l’idée d’être un îlot lumineux dans l’obscurité inconnue de Proxima-b ne plaisait pas à grand monde. Avant de connaître l'ensemble des convives, il valait mieux se faire discret.
D’un coup, Hank tiqua et plaqua ses mains contre la vitre. Il enfila ses chaussures et se précipita dans le couloir, provoquant au passage quelques grognements de ses colocataires en mal de sommeil. William l’imita. Son poul augmenta et l’adrénaline lui donna l’illusion d’être énergique alors qu’il n’avait quasiment pas dormi de la nuit. Il dévala les escaliers et vit la porte du réfectoire se refermer violemment. Le vent siffla. Hank venait juste de sortir. Avant de l’imiter et ressentant le besoin de rester discret, William jeta un œil par la fenêtre. Le bref silence venant après la bourrasque fut brutalement interrompu par le cri aigu de Merie. Elle venait de découvrir le corps de son père éventré, les vêtements en lambeaux, le visage déchiqueté, posé au milieu de la rue. Hank la serra dans ses bras et revint vers la porte tout aussi rapidement. William lui ouvrit, surprenant au passage Hank qui se pensait seul. Peu à même de gérer le décès d’un parent, il confia immédiatement à Roy la charge de réconforter Merie.
-Je vais chercher Yumi. Il faut prévenir la Compagnie.
Lorsque Hank débarqua dans la chambre des femmes pour se précipiter vers la couchette de Yumi, personne ne broncha, comprenant qu’un événement important s’était produit. Elle était déjà sur son lit, les pommettes écarlates. Le cri de Merie avait réveillé à peu près tout le dortoir.
-Ulrich est revenu, annonça-t-il. En mauvais état. Viens.
Les personnes éveillées suivirent les co-consuls et descendirent au réfectoire où William tentait de calmer les torrents de larmes de Merie. Yumi remarqua directement qu’il s’y prenait plutôt bien. Il déposa l’enfant sur une chaise et l’emmitoufla avec une couverture.
-Merie, ma petite puce, murmura Yumi en la serrant contre elle. Que s’est-il passé ?
Les pleurs noyaient les mots de Merie, l’empêchant de formuler la moindre phrase. Cela semblait peine perdue d’avoir des informations ce soir. Pourtant, elle tenta de s’arrêter de pleurer et renifla un nombre incalculable de fois.
-Il…Il… y a… un… monstre.
Ces mots avaient imprégné l'atmosphère d’une peur inégalée jusqu’ici pour les colons, figeant les regards dans un spectre glacial. Hank, comme s’il avait pris conscience de sa responsabilité, se mit à aboyer des ordres.
-Que les bûcherons aillent chercher les armes et qu'ils s’équipent. Tous les autres, allez vous habiller et je veux une personne à chaque fenêtre. Au moindre mouvement, vous criez !
Même si chaque membre de l’équipage avait reçu une formation militaire d’auto-défense, les bûcherons étaient considérés comme les plus aptes au combat, entretenant chaque jour leur masse musculaire. Dans ces occasions, on les appelait “miliciens”. Une dizaine de minutes plus tard, dix hommes et femmes étaient armés de fusils d’assauts, de lance-grenades et de harpons, protégés par un blindage bionique parcellaire, prêts à sortir dans les ténèbres pour récupérer le corps de leur collègue. Hank avait armé l’électricité extérieure et était prêt à illuminer de mille feux la colonie. Il alluma les puissants spots encore jamais utilisés. Quelques secondes plus tard, les personnes aux fenêtres confirmèrent une par une que rien n’était à signaler.
William ouvrit la porte en premier, pointa son arme vers la pénombre à la lisière de la colonie, s’attendant à voir un monstre à six pattes débouler sur eux. Mais rien. Tout était étrangement calme. De par ses expériences passées, il avait appris à garder son calme même sous la plus grande pression, à faire confiance à son instinct plutôt qu’aux protocoles.
Une bûcheronne de vingt-huit ans aux cheveux rouge coupés au carré et au visage lisse se glissa devant lui et se pencha sur le corps d’Ulrich. D’un signe de la main, elle confirma qu’il était bien mort. Elle s’appelait Rose et William la connaissait bien. Elle était travailleuse et joviale. Vu l’éventration, les intestins à moitié sur le sol, la survie d’Ulrich en aurait étonné plus d’un. Les deux infirmiers de la colonie amenèrent un brancard et repartirent avec le cadavre. Chacun fit demi-tour, visiblement sous tension, la trouille au ventre.

William passa en mode automatique. Il refusa catégoriquement de penser à Ulrich, à toutes ces années à se chamailler pour savoir qui serait le premier... aujourd'hui, on savait. Il fallait se couper de ses émotions sinon il n'allait pas tenir.

Lorsque l’escouade fut de retour, Yumi et Hank étaient déjà dans la salle des communications, chacun avec un casque sur les oreilles. Jerry, le responsable, tentait d’établir un contact avec New-Amsterdam où se trouvait le siège de la Compagnie.
-Colonie Lyoko. Deux messages. Importance : urgence immédiate, répétait-il en boucle entrecoupé de grésillements.
Un silence pesant s’installa. Chacun se tenait immobile, suspendu aux paroles de Jerry.
Une petite dizaine de secondes, semblant être une éternité, s’écoula.
-Compagnie interstellaire de Proxima. Bien reçu. À vous, répondit une
intelligence artificielle, trahie par la tonalité de la voix.
-Premier message. Pour information. À 00h49 heure locale. Incident majeur de rang 9 (le dernier rang étant le numéro dix, où la colonie dans son ensemble était en danger).
Le colon Ulrich Stern a été retrouvé mort. Je répète. Le colon Ulrich Stern a été retrouvé mort. Application du protocole de sécurité immédiatement. Second message.
La colon Josseline Oschen a disparu en mission depuis hier et était avec lui. Que devons-nous faire ?
Le silence s'abattit de nouveau dans la petite salle des communications. Vu les informations et le niveau d’urgence, Hank et Yumi espéraient qu’un humain prenne le relais.
Mais au lieu de ça, ce fut toujours la voix monotone et sans émotion de l’intelligence artificielle qui répondit.
-Premier message. Confirmation d’application du protocole de sécurité. Nous informons les autorités et les autres colonies de l’incident. Nous ouvrons un dossier concernant le décès de Monsieur Stern. Un opérateur reviendra vers vous prochainement. Second message. Nous vous conseillons d’attendre un jour supplémentaire. Ensuite, les colons décideront eux-mêmes de la suite à donner quant à une éventuelle mission de sauvetage. La Compagnie n’est pas responsable de ce choix.
Hank et Yumi connaissaient déjà cette réponse mais en espéraient une autre ; que la Compagnie leur dise quoi faire afin de se décharger de cette responsabilité. Mais les bureaucrates avaient très bien compris que ce n’était pas une position enviable et pourtant, quelqu’un allait devoir décider si oui ou non, une mission de sauvetage devrait être mise en place pour sauver Josseline, ou ce qu’il pouvait en rester…
Yumi empoigna le micro posé devant Jerry.
-Nous demandons à parler directement avec Monsieur Belpois !
Il était le vice-président de la Compagnie interstellaire de Proxima. Là, le délai de réponse fut des plus court, comme si le robot avait l’habitude d’y répondre. Jerry secoua la tête, comme s’il était habitué.
-C’est impossible. S’il le juge nécessaire, il vous contactera lui-même, coupa le robot sèchement avant de reprendre d’une voix mielleuse aux allures de publicités. Mais notre équipe helpdesk est à votre service. Nous faisons tout pour vous servir rapidement et du mieux que nous pouvons !
Une musique d’attente téléphonique débuta, énervant d’autant plus Yumi. Hank, quant à lui, était convaincu que si la procédure avait été respectée, la situation serait différente. S’il avait été seul aux manettes, du proximarium aurait même été trouvé. La Compagnie avait beaucoup de défauts, mais Hank trouvait toujours un moyen pour reprocher les erreurs aux colons plutôt à New-Amsterdam. Elle souffrait cruellement d’un manque de moyens, les vaisseaux engloutissant la majorité du budget, laissant aux colons les restes. Les employés étaient pour la plupart des juniors fraîchement sortis de la fac payés au barème minimum.
L’évolution de carrière y était impossible car les salaires n’évoluaient pas. À la moindre occasion, ils étaient remplacés par des robots. Cette manœuvre purement financière était assumée mais seulement pour promouvoir l’aspect “jeune” et “geek” de l’entreprise voulue par Belpois. Sur Terre, les produits de Proxima étaient vendus dans toutes sortes de publicités plus remarquables les unes que les autres. Il fallait vendre à tout prix. La société de consommation n’était pas morte. Ces mesures peu populaires avaient été imaginées par une seule personne : Jérémie Belpois. Tout le monde était s’accordait à dire qu’il avait la tronche du sale type mais malgré son poste de vice-président, il était le vrai boss suite à une intelligence hors norme. La présidence était en réalité un poste honorifique, lequel était confié au plus gros actionnaire resté sur Terre. Le Vice-président était le véritable exécutant et il devait être mis au courant au plus vite car d’une manière ou d’une autre, il s’impliquerait dans l’affaire et valait mieux qu’il soit de leur côté. Yumi ne pouvait s'empêcher de demander si la mort d'Ulrich allait affecter Jérémie... les deux hommes ne s'étant plus croisés depuis des années, le petit génie ne s'étant jamais aventuré dans l'Espace.

Afin de garantir la sécurité de la colonie, Hank et Yumi mirent en place une garde pour le reste de la nuit. Quatre personnes restaient éveillées pendant une heure à tour de rôle et scrutaient depuis les fenêtres du premier étage les alentours. Les volets du rez-de-chaussée furent tirés, la porte d’entrée du réfectoire et la sortie de secours barricadés à l’aide de chaises et de tables.
William et les autres bûcherons menèrent la plupart des rondes. L’air semblait plus froid dans le bâtiment, comme si la nuit elle-même s’était infiltrée à l’intérieur.

Au réveil, des cernes trahissaient la mauvaise nuit des colons. Peu de gens semblaient s’être endormis après l’incident. Les gens chuchotaient entre eux, racontant pour la plupart le calme et la relative sérénité dans laquelle la colonie avait baignée durant leur garde respective. Ulrich s’était donc fait éventrer en face du bâtiment principal de la colonie, au beau milieu de la nuit et personne n’avait rien entendu à part sa fille, laquelle était mystérieusement sortie pour l’occasion. Ce meurtre laissait les esprits déjà échauffés dans un brouillard d’incompréhension.
Hank et Yumi en profitèrent pour faire un point au petit-déjeuner.
-Bonjour à tous et à toutes. Comme vous le savez, Merie a retrouvé son père Ulrich mort devant notre bâtiment cette nuit, débuta-t-elle comme si quelqu’un pouvait encore ne pas être au courant. À toutes les personnes proches de lui, Hank et moi, nous leur adressons nos sincères condoléances. Je vous propose de faire une minute de silence en sa mémoire.
Merie pleurait abondamment. Des collègues reniflaient sans cesse, s’essuyaient les yeux, tentant de retenir leurs larmes. Des regards s’échangèrent. Ils attendaient les consignes pour survivre. Yumi reprit la parole.
-Hier soir, nous avons réagi de manière disciplinée et conformément aux protocoles. Nous pouvons être fiers de ne pas avoir versé dans la panique et la désorganisation face à un événement aussi tragique et peu commun - elle marqua une pause. Merci à tout le monde d’avoir monté la garde cette nuit. Nous avons pu, du moins essayer, de dormir. Hank et moi avons prévenu la Compagnie. Pour Ulrich, ils ont ouvert un dossier et reviendront vers nous.
Des murmures s’élevèrent dans l’assemblée, plutôt négatifs selon Yumi.
-N’y a-t-il pas un trappeur dans les environs qui pourrait nous aider ?
Les trappeurs, surnommés aussi explorateurs, mais officiellement dénommés conseillers-rapporteurs, étaient des agents engagés par la Compagnie mais avec des financements de l’UNOOSA. Leur mission était globalement de s’enfoncer le plus possible dans la brousse et d’y découvrir de nouveaux minerais, espèces ou routes stratégiques. Ils avaient plutôt mauvaise presse car ils étaient solitaires et étaient perçus comme des espions terriens. Comme si les colons ne voulaient pas que les humains restés sur la planète bleue sachent exactement tout ce qu’ils faisaient. À cette crainte, une rumeur s’ajoutait, laquelle racontait que, faute de couverture réseau, la Compagnie ne pouvait pas toujours les localiser.
-Pas à notre connaissance.
Des protestations, comme des confirmations du style "Évidemment”, jaillirent. Les stéréotypes sur cette profession se confirmaient.
-En réalité, nous n’avons pas les moyens de le savoir, continua-t-elle.
Le tolé reprit de plus belle. Le sentiment général était l’abandon. Hank ramena les colons au calme.
-En attendant, on appliquera le protocole de sécurité pour ce type de faits. Hank vous donnera les détails. Pour Josseline, la Compagnie nous demande de décider ensemble ce que nous allons faire. Nous vous proposons donc de discuter maintenant de l’opportunité d’organiser une mission de sauvetage, ou non.
Les murmures reprirent. William se leva.
-Je suis volontaire.

Il devait bien ça à Ulrich... tenter de retrouver son épouse.
Le groupe l’observa, questionnant probablement cette motivation soudaine. Mais la plupart avait la trouille et était bien content que des volontaires se présentent. Sa carrure et son amabilité faisaient de lui un choix idéal même si la plupart regrettaient de mettre en danger un aussi bon élément. Quant à Yumi, grâce à la présence de William, elle était un peu plus confiante dans les débouchés que pourrait avoir cette mission.
-J’en suis aussi, fit Rose, la bûcheronne ayant examiné le cadavre d’Ulrich au plus près.
Personne d’autre ne se leva. William était un peu rassuré de l’avoir dans l’équipe. Hank reprit la parole.
-Personne ne sera forcé d'être volontaire. Deux colons sont prêts à y aller. Réfléchissez-y aujourd'hui. Vous avez jusqu'à ce soir pour vous porter volontaire. Gardons en tête également que la mission est dangereuse et que votre absence pourra avoir des conséquences néfastes sur la colonie mais nous en parlerons plus tard en fonction des candidatures.
Hank se racla la gorge, tentant de capter l’attention de l’auditoire.
-La météo est avec nous. La tempête est passée et aucun dégât n’est à signaler. C'est une bonne nouvelle - immédiatement, il comprit sa maladresse, le déstabilisant un peu plus.
-C’est pourquoi nous ferons voler tous les drones disponibles jusqu’à un kilomètre de la colonie. Nous établirons un périmètre de sécurité et une garde sur les toits. Au moindre signe suspect, l’alarme se déclenchera et nous nous retrouverons ici où nous nous barricaderons.
Pris comme des rats dans une cage, voilà comments’imaginaient les colons en cet instant.
-Un milicien accompagnera chaque équipe surle terrain. Il sera armé et chargé de votre protection. C’est à eux que vous obéirez. Il
ne faut prendre aucun risque.
Il se recula, satisfait de son speech.
-Hank a oublié un point du protocole de sécurité mais néanmoins important. Une cellule psychologique a été ouverte par la Compagnie. Oui c’est une intelligence artificielle mais cela ne peut pas faire de mal en cette période…
Certains hochèrent la tête, comme convaincu qu’ils en auraient bien besoin. Hank, lui, dévisageait sa co-consul qui venait de l’afficher. Il n’avait absolument pas oublié l’existence de la cellule psychologique, ou plutôt de l’application disponible dans l’intelligence artificielle. Mais il fallait faire vite et la colonie ne pouvait pas se permettre que chaque membre aille sacrifier une heure à son équilibre mental. Merie, à la limite.
Après le petit-déjeuner, Hank et Yumi se rendirent à l’infirmerie où les attendait Philippe Hobox. Un mètre septante, les cheveux bouclés noirs, des yeux de cockers fatigués par les écrans et les microscopes, il était le médecin de la colonie. Hier soir et tôt ce matin, il avait dû s’improviser médecin légiste, consultant au préalable quelques ouvrages sur le serveur central.
-Cela m’a rappelé mes cours à l’université…, fit-il en s’appuyant sur la table sur laquelle reposait les restes de Ulrich enveloppé dans un drap. Je vous préviens, c’est pas beau à voir. Il souleva le drap.
Yumi se sentit partir. La chair déchiquetée. Le visage méconnaissable. L’abdomen béant. La douleur inscrite sur son visage. Elle détourna le regard.
-Bon. Ça va vous sembler logique mais cela a été très violent. C’est comme s’il avait été jeté aux lions. Il y a à la fois des traces de mâchoires et des perforations, comme si quelque chose, un bras, peut-être était venu transpercer son abdomen.
-Cela ne nous apprend pas grand chose, fit Hank en esquivant du regard le cadavre.
-En effet, ce qui est plus intéressant est que Ulrich était très déshydraté et n’avait, a priori, rien mangé depuis vingt-quatre heures. Cela me fait donc supposer que
sa femme Josseline n’est peut-être pas en meilleur état.
Yumi et Hank s’en doutaient. Ils n’étaient ni enquêteurs, ni policiers mais imaginaient bien que les chances de survie de Josselyne étaient minces.
-Mais pourquoi a-t-il été tué au milieu de notre colonie ?
Hobox fit une petite moue.
-Je ne sais pas. Si nous étions sur Terre, je dirais que c’est l'œuvre d’un psychopathe.
Mais sur cette planète, dont on connaît à peine les vers de terre, je n’ai pas de réponse. Vous pourriez demander à un biologiste. Peut-être que certaines espèces animales sur notre bonne vieille Terre font ce genre de choses ? Ma seule hypothèse est que l’animal l’ait traqué jusqu’ici, prenant plaisir à le chasser. Un peu comme les chats.
Un instant de silence s’installa durant lequel Yumi jeta de nouveau un œil au corps déchiqueté de son ancien amant. Ulrich avait été littéralement dévoré. Mais pourtant, la bête n’était pas repartie avec sa proie et n’avait pas attaqué Merie non plus. Bizarre...

__


Sissi connaissait par cœur ses habitudes.
Elle savait à quel moment il arrivait en cours. Elle savait qu’il préférait rester tranquille pendant les pauses. Elle savait même qu’il faisait semblant d’être indifférent quand quelqu’un se moquait de lui.
Ulrich, lui, avait toujours eu du mal avec Sissi.
Pas parce qu’il la détestait.
Simplement parce qu’elle était compliquée à comprendre.
Un jour, elle pouvait être insupportable, à vouloir attirer l’attention de tout le monde. Le lendemain, il pouvait la surprendre seule, plus calme, comme si elle était une autre personne.
Ce fut justement un de ces jours-là qu’il la trouva dans la cour, assise sur un banc, sans son groupe habituel autour d’elle.
-Tu n’es pas avec tes amis ? demanda Ulrich.
Sissi leva les yeux, surprise.
-Et toi, tu ne devrais pas être en train de faire semblant de ne t’intéresser à personne ?
Ulrich haussa un sourcil.
-Je posais juste une question.
Elle sourit légèrement.
-Alors oui. Pour une fois, je voulais être tranquille.
Il resta quelques secondes silencieux.
Puis il s’assit à côté d’elle.
Ce petit geste étonna Sissi plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Ils restèrent là sans parler. Ce n’était pas un silence gênant. C’était un silence étrange, presque agréable.
À partir de ce jour, quelque chose changea.
Pas d’un coup.
Pas comme dans les films.
C’était plus discret.
Ulrich commença à remarquer qu’elle n’était pas seulement la fille qui cherchait à se faire remarquer. Il découvrit son humour, ses doutes, ses petites attentions qu’elle cachait derrière des remarques moqueuses.
Sissi découvrit qu’Ulrich n’était pas seulement le garçon froid qu’elle imaginait. Il était loyal, protecteur, et il faisait beaucoup pour les autres sans chercher de reconnaissance.
Bien sûr, ils se disputaient encore.
Souvent.
-Tu es vraiment impossible, tu sais ? lui disait Ulrich.
-Et pourtant tu viens toujours me parler, répondait Sissi avec un sourire.
Il n’avait jamais de réponse à ça.
Un après-midi, alors qu’ils marchaient dans les couloirs après les cours, Sissi remarqua qu’Ulrich avait l’air préoccupé.
-Ça va ?
Il la regarda, étonné.
-Depuis quand tu demandes si ça va ?
Elle croisa les bras.
-Je peux être gentille parfois.
Il sourit.
Un vrai sourire.
Pas celui qu’il donnait par politesse.
Et ce sourire resta dans la tête de Sissi toute la soirée.
Elle comprit alors que ce qu’elle ressentait n’était peut-être pas juste une envie de l’impressionner.
C’était autre chose.
Quelque chose de nouveau.
Quelque chose de fragile.
Une petite amourette.
Pas une grande déclaration.
Pas des promesses pour toujours.
Juste deux adolescents qui apprenaient à se connaître derrière leurs apparences.
Le lendemain, Sissi arriva en retard en cours et s’installa rapidement à sa place.
Ulrich tourna la tête vers elle.
-Tu as encore oublié ton réveil ?
Elle sourit.
-Peut-être.
-Tu es incorrigible.
-Et tu m’apprécies quand même.
Ulrich détourna les yeux, mais elle vit son sourire.
Et pour une fois, Sissi n’eut pas besoin que toute l’école la regarde.
Un seul regard lui suffisait.

Avec les autres, Sissi savait exactement quoi faire. Elle savait comment attirer l’attention, comment faire rire ses amis, comment répondre quand quelqu’un la critiquait.
Mais avec Ulrich, rien ne fonctionnait comme prévu.
Elle pouvait raconter une blague : il levait à peine les yeux.
Elle pouvait se vanter : il répondait avec un simple « d’accord ».
Elle pouvait essayer de le provoquer : il souriait parfois, ce qui était encore pire, parce qu’elle ne savait jamais s’il se moquait d’elle ou s’il trouvait ça amusant.
Et pourtant, elle continuait.
Toujours.
Parce qu’au fond, elle aimait bien quand il la remarquait.
Un matin, Sissi arriva dans la cour et vit Ulrich assis seul sur un banc, un livre posé à côté de lui. Il regardait les autres élèves sans vraiment participer à leurs conversations.
Elle hésita.
Pendant une seconde, elle se demanda si elle devait simplement passer son chemin.
Puis elle s’approcha.
-Tu sais que rester seul donne une impression très mystérieuse ? demanda-t-elle.
Ulrich leva la tête.
-Et toi, tu sais que parler aux gens juste pour les embêter donne une impression très… Sissi ?
Elle resta bouche bée une seconde.
Puis elle sourit.
-C’était presque drôle.
-Presque ?
-Ne prends pas la grosse tête.
Il secoua la tête, amusé.
Ce n’était pas grand-chose.
Mais pour Sissi, c’était déjà différent.
Avant, quand Ulrich lui parlait, elle avait toujours l’impression qu’il attendait le moment où elle allait partir. Là, il semblait juste… normal.
Comme s’ils étaient simplement deux personnes discutant.
Et cette idée lui plaisait plus qu’elle ne voulait l’avouer.

Les jours suivants, ils commencèrent à se retrouver plus souvent.
Pas volontairement, du moins pas au début.
C’était toujours une coïncidence.
Ils se retrouvaient au même endroit pendant les pauses.
Ils marchaient parfois dans le même couloir après les cours.
Ils se retrouvaient à travailler ensemble quand un professeur les mettait en binôme.
Au début, leurs discussions étaient surtout des piques.
-Tu as encore oublié ton devoir ?
-Non.
-Il est à l’envers.
Ulrich regarda sa feuille.
-Ah.
Sissi éclata de rire.
-Incroyable. Même quand tu essaies d’être sérieux, tu rates.
-Merci pour ton soutien.
-Je suis là pour ça.
Mais petit à petit, les conversations changèrent.
Ils parlèrent de choses plus simples.
De leurs souvenirs.
De ce qu’ils voulaient faire plus tard.
De leurs peurs aussi, même si aucun des deux n’aimait vraiment l’admettre.
Un jour, Ulrich demanda :
-Pourquoi tu fais toujours comme si tout allait parfaitement ?
Sissi fronça les sourcils.
-Comment ça ?
-Tu fais toujours semblant d’être sûre de toi.
Elle détourna le regard.
Elle n’aimait pas qu’il remarque ça.
Parce qu’il avait raison.
-Peut-être que j’aime juste être comme ça.
Ulrich resta silencieux.
Puis il dit doucement :
-Peut-être.
Il ne la força pas à expliquer.
Et c’est justement ça qui la toucha.
Avec les autres, elle avait souvent l’impression qu’elle devait jouer un rôle. Avec lui, elle pouvait parfois arrêter.
Même quelques minutes.

Ulrich, lui, n’aurait jamais imaginé s’intéresser autant à Sissi.
Pendant longtemps, il l’avait vue comme une personne qui compliquait toujours les choses.
Mais il commença à remarquer des détails.
La façon dont elle aidait discrètement quelqu’un sans vouloir que ça se sache.
Le fait qu’elle fasse semblant d’être énervée alors qu’elle était surtout blessée.
La manière dont son sourire changeait quand elle était vraiment heureuse.
Ce n’était pas le même sourire que celui qu’elle montrait devant tout le monde.
Celui-là était plus vrai.
Et il préférait celui-là.
Il se surprenait parfois à attendre ses remarques.
À regarder si elle était là.
À sourire quand il entendait sa voix dans un couloir.
Et ça le perturbait.
Parce qu’il n’avait pas l’habitude.

Un après-midi, après les cours, ils se retrouvèrent dehors alors que presque tout le monde était déjà parti.
Le ciel commençait à changer de couleur.
Sissi regardait la cour en silence.
-Tu sais, dit-elle, tu es moins insupportable quand tu ne fais pas semblant d’être sérieux tout le temps.
Ulrich la regarda.
-C’est un compliment ?
Elle réfléchit.
-Peut-être.
-Je vais le noter.
Elle rit.
Un vrai rire.
Et pendant quelques secondes, ils oublièrent leurs habitudes.
Ils oublièrent leurs disputes.
Ils oublièrent les personnes qu’ils essayaient d’être devant les autres.
Il n’y avait qu’eux.
Deux élèves qui découvraient qu’ils s’étaient peut-être trompés l’un sur l’autre.
-Sissi ?
-Oui ?
Il hésita.
Ce n’était pas son genre d’hésiter.
-Je pensais que tu étais différente.
Elle plissa les yeux.
-C’est censé être gentil ?
-Oui.
-Tu es vraiment mauvais pour les compliments.
Il sourit.
-Je veux dire… je pensais que tu voulais juste être admirée.
Elle baissa légèrement les yeux.
-Et maintenant ?
Ulrich réfléchit.
-Maintenant, je pense que tu veux surtout qu’on te remarque vraiment.
Cette phrase la surprit.
Parce qu’elle était simple.
Mais elle touchait quelque chose qu’elle cachait depuis longtemps.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Puis elle murmura :
-Peut-être.

À partir de ce moment, quelque chose changea entre eux.
Ce n’était pas une grande histoire comme dans les romans.
Il n’y eut pas de déclaration spectaculaire devant toute l’école.
Pas de moment parfait.
Juste des petits gestes.
Ulrich qui gardait une place pour elle.
Sissi qui pensait à lui demander comment s’était passée sa journée.
Des sourires échangés quand personne ne regardait.
Des disputes qui finissaient par des rires.
Des moments où ils oubliaient presque qu’ils étaient censés ne pas s’apprécier.
Bien sûr, ils continuaient à se chercher.
-Tu es toujours aussi arrogant, disait Sissi.
-Et toi toujours aussi dramatique.
-Tu vois ? Tu m’aimes bien.
Ulrich levait les yeux au ciel.
Mais il ne partait pas.
Jamais.

Un jour, Sissi demanda :
-Tu crois que les gens changent ?
Ulrich réfléchit.
-Oui.
-Même toi ?
-Peut-être.
Elle sourit.
-Et moi ?
Il la regarda.
Cette fois, il répondit sans hésiter.
-Oui.
Elle resta silencieuse.
Parce qu’elle savait qu’il ne parlait pas seulement de son comportement.
Il parlait de la façon dont ils s’étaient vus avant.
Deux personnes qui avaient commencé avec des jugements et qui avaient fini par découvrir quelque chose d’autre.
Une complicité inattendue.
Une petite histoire.
Une amourette.
Quelque chose de fragile, peut-être.
Mais quelque chose de réel.

Spoiler

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Dernière édition par Minho le Ven 19 Juin 2026 17:14; édité 1 fois
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Kerry MessagePosté le: Ven 19 Juin 2026 16:42   Sujet du message: Répondre en citant  
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Certains ont des monstres dans le cœur... c’est comme ça, on ne peut rien y faire.
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Minho MessagePosté le: Ven 19 Juin 2026 17:03   Sujet du message: Répondre en citant  
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Chapitre 4 : Ils ne sont pas seuls

Le lendemain matin, l’équipe expéditionnaire, selon les termes de l’UNOOSA, se tenait en ligne devant le mess, le plus grand bâtiment de la colonie. On hissa le drapeau des Nations-Unies, diffusa l’hymne mondial et Hank fit un petit speech, leur rappelant que leur mission première était de s’implanter durablement sur ce territoire et le succès de la colonie.
-Mes bien chers frères, mes bien chères soeurs, votre heure est venue ! Celle de démontrer à vos collègues, à l’ensemble des collaborateurs de cette fantastique colonie, que nous pouvons compter les uns sur les autres, tout en maintenant notre activité productrice et économique.
Une manière de leur dire de ne pas trop traîner et de vite revenir au travail.
-Nous vous avons fait don de certains de nos meilleurs éléments, dit-il en regardant un à un chacun des membres de l’expédition.
Yumi ne croyait pas une seconde qu’il pensait ce qu’il venait de déblatérer machinalement.
-Vous disposerez également de deux mitraillettes et de Musqué, notre cher quadrupède.
Un robot aux allures de cheval et de buffle se balança légèrement comme pour dire qu’il avait entendu qu’on parlait de lui.
-Un matériel presque inestimable pour notre Trésor mais qui est nécessaire pour mener à bien cette mission d’envergure, jamais tentée selon ma connaissance sur cette planète.
William voyait bien que Yumi bouillait de l’intérieur. Plus tôt cette formalité serait terminée, mieux elle se sentirait. Après négociation, Hank avait accepté de confier à l’équipe un droïde de transport, lequel était utilisé par les bûcherons, afin de soulager leurs dos et d’éventuellement pouvoir transporter Josseline si elle s'avérait blessée. Ce droïde de transport ressemblait à une sorte de cheval mécanisé avec une antenne de deux mètres de haut, permettant de maintenir les communications avec la colonie et la Compagnie. Dessus et sur les côtés, de grands sacs accrochés par des sangles contenaient vivres, tentes, sacs de couchages et kit de soins.
-Revenez-nous vite, en vie, en bon état et avec notre sœur Josseline pour que notre grande famille soit de nouveau au complet.
Combien de personnes croyaient en la sincérité de ses paroles ? Très peu sans aucun doute. Yumi était énervée, les autres agacés mais Waylon souriait.
L’expédition était prévue pour une semaine.

Au moment de son départ, William n’aperçut pas Merie. La veille, durant l’annonce des volontaires, elle s’était enfuie dans sa chambre et refusa ensuite de lui parler. Elle ne cessa de répéter qu’il l’avait trahi en ne restant pas avec elle pour la protéger. Le bûcheron s’efforça de la rassurer, en vain. Au bout d’un moment, il n’entendait plus que les sanglots et les reniflements. Il abandonna. Cette absence d’adieu en bonne et due forme lui fit un pincement au cœur. Sur cette planète, s’il y avait bien une personne à qu’il était attaché, hormis Yumi, c’était bien Merie Stern.
Les autres n’étaient que des collègues, au maximum de vagues amis pour certains...

L’expédition se mit en route, direction nord, vers le secteur dans lequel Ulrich et Josseline prospectaient. Il faisait chaud, étouffant lorsqu’on était en mouvement. Ils longèrent pendant une centaine de mètres les potagers, puis les champs. En quelques minutes, ils étaient arrivés aux limites de la colonie, marquée par une borne sur laquelle l’emblème des Nations-Unies était gravé.
-On dit “au revoir” à la colonie de vacances, les enfants. On reviendra l’été prochain si vous êtes sages ! s’exclama Rose.
Ils pouffèrent de rire et l’ambiance se détendit. Elmira se surprit à regarder Rose avec intérêt. Yumi semblait avoir perdu un peu de son aura. Elle était un peu déboussolée.
-Enfin, c’est à condition de ne pas croiser un trappeur ! Qui sait ce que ces fous pourraient nous faire !
L’humour sur les trappeurs était consensuel et représentait une part non négligeable des plaisanteries échangées dans les colonies. Partir en solitaire des mois dans la nature proximarienne sans contact avec la Compagnie, revenir avec des clichés de nouvelles espèces parfois trop flous pour distinguer quelque chose, il n’en fallait pas plus pour que le reste des colons les considèrent comme des marginaux. Seuls des personnes en quête d’argent ou d’aventures suicidaires se risquaient à postuler à cet emploi.
Jusque-là, chacun avait l’impression qu’ils se dirigeaient droit vers une mort atroce. Seul le bruit des articulations hydrauliques du robot émettait un son constant. Autour d’eux, le silence s’étendait au soleil.
-J’espère que le prochain été est dans une semaine, rebondit Elmira.
-Vous y croyez vraiment, vous ? Ça me semble être une promesse de père Noël, répondit Rose.
-Nous nous tiendrons au plan qui dure une semaine. Si dans ce temps imparti, nous ne trouvons pas Josseline, nous rentrerons, clôtura Yumi.
Le plan dont parlait la co-consul était en réalité une boucle qui allait les mener à travers les différents endroits déjà explorés par la colonie. L’espoir était que Josseline avait peut-être décidé de rester à un endroit où les colons passaient plus ou moins régulièrement. Le premier arrêt se ferait à la lisière de la forêt, où une entrée avait été aménagée. Une borne, un petit abri ouvert, un meuble avec des outils, un kit de soin rudimentaire et une radio. Pourquoi Ulrich n’avait-il pas utilisé cette radio sur son chemin de retour ? Était-il seulement passé par là ?
-Musqué, un peu de musique rock des années 1970 s’il te plait, demanda Waylon.
La demande surprit le groupe, voilà que le timide de la bande se mettait à donner des consignes.

-Bien, voici quelques musiques du groupe Dire Straits, répondit-il d’un ton artificiel.
-On va vraiment user la pile à hydrogène pour écouter de la musique ? demanda discrètement William à Yumi.
-Le moral, c’est important. Tâchons d’en avoir… au moins au début, lui souffla-t-elle entre deux inspirations.
Elle lui adresse un regard complice. La peur resserrait sans doute les liens, même s'ils s'étaient distendus, rapprochés et à nouveau distendus avec les années.
Yumi ne savait surtout pas savoir quoi penser de lui. Pendant longtemps, il était celui qui compliquait tout. Celui qui arrivait avec son arrogance, son assurance, cette façon de croire qu’il pouvait tout régler seul. Il l’énervait. Vraiment.
Puis Lyoko, les deux Lyoko à vrai dire, l’ont changé.
Ou peut-être que Lyoko a simplement révélé une partie de lui que personne ne voulait voir.

Le changement de chanson la sortit de ses rêveries. Il était dix heures et les vêtements collaient déjà à la peau. La journée serait chaude.
Encore. Rose se mit même de la crème solaire pendant qu’Elmira tenait fermement son sac en bandoulière.
-Les enfants, n’oubliez pas de vous protéger du soleil. Il serait bon que nous soyons beaux pour la photo du retour ! plaisanta Rose.
L’équipe pouffa légèrement tout au plus. La distance avec la colonie se faisait déjà sentir. Chaque pas supplémentaire les éloignait du peu de sécurité dont ils disposaient sur cette planète.
-C’est pas vrai, Musqué ?
-Si, Rose. Mais ne faudrait-il pas aussi en mettre pour plaire aux filles ?
Elle rigola à la blague du robot mais était encore seule à se distraire. Aucun de ses compagnons n’étaient même intéressés.
Jusqu’ici, ils n’avaient vu que des marécages grouillant de moustiques et de gros insectes, tous plus étranges les uns que les autres. Comme des crabes verdâtres, aux paupières pétroles, munis de quatre grandes pinces. Ils mesuraient environ un mètre de large et étaient peureux, ce qui rassurait les humains un tant soit peu. Tous avaient, au moins une fois, pensé finir coincés entre leurs tenailles, dévorés lentement dans leur mâchoire.
Pour éviter les piqûres, l’anti-moustique terrien ne fonctionnait pas. Il fallait donc porter des vêtements couvrants et des casquettes entourées d’une toile. Si l’on omettait Musqué, le groupe de cinq faisait davantage penser à des paysans du XVIIIe siècle qu’à des explorateurs de l’Espace.
À mesure qu’ils progressaient, la lisière de la forêt s’élargissait peu à peu. Au milieu de cet espace ouvert, là où menait le sentier, la petite cabane d’entrée semblait s’effacer dans son humilité, réduite à une ombre discrète au pied des arbres géants. À environ deux cents mètres des lieux, chacun commençait à apercevoir des objets dispersés autour de l’abri. Personne n’osait le relever, espérant que ce n’était qu’un mirage. Mais plus ils approchaient, plus les détails s’affinèrent et bientôt ils reconnurent des bandages et la trousse de secours au sol.
Ulrich était venu par ici.
-Bordel, jura Elmira.
Yumi resta bouche bée, essayant de comprendre ce qu’il s’était passé. L’abri était toujours debout, intact mais la trousse de secours était par terre, les compresses, le désinfectant, les pansements, éparpillés tout autour. La radio était toujours là, intacte, seul le combiné se balançait dans le vide.
-Tu penses qu’il a été attaqué pendant qu’il se soignait ? lui demanda William.
Elle ne répondit pas tout de suite, inspectant encore les indices, puis se releva.
-Non, sinon il y aurait du sang. C’est pire que ça - le reste de l’équipe se tourna vers elle - la bête le traquait, comme un chat avec une souris. Elle lui a fait croire qu’il avait encore une chance de s’échapper en le laissant un moment fouiller dans la trousse de secours mais à peine a-t-il eu en main la radio, qu’elle l’a pourchassé de nouveau.
-Avec ce poste, il aurait même pu appeler directement la Compagnie à New
Amsterdam, ajouta Waylon.
Elle pointa le sol. Les pas allaient dans toutes les directions, faisaient du sur place puis reprenaient à grandes enjambées le sentier vers la colonie. Et à côté de l’une d’elle, une empreinte énorme, similaire à celle d’un pied humain en beaucoup plus grand, était enfoncée dans la boue. D’autres étaient parsemées ici et là, tout autour d’eux. Le visage d’Elmira s’éteignit. Waylon tressaillit. Rose observa la lisière, arme à la main. William tenta de rassurer Yumi du regard. Tous réalisaient qu’ils couraient droit vers la mort.


__


-Tu sais, dit Hervé, quand je repense à nous à vingt ans, j’ai l’impression qu’on avait une idée très précise de ce qu’il fallait faire de notre vie. Il fallait réussir. Il fallait partir. Il fallait montrer qu’on valait mieux que ce qu’on était censés devenir.
-Oui, répondit Sissi. On avait l’impression qu’il y avait une route toute tracée, avec des étapes obligatoires. Les études, le boulot, la maison, la reconnaissance. Comme si une fois qu’on avait coché toutes les cases, on était enfin arrivé quelque part.
-Moi, je voulais sortir de mon milieu. Je ne voulais pas être défini par l’endroit où j’étais né ou par les gens que j’avais connus. J’avais besoin de prouver que je pouvais entrer dans un autre monde.
-Un monde plus grand ?
-Oui. Un monde où les gens parlent de stratégie, de projets, d’avenir. Aujourd’hui, c’est exactement ce que je fais. Je suis consultant en stratégie, directeur de cabinet, cadre supérieure. Je travaille dans des bureaux où tout le monde court après la même chose : être plus efficace, plus rentable, plus performant.
-Ça doit être bizarre quand même. Tu as obtenu ce que tu voulais.
-C’est ça le plus étrange. Je l’ai obtenu. J’ai les responsabilités, le salaire, le statut. Je participe à des réunions avec des dirigeants, je pilote des équipes, je prends des décisions. Quand je rentre dans une salle, je sais que ma parole compte.
-Mais ?
-Mais parfois, j’ai l’impression d’être enfermé dans une autre forme de prison, grommela Hervé. Avant, je voulais échapper à un endroit. Maintenant, je suis enfermé dans un rôle.

-Un rôle ? s'étonne Sissi.
-Oui. Celui de l'ancien looser qui réussit. Celui qui doit toujours être brillant, organisé, ambitieux. Celui qui doit avoir un avis sur tout. Même quand il est fatigué.
-Je crois que c’est ça qui nous différencie. Toi, tu as cherché à monter. Moi, j’ai cherché à rester.
-Tu dis ça comme si c’était moins ambitieux.
-Peut-être que ça l’était dans ma tête. J’ai jamais eu ton parcours.
-Tu as quand même eu une vie active, contra Hervé. Tu écris des romans.
-Oui, mais ce n’est pas la même reconnaissance. Quand tu dis ton métier, les gens imaginent quelque chose de sérieux. Quand je dis que j'écris, ils pensent juste à quelqu’un qui se prélasse toute la journée et gribouille dans ses carnets la nuit. Toi, tu as construit quelque chose.
-J’ai essayé. Une maison, une vie stable, des habitudes. Le pavillon, les voisins, les petites routines. J’ai voulu créer un endroit où je pouvais revenir.
-C’est peut-être ce que je n’ai jamais réussi à faire.
-Tu regrettes ?
-Je ne sais pas. Quand je regarde mon parcours, je me dis que j’ai fait tout ce qu’il fallait. Je suis devenu quelqu’un qu’on respecte. Mais il y a des moments où je me demande si j’ai choisi ou si j’ai juste suivi une logique.
-Une logique de réussite ?
-Oui. Une logique où il faut toujours avancer. Parce que si tu t’arrêtes, tu as peur de constater que tu n’es pas heureux.
-Moi, j’ai parfois l’impression inverse. Que je me suis arrêté trop tôt. Que j’ai accepté une vie avant d’avoir essayé autre chose.
-Tu crois que tu aurais pu faire autrement ?
-Peut-être pas. À l’époque, je voulais surtout être tranquille. Je voulais un chez-moi. Je voulais ne plus avoir l’impression d’être de passage.
-C’est drôle. Moi, je voulais justement être toujours en mouvement.
-Et maintenant ? demanda Sissi.
-Maintenant, j’aimerais parfois avoir un endroit où je ne suis pas obligé de prouver quelque chose.

-Moi, j’aimerais parfois avoir l’impression que je peux encore changer.
-Finalement, on envie chacun la vie de l’autre.
-Oui. Toi, tu regardes ce que j’ai gardé. Moi, je regarde ce que tu as gagné.
-Mais on oublie ce que ça nous a coûté, répondit Hervé en se grattant la barbe.
-C’est ça, le problème. Quand on était jeunes, on voyait seulement le résultat. Pas le prix à payer.
-Je pensais qu’en réussissant, je serais débarrassé de certains doutes. Que le regard des autres finirait par disparaître.
-Et il n’a pas disparu ?
-Non. Il a juste changé. Avant, je voulais qu’on me remarque, par mes notes à Kadic par exemple... je savais que je ne pouvais pas compter sur mon physique. Maintenant, je veux parfois qu’on me laisse tranquille.
-Moi, avant, je voulais qu’on me remarque un peu plus. Toujours un peu plus. C'est pour ça que j'ai écrit cette saga avec Eliott et Milly, je voulais les séances de dédicaces, les rencontres avec les lecteurs... cela ne a pas totalement comblé.
-On a juste découvert que devenir adulte, ce n’est pas atteindre une destination, rétorqua Hervé qui n'avait jamais lu la moindre ligne issue de la plume de Sissi. C’est juste apprendre à vivre avec les choix qu’on a fait...
-Et avec ceux qu’on n’a pas fait, conclut Elisabeth Delmas.


__


Yumi transmit des photographies du lieu à Hank, lequel confirma les ajouter au rapport pour la Compagnie. New Amsterdam avait juste répondu qu’aucune information n’était disponible sur ce territoire et qu’elle ne savait pas évaluer la menace, ni les risques encourus par l’expédition. Des trappeurs pouvaient être en mission dans la zone mais il était impossible de fournir une localisation précise. L’entreprise prit toutefois bonne note de la description de l’animal et de l’état du cadavre d’Ulrich Stern. Signé Daryl, helpdesk, confortablement assis dans la capitale.
Les cinq colons reprirent la route et s’enfoncèrent dans un semblant de sentier. À chaque fois que des colons sortaient de la colonie, généralement des scientifiques et des bûcherons, ils en profitaient pour tailler quelques arbustes et autres herbes afin de faciliter le passage et créer un chemin. Il était rapidement envahi derechef par la végétation mais le tracé restait devinable. Une fois à l’intérieur de la jungle, la température avait rapidement grimpé, atteignant les trente-cinq degrés avec un taux d’humidité de cent pour cent. Les mains étaient moites et les fronts perlaient. Rose menait la colonne, carte électronique sur le poignet, se faufilant entre de très grands arbres aux allures de baobabs tropicaux. Waylon, à bout de souffle et voyant un prétexte pour s’arrêter, marqua son intérêt pour l’arbre.
-Le tronc doit faire dix mètres de diamètre, remarqua-t-il en direction de William quelques mètres plus loin.
Il hocha la tête et le rattrapa.
-On pourrait croire qu’il est très dur mais pas du tout – il expira brièvement, profitant également de cette petite pause – Son centre est mou et il est impossible d’en tirer quelque chose. C’est pourquoi il est toujours là, sinon nous l’aurions déjà abattu, conclut-il en rigolant.
Waylon avait davantage contemplé les vêtements de William couverts de sueurs, révélant la courbe de ses muscles, que d'écouter ses paroles. Peu importe les arbres et la résistance des matériaux, il profitait juste du spectacle et de ce que le destin lui avait offert : une semaine loin du harcèlement de Hank et proche du plus bel homme qu’il connaissait. Le bûcheron discerna le coup d'œil de Waylon et un frisson de gêne parcourut son corps. Il reprit la route. Sierra l’attendait, un sourire en coin.
Le prochain point était une rivière à trois kilomètres. Jusque-là, la forêt s'étalait dans toute sa profondeur. Contrairement aux forêts tropicales terriennes, elle ne regorgeait pas de grands singes, d’oiseaux ou de mammifères en général, laissant une liberté totale à des plantes toutes plus impressionnantes les unes que les autres de part leurs couleurs ou leurs feuilles aux lignes étonnantes, d’un nombre important de fleurs et d’insectes géants de plusieurs dizaines de centimètres de long, approchant parfois le mètre. À plusieurs reprises, la troupe s’arrêta pour laisser passer une sorte d’impressionnants mille pattes mauve ou de grandes limaces aux traits rouges, ressemblant à des concombres de mer. Ces bêtes, chacun en avait entendu parler, mais peu de gens les avaient vus et encore moins d’aussi près. Elmira, Waylon et Rose étaient aux anges et s’exclamaient à chaque fois qu’un animal apparaissait.
Respectueux, ils n’approchaient pas et se contentaient d’observer, tentant de discerner les membres, les yeux ou les narines. Cette forêt baignait également dans le silence, laissant les humains perplexes. Pas de chants d’oiseaux ou de cris de macaques. Juste le frémissement des feuilles.
-Cela me fait beaucoup penser à une forêt du Carbonifère, mais en moins extrême, songea Elmira.
-Deux choses, s’inquiéta Rose qui était à ses côtés. Ce mot me fait penser aux
dinosaures et j’ai pas envie de croiser un T-rex, et ensuite, un mille-pattes mauve d’un mètre de long, c’est pas déjà extrême pour toi ?
-Non, c’est avant ça ! lui répondit-elle, amusée par son manque de connaissance en science. Les dinosaures sont apparus il y a deux cents trente millions d’années pendant le Trias alors que le Carbonifère a débuté il y a trois cent soixante millions d’années. Pendant cette période, la Terre était couverte de jungles peuplées d’insectes géants et d’amphibiens.
-Et pourquoi c’est moins extrême ? demanda Yumi.
-Les insectes étaient encore plus grands.

Rose, pourtant forte et bien bâtie, parut d’un coup plus faible. Comme si la confiance en elle qui l’avait habité lorsqu’elle s’était portée volontaire venait de s’évaporer. Elmira le remarqua, amusée.
-Ne t’inquiète pas, je te protégerai – elle montra son biceps qu’elle contracta.
La bûcheronne se rappela qu’elle était sans doute la plus musclée du groupe avec William et plaisanta. Elles marchèrent côte à côte, se frôlant parfois, au plus grand plaisir d’Elmira.
D’autant plus qu’un regard en coin de Rose se perdit quelques instants dans les yeux de sa collègue. Une racine lui fit perdre l’équilibre mais Elmira lui évita la chute en la rattrapant.
Elle la remercia et ajouta : “Je me remets devant, je serai plus attentive”. Cet aveu qu’Elmira était une distraction plus intéressante que la mission la combla.
À plusieurs reprises, Rose discernait clairement des traces de pas en sens inverse, celles d’Ulrich, fuyant à toute allure la bête. Et alors qu’elle était dans ses pensées, imaginant dans quel état son ancien collègue devait se trouver, elle s’arrêta.
-Cheffe ! J’ai quelque chose.
Yumi rejoignit Rose en tête de file et mis quelques secondes à discerner l’objet. Enfoui à moitié dans la boue, un téléphone satellitaire. Elle mit un genoux à terre. Il était couvert de sang séché. Elle examina autour d’elle, au pied des plantes, espérant trouver un autre indice mais rien. Elle se releva et s’avança de quelques pas. Sur une grande feuille d’une de ses plantes tropicales, une giclée de sang était présente. Dessus, des milliers de petits insectes grouillants, rappelant les coléoptères, s’en nourrissaient.
-J’envoie ça à Hank.
Le réseau était dorénavant faible. Si Akan avait appelé depuis cette position, la colonie l’aurait peut-être sauvé. Mais on l’avait empêché délibérément d’appeler les secours.
L’animal était non seulement un prédateur, mais un psychopathe.


Lieu : New Amsterdam, Proxima-b
Daryl était depuis six mois “helpdesk” pour la Compagnie interstellaire de Proxima. Il avait son propre bureau avec une belle vue sur la canopée, cette ceinture forestière englobant la grande colonie de New Amsterdam. Il s’était battu pour ce travail et certains de ses amis le jalousaient.
Il avait géré des centaines de congélateurs en panne, de panneaux solaires défaillants ou de fugues d’enfants. Jusqu’à la veille, où il avait reçu son premier dossier important, celui d’une mort par un animal dans une colonie du sud-ouest. L’intelligence artificielle lui avait résumé la situation et lui avait proposé de réaliser un rapport à sa ligne hiérarchique. Il était en droit de refuser. L’ordinateur n’était là que pour l’aider et non pour prendre des choix à sa place. Cela aurait été plus économique mais l’UNOOSA avait refusé. Les contacts avec les autres colonies devaient être traités d’humains à humains. Selon sa formation accélérée, lorsqu’un colon mourrait, il devait prévenir son supérieur et celui-ci rédigerait un projet de courrier, à la signature du vice-président Belpois, à l’attention de l’UNOOSA. L’État dont était originaire le colon et l’ONU organiseraient alors une cérémonie d’hommage à ce vaillant explorateur de l’espace. Des nouveaux protocoles seraient ensuite adoptés pour éviter qu’une nouvelle mort survienne.
Daryl rédigea son rapport.
Le colon Ulrich Stern, matricule 0014526, revenait d’une expédition scientifique et avait été retrouvé mort dans la colonie de Lyoko. Il aurait été tué par un grand animal de type fauve. Sa femme, Josseline, matricule 0014312, avec qu’il était en expédition, était portée disparue.
Une expédition pour tenter de la retrouver avait été mise sur pied. Mauvaise idée, selon lui.
Cela risquait d’affaiblir d’autant plus la colonie. Plus tard, lorsqu’il aurait gravi
suffisamment d’échelons, il pourrait faire valoir son avis directement auprès de Belpois.
Daryl finalisa son rapport et l’envoya à son supérieur. Rapide et efficace, comme toujours.


__


Lorsque l’équipe distingua la rivière, chacun se dépêcha, laissant tomber ses affaires avant même d’atteindre le point d’eau. Une pause était méritée, personne n’en disconvenait.
Musqué s’immobilisa au centre, se mettant en veille. La petite clairière dans laquelle ils étaient entrés était une plage de sable et de tourbe, entourée de hautes herbes fleuries. Des petits insectes butinaient les fleurs ou n’étaient que de passage. De l’autre côté de la rive, un paysage semblable se poursuivait sur une centaine de mètres avant que la forêt tropicale ne réapparaisse. Des petits îlots semblables à ceux que l’on trouve dans les bayous de Louisiane rompaient la monotonie du marécage. Des dizaines de papillons, d’abeilles et de sortes de coléoptères plus ou moins grands se déplaçaient hâtivement, butinant rapidement, apeurés par leur présence. De grandes libellules s’envolaient, se posant une centaine de mètres plus loin.
Plusieurs axolotls d’une trentaine de centimètres chacun regagnèrent rapidement la rivière et y disparurent dans un claquement d’eau. Cette vie, à la fois si semblable et si différente à celle de la Terre semblait toujours provenir d’un autre monde. Comme si, quoique les humains fassent, il y aurait toujours une dimension infranchissable entre les deux espèces.
-On s’arrête vingt minutes. Détendez-vous les jambes et buvez de l’eau. Ensuite, nous marcherons encore trois heures vers la prairie où nous passerons la nuit. Je monte la garde, dit Yumi en dégainant un pistolet automatique.
Le groupe acquiesça et vaqua à ses occupations. William s’avança vers elle.
-Tu en fais déjà assez. Laisse moi monter la garde.
Elle sourit et lui confia sans broncher son arme. Elle ne prononça même pas un merci mais il était assez intelligent pour comprendre qu’elle lui en était reconnaissante. Elle s’asseya sur un rocher semblant être exempt de toute vie et observa son escouade, qui allait devenir sa nouvelle famille pour une semaine.
Rose avait déposé son sac à dos, sur lequel était fixée sa mitraillette et se promenait aux alentours, les mains dans les poches. William était debout aussi, surveillant la petite équipe, tel un préfet dans une cour d’école. Waylon, quant à lui, s’était mis à genoux face à la rivière et se nettoyait le visage. Il avait ensuite transvasé de l’eau dans sa gourde filtrante. Elmira s’était allongée à même le sol, s’appuyant contre les jambes du robot tout en profitant du paysage.
-Raconte-moi une blague, Musqué.
-Que dit un robot quand il tombe amoureux ?
Elmira se senti espionnée. Quel pourcentage de chances il y avait-il pour qu’il choisisse une blague sur l’amour ?
-Je ne sais pas.
-Erreur système : surcharge émotionnelle détectée.
Elle soupira. L’humour n’était pas le point fort de Musqué. Rose ayant entendu
l’interaction se retourna.
-On a essayé de l’améliorer avec les collègues mais c’est désespérant. Il faudrait trouver le type qui lui a programmé ça !
Elmira gloussa. Rose, les mains dans les poches de son pantalon cargo, la fixait, lui souriant. La zoologiste détourna le regard.

L’environnement était peu connu mais paraissait tranquille et paisible. Cette détente était toute relative car même si les muscles avaient l’autorisation de se reposer, l’esprit quant à lui restait vif. Chacun restait sur ses gardes, se demandant s’ils allaient aussi y passer, ou même s’ils étaient observés. Et ils l’étaient.
-Les scientifiques ! J’ai trouvé quelque chose qui pourrait vous intéresser, cria Rose à une vingtaine de mètres de là vers la forêt.
Elmira sauta sur l’occasion et détala vers elle. Yumi la rejoignit. Il leur fallut quelques secondes pour se rendre compte de ce qu’elles avaient devant elles. Dans un petit trou d’une cinquantaine de centimètres, luisaient cinq œufs bien blancs. Ils mesuraient environ trente centimètres de haut et semblaient presque être frais tellement la condensation était présente.
-Waw ! Ils sont magnifiques, s’exclama Elmira. Merci, Rose ! C’est une découverte extraordinaire. Je vais prendre des photos.
-Y a pas de quoi. Je suppose qu’on ne peut pas en faire une omelette ?
-T’es bête ou quoi ? pouffa-t-elle.
Les deux se chamaillèrent presque comme des enfants pendant que William les observait, perspicace.
-On ne connait vraiment rien de cette planète et de ses habitants, dit-il à Yumi.
-Non, répondit-elle en se penchant vers lui. Elle se figea, fixant son regard dans la direction opposée.
-Par contre, ce qui se trame entre Elmira et Rose, poursuivit William, ça je le vois bien.
Mais Yumi, immobilisée, regardait derrière lui, les yeux remplit de peur. William se retourna, médusé.
Juste devant Waylon, à quelques mètres dans la rivière, un animal, avec une large tête plate les observait. La bouche était tout aussi grande, atteignant presque le mètre et sa peau semblait être semblable à celle des grenouilles. La bête les regardait fixement et il ne fallait pas être Einstein pour comprendre qu’elle devait être la mère (ou le père ?) des œufs. L’animal semblait imprévisible, ne bougeant pas d’un pouce et se contentant pour l’instant d’affirmer sa grandeur face à cette espèce extra-terrestre qu’il n’avait jamais vu. Waylon était pétrifié, les genoux dans le sable, face à la bête. William tendit peu à peu son pistolet vers la bête.
-Rose, Elmira. Fermez-la et revenez doucement ici. Si j’en entends une crier, je vous envoie directement dans la rivière, chuchota Yumi.
Les deux femmes aperçurent à leur tour l’animal, étouffèrent un cri et s’éloignèrent du nid.
-Waylon, viens près de moi mais ne lui tourne pas le dos, ordonna William sur le même ton, le pistolet fixé sur la bête.
Mais il ne cilla pas. Il claquait des dents, de plus en plus fort. L’animal ne bougeait toujours pas et continuait de les fixer de ses yeux globuleux. La bête coassa, tel un crapaud.
Personne ne su comment interpréter ce son. Puis, elle recommença. Une troisième fois. Avant de s’avancer doucement, l’eau du marécage s’animant sous ses déplacements.
-On prend nos affaires et on se tire doucement. Que personne ne fasse de gestes brusques. Waylon, c’est maintenant si tu veux vivre !
Il ne se releva pas. Il resta là, à claquer des dents, paralysé et la bête continuait de s’approcher, les colons risquant de se faire avaler d’un moment à l’autre. William plongea sur la créature et l’empoigna, sautant tel un fauve sur sa proie. Yumi cria. Une détonation survint.
Instantanément, la bête s’écroula sur Waylon. Morte. L’équipe parut retenir son souffle quelques secondes avant que Waylon ne commence une crise d’angoisse à la vue du liquide bleu sortant de la bête, lequel s’étalait sur lui. Derrière eux, Rose les dévisageait, mitraillette à la main.
-Waylon, je sais que dans les films c’est toujours les noirs qui meurent en premier mais essaie de faire un effort.


Lieu : New Amsterdam, Proxima-b
Daryl pianotait sur son clavier lorsque son chef d’équipe vint le chercher. Son propre supérieur, Jérémie Belpois, le vice-président de la Compagnie avait des questions sur la mort de l’astronaute de Lyoko. Il posa le bic qu’il machouillait et le suivit. Le big boss voulait le voir.
Ils entrèrent tous les deux dans un grand bureau au style néo-classique, vierge de toute technologie. Au fond de la pièce, derrière une table en bois massif, un homme d’une cinquantaine d'années, aux allures d’acteurs de cinéma était assis. La mâchoire carrée, les pommettes injectées de botox, les dents blanches artificielles, le parfum enivrant, la montre de luxe, tout y était. Si certains pouvaient ressentir de la gêne face à tant de superficialité physique achetée, Daryl y voyait un modèle, un but dans la vie. Belpois se leva et lui serra la main.
Le contact peau à peu procura à Daryl un petit frisson, comme s’il venait de toucher un peu d’extrême richesse de sa paume.
-Enchanté, Monsieur. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de nous croiser au détour d’un couloir, dit-il comme si cela était le quotidien d’un vice-président d’une multinationale.
-Ravi de vous rencontrer, Monsieur.
Tel un petit soldat désirant faire ses preuves et impressionner son supérieur par sa loyauté, Daryl mordait à l’hameçon. C’est comme ça qu’il les aimait.
-Votre rapport, je l’ai lu attentivement. Il est clair et précis.
-Merci, s’écria presque Daryl, fier de cette reconnaissance. Mais il remarqua que le vice-président n’aimait pas être interrompu.
-Avez-vous des choses prévues ces jours-ci, Daryl ?
-Non, pas vraiment.
Manquer de potentielles soirées avec ses amis n’était pas une honte depuis qu’il travaillait pour la Compagnie. Il en était même fier.
-Cela tombe bien car j’ai une mission pour vous – Il s’arrêta un instant, le fixant droit dans les yeux – Je tenais à vous la confier personnellement – Il s'interrompit de nouveau – Vous allez suivre l’équipe d’expédition depuis nos satellites afin de les protéger. Vous serez leur sorte d’ange gardien… Vu vos bons résultats en si peu de temps dans notre entreprise, je n’ai aucun doute quant à vos capacités et je pense pouvoir vous faire confiance. Vous sentez-vous prêt ?
-Je ferai de mon mieux, Monsieur.
-Il n’y aura pas de droit à l’erreur. Vous aurez leurs vies entre les mains, vous en avez bien conscience ?
Daryl sentit l’excitation l’envahir. Ce serait sûrement une des plus grandes missions de sa vie. Pas un instant il ne se demanda s’il était à la hauteur. Si le vice-président lui confiait cette tâche, c’est qu’il avait vu du potentiel en lui. C’en était sûr.
-Oui, bien sûr.
-L’objectif principal est qu’il suive l’itinéraire que nous avons concocté pour eux. Ils ne doivent sous aucun prétexte - il insista sur ces mots - en dévier.
-C’est bien compris, fit-il en acquiesçant machinalement.
-Je suis heureux de vous savoir dans cet état d’esprit. Je veux un rapport chaque matin sur mon bureau.
Daryl comprit qu’il pouvait prendre congé et se leva. Il avait hâte d’en parler à ses amis mais pas trop rapidement. Il voulait d’abord passer plusieurs soirées à travailler plutôt qu’à festoyer.

Spoiler

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Kerry MessagePosté le: Ven 19 Juin 2026 20:59   Sujet du message: Répondre en citant  
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Minho MessagePosté le: Ven 19 Juin 2026 21:04   Sujet du message: Répondre en citant  
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Chapitre 6 : Une nouvelle perte

Chez elle, la maison lui parut subitement étrangère.
 Les murs, pourtant familiers, semblaient avoir changé de nature. Ils n’étaient plus simplement des murs : ils paraissaient observer chacun de ses gestes, retenir chacun de ses silences. Les ombres dansaient aux coins des pièces, allongées par la faible lumière extérieure, donnant l’impression que la maison elle-même retenait son souffle.
Le silence, autrefois rassurant, n’avait plus rien d’apaisant. Il vibrait autour d’elle, lourd, chargé d’une attente sourde, comme si quelque chose tapi dans l’obscurité attendait qu’elle baisse enfin sa garde.
Élisabeth retira son manteau avec des gestes mécaniques, incapable de se débarrasser de la tension qui pesait sur ses épaules. Elle le laissa tomber négligemment sur le dossier d’une chaise sans même s’en rendre compte. Elle traversa le salon sans allumer la moindre lumière, préférant l’obscurité au sentiment étrange d’être observée.
Chaque pas résonnait contre le sol, trop fort à son goût.
Elle se dirigea directement vers sa chambre, comme guidée par une force qu’elle ne voulait pas reconnaitre. Son regard resta fixé sur la commode, immobile dans la pénombre.
Le tiroir grinça lorsqu’elle l’ouvrit.
Un frisson parcourut son échine.
Son journal intime.
Elle resta quelques secondes à le regarder, sans oser le toucher. Cet objet semblait minuscule, presque insignifiant, posé là parmi des souvenirs ordinaires. Pourtant, elle savait mieux que quiconque qu’il n’avait rien d’ordinaire.
Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu’elle le saisit.
Elle le sortit lentement, malgré elle, comme attirée par un aimant invisible. La couverture couleur métal ancien refléta la faible lueur de la lampe de chevet, projetant des éclats dorés et inquiétants sur les murs de la chambre. Les gravures de la couverture semblaient presque bouger sous ses yeux, comme si elles cachaient un secret qu’elle était incapable de déchiffrer.
Elle fixa longuement le carnet, le souffle court.
Cette sensation revint immédiatement.
Cette présence.
Cette impression troublante que son journal intime n’était pas simplement un objet, mais une porte vers quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore.
Quelque chose d’ancien.
Quelque chose qui l’attendait.
Elle sentit une vibration légère contre sa paume, ou peut-être n’était-ce que son imagination. Pourtant, son instinct lui criait de la lâcher.
-Non…, murmura-t-elle.
Sa voix semblait étrangère dans la pièce silencieuse.
D’un geste brusque, presque violent, Élisabeth jeta le journal au fond du tiroir et le referma d’un coup sec. Le bruit claqua dans la chambre comme un avertissement.
Comme si elle venait d’enfermer une bête dangereuse.
Son cœur battait trop vite.
Elle posa une main contre sa poitrine, cherchant à calmer cette douleur étrange qui l’envahissait.
Elle voulait croire qu’en l’oubliant, elle pourrait se protéger. Qu’en faisant semblant que cet objet n’existait pas, que les images n’étaient que des illusions, que les voix n’étaient que le fruit de son esprit épuisé, tout finirait par disparaître.
Les visions.
Les murmures.
Les souvenirs qui n’étaient pas les siens.
Mais au plus profond d’elle-même, Élisabeth savait que ce n’était qu’un mensonge.
Certaines choses ne disparaissaient pas simplement parce qu’on refusait de les regarder.
Pour avancer, elle devrait affronter ses démons.
Ceux du passé.
Ceux qu’elle portait sans comprendre.
Ceux de vies qu’elle n’avait jamais vécues et qui, pourtant, semblaient gravées dans son âme avec une précision terrifiante.
Peut-être pas maintenant.
Peut-être plus tard.
Mais l’idée même qu’un jour elle ne pourrait plus fuir la rongeait déjà. C’était comme une main glacée refermée autour de son cœur, lentement, patiemment, attendant qu’elle abandonne.
La paix lui semblait toujours hors de portée.
Même lorsqu’elle s’allongea dans son lit, même lorsque ses yeux fixèrent le plafond plongé dans l’obscurité, Élisabeth sentit cette présence constante, diffuse, invisible mais bien réelle.
Comme un souffle suspendu dans l’air.
Comme si quelqu’un, ou quelque chose, se tenait juste à la frontière de son monde, attendant son prochain mouvement.
Elle se tourna sur le côté, ramenant ses genoux contre elle dans un réflexe presque enfantin. Elle ferma les yeux, mais l’obscurité derrière ses paupières était encore pire que celle de la chambre.
Les questions revenaient.
Inlassablement.
Pourquoi ces deux hommes, Odd, Hervé, étaient-ils revenus dans sa vie ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi elle ?
Et surtout…
Pourquoi son cœur réagissait-il avec une telle violence à leur simple existence ?
Cette peur.

La nuit passa lentement, sans véritable sommeil.
Lorsque l’aube arriva enfin, Élisabeth s’assit sur le rebord de la fenêtre, les pieds nus reposant sur le parquet froid. La pluie continuait de tomber avec obstination, traçant des chemins irréguliers sur la vitre et noyant le monde extérieur dans un voile gris.
Elle posa son front contre le verre glacé, accueillant cette morsure comme une punition qu’elle méritait.
Ou peut-être comme une preuve qu’elle était encore capable de ressentir quelque chose.
Les visions revinrent.
D’abord doucement.
Puis plus fort.
Des murmures indistincts glissèrent aux frontières de sa conscience, porteurs de vérités qu’elle n’était pas prête à entendre. Des fragments d’images apparurent dans son esprit, rapides et violents :
Des ailes immenses déployées dans un ciel en flammes.
Une lumière aveuglante.
Des silhouettes tombant dans le vide.
Du feu.
Des cris.
Des tubes déchirés par une lumière dorée.
Élisabeth inspira profondément, s’accrochant au rebord de la fenêtre comme si cela pouvait l’empêcher de sombrer dans ces souvenirs qui n’étaient pas les siens.
Elle ferma les yeux.
Elle refusait d’écouter.
Elle refusait de comprendre.
Pas encore.
-Pas maintenant…, chuchota-t-elle.
Mais au fond d’elle, une certitude froide s’imposa.
Le passé était déjà réveillé.
Et cette fois, il ne la laisserait pas s’échapper.


__


-Je n’ai pas voulu t’interrompre avec la Compagnie, mais j’ai quelque chose à te dire.
À l’entente de ces mots, Yumi releva immédiatement la tête. Le ton de William n’avait rien d’anodin. Une inquiétude sourde lui noua l’estomac. Depuis leur arrivée sur cette planète, chaque nouvelle information semblait apporter son lot de problèmes supplémentaires, comme si l’expédition n’avait jamais eu la moindre chance de se dérouler normalement.
Elle observa son coéquipier quelques secondes, cherchant à deviner ce qu’il allait annoncer.
-Qu’est-ce qu’il y a ?
Le ténébreux bûcheron jeta un bref regard autour de lui avant de répondre, comme s’il craignait que les autres entendent.
-Merie vient de nous dire que le monstre ne l’avait pas tuée.
Yumi resta silencieuse un instant.
-Je le sais. Elle nous l’a raconté.
Un léger soulagement traversa son esprit.
Ce n’était que ça…
Elle s’était attendue à bien pire. Une nouvelle attaque, une complication avec la Compagnie, une découverte qui mettrait en danger toute l’équipe. Après tout ce qu’ils avaient déjà vécu, une simple révélation sur Merie paraissait presque insignifiante.

-Est-ce qu’elle t’a aussi dit qu’elle l’avait touché ?
La question la figea.
Yumi cligna des yeux, comme si elle venait de manquer une partie essentielle de la conversation.
-Quoi ?
William resta sérieux.
-Le monstre. Il l’a touché.
La sérénité qu’elle avait ressentie quelques secondes plus tôt vola en éclats.
-Mais… elle nous a dit l’inverse !
Son ton monta malgré elle. Elle ne comprenait pas. Pourquoi Merie aurait-elle caché une information aussi importante ? Pourquoi mentir sur quelque chose qui pouvait changer complètement leur compréhension de la créature ?
Et surtout…
Pourquoi maintenant ?
Sans réfléchir davantage, Yumi se leva brusquement et traversa le camp.
Merie était assise un peu plus loin, les genoux ramenés contre elle, observant distraitement les plantes autour d’elle. Son visage innocent contrastait violemment avec le danger que représentait cette découverte.
Yumi s’arrêta devant elle.
-Merie…
La petite fille leva les yeux en direction de la japonaise.
-Pourquoi tu nous as menti ?
Elle avait essayé de garder une voix calme. Vraiment. Mais la fatigue, la peur et la pression accumulées depuis des jours avaient pris le dessus.
À peine les mots furent-ils prononcés que le visage de Merie se décomposa.
Ses lèvres tremblèrent.
Puis les larmes coulèrent.
De grosses larmes silencieuses d’abord, avant que ses épaules ne soient secouées par des sanglots incontrôlables.
Sierra regretta immédiatement.
Elle aurait dû s’y prendre autrement.
Elle aurait dû s’accroupir, parler doucement, lui laisser le temps. Merie n’était pas une scientifique, ni une soldate, ni une adulte capable d’analyser une situation pareille. C’était une enfant perdue au milieu d’un monde hostile.
-Merie… s’il te plait.
Mais la petite fille n’arrivait plus à répondre. Ses mots se mélangeaient entre ses pleurs et ses reniflements.
-Je pensais… que je pourrais retrouver maman…
Elle inspira difficilement.
-Vu que le monstre ne m’attaque pas…
Le silence tomba autour d’elles.
Peu à peu, les membres de l’équipe s’étaient rapprochés, attirés par la scène.
Personne ne savait quoi dire.
Personne ne pouvait prétendre comprendre ce qui se passait réellement. La survie de Merie restait un mystère. Était-ce un hasard ? Une particularité biologique ? Une réaction de la créature ? Personne ne possédait la moindre réponse.
Mais une chose était certaine.
Rien ne garantissait que cela fonctionnerait une deuxième fois.
Yumi observa la petite fille, puis les autres membres de l’équipe.
Elle sentit le poids de la situation s’abattre sur elle.
Elle était responsable d’eux.
Responsable de Merie.
Responsable du retour de chacun.
Et pourtant, pour la première fois depuis le début de cette mission, elle avait l’impression de ne plus avoir aucune maîtrise sur les événements.
La co-consul détourna le regard, épuisée.
Elle avait besoin de réfléchir.

En fin de journée, le robot distribua les repas.
Les portions étaient calculées avec précision : suffisamment pour tenir une semaine supplémentaire, mais pas assez pour gaspiller la moindre ressource. Chaque ration représentait un choix stratégique, une garantie de survie dans un environnement où chaque erreur pouvait coûter cher.
Pourtant, certains membres de l’équipe décidèrent de s’accorder un petit extra.
Après tout, si la Compagnie exigeait leur retour immédiat, ils n’auraient peut-être pas besoin d’économiser autant.
Rose, Waylon et Elmira s’installèrent côte à côte, partageant leur repas tout en marmonnant leur mécontentement.
William, lui, resta près de Yumi.
Il voyait bien qu’elle était ailleurs.
Ses yeux revenaient sans cesse vers Merie, qui avait abandonné son plat depuis plusieurs minutes pour observer les petites herbes au sol et les manipuler entre ses doigts.
-Rose a raison… murmura Yumi.
William tourna la tête vers elle.
-La Compagnie va profiter de cette situation pour nous ordonner de rentrer. Et on ne retrouvera jamais Josseline.
Sa voix se brisa légèrement sur le dernier mot.
William l’écouta sans l’interrompre.
Il aurait voulu trouver une solution, dire quelque chose qui pourrait l’apaiser, mais aucune phrase ne lui semblait assez forte.
Alors il resta simplement là.
Présent.
Et parfois, c’était tout ce qu’une personne pouvait offrir.
-Je ne sais pas si ça se dit comme ça… reprit Yumi après quelques secondes. Mais j’étais heureuse de pouvoir vous offrir cette aventure. De sortir un peu de notre routine à la colonie.
Elle prit une bouchée de riz avant de continuer.
-Bien sûr, j’aurais aimé qu’Ulrich soit encore avec nous. J’aurais aimé que Josseline ne disparaisse jamais. Mais cette expédition… elle m’a fait du bien.
-Loin de cet abruti d’Hank !
La remarque venait de Rose, qui n’avait visiblement rien perdu de la conversation.
Yumi leva les yeux vers elle.
Elmira éclata d’un petit rire.
-Les nerfs lâchent, je crois.
Rose haussa les épaules.
-Je dis juste ce que tout le monde pense.
Yumi secoua légèrement la tête avec un sourire fatigué.
-Je ne répondrai pas à cette affirmation.
-Qui ne dit mot consent ! répondit Rose avec un sourire satisfait.
Yumi soupira, amusée malgré elle.
Puis elle se tourna vers William.
-Merci de m’avoir aidée.
Elle posa doucement sa main sur la sienne.
Il sembla surpris. Ce geste ne s'était plus produit entre eux depuis des dizaines d'années.
Pendant quelques secondes, l'ex-lieutenant de Xana ne répondit rien.
Dans ses yeux, Yumi lut d’abord de l’étonnement, puis quelque chose de plus doux.
Un sourire discret apparut sur son visage.
Le monde extérieur sembla disparaître.
La planète hostile, le monstre, la Compagnie, la disparition de Josseline…
Tout sembla loin.
Il ne restait que deux personnes épuisées qui trouvaient enfin un instant de réconfort au milieu du chaos.

-Cheffe !
La voix de Rose brisa brutalement l’instant.
Le petit cocon de calme dans lequel Yumi et William s’étaient enfermés éclata immédiatement. La réalité revint avec toute sa violence : ils n’étaient pas en sécurité, ils étaient toujours coincés sur une planète inconnue, et une de leurs coéquipières était toujours portée disparue.
Les deux se tournèrent vers Rose.
Elle avait un air sérieux, presque hésitant, ce qui était inhabituel chez elle. D’ordinaire, Rose fonçait sans attendre, portée par son instinct et son caractère explosif.
Elmira, elle, avait remarqué leur proximité.
Ses joues légèrement rosies, elle retenait un sourire derrière sa main. Elle trouvait la scène presque attendrissante, et ce, malgré les circonstances.
Waylon, de son côté, fixait Yumi et William avec des yeux ronds. Il ouvrit la bouche, la referma, puis détourna finalement le regard, comme s’il venait d’assister à quelque chose qu’il n’était pas censé voir.
-Alors ? demanda Yumi en reprenant rapidement contenance.
Elle retira sa main de celle de William un peu trop vite, comme si ce geste pouvait effacer le moment qu’ils venaient de partager.
-J’ai peut-être une idée à proposer à la Compagnie.
Tous les regards se tournèrent vers Rose.
-Parle.
Rose s’accroupit et déplia une partie de la carte numérique.
-On pourrait se séparer.
Yumi fronça légèrement les sourcils.
-Se séparer ?
-Oui. Waylon, William et Elmira pourraient repartir vers la base avec Merie. Il n’y a qu’une journée de marche jusqu’au point de récupération. La Compagnie accepterait probablement plus facilement ce compromis.
Elle pointa ensuite une autre direction.
-Et nous trois, on continue. Avec Musqué. On cherche Josseline.
Un silence suivit.
L’idée était logique.
Trop logique.
Yumi le savait immédiatement.
Mais elle ressentit malgré tout une pointe de regret. Une partie d’elle espérait que personne ne propose cette solution, car elle impliquait de laisser William repartir.
Elle croisa son regard.
Son léger sourire en coin lui indiqua qu’il avait probablement compris la même chose.
-C’est une bonne proposition, admit finalement la co-consul.
Rose sembla satisfaite.
-Alors ?
Yumi réfléchit encore quelques secondes.
-On dort dessus. On en parle demain à la Compagnie avant de prendre une décision.
Le visage de Rose s’assombrit légèrement.
Elle aurait préféré une réponse immédiate, mais elle savait aussi que Yumi avait raison.
-Très bien.
Elle rangea la carte.
-Bonne nuit, alors.
Elle rejoignit le reste du groupe qui commençait déjà à installer les tentes.
Yumi resta quelques secondes immobile.
Puis elle secoua la tête.
Elle devait se concentrer.
La mission passait avant tout.
Elle rejoignit les autres et commença à monter les abris.
Lorsqu’elle eut terminé, William vint l’aider à ajuster les attaches.
-Merci.
Il lui répondit avec un simple sourire.
Les tentes étaient conçues pour deux personnes.
Personne ne posa la question.
Tout le monde comprit qu’elle dormirait avec lui.

La nuit tomba rapidement.
Le silence de la planète était étrange. Pas un silence complet, mais un silence vivant. Des bruits lointains résonnaient parfois dans la jungle, rappelant à chaque instant qu’ils n’étaient pas chez eux.
Merie était restée longtemps éveillée.
Elle avait passé la soirée à jouer distraitement avec la terre entre ses doigts, incapable de trouver le sommeil.
William finit par l’appeler doucement.
-Merie, viens dormir.
Elle leva les yeux vers lui.
Puis elle s’approcha sans protester.
Avant d’entrer dans le sac de couchage, elle s’arrêta devant Musqué.
Le robot était immobile, son corps métallique reflétant faiblement la lumière des lampes.
-Au fait… tu t’appelles comment vraiment ?
Les lumières du robot clignotèrent.
-Les humains m’ont attribué le nom de « Musqué ». Mes créateurs, eux, m’appellent X795Y236.
Merie pencha la tête.
-C’est drôle comme prénom.
-Je peux également te communiquer les noms de mes frères et sœurs si tu le souhaites. Mes créateurs appréciaient particulièrement les noms numériques.
Elle réfléchit quelques secondes.
-Non, ça ira.
Elle allait repartir quand elle s’arrêta.
Sa voix devint plus basse.
-Je ne sais pas où est maman.
Le robot tourna légèrement la tête vers elle.
-Je sais, Merie.
Un silence.
-Nous essayons de la retrouver.
La petite fille baissa les yeux.
-Tu crois qu’elle est encore en vie ?
Musqué resta silencieux quelques secondes, comme s’il cherchait la meilleure réponse.
-Je ne peux pas confirmer son état actuel. Mais si elle est en vie, elle peut être en danger. C’est pourquoi nous poursuivons les recherches.
Les yeux de Merie se remplirent immédiatement de larmes.
Elle avait été courageuse toute la journée.
Trop courageuse.
Elle avait essayé de croire que tout irait bien, que sa mère reviendrait, que tout redeviendrait comme avant.
Mais la peur était toujours là.
Papa n’était plus là.
Maman avait disparu.
Et personne ne semblait comprendre qu’au fond d’elle, elle sentait encore sa présence.
Elle était vivante.
Elle en était certaine.
-Merie ?
La voix de William la sortit de ses pensées.
Elle se détourna de Musqué et courut se blottir contre le bûcheron.
Comme si elle déposait enfin tout le poids de sa journée dans ses bras.
Quelques minutes plus tard, elle dormait profondément.
Sierra observa la scène avec une certaine tendresse.
Puis elle se tourna vers Musqué.
-Passe en mode veille sécurisée. Au moindre mouvement suspect, tu nous réveilles.
-À vos ordres, Madame.
Un à un, les membres de l’expédition finirent par sombrer dans le sommeil.

Le réveil fut brutal.
Un son strident déchira l’air.
-Bonjour à toutes et à tous.
Le message de Musqué résonna dans tout le camp.
-Bonjour Musqué ! répondit Rose immédiatement.
Waylon tourna lentement la tête vers elle.
-Comment peux-tu être aussi heureuse dès le réveil ?
Rose haussa les épaules.
-La vie est courte.
-Dis-lui de nous laisser dix minutes supplémentaires demain, marmonna-t-il.
Elmira, encore à moitié endormie, acquiesça.
-Pour une fois, je suis d’accord avec lui.
Rose, évidemment, fut la première prête.
Son sac fermé, son arme attachée, elle attendait déjà.
Yumi distribua les dernières boissons chaudes.
Puis elle se tourna vers William.
Elle s’arrêta.
Elle n’avait presque pas dormi.
Toute la nuit, elle avait fixé son dos, attendant inconsciemment qu’il se retourne.
Mais entre eux se trouvait Merie.
Merie.
Elle avait complètement oublié…
Elle regarda autour d’elle.
Son cœur se serra.
-Où est Merie ?
Personne ne répondit.
Ils se regardèrent tous.
Puis lentement, ils commencèrent à chercher.
Mais l’enfant n’était nulle part.
Le silence devint lourd.
Beaucoup trop lourd.
Le ciel sembla leur tomber dessus.
Elle avait disparu.
Encore.

Il n’y avait aucune cachette évidente autour du camp.
Seulement la vaste prairie qui s’étendait devant eux, immense et silencieuse, avant de rejoindre la jungle au loin. Une étendue trop grande pour être fouillée rapidement, surtout avec le temps qui leur manquait.
Yumi sentit son cœur accélérer.
Une nouvelle fois, la situation leur échappait.
-Non… souffla-t-elle.
Elle fit quelques pas autour du camp, cherchant un indice, une trace, n’importe quoi qui pourrait expliquer où Merie était passée.
Mais rien.
Pas une empreinte visible.
Pas un bruit.
Pas un appel.
William resta immobile, le regard fixé sur l’endroit où Merie avait dormi.
Il semblait incapable de comprendre.
-Je… je ne l’ai pas sentie partir.
Sa voix était faible.
-Elle était là. Toute la nuit.
Rose se retourna brusquement vers lui.
Son inquiétude se transforma en colère.
-William !
Elle s’approcha de lui, le visage fermé.
-Tu étais avec elle. Tu l’as laissée disparaître sans même t’en rendre compte ?
William encaissa la remarque sans répondre immédiatement.
Parce qu’au fond, il savait qu’elle avait raison.
-Je suis désolé…
Ce simple aveu sembla énerver Rose davantage.
-Désolé ? On parle d’une enfant seule sur une planète où une créature inconnue rôde !
-Ça suffit, Rose, intervint Yumi.
Sa voix tremblait légèrement, mais elle parvint à garder son calme.
-Ce n’est pas le moment de chercher un responsable. On doit retrouver Merie.
Elle observa l’horizon.
La prairie continuait sur plusieurs centaines de mètres dans toutes les directions. Puis, plus loin, la jungle reprenait ses droits, immense et menaçante.
Une seule pensée lui traversa l’esprit.
Si elle a croisé le monstre…
Elle chassa immédiatement cette idée.
Non.
Pas maintenant.
Elle devait réfléchir.
Respirer.
Analyser.
Puis elle remarqua quelque chose.
Au nord, la prairie montait légèrement.
Une petite différence dans le relief.
Et là…
Un mouvement.
À peine visible.
-Là-bas !
Tous se tournèrent vers elle.
Waylon pointa du doigt la colline.
-J’ai vu quelque chose bouger !
Rose attrapa immédiatement les jumelles accrochées à son équipement.
Elle observa longuement.
Quelques secondes passèrent.
Puis son expression changea.
-Je confirme.
Elle abaissa les jumelles.
-C’est Merie.
Un soulagement passa dans le groupe, mais il fut immédiatement remplacé par une inquiétude plus grande.
Elle courait.
Seule.
Dans une direction précise.
-William, avec moi, ordonna Rose en ajustant son arme.
Puis elle regarda les autres.
-Vous restez ici.
Yumi voulut protester.
Elle voulait partir avec eux.
Courir.
Faire quelque chose.
Mais elle était la responsable du groupe.
Elle devait rester.
Elle devait penser à tout le monde.
Elle regarda William et Rose s’éloigner rapidement.
Son estomac se noua.
Quelque chose n’allait pas.
Pourquoi Merie était-elle partie ?
Pourquoi dans cette direction ?
Elmira observa la carte qu’elle tenait dans ses mains.
Son visage se crispa.
-Attendez…
Yumi tourna la tête.
-Quoi ?
Elmira pointa l’itinéraire prévu.
-Elle ne fuit pas au hasard.
Tout le monde se rapprocha.
-Regardez.
Elle suivit la ligne du doigt.
-Elle suit notre trajet initial.
Un silence.
Puis Waylon souffla, agacé.
-Sérieusement…
Il passa une main dans ses cheveux.
-Elle a entendu quand on parlait du changement de plan.
Yumi comprit immédiatement.
Merie avait cru qu’ils abandonnaient les recherches.
Elle avait cru qu’elle devait y aller seule.
Son cœur se serra.
Elle n’était qu’une enfant.
Une enfant qui essayait simplement de retrouver sa mère.
-Bon sang, Merie…
Yumi se retourna, frustrée, et posa une main contre Musqué.
Puis une idée lui traversa l’esprit.
Une idée.
Une solution.
Elle activa rapidement son bracelet.
L’écran holographique apparut devant elle.
Elle ouvrit la carte satellite, localisa Merie et sélectionna une trajectoire d’interception.
Puis elle envoya les coordonnées à Musqué.
Le robot se mit immédiatement en mouvement.
Ses articulations métalliques s’activèrent dans un léger bruit mécanique.
Puis il partit.
Pas en marchant.
En courant.
À une vitesse impossible pour un humain.
Il traversa la prairie pour rejoindre William et Rose.
Yumi suivit sa progression sur son écran.
-Allez…
Elle murmura pour elle-même.
-Plus vite.
Puis elle ouvrit la communication.
-William ?
Quelques secondes de grésillement.
Puis sa voix répondit.
-Je t’écoute.
-J’ai envoyé Musqué. Il va vous rattraper.
Un bruit de course et de souffle se fit entendre derrière lui.
-Il est rapide. Il devrait arriver avant vous auprès de Merie.
Un silence.
Puis William répondit :
-Compris.
Yumi regarda l’horizon.
Le robot disparaissait déjà au loin.
Elle serra les poings.
Elle espérait de toutes ses forces qu’ils arriveraient à temps.
Parce qu’une nouvelle disparition…
Une nouvelle perte…
Elle ne pourrait pas l’accepter.
_________________
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